‹ La Hollande pittoresqueChapitre 5 sur 7 · IV · texte numérisé non relu

IV

doivent amener cette translation. Un moment elle put se flatter d'avoir obtenu le résultat si ardemment désiré. Jacques III venait de mourir, et le 20 mars 1477 la régence d'Edimbourg députait à Middelbourg Jacob Atkinsons, Alexandre Turing et Johanncs Palonson pour y établir l'Étape des marchands et marchandises d'Ecosse. « Stapulam noslrorum mercatontm mercanciarumque apud villam de Midilhurgo » : ainsi s'exprime la lettre d'envoi ' .

Mais les gens de Middelbourg avaient affaire à forte partie. Pendant toute la minorité de Jacques IV, ils conservèrent l'Étape, il est vrai. A la majorité de celuici, ils parvinrent encore à se faire confirmer ce privilège. Ils obtinrent même qu'il serait publié « par tout le royaulme et villes d'Escosse , que ceulx de ladicte nacion seront tenus, à payne de confiscation de navires et biens, de venir avec leurs navires et biens en ladicte ville de Middelbourg et jurisdiction d'iccllc, et de deschargier tous leurs biens et marchandizes en ladicte ville et non ailleurs 2 ... » Mais à l'avènement de Jacques V tout change, et celui-ci, restituant à Veere le privilège dont on l'a dépouillée, ordonne aux marchands écossais de s'établir en ses murs et non en une autre ville 3 .

Le seigneur de Veere était, à cette époque, Maximilien de Bourgogne, sieur de Beveren, « amiral capitaine général de la mer » . Homme intelligent, bien renseigné

1 Voir Inventaris, n» s 1198, 1203, 1204, 1219.

2 Celte pièce est rédigée eu français, ainsi que la correspondance qui la précède et la motive.

3 Voir Inventaris, n° 1771.

sur l'importance d'un semblable avantage, il faut voir avec quelle ardeur ce puissant protecteur prend en main les intérêts des nouveaux résidents. Quelques navires écossais ayant été arrêtés et leurs propriétaires retenus, il s'emploie avec le bourgmestre et le ci Magistrat ji pour leur faire obtenir des sauf-conduits. Il les défraye de leurs dépenses et leur fait donner « vivres et argent à la bourse pour retourner à leur bostel ' » .

Les bons procédés attirent les marchands. Bientôt ce n'est plus seulement l'Étape des laines que perd Middelbourg. Elle est menacée de se voir enlever l'Etape des vins, c'est-à-dire la source principale de son importance commerciale, de sa richesse, de sa prospérité. Et pour prévenir un désastre, la reine régente se voit obligée d'intervenir en sa faveur, de rappeler au trop ambitieux seigneur de Bevercn que Vcere n'a aucun droit sur les vins de France, et qu'elle ne peut recevoir dans son port que les navires qui viennent « de leur franche volonté, sans à ce estre sollicitez ni induiz par ledit sieur de Bevere ou aultres, et sans leur faire advantaige ou avoir contract, traité ou intelligences quelconques avec eulx 2 » .

Toutefois il ne paraît pas que les recommandations de la gouvernante aient eu tout l'effet qu'on en attendait. Quelques années plus tard, nous voyons en effet Middelbourg réclamer la confirmation énergique de son pri-

1 Inventoria, n- s 1854, 1856, 1850 et 18(10.

- Voir Inventoria, n° 2019, à la date du iô juillet 1548.

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vilége de Jauge et d'Etape, et se plaindre avec amertume « que aussy les villes de Vlissingcn et la Vere, appartenons au sieur de Beveres, ont peu à peu, par la faveur que led. sieur comme admirai porte aux marchands frequentans icelles villes plus que aux aultres, commencé à estre fréquentées de marchans et nations estranges » . La capitale zélandaise rappelle à cette occasion qu'elle a eu toujours le privilège de recevoir les « vyns de Spaenge ', Franche, Bourgoigne et aultres venans du côté de West » . Elle insiste sur sa position moins favorable que celle de ses rivales, qui sont « situées au mesme islc aux deux bras et entrées de la mer et d'autant moult et propices pour l'arrivaige des bateaulx et navires » , tandis qu'elle n'est accessible que par « certain long canal fâcheux à passer » . Enfin elle conclut en démontrant que « la ruine de la ville au plus grand préjudice tant de Sa Majesté que des aultres pays circumvoisins est évidente 2 » .

L'empereur d'abord et son fils Philippe II ensuite, fort empêchés de trancher ce différend, tâchèrent de tenir autant que possible la balance égale entre les deux cités. Ils conservèrent à Middclbourg son privilège des vins, et ils érigèrent ses deux rivales en marquisat. Ils firent, en outre, de Veere un port de guerre, ils y établirent la résidence des « amiraux et conseillers de l'amiralité des Pays-Bas » . Ils y construisirent un arsenal général et

1 Espagne.

2 Voir Intentai is, n° 2172, à la date du 9 janvier 1350.

« maison d'artillerie ot d'aultres munitions propres pour la guerre sur mer et choses requises à l'équipage » .

Tout ceci nous amène au milieu du seizième siècle, c'est-à-dire à l'apogée de la fortune de Vcere. Elle est alors « fameuse par la bonne peschc des harengs et aullres poissons salés » . « La bonne situation de ses lieu, rade et hablc la fait rechercher par tous les marchands étrangers. » u Sa bourgeoisie est fort civile et courtoise à raison de la fréquentation des seigneurs. » Maximilien de Bcveren, son premier marquis, y tient

« sa résidence et court magnifiques ». Elle est en possession d'une quantité de « beaux privilèges et haultes prérogatives » , et l'on compte jusqu'à neuf villages placés dans sa juridiction, parmi lesquels « la seigneurie de l'office d'Oostcappel » , qui lui appartient en propre. Enfin son seigneur « par ancien statut et ordonnance jouïst de cette prééminence, que luy seul, sans qu'aulfre lui fasse concurrence, porte la parolle ez délibérations d'affaires, pour tout l'Eslat de la noblesse de Zélande ' » . Tous ces faits étaient bons à rappeler en présence de la désolation qui règne aujourd'hui dans ces rues solitaires, sur ces quais déserts, au milieu de toutes ces ruines. Ils étaient bons à rappeler aussi parce qu'ils curent, sur les grands événements qui marquèrent la fin du seizième siècle, une influence décisive.

L'antagonisme de Middclbourg et de Veere ne fut pas, en effet, sans peser sur les destinées de l'une et

GUICCIARDIM ;

AIeteren 1 ; — F. Le Petit, etc.

l'autre de ces deux villes. Vcerc, avec son marquisat, acquise par le prince d'Orange, passant entre les mains de Guillaume le Taciturne, devenant un bien patrimonial de la maison de Nassau, avait, longtemps avant ce temps, manifesté son besoin d'indépendance et son amour pour la liberté. Elle avait été, on peut le dire à son honneur, dès le premier jour, presque dès la première heure, l'un des foyers de la rébellion contre le roi d'Kspagne, et, Metercn n'en fait pas mystère, c'est en grande partie de ce vaillant petit port qu'étaient sortis les courageux matelots qui, sous la direction de l'amiral Boyzot, défirent devant Bergen-op-Zoom la fameuse « armada « de don Luis de Requcsens.

Middclbourg, au contraire, par esprit de jalousie et de rivalité, bien plus que par conviction, resta le dernier boulevard de l'oppression étrangère, et, par haine plus que par fidélité, s'exposa à toutes les horreurs d'un siège effroyable, dont nous retracerons bientôt les péripéties terribles. A ce moment, du reste, l'animosité entre les deux rivales était arrivée à l'état aigu, et le « Magistrat » de Middelbourg n'hésitait pas à défendre à ses bourgeois, sous peine de prise de corps et de confiscation de biens, non-seulement de fréquenter les gens de Vecre et de Flessingue, mais encore d'entretenir aucune correspondance avec eux '. C'était à ses yeux des « gueux rebelles — rebeligen geusen » , comme il les qualifiait.

Dans cette lutte intestine, ce fut la capitale qui suc-

1 Voir Im-entaris van hel oud ârchief der sladl Middelbourg, n° 2573.

comba, et cependant, fatalité étrange, c'est à partir de ce temps que la suprématie de Middelbourg s'affirma dans tout son éclat. C'est à partir du jour de sa chute qu'elle attira h elle toutes les forces vives de sa jeune antagoniste, et c'est à dater de ce moment que celle-ci put voir se ternir au ciel sa brillante étoile, astre déchu qui devait bientôt s'éclipser totalement.

Les destinées qui, au dire d'un vieux latiniste, permettaient à Veere de se développer sous l'égide d'un prince aussi grand, aussi illustre que Guillaume le Taciturne J , semblaient, ce faisant, avoir épuisé leurs faveurs. Depuis lors, on compte encore une journée brillante dans son histoire, el puis c'est tout.

Après avoir fait lever le siège de Bergen-op-Zoom, le 1" décembre 1588, le prince Maurice s'en vint à Veere pour prendre possession de son marquisat. L'accueil qu'on fit à ce jeune vainqueur fut enthousiaste et superbe. Il fut reçu "avec les solcmnitez et cérémonies en tel fait accoustumées, esquelles il fit semer argent, où estoyent empreintes les armes de Nassau et de la Veere, liées cnsamblc d'un cordeau à double neu avec ceste circumspection : Nodus indissolubilis 2 » . Partout les maisons étaient tendues, des arcs de triomphe dressés et les rues semées de branchages. Veere s'était faite belle; elle s'était parée avec amour pour jeter son dernier éclat ; car, depuis ce jour, elle n'allait plus cesser de décroître.

* Fala qui sinent tanio sub principe Veram surgere, etc. 2 Grande Chronique de Hollande et Zélande.

J'ai eu sous les yeux 1 le plan original qu'en dressa, en 1550, Jacob van Dcventer. Ce vieux manuscrit, éloquent dans sa naïveté, nous montre l'enceinte de la ville plus large alors qu'elle n'est aujourd'hui et pleine d'habitations, bondée, si je puis me servir de cette expression vulgaire. Pas une lacune, pas de terrain vague, pas l'ombre d'une ruine. Toutes les rues sont bordées de maisons hautes et serrées. Celles-ci débordent même dans la campagne. Franchissant les remparts et s'égrenant au milieu des jardins et des bosquets, elles forment ces « jardins délicieux » , habitations champêtres où, au dire de Blacu, les marchands trouvaient ce double avantage de pouvoir surveiller leurs affaires tout en s'ab.andonnant aux distractions de la campagne ~.

Toutefois, lorsque le vieux géographe traça l'agréable portrait qu'il nous a laissé d'elle, la pauvre ville avait déjà perdu une partie de sa splendeur ; ses murailles lui formaient une ceinture trop vaste, et depuis, hélas! cette ruine, alors à son début, s'est changée en désastre. Des quartiers entiers ont disparu; des rangées de maisons qui bordaient le côté nord de son havre, il ne reste plus rien. Partout apparaissent des vides cruels et douloureux, partout le silence et la solitude.

Tout est extraordinaire, du reste, dans cet effondrement d'une cité jadis si florissante. Les armes de la ville

1 A la Zeeuwsch genootsekop (1er rcetenschappen.

2 « Extra urbem, agros feracissimos, campas hortosque amœnissimos videos, ut et domi lucra habueri possit et foris sua mercaloribus voluptas et âehetatio. » Blaeu, Tkealrum, etc.

représentent deux tours desquelles jaillissent en quelque sorte deux sauvages tenant en main les bouts d'un lacet, auquel pend un écusson. Ces deux tours étaient l'image de celles qui jadis défendaient l'entrée du port, et entre lesquelles il fallait passer pour pénétrer dans la ville. Eh bien ! de ces deux tours, l'une a disparu, engloutie par les eaux, sans qu'on ait jamais su ce qu'elle était devenue.

La petite cité de Kampen, à laquelle Kampveer dut non-seulement son nom, mais encore l'existence, cette petile ville qui figure encore avec son enceinte, ses maisons et ses lues sur une vieille carte manuscrite du quinzième siècle que possède le ministère de la guerre néerlandais, Kampen a disparu elle aussi. Elle s'est abîmée sans laisser plus de traces que la tour.

En présence d'un tel acharnement de la destinée, on se sent comme troublé et l'on devient rêveur. Une vague tristesse , un sentiment pénible , douloureux , poignant, envahit le cœur et l'oppresse. Une pareille succession de cataclysmes a quelque ebose de fatidique qui émeut, et lorsqu'on compare le passé si brillant au présent si désolé, on se sent pris d'une compassion réelle.

Le soir, assis à l'extrémité du rempart, à celle beure solennelle où la nature se recueille, j'ai contemplé longuement cette ville agonisante sur laquelle le soleil couchant jetait sa poudre d'or. Et là, au milieu de ce silence impressionnant et de cette austère solitude, j'ai relu ces strophes charmantes, gracieuse et triste image

de la vie, qu'Ovide traçait gaiement au temps de son bonheur. Le chant mélodieux du poëte, berçant doucement mes pensées, me semblait un écho harmonieux de cette splendeur détruite, de cette fortune anéantie par une implacable fatalité, tant il est vrai que l'existence des peuples ressemble à celle des hommes.

« Alors que vous le pouvez et quand vous en êtes encore au printemps de la vie, réjouissez-vous. Les années s'écoulent comme l'onde. Le flot qui fuit ne reviendra plus à sa source, et l'heure passée est passée sans retour.

« Profitez de votre jeunesse. Elle s'envole si vite. Chaque jour est moins beau que le jour qui l'a précédé... Toi qui repousses les amants, un temps viendra où, vieille et délaissée, tu grelotteras la nuit dans ton lit solitaire. Alors la porte ne sera plus ébranlée par les amoureux se disputant ton cœur, et le matin tu ne trouveras plus ton seuil jonché de roses »

Pauvre Veere ! pour toi ce triste temps est venu.

Dispute à bord. — Une antique fontaine. — Promenade à (rarers les ruines. — L'hôtel de ville. — La eonpe de Veere. — Une femme héroïijue. — Une excursion en Noordbeveland. — Zinkstuk.

Ce matin nous avons eu une grosse dispute à bord. A l'heure du café, les knechis se sont rebellés contre la paternelle autorité àuschipper. Ils se sont plaints de ce qu'on les faisait trop travailler; de ce que, au lieu d'aller de village en village, nous faisions des courses longues, difficiles, dangereuses même. La discussion, qui avait commencé par de simples reproches murmurés à demivoix, avec cet accent empâté qu'ont les bouches pleines quand elles veulent parler et manger tout à la fois, a bientôt monté son diapason. On en est arrivé aux gros mots.

Pour ne pas avoir à interposer notre autorité, nous avons fait la sourde oreille. Mous n'avons pas, du reste, à intervenir dans ces sortes de querelles ; le patron doit être maître de ses hommes, il doit savoir se faire obéir. Cet incident, toutefois, nous contrarie. Nous attendons la visite de quelques amis, et nous ne voudrions pas, k

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l'heure de la réception, voir se renouveler ces discussions malencontreuses.

Pour cette fois, cependant, nous aurons l'air de tout ignorer, et voulant laisser plus ample liberté d'action au schipper, nous avons pris nos cartons et nos boîtes à couleurs, et nous avons gagné l'entrée de la ville. Jusqu'à présent nous nous sommes beaucoup plus occupés de fouiller l'histoire de la vieille Kampvccr que de la visiter en détail. Réparons donc le temps perdu et parcourons-la tout à loisir.

Les remparts franchis, on se trouve, il vous en souvient, au pied d'une tour gigantesque précédant une colossale église. Ce géant de pierre, seul au milieu de l'enclos herbeux où il semble accroupi, isolé de la route par de grands murs gris, a un aspect féroce. Tour à tour sanctuaire, hôpital et caserne, ses grandes baies ogivales ont été bouchées , et ses vitraux multicolores remplacés par la brique monochrome. Pour les nécessités du service, on a multiplié à toutes les hauteurs de petites ouvertures qui, crevant ses épaisses murailles, prennent un aspect de meurtrières et semblent autant d'embrasures menaçantes. Enfin, de ses deux adaptations dernières il a conservé un caractère sombre et morose. L'hôpital a déteint sur lui, et la caserne aussi. Il a retenu de celle-ci une physionomie sévère et sinistre, et de celui-là quelque chose de triste et de douloureux, qui jure avec ce qui a survécu de sa destination première.

Vite, détournons les yeux de ce colosse redoutable,

HR

d'autant plus que de l'autre côté de la route, faisant pendant à celte masse rébarbative , voici un délicieux petit monument, une fontaine charmante qui va nous rasséréner l'esprit et nous réjouir les yeux. Toute mignonne, en effet, toute gracieuse avec son grand toit noir et ses ogives coquettes , avec ses frêles colonnettes et ses armoiries tapageuses, réfugiée dans un bosquet comme une antique dryade, abritée modestement par de grands arbres comme une nymphe pudique, bien gothique malgré cela, cette gentille fontaine semble comme égarée dans ce milieu triste et morose, et presque dépaysée dans notre siècle et dans ce pays.

Instinctivement on cherche et l'on regarde. On s'attend à voir apparaître le long du chemin quelque ménagère babillarde en costume du moyen âge, avec la grande collerette flamande et le petit bonnet, portant au bras ses brillants seaux de cuivre. On prête l'oreille aux soupirs de la brise, pensant qu'ils rediront quelque chanson naïve , doucement modulée par quelque Marguerite rieuse, avant la faute, et venant, pour rêver à l'inconnu, s'appuyer sur la margelle de granit bleu. Mais rien! l'écbo reste muet, et la fontaine demeure déserte. Pas un bruit ne trouble l'austère solitude, pas un refrain joyeux ne vient l'égayer.

Pénétrons dans l'avenue ou plutôt dans la rue , car c'était une rue autrefois. A la place de ces arbres et de ces verdoyants bosquets se dressaient des maisons riebes et coquettes. Aujourd'hui, c'est à peine si de loin en loin, cl comme pour marquer l'alignement, il reste une

chaumière vermoulue ou bien une maisonnette presque en ruine.

Et notez que môme ces maisons subsistantes ne sont pas à l'abri des injures des hommes. Presque chaque année on en détruit quelqu'une. Du reste, à quoi bon les garder"? Vides, elles s'écrouleraient toutes seules; occupées, elles ne payent pas leur entretien. Sur le port, nous sommes entrés un jour chez un marchand habitant une des demeures les plus larges et les plus vastes. De grandes pièces à tous les étages, avec une cour et un bout de jardin. Deux ou trois familles se logeraient Là aisément, et l'unique habitant ne paye pas deux florins de loyer par semaine.

Mais avançons encore quelques pas. Derrière l'église on franchit un ancien carrefour. L'œil suit mélancoliquement sur le sol la trace des rues qui se croisent et des chaussées qui se coupent; mais de maisons il n'y en a plus. Une grande prairie bien verte, bien fournie, remplace les habitations qui jadis se pressaient à cet endroit, pendant qu'un grand écrifeau portant ces mots singuliers : verboden overi.oop', interdit au passant de profaner par ses pas la place où se sont écoulées tant d'existences heureuses et paisibles.

De cette place, du reste, la vue est charmante. Des maisonnettes harmonieusement groupées mélangent leurs tons chauds et leurs éclats rutilants aux nuances plus

1 Mot a mot : ■ Il est défendu de courir au travers. » Défense de traverser.

tranquilles et plus douces des beaux arbres, à la riebe verdure des buissons, et le beffroi de l'hôtel de ville, dominant le grand toit du stadkuis, gracieux de forme, élégant d'aspect, couronne ce frais paysage auquel il compte depuis des siècles les heures bonnes ou mauvaises, lugubres ou joyeuses.

Il a une amusante figure, ce beffroi : tour carrée, sévère et nue jusqu'aux trois quarts de sa hauteur, puis clocher au delà, clocher fringant et coquet se terminant par une poire octogone , tout flanqué de pinacles et de pyramides, avec des consoles, des balustrades et des lucarnes à girouettes, qui lui donnent en quelque sorte un petit air hérissé.

L'hôtel de ville qu'il surmonte est une des jolies constructions civiles du pays. II est d'un bon temps, d'un bon goût, et s'est conservé très-intact et très-pur. Sauf le cloclur, ce clocher dont nous parlions à l'instant, qui a reçu des enjolivements à la fin du seizième siècle, toute la construction est restée dans sa forme primitive, et nous retrouvons la façade telle qu'en 1474 elle est sortie des mains de l'architecte bourguignon. Personne n'y a touché, seules les années y ont apposé leur griffe; mais la patine du temps est le fard des édifices; aussi, loin de gâter le stadkuis de Vcere, les siècles, au contraire, ont ajouté à l'élégance de ses lignes l'harmonie de leurs colorations.

La façade a deux étages, à six ouvertures chacun. Les fenêtres sont à meneaux et couronnées par un arc sursurbaissé et trilobé. Un grand toit noir, flanqué de deux

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tourelles octogones, coiffées en poivrières et reposant sur des encorbellements, va rejoindre le sommet de deux pignons à redans, alignant dans son développement trois rangées de lucarnes pittoresques. Ajoutez à cela, séparant les fenêtres du premier étage, sept niches saillantes vec leurs dais ajourés et d'élégantes consoles, et dans ces niches, les statues de sept dames et seigneurs de Vcere : Henri, Jacqueline, Adolphe, Charlotte, Wolfart, Jeanne et Philippe.

Un perron gentillet et moderne , de bonne forme cependant, arrondit sa double rampe devant le rez-dechaussée, et une sorte de petit pilori, placé sur la gauche, complète la façade, en rappelant les droits justiciers que possédait jadis le « Magistrat » de la commerçante cité.

Ces droits sont, du reste , affirmés à l'intérieur même du siadhins par trois documents d'une autre sorte, et sinon plus probants, du moins plus originaux. Ce sont trois poings en bronze suspendus à la cheminée de l'ancienne salle de justice. Ces poings, d'après ce qu'on raconte, auraient été placés là par autant de braves Veerenaars rebelles à la justice de leur ville et condamnés à avoir le poing tranché. Moyennant ce cadeau en métal, ils auraient obtenu de n'être exécutés qu'en effigie. C'était s'en tirer à bon marebé.

La pièce où se trouvent ces trois poings, l'ancien Viersclutar, a conservé sa forme et sa décoration primitives, et c'est bien une des salles les plus curieuses qui soient en Zélande. Ses boiseries brunes, ses grands

bancs avec leurs coussins rouges, la « chaire » de justice où se tenait l'écoutette, avec son dorseret, son pupitre et la verge , emblème du pouvoir judiciaire, tout cela est encore tel que l'a laissé le dernier « Magistrat » le jour où il a prononcé son dernier jugement. Il n'est pas jusqu'à un tableau , assez modeste du reste comme facture, qui n'ajoute au caractère de ce lieu si bien conserve. Ce tableau représente le conseil des Dix siégeant judiciairement. Je ne sais s'il y a là hasard fortuit ou allusion préméditée ; je pencherais plutôt pour le premier. Veerc se comparant à Venise, et son « Magistrat » au terrible Conseil , le rapprochement serait par trop téméraire.

On conserve encore dans cet intéressant hôtel de ville une curiosité, mais celle-là exquise de tous points et justement célèbre. Je veux parler de cette fameuse coupe de vermeil donnée en 1551 à la cité même de Vcere par Maximilien de lioHrgognc, son premier marquis, lequel la tenait lui-même de Maximilien van Buren, dont elle rappelle un des faits d'armes les plus importants.

J'ai longuement parlé autre part de ce joyau de renom 1 . Je n'y reviendrai pas. Je me bornerai à rappeler qu'en 18G7 cette coupe fut exposée à Paris dans les vitrines de 1' « histoire du travail » , et qu'un des princes de la finance en offrit la somme énorme de cent mille francs.

1 Voir Objets d'art et de curiosité tirés des grandes collections hollan^ dattes, page 23.

200 LA HOLLAMDE PITTORESQUE.

Le bourgmestre et les échevins de Veere refusèrent l'argent qu'on leur voulait donner, préférant conserver ce trésor historique, l'une des gloires de leur demeure municipale, et il ne faut pas leur marchander les félicitations pour ce bel acte de désintéressement.

Un autre souvenir dont on ne leur offrira pas le même prix, par exemple, mais qui n'en est pas moins glorieux pour la ville et pour son histoire, c'est une petite mention, bien simple et bien modeste, inscrite sur ses livres de mariage et qu'on ne peut cependant voir sans une certaine émotion. Elle date du 2 juillet 1608, et je la transcris textuellement :

M' Hugo de Grool, advocaat fiscaal van Holland Zeeland en Weslfriesland Jongman van DeJfl, wonende in S'Gravenhaage met Jonhvrouw Maria Reijgersbergh Jonge dochler van Veere.

Faut-il traduire?

M' Hugo de Groot, avocat fiscal de Hollande, Zélande et Wcstfrise , jeune homme de Delft, demeurant à la Haye, avec demoiselle Marie Reygesbergh, jeune fille de Veere.

Vous avez deviné qu'il s'agit de l'illustre Grotius, de ce génie du droit, de cette intelligence puissante, qui, après avoir été l'ami d'Oldenbarneveld, devait être le conseiller et l'ambassadeur de Christine de Suède. C'est à Veere, en effet, qu'il vint en 1608 chercher cette compagne dévouée , à laquelle il dut son bonheur d'abord et plus tard sa liberté; car ce fut cette Marie Reygersbergh, cette fière Zélandaise, cette fille de Veere

LE COEl'R DU PAYS.

née clans la KapeUcslraol, tout près, par conséquent, de l'endroit où nous sommes, qui le fit évader de la prison de Louvesteyn, où il était étroitement gardé, et qui le sauva ainsi de la détention perpétuelle.

« Il n'avoit, nous raconte du Mauricr 1 , qui le connut et l'aima, il n'avoit d'autre consolation que la compagnie de sa femme et quantité de livres qu'on pcrmetloit à ses amis de lui prester ; on luy en envoyoit un grand coffre tout plein qu'il renvoyoit après les avoir dévorez. Sa femme ayant remarqué que ses gardes, après s'eslre lassés d'avoir souvent visilé et fouillé le grand coffre plein de livres et de linge salle, qu'on envoyoit blanchir à Gorcum, ville voisine de là, le laissoient passer sans l'ouvrir, elle conseilla à son mary de se mettre dans ce coffre, ayant fait des trous avec un vilebrequin à l'endroit où il avoit le devant de la teste, afin qu'il pust respirer et qu'il n'étouffast point. 11 la crut et fut ainsi porté à Gorcum, chez un de ses amis, d'où il alla à Anvers par le chariot ordinaire, ayant passé par la place publique déguisé en menuisier, avec une règle à la main. »

o Cette femme adroite, ajoute du Maurier, fesgnit que son mary cstoit fort malade, afin de luy donner le temps de se sauver. Mais quand elle le crut en pays de sûreté, elle dit aux gardes que les oiseaux s'en estoient cnvollés. D'abord on voulut procéder contre elle, et il y eut des juges qui conclurent à la retenir prisonnière au

' Mémoire* pour sertir h l'histoire de Hollande.

202 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

lieu de son mary; mais par la pluralité des voix, elle fut élargie et louée de tout le monde. »

Les richesses du slhadhuis visitées, j'étais occupé à en pourlraire la façade, quand un Veerenaar , qui me guettait de loin, me joignit et ouvrit la conversation par ce mot, rappelant certains débuts classiques : « Et moi aussi, je fais des dessins. » Là-dessus, il m'alla chercher ses croquis, qui prouvaient plus de bon vouloir que de talent, et il me conta son existence qui marquait plus de courage que de bonheur. II était à Veerc employé à la poste aux lettres, directeur du bureau succursale, ayant servi dans les hussards et possédant, de ce fait, une petite pension qui, additionnée à ses émoluments, élevait à trois cent cinquante florins, un peu plus de sept cents francs, ses ressources annuelles. Avec une femme et deux enfants, c'était juste de quoi mourir de faim. Il portait avec une courageuse résignation cette misère noire, espérant un jour ou l'autre un modeste avancement, qui permettrait à sa petite famille de manger à son appétit. Il me raconta tout cela comme pour décharger son cœur; il me dit aussi qu'il aiuiait la France, qu'il avait travaillé quelques mois à Paris. Puis il me demanda mon nom. — Je le lui dis. « Mais alors, s'écria-t-il, c'est vous dont parle le journal » , et il m'alla chercher la Middeîbtirgsche courant, qui annonçait, en effet, notre venue prochaine.

Cette révélation de notre état civil parut le bouleverser ; et depuis j'ai connu la cause de sa stupéfaction profonde. En passant près de notre bateau, il avait donné

un coup d'oeil à notre installation et aperçu Constant épluchant des carottes, pendant que je surveillais les fourneaux. Ces menus soins s'accommodaient mal dans son esprit avec notre qualité. Un baron, un vrai baron, de vieille souche, épluchant des légumes ! Il n'en pouvait croire ses yeux, lui qui, tout modeste employé qu'il était, aurait peut-être pensé déroger en faisant pareille besogne.

Enfin il n'y avait pas à douter. Dès lors, il ne nous appela plus, mes amis et moi, que ces Seigneurs, nous parlant à la troisième personne. 11 nous supplia de solliciter pour lui, et nous promîmes de nous occuper de son sort. Depuis ce temps, van Heemskcrck est allé par trois fois au ministère des finances pour le recommander. On a promis. A-t-on tenu? Je l'ignore. C'est bien difficile d'intéresser un ministre à de braves gens qui soufflent vraiment de la faim. Ils ont tant à s'occuper des autres!

Toujours pendant que je croquais le slad/iuù, je fis aussi la connaissance du pasteur. Celui-là était un de mes clients, j'entends qu'il avait un de mes Livres, Amsterdam et Venise. J'en fus surpris et charmé. N'être point un inconnu à Veere, avouez que c'est quelque chose, surtout poumons autres Parisiens, gens peu cosmopolites, à qui bien souvent il suffit d'être célèbre sur deux cents mètres de boulevard.

J'aurais poussé plus avant mon dessin et ma double connaissance, sans la sortie de l'école qui vint augmenter notre société d'une soixantaine de gamines et de gamins.

204 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

Cotait trop; je pliai mon bagage et m'acheminai vers le port.

Pauvre petit port, jadis si glorieux, si vivant, si animé, si peuplé, si bruyant, et maintenant si désert! Autrefois militaire et marchand, il conserve encore des traces de cette double qualité. Sur la gauche, ce grand et majestueux bâtiment, à murailles solides, à rares ouvertures, se terminant du côté de la mer en tour ronde à créneaux, c'est l'ancien magasin de la marine, cet « areenal général et maison d'artillerie », dont Guicciardini parle avec un respect très-marqué. Et sur la droite, tout près de nous, ces maisons élégantes avec de beaux arcs trilobés couronnant les fenêtres , avec des pignons historiés, c'est l'ancien Scotschhuis, la « maison des Escossois » . Il n'est pas jusqu'à ce petit cartouche inséré dans la façade, avec son bas-relief figurant un bélier, qui ne rappelle le grand commerce de laines qu'on faisait à cette époque.

Au loin, tout au bout du quai, tout à l'entrée du port, il existe encore une tour, dernier reste des remparis : fortification autrefois, cabaret aujourd'hui, défendue encore au siècle dernier par deux vénérables canons, et de nos jours protégée seulement par une vieille côle de baleine.

C'est en vain que les yeux cherchent l'autre tour, celle qui lui faisait autrefois pendant. Je vous l'avais annoncé, elle a disparu, emportée avec le sol qui lui servait d'assises. El, du sommet de celle qui nous reste, c'est en vain que vous chercheriez pareillement cette mystérieuse ville

L'hâte] do ville da Vekrk.

' DV ' SUnde -^M. Henry Havard.)

miïm

de Kampcn, qui, jadis posée sur l'autre rive, mirait ses maisons et ses clochers dans l'eau blonde qui nous entoure. Elle aussi, engloutie pour toujours, n'a pas laissé de traces de son passage en ce monde. La terre qui s'étend devant nous est, du reste, rongée par cet affreux cancer, par ce val, dont je vous ai parlé et qui produit de si terribles dévastations.

Il y a deux siècles, celte grande baie s'était tellement ensablée, que l'on prévoyait le moment où les deux îles réunies ne formeraient plus qu'une seule île. Puis tout à coup le gouffre s'est creusé de nouveau. Le Veergat, cette énorme cicatrice, s'est ouverte plus profonde que jamais. Des villes ont été ensevelies, leurs habitants ont été noyés. Puis l'eau s'est retirée, la terre a surgi une fois encore, se débarrassant par instant de son humide linceul. Alors on s'est remis à la besogne, l'homme a recommencé à disputer aux (lots le sol qu'ils avaient envahi. Il a regagné une partie de ce terrain qui semblait perdu pour toujours. Mais quelle lutte acharnée! quelle bataille incessante ! et avec quelles alternatives !

Depuis un siècle, trois polders entiers, situés sur la rive septentrionale de iVoordbeveland , ont de nouveau disparu et sont remplacés aujourd'hui par une rivière profonde de quarante mètres. En 1873, le polder de Borlelen , un polder de dix-sept hectares, s'est abîmé dans les eaux. Chaque année le mal terrible dévore quelque place, enlevant sur une largeur de cinq à dix mètres un lambeau de terre long de dix mètres à cinq cents. Et tenez, cette petite digue qui s'avance droit

devant nous, quittant la rive opposée comme si elle voulait nous rejoindre ; cette petite digue remonte à 1835. Elle n'était pas bien vieille, par conséquent. Eh bien, à son origine elle était singulièrement plus longue qu'aujourd'hui. Le val en a déjà dévoré un bon tiers.

Rien n'est curieux comme de suivre sur une carte spéciale l'histoire de ce gigantesque échiquier qui se déroule sous nos yeux. Ces prairies qui s'étendent au premier plan sont des conquêtes toutes récentes. Celle-ci, sur la droite, qui forme une espace de cap appelé Spiering polder, n'existe que depuis 185G. Cette bande énorme, qui s'étend sur la gauche et touche au Roompot, YOnrust polder, est seulement de dix ans plus vieille. La grande bande qui vient par derrière, le Jacoba polder, est de 1769. L'Anna Friso polder, qui lui fait suite au bord de la mer, ne remonte qu'à 17-47, et le Sophia polder, qui vient après, date de 1775.

Ce dernier, ce Sopliia polder, est en ce moment attaqué parle terrible val. On cherche par tous les moyens possibles à le défendre. On prodigue les sacrifices, mais sans se faire beaucoup d'illusions. La partie est presque désespérée. Déjà une première digue engloutie a obligé à l'abandon d'une partie du terrain conquis. On consolide les digues en arrière, en même temps qu'on cherche en avant à assurer le sol pour empêcher l'écoulement, le glissement des terres conservées. Pour cela, on ne se contente pas de renforcer les digues, de les compliquer de réseaux inextricables de pierres et de branchages

entrelacés; on va au loin, sous la mer, déposer d'énormes zinkstukken qui, comprimant le fond mobile, arrêtent ces déplacements fantastiques qui entraînent après eux tant de désastres.

Les zinkstukken ' sont d'immenses ouvrages de vannerie, sorte de radeaux carrés faits déjoues et de branchages entrelacés, ayant parfois deux ou trois cents pieds de côté. Une fois construits sur la côte, on les jette à la mer, et aussitôt se groupent autour d'eux une foule de bateaux, petits et grands, chargés de pierres et de mottes de gazon.

On attache le tout ensemble, le zinksluk et les bateaux. Puis cette flottille unie est disposée le long de la côte de façon à ce que le courant qui l'entraîne la porte juste à la place où le zinksluk doit être coulé. Dès que le courant commence à se faire sentir, on charge le radeau en lançant sur lui le contenu des barques. De longues files d'hommes parlant de tous les points pour aboutir au centre se passent les matériaux, et peu à peu le milieu du zinksluk commence à s'enfoncer doucement et à disparaître sous les eaux. A mesure qu'il s'affaisse, les lignes des travailleurs se retirent. Bientôt le radeau tout entier est recouvert par les eaux, et c'est des bateaux mêmes qu'on lance les pierres et le gazon qui le chargent. A ce moment, la pesanteur du zinksluk est telle que tous les navires entraînés par son poids penchent leurs mâts de son côté, et s'inclinent au-dessus de lui. Mais le

1 Littéralement : pièce que l'on coule.

moment décisif approche. Monté sur la poupe d'un des plus gros bateaux, placé au milieu de la flottille, du côté le plus éloigné du rivage, bien en vue de tous, l'entrepreneur, les yeux fixés sur les points de repère plantés sur la côte, attend, avec une émotion partagée par toute la flottille, que le zinkstuk soit arrivé dans l'axe de ses positions. A ce moment il fait un signe et pousse un cri. Toutes les cordes sont coupées, et le radeau s'enfonçant disparaît pour toujours, en même temps que tous les bâtiments se redressent.

On comprend les difficultés multiples que présente une opération pareille. Le calme indispensable règne partout, aussi bien sur la mer que dans le ciel, et j'ajouterai, dans les esprits ; car, au moment où le signal est donné, il s'en faut beaucoup que l'opération soit terminée et son succès assuré. Il reste encore au zinkstuk à gagner le fond, et pour cela, il a souvent cent et cent Cinquante pieds à parcourir. Or, il ne descend pas en ligne droite. Le courant qui se fait sentir h la surface est tout aussi violent en dessous; souvent même il l'est davantage, et ce courant entraîne l'ouvrage, le déplace, et va le porter parfois à dix, quinze ou vingt mètres plus loin qu'il ne doit être; alors tout est à recommencer.

Devant ce même Sophia polder dont je parlais à l'instant, j'ai assisté à la pose d'un de ces zinkslukken, et c'est un spectacle que je n'oublierai de ma vie. Nous nous étions embarqués à cette place même d'où nous considérons le pays, au pied de cette vieille Kampveersche loren, dernier débris des remparts de Veere. Le passeur

nous avait débarqués au sommet de la digue, et nous avions continué notre chemin à pied jusqu'à Kamper landsch Veer, village qui, lui aussi, doit son nom à la ville de Kainpen disparue.

Notre petite expédition avait pour chef M. Bruijn, l'ingénieur du ll'aterslaat ', chargé de la surveillance de l'opération. Elle se composait, en outre, d'un jeune homme d'Etat, de grand talent et de brillant avenir, alors membre des Etats généraux, et aujourd'hui ministre des travaux publics, de l'industrie et du commerce, d'un député provincial de la Gueldre, de l'ami Constant et de votre serviteur.

Après avoir patienté une grosse demi-heure dans ce joli village de Kamperlandsch Veer, nous nous embarquâmes dans une voiture locale, plus étrange ''ue suspendue, plus pittoresque que commode et très-fermée, car il était impossible d'en ouvrir les carreaux.

Par le chaud qu'il faisait nous avions trop de glaces.

Et c'est ainsi que, à travers des chemins sablonneux et malaisés, où le macadam n'avait dit ni son premier ni son dernier mot, nous arrivâmes au terme de notre course.

1 Littéralement : État de l'eau; c'est sous ce nom qu'on désigne dans les Pays-Bas le magnifique réseau de travaux qui couvre le pays et le protège contre l'inondation, et aussi le corps d'ingénieurs chargé de la direction de ces travaux, et dont l'organisation présente de grandes analogies avec notre corps des pouls et chaussée».

Là, nous fûmes bien récompensés. Jamais spectacle plus agréablement coloré ne s'offrit aux yeux d'artistes amoureux de la nature. Sous un ciel azuré, d'une douceur et d'une finesse remarquables, s'étendait une mer à reflets miroitants, passant du vert au bleu et du jaune au violet, mais sans rien de heurté, avec des tons délicatement estompés, se fondant les uns dans les autres. Au loin, comme pour marquer l'horizon, l'île de Schouwen tendait un long ruban vert, et le pesant clocher de Zierikzéc faisait, sur le fond argenté du ciel, une grosse tache massive et joyeuse.

A nos pieds, était le zinsksluh entouré de sa flottille. Les grandes voiles rougeaudes pliées sur le màt, les poupes vertes, les gouvernails ornés de cuivre étincelant, les mille traits rouges rechampissant l'architecture des bateaux, les chemises colorées, les vestes brunes, les ceintures bleues, tout cela, vibrant sous les chauds rayons du soleil, formait un brouhaha de couleurs et de formes et composait le tableau le plus généreux de tons, le plus riche de coloration, le plus monté de nuances.

Mais il s'agissait bien de contempler de loin un auss 1 beau spectacle. On nous aperçoit; on nous appelle; des chaloupes se détachent et viennent nous chercher. En un instant, nous sommes a bord d'un grand hoff chargé de pierres. Le signal est donné, le branle-bas commence. De toutes parts, les hommes s'agitent, les mains se lèvent, et les matériaux sont lancés sur le grand radeau que cinq cents bras lapident. Et cette lapidation continue avec un acharnement extrême ; les projectiles

pleuvent de toutes parts sans s'arrêter une minute, jusqu'au moment où les bateaux à moitié viciés s'inclinent sur le zinksiuk disparu, jusqu'à l'instant fatal où le commandement décisif va se faire entendre.

Alors le silence se produit, complet, absolu, impressionnant. Tout le monde semble ému. Tout à coup le signal relentit, un craquement se fait entendre, les cinquante navires se redressent à la fois et s'élancent en même temps sur le point où le grand radeau qui les séparait vient de disparaître.

Jamais je n'oublierai l'étrange mêlée qui se produisit alors, tous ces bateaux en mouvement s'ébranlant, se croisant, s'enebevêtrant et se groupant de mille façons diverses, ce fourmillement d'hommes qui se baissent et se redressent, ces bras qui s'agitent, ces pierres qui volent, l'eau qui jaillit et couvre les bateaux de son écume, et au milieu de cette bagarre, les poldersjongens armés de leurs tridents, lançant au loin les mottes de gazon avec une furie incroyable. Pour la première fois, j'ai eu une idée exacte et précise de ce que devait être un combat naval du vieux temps.

Mais sur quelques points, voici le tumulte qui cesse. Les pavillons sont hissés au haut des mâts. Les grandes voiles sont déployées, et sous l'effort d'une douce brise, quelques bâtiments se dégagent, s'éloignent et désertent le champ du combat. Ce sont les bateaux dont la lâche est achevée et dont la coque est vide. Ils se retirent ainsi un à un, et la grande nappe d'eau, qui, sauf un point, était tout à l'heure déserte et. solitaire, est

maintenant sillonnée en tous sens par les voiles qui s'éloignent, et par les navires qui prennent leur course vers l'horizon.

J'avais assisté à toute cette scène, côte à côte avec un brave homme au chapeau zélandais, à la veste à boutons, àla culotte de velours. C'était le chef du polder menacé, le Dijlifjraaf, le com'.e de la digue, suivant le titre qu'on leur donne. Zélandais renforcé, n'ayant guère vu que son clocher de Wissenkerke et celui de la ville voisine, son esprit se trouvait uu peu dérouté par la rencontre d'un étranger. 11 comprenait mal qu'on pût être d'un autre pays, et ne s'expliquait pas qu'on parlât une autre langue que la sienne. Excellent homme au demeurant, s' appelant Van Leeuwen, si j'ai bien retenu son nom, et qui plus tard m'envoya son portrait. Eh bien! ce brave Zélandais, tout autant que moi, était ému par ce spectacle à la fois impressionnant et curieux; et cette émotion, mieux que tout ce que j'ajouterais, peut faire comprendre combien la scène qui venait de se dérouler sous nos yeux avait été grandiose et saisissante.

La Dijkrjruaf Van Luouwr.

(D'après une photographie.)

La campagne, des champs.

Duinbeek.

Fortunatos nimium.. .

- L'amour eu Zélaude.

— La dîme. — Les mœurs — Le toi. — Westlioven et

Si je voulais suivre exactement et méthodiquement l'ordre de notre voyage, il me faudrait maintenant vous conduire à Middelbourg, pour revenir ensuite à Vccre et de là recommencer nos excursions dans le nord de l'île. Mais je crois plus simple et plus logique de condenser en un seul récit nos différents séjours dans la capitale zélandaise et de parcourir tout de suite la partie septentrionale de U'alcheren. Si c'est également votre avis, nous allons nous mettre en route, et, en passant par Gapinge et Serooskerke, visiter Oostkapcllc, U'estkappelle et Domburg.

Nous voici le bâton à la main, allongeant le pas sur la grande route. Tout d'abord envoyons un salut à cette gracieuse villa, enchâssée dans les fleurs, ombragée par des grands arbres, et dont la spacieuse véranda a un aspect tout hospitalier. C'est la demeure du bourgmestre de Veere, homme aimable, instruit et de grandes manières, dont j'aurai, du reste, à vous reparler. Puis

maintenant appuyons sur la droite, passons devant cette grande ferme avec verger et dépendances , qui étale au-dessus de son portail, comme un bandeau sw un front princier, une inscription un peu hautaine qui révèle son nom. C'est la « Maison dk la haute Montaigne » , dont l'appellation française jure avec ce paysage essentiellement hollandais qui l'enloure. D'où lui vient ce beau titre, je n'ai pu le savoir. Tout ce que j'ai appris, c'est qu'en 1694 elle le portait déjà '.

Maintenant nous voici au milieu des champs . Tous sont riches, gras, fournis en belles moissons, parfois ombragés de beaux arbres fruitiers encore garnis de récoltes; et, à l'approche des villages, de florissants potagers alignent leur rangées de légumes plantureux disposés en bel ordre comme des régiments en bataille.

Le potager et le verger! On les rencontre partout en Zélande. Et d'abord, c'est l'abondance dans le ménage, c'est la variété introduite dans la nourriture de la famille ; ensuite, c'est, avec les prairies, la seule exploitation de la terre qui ne soit pas soumise à la dîme ; car, dans toute l'île, la dîme, ce vieux reste du droit féodal, existe encore, et, si j'en crois le dire des intéressés, n'est pas à la veille de disparaître.

C'est là un cas particulier au pays, et assez singulier pour qu'on s'y arrête. Aussi bien, puisque nous sommes

1 Ce n'est pas la seule inscription française qui, dans l'île de Walcheren, décore une rustique habitation. Sur la route do Middelbourg à Flessingue, mon excellent ami M. Leupe, des archives royales, a releré celle-ci : « Ribn sans teixe. »

Mil ■

dans les champs, aulant parler culture que de parler d'autre chose. Au moins notre causerie sera en situation.

Donc la dîme existe en Zélande, et tonte propriété est frappée d'une double redevance : la ferme, qui, comme chez nous, doit être acquittée entre les mains du propriétaire du sol, et la dime, dont on doit compte à un autre propriétaire. Car, fait étrange, la plupart des seigneurs zélandais sont propriétaires de dîmes, et trèsrarement ils possèdent celles à prélever sur leur propres moissons.

La ferme, à moins de conventions spéciales, se paye en argent. Le sol est divisé officiellement en hectares ; carie système métrique est le seul qui soit en vigueur dans le royaume des Pays-Bas. Mais en Zélande on n'a pas encore dépouillé tout à fait le vieil homme, et l'on compte par cjemel , c'est-à-dire par arpent. Dans le nord de l'île le (jemet mesure une étendue de trente-quatre arcs trente-neuf centiares. Dans le sud il est, à ce qu'on m'a dit, un peu moins grand, ayant été réduit au tiers juste de l'hectare. Ces différences de grandeurs entraînent bien quelques complications, mais le rjemel a pour lui un gros avantage c'est son ancienneté. En fouillant les vieilles paperasses, dès la (in du treizième siècle, on le voit employé comme mesure agraire, et c'est beaucoup dans un pays de traditions que la possession d'un état civil pareil 1 .

1 Voir aux archives de Middelbourg, Privilegicboel: IV, p.8,i titre de l'année 1304, où ce mot est déjà employé, j

Le prix moyen de location du gemet varie entre vingt et trente florins, suivant la qualité de la lerre et les charges qui pèsent sur elle. Ces charges, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir dans la suite, consistent surtout dans l'entretien des digues et dans les travaux d'irrigation.

Le prix moyen de vingt à trente florins ne représente que la location du sol nu, avec les bâtiments de la ferme. Le fermier doit avoir ses bestiaux à lui, ses animaux de trait, et posséder également le matériel agricole indispensable à son exploitation. En outre, il n'est pas tout à fait libre de cultiver comme il l'entend. Il y a certains usages qui lui lient les bras. Ainsi, dans la contrée que nous traversons, l'ensemble de la culture se répartit sur une période de huit années. La première, on fait du colza et l'on fume; la deuxième, on produit du froment; la troisième, des fèves qui, cueillies, séchées et cassées, sontdonnées plus tard au bétail ; la quatrième, on sème de nouveau du froment; la cinquième, des haricots; la sixième, encore du froment; la septième, on plante des pommes de terre, et la huitième, on laisse en jachère et l'on fume.

Dans un pays aussi merveilleusement fertile que la Zélandc, en ayant soin que tous ses champs ne soient pas au même point, le fermier a delà sorte une culture trèsvariée, qui lui permet de pourvoir abondamment à tous ies besoins de son exploitation, et de tirer bon parti de son excédant de production.

La dîme , elle , se paye en nature , sauf pour la première année, c'est-à-dire pour le colza , où elle s'ac-

quitte i\ raison de vingt-cinq cens (soit environ cinquantedeux centimes) par hectare. Lorsque la moisson est faite, le fermier bottclle ses gerbes, forme des tas composés généralement de quatre à six gerbes, et les dispose dans son champ, par rangées et à distance égale les unes des autres. Le propriétaire de la dime vient alors, choisit le premier tas qui lui plaît, plante un branchage sur ce tas, et à partir de là, on compte jusqu'à treize, et chaque fois que ce nombre arrive, on met un nouveau branchage sur le sommet'. Une fois l'opération terminée pour tout le champ, la part de la dîme est faite. Le fermier peut enlever toutes ses gerbes, mais il lui est interdit de toucher à celles qui portent un branchage. Aussi arrive-t-il bien souvent que celles-ci demeurent encore longtemps exposées aux ravages des oiseaux picoreurs, alors que toute la récolte est rentrée à la ferme.

Ce fait se produit surtout quand le propriétaire de la dime demeure au loin. Alors, pour prendre possession de son bien , il a de longs charrois à faire, une grosse dépense par conséquent, et, dans ce cas, il préfère attendre une occasion. Aussi, pour éviter un déplacement coûteux, les propriétaires des dîmes ont-ils recours à une entente mutuelle. Tous les ans, à une époque fixe, ils se réunissent à Middelbourg et procèdent à ce qu'on pourrait appeler la « bourse des dîmes » .

1 Ce chiffre treize n"est pas liie. Il varie d'uo canton à l'autre. Dans certaines communei, le maître de la dime a droit à un tas par dix; dans d'autres, à un par douze.

Une fois réunis, on se renseigne mutuellement. On sait ce que l'année donnera ; on fixe un prix moyen par chaque contrée, et la dîme se trouvant ainsi tarifée, le fermier peut racheter celle de son champ, ou, s'il ne s'en soucie pas , le propriétaire peut échanger des dîmes trop éloignées de son habitation contre d'autres dîmes qui se trouvent dans son voisinage.

Mais voilà qu'en causant dîmes, fermages, pommes de terre, froment et colza, nous sommes arrivés à Serooskerke. C'est un gros et beau village, bien bâti, d'une admirable propreté, avec un vieux morceau d'église d'aspect vénérable. Autrefois il s'y trouvait. un ehàteau, et les sires de Serooskerke étaient de grands personnages. Plusieurs d'entre eux exercèrent de hautes charges en Zélande. Mais le château a disparu, et la famille habite maintenant en Gueldre, où, fidèle à ses anciennes traditions, elle a su se concilier le respect et l'affection de tous.

Aujourd'hui, tout le pays est un peu en l'air. Quoiqu'il soit de bonne heure encore, on attelle partout les chars de paysans. Les belles juments aux harnais brillants, élincelants de cuivre, sont déjà dans les brancards. Les grandes voitures vertes rechampies de couleurs vives, avec leurs roues hautes et déliées, vont prendre un joyeux fardeau de garçons et de fdlcs, et dès le départ, les chansons iront leur train et les baisers aussi.

Tenez, voyez les coquettes paysannes qui accourent, les bras nus, le chapeau de paille baissé sur les yeux et leurs beaux rubans bleus flottant sur les épaules. A leur

LK COEIR Df PAYS.

front, à leur cou et à leurs doigts, les bijoux scintillent. Sont-elles assez parées avec leurs beaux jupons et leurs jolis fichus ! In détail de celle toilette éblouissante de fraîcheur nous révèle la religion de ces jolies évaporées. Le bleu et le violet dominent dans leurs ajustements, et nous en pouvons conclure qu'elles sont certainement calvinistes. Si les fichus étaient rouges et jaunes, elles seraient catholiques assurément. Mais ce jour-là, « Romaines» Ou protestantes, elles n'ont qu'une religion : le plaisir.

Tout cède en effet devant lui, tout, même ces trésors de retenue pour lesquels les premières vierges chrétiennes enduraient si volontiers le martyre. Il faut que vous l'appreniez, en effet, ces belles meisjes fraîches et roses, avec leur sourire ingénu, leur air placide, leurs regards candides et purs, ont une manière d'entendre la vertu, qui partout ailleurs passerai! pour extravagante. La chasteté est un fardeau dont elles savent s'affranchir de bonne heure. Chez nous on nommerait cela du dévergondage; mais ici, la chose ne tire pas à conséquence. Au grand scandale de quelques puritains, ces libres habitudes se transmettent fort exactement de mère en fille. Les gens prudes se voilent la face, et on les laisse se voiler. Dans cette population campagnarde, cesontmoeurs admises, usages reçus auxquels on ne trouve pas à reprendre. « On ne voit presque rien de juste ni d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. » C'est Pascal qui l'a dit; et puisque Pascal l'a dit, il faut bien le croire.

Sauf cette petite lacune, toute cette population zélaudaisc est, du reste, foncièrement honnête et probe. Le vol est presque inconnu dans le pays. Le paysan est bien toujours un peu finaud, et sur son intérêt, cela va de soi; mais c'est dans sa nature. Et, en tout cas, il est singulièrement moins retors, artificieux et de mauvaise foi, que dans maint autre pays que je pourrais citer. Sa parole en affaires a une valeur très-supérieure à celle du paysan flamand. Il ne ment pas pour le plaisir de tromper. Il est confiant, sincère, pas envieux et bienfaisant pardessus le marché. « On voit peu de départements qui contiennent un aussi grand nombre d'établissements de secours que celui des Bouches-de-1'Escaut, écrivait en 1813 un rédacteur officiel. Ces asiles de l'indigence et du malheur attestent la charité et la commisération des habitants de la Zélande ' . "Si l'écrivain français qui a tracé ces lignes revenait aujourd'hui, il n'aurait rien à ^ changer. Ajoutez à cela un fond de religion peu ordinaire. Tel de ces fermiers que vous croyez illettré vous parlera de Luther, de Melanchton et surtout de Zwinglc et de Calvin en maître homme. Il raisonnera sur la grâce et sur le péché comme un vieux docteur, vous citera les textes précis et vous expliquera tout le synode de Dordrecht, auquel vous n'avez peut-être rien compris. Toutes ces questions-là lui sont familières; il ne tarit pas là-dessus; mais, dame! l'autre sujet est pour lui lettre close.

' Annuaire statistique du département des Souches - de- l'Escaut pour l'année 1813.

LE COEl'K Dl PAYS.

Si nous en croyons les vieux auteurs, cependant, il n'en fui pas toujours ainsi. Un annaliste du seizième siècle, qui nous dépeint les costumes et les usages des anciennes Zélandaises, nous raconte que « leurs habits estoyent escavés par derrière jusques aux épaulles, et pardevant de toute la poitrine, découvrant leurs mamelles, encore qu'il y eust entre elles grande pudicité » . Et plus loin, il ajoute : « Les tilles ( ce qui estoit à esmerveiller pardessus toutes autres nations) n'en troyent point en Testât de mariage, s'elles n'estoyent vierges immaculées, et si quelque tille s'estoit laissé abuser, soit en secret ou à descouvert, combien belle, riche ou jeune qu'elle fui, elle ne sçavoit trouver paity pour se marier.»

Aujourd'hui, si notre vieil annaliste revenait en ce monde , il lui faudrait grandement modifier sa description, couvrir d'abord la poitrine et le reste, et surtout effacer son fameux cas rédhibitoire pour le remplacer justement par le terme opposé. 11 n'en est pas une, en effet, de ces joyeuses filles, qui entre en ménage dans l'état ci-dessus décrit. J'ajouterai même que bien peu se présentent devant le bourgmestre et le pasteur sans être douées d'un intéressant embonpoint. Et cette habitude est poussée si loin que ledit embonpoint peut être, dans bien des cas, considéré comme d'une nécessité absolue, au point que son absence retarde indéfiniment la conclusion civile et religieuse du mariage entamé. En voulez-vous un exemple ? En voici un choisi entre vingt.

« Lorsque j'étais en garnison à Middelbourg, me ra-

222 LA HOLLA.VDE PITTORESQUE.

contait, un jour, mon excellent ami le colonel W erg,

il y a de cela quelque vingt ans, j'avais remarqué dans la rue une délicieuse melkboerm ' , gentille, fraîche, blanche, rose et potelée, qui, chaque matin, apportait son lait à ma propriétaire. En ce temps-là je n'étais que capitaine, et sa vue m'avait frappé. Un soir, je questionnai à son sujet la servante qui prenait soin de mon appartement.

« — C'est étrange, lui dis-je, qu'une fille si jolie ne se marie pas.

« — Que voulez-vous, monsieur? me répondit la servante, la pauvre Grictje 2 est belle fille, mais elle ne peut pas avoir d'enfant.

ii — Comment, elle ne peut pas avoir d'enfant?

» — Non, monsieur. Tournée comme elle l'est, ce ne sont pas, vous le pensez, les amoureux qui ont fait défaut; mais les kermesses se passent, rien ne vient, et les amoureux s'éloignent...

« C'était l'exacte vérité, continuait le colonel; la servante ne m'avait pas trompé. » Et il ajoutait avec un sourire plein de réminiscences : «C'était vraiment une bien jolie fille que cette Grietje. »

Cette condition-là, en effet, prime toutes les autres, et lève tous les scrupules. Elle est la seule dont on tienne compte, et elle entraine, pour celui qui s'en rend complice, les mêmes devoirs moraux que la séduction chez

1 Veïkhotrin, prononcez « mclkbourine » , littéralement : paysanne au lait. On donne ce nom aux marchandes de lait de la campagne. - Abréviation hollandaise de Marguerite.

mous. Voici, du reste, une anecdote d'une authenticité absolue, qui pourra vous édifier sur ce délicat sujet. Le personnage dont je la tiens, grand propriétaire zélaudais, fut vingt ans bourgmestre de sa commune, et, plus tard, membre des états généraux. C'est un de ces hommes, sérieux et vrais, dont on peut dire que la parole est d'or, et je m'en voudrais de changer un mot à son récit.

« Un jour, me dit-il, j'étais dans mon bureau, en train de travailler, quand le domestique vint m' annoncer qu'un garçon, nommé Gerrit, demandait à me parler. C'était le fils d'un de mes fermiers. Je l'avais connu tout enfant ; nous l'avions vu grandir, et je l'ai toujours un peu considéré comme étant de la maison. Je donnai ordre de l'introduire.

« — Monsieur, (it-il après les compliments d'usage, je vous demande pardon de vous déranger, mais je voudrais bien avoir mes papiers.

« — Tes papiers... pourquoi faire"?

« — Monsieur, je vais me marier.

« — Te marier! Mais je ne savais pas que tu fusses fiancé.

« — Pardon, monsieur, mais je suis fiancé avec Mieljc ' Smits.

» — Mietje Smits? Je crojais qu'avec elle tout étaij rompu depuis deux mois, et, du reste, ce n'est pas toi qui es allé faire la dernière kermesse avec celte lille.

« — C'est vrai, monsieur; elle est allée avec le fds à

1 Mietje, abréviation de Marie

I'icter de Coster; mais ce matin, j'étais en train de labourer la grande pièce de terre, quand ils sont venus me trouver tous les deux. Nous avons compté sur nos doigts. C'est de moi qu'est l'enfant. »

« Devant une raison aussi péremptoirc, continua l'ancien bourgmestre, je n'avais qu'à m'incliner. Gerrit eut ses papiers. Il épousa Mietje Smits, bien que celleci eût été faire la kermesse avec le « fils à Pieter de Cos- " ter i , et je vous avoue même que je n'ai jamais voulu savoir si le fameux calcul qu'ils avaient fait sur leurs doigts s'était trouvé d'une exactitude irréprochable.

"Mais n'admirez-vous pas, me disait-il encore, n'admirez-vous pas ce garçon, qui part de chez lui le matin sans penser plus au mariage qu'à se faire mahométan, qui à dix heures compte sur ses doigts, le soir fait annoncer ses bans, et quinze jours après épouse ?

— Je l'admire d'autant plus, repartis-je, que sa Mietje n'avait pas le droit de se prévaloir de la sentence indulgente émise par Publius Syrus :

Lapsus semai, fit culpa si iterum cecideris '.

Mais le plus curieux en tout ceci n'est peut-être pas encore cet abandon de la jeunesse, c'est l'indifférence, le laisser-aller, je dirai même la complicité des parents. Dans tout autre pays il y aurait

1 Traduction libre : « L'erreur ne devient faute que lorsqu'on y retombe une seconde fois. ■

LE CUElIt 1)L ; PAYS.

colère et menaces d'un côté , ou bien tromperie de l'autre. Ici, tout se fait d'accord, tout se passe au grand jour. Un garçon qui souhaite d'avoir une fille ne s'en va pas la surprendre aux champs, ne cherche pas à la voir en cachette, à lui parler en dehors de son père et de sa mère. Il s'en va bravement le soir, à l'heure où l'on se couche, frapper à la porte du logis paternel.

« Que veux-tu, garçon? dit le père en entr'ouvrant la porte.

— Je voudrais causer avec l'aînée, ou la cadette, ou telle autre de vos filles» , répond le gaillard, en désignant celle pour laquelle son cœur a parlé.

Si le solliciteur est un mauvais gars, un triste sujet, de réputation douteuse, il arrive quelquefois que le père le chasse.

« Va-l'en, mauvais garçon... Les filles dorment à cette heure; qui peut parler sans rougir n'attend pas la nuit pour venir causer, etc. n

Mais une pareille réponse est extrêmement rare. Le père se borne généralement à appeler celle de ses filles qu'on lui a désignée, lui dit qui est là, et lui demande, sans autre préambule, si elle veut «causer» avec le visiteur. Si celle-ci refuse, le père transmet au garçon l'excuse donnée par la belle : il est trop lard; elle est déjà couchée; il fait mauvais, ou trop froid, quelque banale excuse. Là-dessus, la porte est refermée, et l'amoureux s'en va. Mais si la fille consent, alors elle sort, vient causer avec le galant, et reste dehors une

grande partie de la nuit, sans que sa famille s'en préoccupe le moins du monde ' .

A partir de ce jour, l'amoureux a ses grandes et ses petites entrées à la ferme. Il se promène le soir avec la fille, et court, en sa compagnie, toutes les kermesses des environs. En outre, chaque dimanche malin il vient la prendre à la maison, la conduit aux champs et cause avec elle pendant qu'elle trait ses vaches. Au retour, elle rapporte le lait dans deux seaux pendus à un crochet qui s'emboîte sur ses épaules. Au bout de quelques semaines, il arrive parfois que le galant se substitue à elle et rapporte le lait à sa place. Alors, de ce jour-là, ils sont vraiment fiancés, et l'on peut s'attendre à un prochain mariage, lequel a de grandes chances pour n'être pas stérile. Mais parfois aussi le galant disparaît avant d'avoir rapporté le doux breuvage, et s'en va prodiguer autre part ses aimables paroles et ses assiduités.

Ces usages, si différents des nôtres, nous étonnent au dernier point. Ils s'insurgent contre ce que nous regardons comme les notions les plus élémentaires de l'honnête et du bien; car, on ne saurait trop le répéter, il n'est aucun pays au monde où ces romans champêtres se trament plus ouvertement, se déroulent plus

* Dans certains villages, me dit-on, la demande adressée au père est suivie de 1'introductiun du galant dans la chambre de la fille. Celle-ci se met au lit en sa présence, et, si elle laisse la lumière allumée, l'amoureux cause quelque temps et finit par se retirer. Si, au contraire, elle l'cleint, alors il se couche à son tour, et revient tous les samedis pour en faire autant.

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librement, et se dénouent avec moins de façons. Pour courir les kermesses, en effet, avec une ou plusieurs de ces filles, il n'est môme pas besoin que l'intention matrimoniale ait été clairement indiquée. Il suffit d'avoir le consentement de la gentille personne dont on veut faire sa compagne, ou, si elles sont plusieurs, d'obtenir leur approbation à toutes. Voici une petite anecdote que je tiens de II. le colonel N..., qui connaît bien la Zélande. Je la livre à vos méditations.

Il y a de cela une douzaine d'années, un jeune Hollandais, employé d'une grande administration publique, fut détaché, pour les besoins du service de l'État, dans un village zélandais. Le jeune homme s'ennuyait beaucoup, n'ayant guère de société aux environs ; aussi se montrait-il très-assidu auprès d'un gros fermier, (liez lequel il allait assez régulièrement vider une bouteille en fumant un cigare.

Le fermier avait deux filles, très-jolies l'une et l'autre, et peut-être la présence des deux très-jolies meisjes n'était-elle pas étrangère aux assiduités du jeune fonctionnaire.

Vers ce temps, la kermesse de Middelbourg approchant, noire jeune Hollandais témoigna, devant ses gracieuses voisines, le désir d'y aller et dit, en plaisantant, au père : « Si ces demoiselles voulaient venir avec moi, je serais bien heureux d'être leur chevalier.

— Elles sont libres, répondit le père. Enfants, vous entendez ce que monsieur propose! Répondez vousmêmes si cela vous convient, n

228 LA HOLLAXDK PITTORESQUE.

Les filles battirent (les mains , acceptèrent toutes joyeuses, et l'on prit rendez-vous pour aller ensemble à Middelbourg. Tout se passa fort gaiement. On resta trois jours absent et l'on revint fort satisfait, le fonctionnaire enchanté de ses compagnes, et les jolies filles ravies de leur cavalier.

Sur ces entrefaites, le fonctionnaire fut changé de résidence. Il fut appelé à Flessinguc. Il s'y rendit, et il y était installé déjà depuis trois mois, quand un beau jour il reçut la visite de son ancien voisin, le père aux jolies filles.

: Eh ! bonjour, père Michiel, quel plaisir de vous revoir! vous prendrez bien un verre de vin? »

" Un verre, c'est bien; deux, c'est mieux, et trois sont encore préférables » , comme dit la chanson flamande. La bouteille finie, le père Michiel, au lieu de s'égayer comme c'était l'habitude, devint tout à coup très-sérieux. u Votre vin est bon, dit-il au fonctionnaire, mais vous comprenez bien que je n'aurais pas fait la course de chez nous ici pour boire bouteille, fût-elle meilleure

encore. > Et comme son interlocuteur ouvrait de grands

yeux et ne paraissait pas comprendre : u 11 y a du neuf, ajoula-t-il.

— Il y a du neuf"? répéta l'autre.

— Oui, il y a du neuf, a Et sans embarras comme sans périphrase, il expliqua que l'une de ses filles se trouvait dans l'état ci-dessus décrit.

« Votre fille... je comprends... mais...

— Eh bien, dans ce pays, vous connaissez l'usage.

quand pareille chose arrive, on épouse la personne en question.

— Voire fille, très-bien... mais laquelle?»

Laquelle ! Soit que le père Michiel ne prît point garde à l'étrangeté de cette question, soit qu'elle n'eût rien qui le surprît, il répondit simplement : « C'est Necltje, la plus jeune. »

Là-dessus il ramassa son chapeau, et prenant congé : « J'attends votre demande, dit-il au jeune fonctionnaire. Bonjour et à bientôt. »

Je ne sais si l'honnête garçon avait médité cette belle parole d'une femme d'esprit : a Ce ne sont pas les fautes qui nous perdent, c'est la manière de se conduire après les avoir faites. » — L'histoire ne fournit là-dessus aucun éclaircissement; mais ce qu'elle raconte, c'est qu'il estima qu'alors qu'on habite un pays, on doit se conformer à ses usages, et que lorsqu'on a fait une imprudence, on doit en supporter les conséquences. Il épousa iVeeltje, et il en fut récompensé. Sa femme était jolie; il se trouva en outre qu'elle était bonne, intelligente et dévouée. Son beau-père eut l'obligeance de mourir à quelques années de là, en lui laissant une fortune très-rondelette. Peu après, la sœur de sa femme, l'autre fille du père Michiel, se maria, et il dut l'assister en guise de père. C'était remplir un devoir gênant , et notre étourdi avoua dans la suite qu'il avait éprouvé en cette circonstance une hésitation facile à comprendre, n'ayant pu, dans cejour solennel, oublier complètement qu'il avait été son propre beau-frère par anticipation.

Du reste, jamais il ne fut, entre sa belle-sœur, sa femme et lui, question de cette fameuse kermesse de Middelbourg, qui avait créé pour tous trois des liens de parenté si compliqués et si étranges. Mais avouez que l'aventure eût été plus originale si, au lieu d'une seule

liile, les deux Mon, rien que d'y penser, je ne puis

m'empêcher d'en rire. La polygamie étant défendue en Zélandc comme chez nous, quel embarras pour le père Miehiel, et surtout pour le jeune imprudent !

Ne vous semble-t-il pas que le moraliste le plus rigide se trouve désarmé en présence de tels événements? Il en est presque réduit à se demander lequel a raison, de ses principes sévères ou de cette absence complète de principes. Sir John Lubbok, dans un livre excellent, s'est donné la peine de compulser Campbell, M'Lennan, Richardson, Sproat et cent autres pour découvrir des sentiments tous pareils chez les peuplades qualifiées inférieures. Au lieu de s'égarer chez les Khonds, les Munniporees , les Indiens Tinné, les Ahts et autres tribus sauvages, que n'a-t-il pris un bateau et traversé la mer du Nord? Quelle abondante moisson il eût pu faire dans ce pays, et surtout quelles déductions il eût tirées de cette surprenante liberté de mœurs, jointe sur tous les autres points à une honnêteté parfaite !

Chercher à la corriger, ce serait folie. Il n'y faut pas songer. Ces allures sont en quelque sorte passées dans le sang. Les plus éloquents ont essayé de remonter le courant, et ils y ont perdu leur latin, c'est-à-dire leur influence et leur prestige. Maintes fois, en effet, il est

arrivé qu'un pasteur, nouveau venu dans le pays, au moment de consacrer l'union d'une jolie paysanne à la taille un peu trop ronde, s'est laisse entraîner à blâmer ces épousailles anticipées, précédant de plusieurs mois la bénédiction nuptiale.

Mais le pauvre pasteur était bien vite obligé de renoncer à ses graves objurgations. Il en était pour ses frais de sagesse et de morale, et même ne tardait pas à s'apercevoir que seul il causait du scandale en blâmant hautement un acte qui n'en causait aucun. En outre, il voyait l'affection de ses ouailles se détourner de lui. « Quel est-il donc celui-là, qui vient ainsi nous faire la leçon? disaient les paysans irrités. Prétendrait-il nous apprendre à vivre? Les coutumes de nos pères sont les bonnes, nous ne les changerons pas pour lui. S'il les trouve mauvaises, qu'il retourne là d'où il vient, et qu'il attende que l'un de nous aille le chercher. >:

Pour ne pas voir déserter l'église, on était bien forcé de fermer les yeux. Du reste, ces mœurs joyeuses et légères n'ont qu'un temps. Sitôt le mariage accompli, tout change. Ces jeunes fous perdent en un instant leur esprit capricieux et leurs allures volages. Un mari débauché est rare en Zélande; une femme infidèle, on n'en trouve pour ainsi dire pas. Les enfants naturels y sont presque inconnus. A quoi bon se mettre l'esprit à l'envers? Disons donc plutôt, avec Pangloss, que tout est bien qui finit bien.

Mais nous voici arrêtés par les chariots. Ecoutez les cris, les rires et les chansons. Dieux justes ! c'est la

Mandolinata que chantent tous ces joyeux coureurs de kermesses. Harmonie, ce sont bien là de tes coups! Heureusement le passage est payé, la barrière est levée, et voilà tout le train de ces rustiques équipages qui reprend au grand trot le chemin de la ville.

Ces jours-là le receveur du loi a grandement à faire. Le loi ', c'est cette maison, ou plu Lot cette barrière coupant la route, touchant sur la gauche à une maison champêtre et sur la droite à une monumentale pancarte surmontée des armoiries des Pays-15as. Toute voiture qui passe doit payer son tribut, et cette redevance sert à l'entretien du chemin. Impôt indirect coûteux à percevoir, car les cinquante lollen qui sont dans l'île de Walcheren exigent cinquante maisons habitées par cinquante familles, qui doivent vivre du produit de l'impôt avant qu'il en entre un sou dans la bourse de la commune de L'État ou des particuliers, suivant que c'est l'un ou l'autre qui est chargé d entretenir la route.

Aussi, dans certaines parties de la province, dans l'île Zuidbeveland par exemple, les habitants ont-ils réformé ce vieil impôt, et l'ont remplacé par un droit lixe que payent tous les propriétaires de l'île. Cette modification est des plus rationnelles; car quiconque possède un champ a intérêt à ce que l'accès en soit facile, et par conséquent à ce que les routes soient en bon état. Les propriétaires bevelandais ont donc aboli tous les lollen. Ils ont fondé une

1 L'usage des lollen ou > péages » est non-seulement répandu en Zélande, mais dans tous les Pays-Bas.

LE COEl'R DU PAYS.

sorte de syndicat qui s'occupe de l'entretien des routes et, sous le nom de Middelen van Slraalen en Wegen ' , pourvoit à la répartition de cet impôt spécial.

En Walcheren on est un peu plus arriéré, et l'on s'en lient toujours à l'ancien système, très-pittoresque, j'en demeure d'accord, mais assez peu pratique, surtout lorsqu'on est très-pressé.

Jadis ces lollen étaient encore beaucoup plus nombreux que de nos jours. Les routes et les canaux en étaient encombrés. Ils constituaient des sortes de douanes placées à la frontière de chaque seigneurie, et les droits qu'on y prélevait s'étendaient à toute espèce de produits. Kn ce temps l'autorisation d'établir un loi, le tolrecht*, comme on disait, était un privilège envié. Sa possession constituait un droit féodal d'un grand rapport; aussi voyons-nous, dans tous les anciens contrats, les terres seigneuriales cédées avec « leurs franchises, droits, rentes et lollen » .

Aujourd'bui, au contraire, le loi n'est plus que d'un mince rendement. Le plus souvent, la commune afferme pour quelques centaines de florins la maison, la barrière et les revenus que celle-ci donne; et moyennant le payement de sa ferme et la sévère observation du tarif, le fermier du loi ne doit compte à personne de sa gestion. On m'a même cité un de ces fermiers, très-sévère

1 C est-à-dire : moyens pour les rues et les roules. La contribution est en Zuidbevelaml de quinze centimes environ par hectare.

2 Littéralement : droit au loi, c'est-à-dire droit au péage.

calviniste, qui, regardant la perception du péage connue une occupation incompatible avec le repos dominical, a préféré renoncer ce jour-là à l'exercice de son droit, plutôt que de composer avec ses convictions religieuses. On peut juger si la circulation sur cette route est active le dimanche.

Malgré ce maigre rapport du péage, les routes n'en sont pas moins fort bien entretenues en Zélande. Généralement elles sont divisées en deux et par moitié dans toute leur longueur. L'une de ces moitiés est pavée, souvent avec des briques posées sur champ, et sur l'autre la terre est simplement foulée, sans macadam, sans pavés, ni briques. Cette seconde partie de la voie, qui est naturellement la plus douce et la moins cahoteuse, prend le nom de Zomerpad ou « chemin d'été » , l'autre étant spécialement réservée pour l'hiver.

Mais la barrière est franchie depuis longtemps, et nous restons à bavarder. Passons. — Oost Kapelle, où nous avait arrêtés ce flot de voitures, est un très-gai village, coquet et soigné, très-ancien malgré cela; car une lettre de Florent V, datée de 1273, mentionne déjà son nom. Jadis son territoire renfermait deux mille cinq cents arpents et contenait deux résidences seigneuriales, l'une à Duinbeeket l'autre à IVesthoven.

Celle de Wcsthovcn était la plus vieille et la plus considérable. Elle avait été édifiée tout au commencement du douzième siècle, et fortifiée par les Templiers qui l'avaient reçue en apanage. En 1314, deux ans après la suppression de l'ordre par Clément V, les comtes de

Hollande et Zélande mirent la main sur celte terre seigneuriale et sur son château, dont ils Crent un de leurs séjours préférés dans l'île. Plus tard, Westhoven fut donnée en fief aux abbés de Middelbourg. En 1540, l'abbé Florent y reçut une visite illustre entre toutes, celle de l'empereur Charles-Quint. Puis des abbés de Middelbourg la propriété de Westhoven passa aux évoques, et en 1572, lors du mouvement antiespagnol et réformiste, le château fut incendié et le fief aboli.

Duinbeek a une histoire moins connue. Cependant son ancienneté n'est pas médiocre, car il vous souvient que c'est en échange de leur résidence et château de « Dunebeke » , avec quatre arpents de seigneurie ', que Wolfart van Borselen et dame Hadewick, sa femme, obtinrent eu 1350, de Guillaume V de Bavière, le libre fief de la ville de Veere. Dès cette époque Duinbeek était donc déjà une résidence agréable et enviable. Ce n'est pas de son côté toutefois que nous allons porter nos pas ; nous n'irons pas non plus du côté de Westhoven , dont nous nous réservons d'admirer plus tard, au passage, les douves profondes et les vieilles tours à mâchicoulis. Pour le moment nous allons visiter une autre résidence non moins jolie , non moins aimable, mais toute moderne celle-là. Je veux parler de la belle propriété d'Overduyn, dont nous sommes à vingt minutes ou une demi- heure tout au plus.

«... Hunne veslc en aroûÎBg le Dunebeke in H'alrlieren met vier gemeten amliachts. « Voir Imentaris, etc., n" 40.

Overduyn. — La Bibliolhcca Catsianna. — Doiuburg'. — La Nchalennia. — Wcslkapclle. — Une bataille illustre. — La digne. — Les polder jongens. — Le type espagnol.

Lorsqu'on veut avoir une idée exacte de l'admirable fertilité de celte bonne terre de Zélande, il faut visiter le château d'Ovcrduyn.

Mais Overduyn est-il bien un château? Dans le sens féodal et guerrier du mot, — certainement non. — C'est ce que nous appellerions en France « une campagne » . C'est un de ces séjours champêtres auxquels les Romains donnaient ce nom gracieux de « villa » , que nous appliquons aujourd'hui à tort et à travers. En un mot, c'est une très-belle et très -confortable demeure précédée d'une immense pelouse où galopent joyeusement les biches et les daims, entourée d'un beau parc et d'un jardin fleuri, ayant auprès d'elle ses écuries, ses remises, le potager plantureux et le verger touffu, et dans son voisinage la ferme avec ses granges énormes, ses étables, sa porcherie et ses rustiques habitations.

Ajoutez à cela une belle véranda s'ouvrant hospitalièrciuent sur la campagne, des kiosques répandus dans le

LE COEUR I)l> PAYS. 237

parc, des bancs installés au coin des allées, pas de barrières, pas de clôtures apparentes : en un mot, l'accès partout facile et l'abord cordial. Telle est, dans son familier apparat, cette habitation accueillante, bien différente de nos châteaux français entourés de grands murs, précédés de hautes grilles, séjour luxueux, faisant mentir cette parole de Cbénier dans les Gracques : « ... Où l'on vit sans luxe on est hospitalier. »

Entrons, en effet, le front haut et sans crainte; nous n'avons rien à redouter. Le maître de cet Edcn zélandais est bien l'homme que nous font présager celte opulente demeure et l'admirable paysage qui l'entoure. Comme eux il est aimable, comme eux encore il est accueillant et cordial.

Plusieurs fois je suis allé m'asseoir sous ces verts ombrages ; plusieurs fois j'ai pris ma place à la table du logis, à côté de charmantes châtelaines, en face d'une bonne maman toujours gaie, toujours avenante, indulgente pour tous , et dont le sourire bienveillant me rappelait un autre sourire maternel; et chaque fois je suis sorti de cette demeure le cœur reposé, l'esprit plus tranquille et le cerveau plus instruit ; car le seigneur d'Overduyn est non-seulement un homme aimable et riche, c'est encore un érudit dans le meilleur sens de ce mot.

Il vous souvient qu'à Brouwcrshaven je vous ai dit que nous trouverions autre part le monument élevé à Cats. Eli bien, c'est ici, c'est à Overduyu qu'il nous le faut chercher; non pas un édicule en marbre ou en bronze, mais un monument entièrement composé avec

les matériaux laissés par le poète lui-même, c'est-à-dire avec ses œuvres pieusement recueillies, auxquelles on a joint tous les souvenirs de sa longue carrière qu'il a été possible de retrouver.

Dans une bibliothèque spéciale , bardée de fer et défiant le feu aussi bien que les mains sacrilèges, M. de Jonge van Ellemeet a groupé, en effet, les deux cent dix- sept éditions différentes ou fragments d'éditions qu'on a donnés, depuis deux siècles et demi , de l'œuvre pesante et compacte du poète des Sinne en Miniw Beelden, du chantre du Houwelyck. Dans des cartons spéciaux, il conserve en outre les originaux des dessins qui ont servi à illustrer ces éditions diverses, et il a réuni dans une cassette particulière toutes les pièces qui pouvaient jeter quelque lumière sur la biographie de ce grand compatriote, à la mémoire duquel il a voué tous ses soins.

Ses titres, ses actes d'état civil, ses brevets de décoration, l'ordre de chevalier, ainsi que les armoiries qui lui furent accordées par Charles I er , sont là avec sa correspondance intime, ses livres de compte et les lettres de ses filles. Une main pieuse a recueilli tous ces trésors ; et ces épaves groupées forment maintenant un ensemble précieux, qui permet de ressusciter en quelque sorte celte grande figure d'un autre âge, ce Hollandais du siècle d'or, qui, par plus d'un côté, est peut-être la personnification la plus typique et la plus sincère des idées de son temps et du tempérament de son pays.

Ce que j'admire le plus, toutefois, dans le châtelain d'Overduyn, ce n'est pas ce dévouement à une grande

ligure historique. Cette attention toute patriotique de ne rien laisser s'égarer de ce. qui peut rappeler le plus illustre des poètes zélandais est certainement digne de toute notre reconnaissance; mais ce qui m'a paru surtout remarquable, c'est que M. van Ellemeet ne s'est pas laissé absorber par le grand homme à la mémoire duquel il a prodigué sa fortune et ses soins. 11 ne s'est pas laissé griser en effet par cette vie journalière avec les souvenirs laissés en ce monde par le poète disparu. Il n'a pas haussé le piédestal au point de fausser les proportions, et son jugement est demeuré aussi sain, aussi droit, aussi calme, aussi correct, aussi sévère même que s'il avait toujours traité Gats en indifférent.

Indépendamment de cette admirable réunion de livres et de documents uniques, qui composent ce qu'il a fort bien baptisé la Bibliolheca Catsianna , M. de Jonge van Ellemeet possède une très-remarquable collection d'aquarelles. C'est une des plus belles, des plus complètes et des plus variées qui soient dans tous les Pays-Bas. \ T ous pourrions passer de longues journées à en inventorier les cartons ; mais ce n'est pas dans ce but que nous sommes venus à Overduyn ; c'est, je vous l'ai dit , pour avoir une idée de l'admirable fertilité de cette bonne terre de Zélande. Eh bien, pour cela il nous suffit de faire le tour de l'habilation, et de jeter un coup d'œil attentif sur les charmants points de vue qui vont se succéder sous nos yeux ravis.

Ces grands arbres qui nous forcent à lever les yeux au ciel pour considérer leurs cimes, ces bosquets touffus,

ces futaies exotiques, qui mirent leurs verdoyants feuillages dans ce petit lac peuplé de cygnes noirs , tout cela est la création du maître de céans. « Il n'est pas un arbre ici, dit-il avec un légitime orgueil, que je n'aie planté » ; et cette petite forêt, qui en tout autre lieu eût certes demande, pour se développer ainsi, plusieurs existences d'hommes, a pris naissance il y a quarante ans à peine. N'est-ce pas merveilleux? Et notez bien que nous ne sommes pas ici dans la partie la plus fertile de Walcheren. Réfléchissez que nous nous trouvons presque au bord de la mer. Overduyn signifie : vis-à-vis les dunes, et, ainsi que son nom l'indique, la jolie villa se dresse à quelques centaines de mètres de ces « montaignettes de sablon blanc » . Malgré ce voisinage, malgré le sable mélangé à son fécond terroir, malgré les vents qui soufflent de l'Océan et de la mer du Nord, non-seulement les arbres poussent et grandissent, mais les plantes des pays chauds viennent en pleine terre, y croissent, y fleurissent et y bravent l'hiver, tant celui-ci se montre doux et clément.

Déjà au temps où Guicciardini visita ces parages il en était ainsi. Le Florentin fut tout émerveillé de rencontrer, sous cette latitude, une végétation italienne, » Ces isles zélandaises, dit-il, approchent plus du pôle arctique que pas une région des Pays-Bas, excepté les pays de Hollande et de Frise, et pour ce, me semble que ces isles deussent estre plus froides et par conséquent moins capables de produire fleurs et herbages. Ce nonobstant, foutes ces régions nourrissent des lauriers et autres ar-

LE f.OEliR DU PAYS. 241

bres , et diverses sortes d'herbes et plantes et fleurs en chascune saison de l'année. »

A cette époque de géographie rudimentaire, où l'on n'avait pas pénélré le mystère des courants sous-marins, un pareil phénomène devait en effet passer pour extraordinaire. Ces hivers sans grands froids, ces étés sans chaleurs lorrides faisaient de ce pays un objet d'étonnement. C'était une sorte de paradis champêtre dont chacun vantait la douceur climatérique sans chercher à en expliquer le secret.

Le parc parcouru en tous sens, donnons un coup d'œil à la ferme , regardons ces hangars superbes tout bondés d'équipages rustiques et de machines, arsenal indispensable aujourd'hui aux exploitations modèles. Voyons aussi en passant les étables vides , car les bêtes sont aux champs, et la double maison du fermier. Tout paysan cossu possède, en effet, une habitation double : une demeure d'été et une demeure d'hiver, séparées par une cour et appropriées aux besoins des différentes saisons, mais l'une et l'autre propres, nettes, immaculées, admirablement soignées, merveilleusement tenues,, avec ce luxe campagnard fait de meubles luisants, auxquels s'associent les grands plats de faïence bleue, rangés en bel ordre sur le manteau de la cheminée, et les ustensiles de cuivre brillant comme de l'or.

Notre visite est achevée. Remettons-nous en route de nouveau, et maintenant allongeons le pas. Au cours du chemin, jetons un regard sympatbique sur ces tours vaillantes, sur ces créneaux altiers, sur ce doyen des

JL«—

242 LA HOLLAM)E PITTORESQUE.

arbres du pays ombrageant une cour féodale. A l'abri des surprises, derrière ces douves profondes, ce castel balailleur, c'est le château de Westhovcn dont nous avons parlé. Hàtons-nous ! encore une petit ruban de route à parcourir entre des villas délicieuses, et nous serons arrivés à Domburg.

Domburg, c'est le Sclieveningue zélandais, c'est la plage préférée de Walcberen , simple cependant malgré ses prétentions aristocratiques, et peu peuplée malgré son vieux renom. Au quinzième siècle, elle était déjà à peu près ce. qu'elle est de nos jours. Les habitants de Middelbourg et les châtelains des autres îles s'y étaient fait construire d'élégants cottages et venaient à l'ombre de ses bois, à l'abri de ses dunes, passer les mois chauds de l'année. C'était, disent les vieux chroniqueurs, une sorte de petit paradis terrestre. On prévoyait pour elle de hautes destinées, les mêmes qu'on ambitionne encore aujourd'hui, et qui ne se sont pas réalisées.

Cependant, plus qu'aucune autre, elle était en droit d'espérer. N'était-elle pas la plus ancienne station du littoral? Est-ce donc vainement que les Homains l'avaient choisie pour y établir un de leurs postes, pour y édifier ce Burg, qui, construit au milieu des dunes, allait lui donnerson nom, Duinburg , devenu Domburg au moyen âge et par corruption? Une si noble origine devait-elle donc être sans effet et ne servir de rien? Ce passé glorieux, personne cependant ne le lui conteste. Et alors même qu'on le lui contesterait, est-ce que les antiques monnaies de Trajan et d'Antonin, de Vitellius et de Posthumius,

retrouvées dans son sol, ne viendraient pas protester contre ce déni de justice? Mieux que cela, les pierres se dresseraient d'elles - mêmes pour réclamer contre un pareil affront. Et quelles pierres ! les plus éloquentes et les plus respectables entre toutes, les autels des anciens dieux.

Les Romains, en effet, comme s'ils eussent voulu remercier les divinités tutélaires qui les avaient fait aborder en un lieu si propice, sous un climat si doux, au milieu de champs si fertiles, couvrirent ces plages de temples et de pierres consacrées. Le dieu Neptune, la déesse Xéhalennia et les autres dieux et déesses veillant sur ces provinces (dus deaisvsqve pk^Sidibvs provixciarvm) reçurent leurs actions de grâces, et la fumée des sacrifices s'éleva vers les cieux.

On a retrouvé ces autels, élevés par la piété antique. Après des vicissitudes cruelles 1 , ils font aujourd'hui partie du Musée de Leydc, et l'on en peut voir à Middclbourg, à la Zeeiiwsch gcnoolschap, d'intéressantes reproductions.

Ceux de la Néhalennia, de cette curieuse déesse, adaptation Scandinave de la ~L{Kr^-f\ grecque, sont les plus nombreux. Ils représentent la bonne déesse conductrice des nautoniers et dispensatrice des biens de la terre abritée sous une arcade gracieuse, parfois debout, assise

1 Employés comme matériaux ou déposés dans l'église, ces autels furenl en pallie détruits dans un incendie qui, au siècle dernier, faillit anéantir le temple de Domburg.

le plus souvent, avec une corbeille de fruits à la main, image des biens qu'elle prodigue aux mortels. Quelquefois un chien, emblème de sa vigilance incessante, est couché à ses pieds , mais toujours elle porte le même costume; un bonnet à larges barbes est posé sur sa tête, une longue robe enveloppe son corps, et une pèlerine couvre ses épaules ; et toujours aussi, sous ce costume simple et modeste, sa figure fine et délicate possède une charmante expression, pleine de grâce, d'élégance et de bonté.

On a fait couler des torrents d'encre, au siècle dernier, pour expliquer quelle était cette douce Néhalennia, si sympathique et si charmante. Le seigneur de Domburg (c'était alors le riche M. van Dieshock, échevin de Middclbourg et directeur de la Compagnie des Indes orientales en Zélande) fit graver, en une série de planches, les diverses faces de ses autels. Ces planches furent répandues dans le monde des antiquaires, où elles soulevèrent de grosses disputes , les uns tenant pour cette incarnation Scandinave de la Lune dont nous parlions tout à l'heure, les autres se souvenant qu'Homère appelle Neptune Qsbc, NlaXccïavoç, et prétendant découvrir dans la gentille Néhalennia la reine de la mer et la maîtresse des ondes. Depuis, on a retrouvé de nouveaux autels qui étaient dédiés à l'aimable déesse, et des tombeaux qui portaient son nom, sans que la question ait été résolue d'une façon définitive.

L'époque où tombeaux et autels furent édifiés sur cette plage est, du reste, assez éloignée de nous pour comporter

le se ît

des obscurités à peu près insolubles, et bien d'autres événements se sont accomplis depuis, qui réclament notre attention. Quittons donc ces anciens souvenirs et avançons un peu dans la succession des temps.

Pendant tout le moyen âge Domburg fut ce qu'elle est encore aujourd'hui, un lieu de douce retraite, que les comtes de Zélande se plurent à gratifier de privilèges. En 1300, son nom nous apparaît sur les règlements des maîtres des comptes de la province, et en 1327 il est question des droits de ses bourgeois en compagnie de ceux de U'cstkapelle et de Middelbourg, « de rechien (1er poorlers ran Middclhury , U estkappel en Dombunj r . Singuliers bourgeois, toutefois, « poorlers n d'une ville sans portes, car jamais Domburg n'a été fortifiée. Jamais elle n'eut de remparts, ni de murailles; jamais elle n'eut de portes par conséquent.

Mais cette situation secondaire ne l'empêcha pas d'être l'une des agglomérations les plus favorisées de l'île. Et s'il est vrai, comme le dit lîlaeu dans son majestueux latin, et à propos même de Domburg, que ce ne sont ni les murs, ni les fossés qui constituent la ville, mais les lois, le droit et le concours des citoyens, Domburg pouvait être regardée comme une ville, et non (les plus modestes.

Cédée dans la seconde moitié du quinzième siècle par Marie de Bourgogne à cet Henri de Borselen qui, par suite du « grand prouffit » qu'il lit sur mer, acquit « de grandes terres en Zélande » , elle fut gratifiée, en 1535, d'un marché hebdomadaire et, plus tard, d'un marché

246 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

aux chevaux, qui prit un grand essor et jouit bientôt d'une réputation méritée.

Aujourd'hui, elle est plage de bains et petite ville agricole. Ambitieuse, elle voudrait se développer et grandir, et ce n'est pas sans envie qu'elle regarde d'un côté Schévcningue, et de l'autre ses luxueuses rivales belges Ostende et Blanckenberghe. Malheureusement de gros obstacles retarderont encore de longtemps son essor, et, parmi ces obstacles, la difficulté des communications n'est pas le moindre.

Il faut, en effet, près d'une heure et demie pour aller de Domburg à la capitale de l'île, à la tranquille Middelbourg, et Middclbourg est elle-même à l'écart des routes ordinairement suivies.

Pour ma part, je ne souhaite pas, du reste, de voir cette transformation; ce qui me plaît, dans cette plage modeste, c'est sa modestie même. Je me la ligure comme un lieu de repos pour le corps, d'apaisement pour l'esprit ; comme une sorte de refuge pour ceux qui, fatigués des luttes de la vie, veulent pendant quelques semaines échapper au tourbillon qui les emporte, ou encore comme un abri pour ces adeptes de la vie de famille , désireux de continuer au bord de l'Océan les saines et douces habitudes, les paisibles traditions qu'ils regardent comme une partie essentielle de leur bonheur.

Mais me la représenter au milieu d'une cohue mondaine de figures « poudrederizées « et de jupes à traînes, au bruit d'un orchestre torrentueux et wagnérieu, avec des Aspasies errant sous ses ombrages, et sur ses dunes

un essaim d'Aleibiadcs rachitiques, non, je l'avoue franchement, cela ne nie séduit guère, et cependant, juste ciel ! c'est le rêve qu'elle caresse, et c'est peut-être là le sort qui l'attend.

Aujourd'hui que tout est encore tranquille, honnête et calme, parcourons ses rues campagnardes, sourions à son minuscule sladhuis, gravissons ses hautes dunes d'où l'on découvre l'île tout entière, feuillue et fleurie, comme un nid gigantesque, et après avoir traversé son petit bois aux futaies enchevêtrées, aux bosquets touffus et impénétrables, aux branchages entrelacés et comme crispés sous l'action du vent de mer, lançons-nous sur ce grand chemin nu ,

... poudreux, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé.

C'est par là qu'il nous faut aller pour gagner Westkapelle.

« Je vais te décrire Westkapelle, non point telle que tu la vois aujourd'hui, la plus infortunée des villes, veuve de ses murailles, de ses maisons et de ses habitants, épave laissée par la mer et jouet des éléments; mais telle qu'elle fut autrefois, voisine de l'Océan, assise sur des rivages fertiles, ayant un port commode et fréquenté, un commerce prospère, un nom dont la réputation s'étendait au loin. »

Ainsi s'exprime le vieux Blaeu, et le vieux Hlacu pourrait, s'il revenait en ce monde, exhaler, dans des termes

absolument identiques, les mêmes regrets douloureux et stériles.

Celte ville, jadis si florissante, dont l'origine remonte à l'occupation romaine 1 , qui possédait à un si haut degré ces deux grandes sources de richesses des cités maritimes, la pèche et la navigation commerciale; dont les privilèges, contemporains de ceux de Middclbourg s , étaient si considérables et si enviés qu'elle imposait un stage de trois ans à ceux qui briguaient l'honneur d'être admis au nombre de ses bourgeois ; dont les relations étaient si recherchées qu'elle avait cru pouvoir interdire à tout étranger de résider sur son sol ou de trafiquer dans ses murs, sans en avoir acheté le droit; cette ville est aujourd'hui destituée de son ancienne puissance. Cette cité à laquelle, dès 1223, Florent V avait octroyé les droits les plus étendus, cette seigneurie qu'en 1377 le comte Albert comprenait dans la dot de sa lillc et qu'il plaçait avant Flessinguc et Rommcrswaal, cette agglomération si Gère, si riche, si commerçante, n'est plus aujourd'hui qu'un modeste et pauvre village.

Ses habitants, pressés par la nécessité, talonnés par le besoin, ont non-seulement renoncé au commerce, mais

1 On a en effet découvert à U'cstkapelle cl dans les environs des vestiges de villas et de tombeaux. On y a découvert également un autel antique portant une dédicace à Hercule.

2 La Heure constitutive de la cité de WeslkapeUe fut octroyée en 1223, par Florent IV. Celle de Middclbourg est de 1217.

Ces deui pièces sont les deux documents les plus anciens que renferment les archives de Middclbourg.

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encore presque totalement abandonné la pêche. Eux qui jadis ne permettaient d'avoir foyer en leur ville que lorsqu'on avait nef à la mer, comptent à. peine aujourd'hui une demi-douzaine de bateaux de pêcheurs, et presque tous gagnent péniblement une existence précaire, en travaillant à la digue qui couvre leurs rivages. Tous sont occupés à cet immense ouvrage d'art qui défend l'île entière contre les ravages de l'Océan. Autrefois, cette pointe de l'île, formant une espèce de cap, s'étendail plus loin. En outre, elle était défendue par une ligne de dunes, comme elle l'est encore plus haut, aux environs de Domburg, et plus bas, aux environs de Zoutelande. A quelle époque se produisit le cataclysme qui balaya ce rempart naturel, l'histoire ne le dit pas; mais ce fut certainement après 1253; car, en cette année, le jour de la Saint-Martin d'été, fut livré, dans ces dunes mêmes, un grand et terrible combat, où la disposition du sol, tel qu'il existait alors, et la hauteur de ces collines de sable jouèrent un rôle décisif.

La comtesse Marguerite de Flandre, prétendant avoir le droit de suzeraineté sur Walcheren, avait envoyé son lils (iuy, à la tête d'une armée formidable, que les chroniqueurs n'estiment pas à moins de cent cinquante mille hommes, pour opérer une descente dans l'île. Le jeune comte avait promis à sa mère de réduire Walcheren en son obéissance, ou bien d'y mourir à la peine.

Le (ils de Marguerite arriva avec sa Hotte devant Wcstkapclle, où il pensait ne rencontrer aucune résistance bien sérieuse. Mais Florent, frère de Guillaume II,

250 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

roi des Romains et généralissime de son armée, avait été informé par son frère du départ des Flamands et de la direction qu'ils avaient prise. Se hâtant de concentrer toutes les troupes qu'il avait en Zélande, il les porta à marches forcées jusqu'à Westkapclle, et là, il les cacha dans les dunes qui enveloppaient la ville, de telle façon que de la mer on ne pouvait soupçonner leur présence.

Le jeune Guy, sans aucune défiance, commença son débarquement. 11 était déjà à terre avec son avantgarde, quand tout à coup les Hollandais surgirent comme par enchantement, et leur général, « voyant qu'il csloil heure, se monstra avec ses troupes en bel ordre de bataille et alla couraigeusement rencontrer les Flamcns à la charge.

« Le combat fut grand et dura longtemps, raconte le vieux chroniqueur auquel j'emprunte le récit de cette sanglante affaire; autant qu'il s'en desbarquoit et tout à mesure qu'ils mettoyent pied en terre, c'estoit autant de despeschés, et plus se hastoyent-ils à desbarquer pour secourir les premiers abordez, plus y en demouroit, et y eut tant de sang espandu, en ce quartier-là, de ces Flamcngs que les Hollandois y occirent, qu'on y marchoit par-dessus les soulliers.

-i II y mourut plus de cinquante mille hommes sur la place, gueres moins de noyez et grand nombre de prisoniers qu'on chassoit comme un povre trouppeau de moutons, lesquels appercevans le Roy lui crièrent mercy : le Roy, mémoratif de la grâce que Dieu lui avoit faite parcette belle victoire, leur donna la vie saulve

et leur permit de retourner en leur pays, après que les soldats cl païsans zeelandois les eussent dépouillez tout nuds. Et estans sur le territoire de Flandre, ils cueillerent l'herbe verte des poix et d'aullres verdures et fooûillagcs , dont ils couvroyent leurs nudités tant qu'ils vindrent en lieu seur, où ils peurent trouver mieux. »

La grande digue qui a remplacé ces dunes illustrées p.ar une sanglante victoire est un des ouvrages les plus considérables et les plus coûteux qu'aient exécutés les ingénieurs zélandais pour se défendre contre la nier. C'est à la suite de la visite de Charles-Quint en ces pa« rages que cet ouvrage gigantesque, jusque-là irrégulier et incomplet, fut amené à sa perfection. Depuis lors, les sommes que son entretien a coûté sont tellement considérables que c'est une sorte de dicton dans le pays, que pour le même prix on pourrait construire une autre digue en argent.

Cependant, malgré la difficulté vaincue, malgré les sommes dépensées, il s'en faut de beaucoup que ce travail ait un aspect aussi imposant qu'on le suppose, et qu'il produise sur l'esprit un émotionnanl effet. Le problème résolu ne comportait pas, du reste, celte impressionnante grandeur, et la façon dont il fallait le résoudre y ajoutait un obstacle nouveau.

Cette grande digue, il est vrai, n'a guère moins de deux mille huit cents mètres de longueur; elle s'élève de huit à dix mètres au-dessus du niveau de la basse mer, et, sur sa plus grande étendue, elle ne compte pas moins

de cent mètres d'épaisseur. Ces proportions sont gigantesques; mais afin de permettre à une pareille montagne construite par la main des hommes de résister à la fureur des flots, il a fallu amortir cette fureur et en diminuer, autant qu'il était possible, la violence et l'effet. C'est pourquoi, du côté de la mer, on a donné à la digue une inclinaison très-douce, une pente très-longue, de façon à ce que le flot énervé, diminué, amoindri par cette course ascendante, pût, dans les hautes marées et dans les très-gros temps, arriver presque jusqu'au sommet de l'ouvrage, sans avoir rencontré un seul obstacle de front sur lequel il ait pu décharger sa furie.

Or, c'est justement cette pente douce, cette inclinaison peu accentuée, cette longue déclivité qui empêchent qu'on ne sente toute l'importance du travail, qu'on en comprenne, à première vue et du premier coup, les colossales proportions, et pour en sentir toute la beauté, il faut un effort d'attention, de réflexion et de calcul.

Les matériaux employés, en outre, ne se prêtent pas à de grands effets architectoniques. Sur ce sol incertain et mal connu, il est interdit d'entasser des charges trop pesantes. 11 faut que l'ensemble du travail présente une cohésion considérable sous un poids spécifique relativement très-faible. Aussi commence-t-on par faire l'opération de ballast avec de la terre trèssolide, très-compacte, argileuse et gluante, qu'on entremêle de piquets, ou, pour mieux dire, de pilotis, revêtus d'une espèce de carapace faite avec des clous à large tête. Sur cette terre on dispose un énorme paillasson, de

LE COEIR M PAYS.

paille tressée, qui couvre toule L'étendue de la digue; Sur ce paillasson, on applique une sorte d'ouvrage de vannerie assez analogue au zinksluck que nous avons déjà décrit, et là-dessus on pose un lit de pierres, du basalte, quand cela se peut, ou de la pierre de Vilvorde.

On comprend ce qu'un pareil ouvrage, ayant près de trois kilomètres de longueur et soumis à toutes les violences d'une mer furieuse, doit réclamer d'entretien. Ce n'est pas trop d'un village entier pour veiller à sa conservation et pour le réparer sans cesse. C'est ce qui explique comment toute la population de Westkapelle, absorbée par ce soin unique, est maintenant organisée et, en quelque sorte, enrégimentée en vue de ce seul travail.

A l'exception de quelques braves gens demeurant à l'autre bout du pays, s'adonnant à la culture, et gratifiés, à cause de cela, de la qualification dédaigneuse de « paysans » , on peut dire que tout le village est employé à la digue. Ses habitants, formés en corps d'état, les uns piloteurs ou charpentiers, les autres fabricants de fascines ou terrassiers, sont divisés par escouades, avec des chefs responsables et un caissier répartiteur. De longue main et presque dès l'enfance, ils sont préparés et façonnés, si je puis dire ainsi, à ce genre de travaux.

Cette existence un peu aventureuse, avec ses alternatives de besogne excessive et de repos absolu, avec ses périodes de dangers et de dolce farniente, semble avoir pour eux un attrait tout particulier, assez analogue à celui que

le marin ressent pour sa profession. Aussi, regardant l'entretien de ces travaux d'art comme une espèce de privilège à eux réservé, n'acceptent-ils que très-difficilement le concours d'ouvriers étrangers, et traitent-ils en intrus ceux qui viennent d'un autre coin du pays, dans l'espoir d'être employés à la digue. C'est là un fait exceptionnel, et d'autant plus digne d'être noté que, dans tout le reste de !a Néerlande, les ouvriers occupés aux travaux du waterstaat sont presque toujours étrangers, non-seulement à la localité, mais encore au pays, et appartiennent à cette classe toute spéciale de terrassiers qu'on appelle en Hollande polderjongens, c'est-à-dire « garçons de polders « .

Ces polderjongens sont, la plupart, originaires du Brabant et même du Brabant belge , ce qui ne laisse pas que d'être assez étrange , car le Brabant belge, n'est pas un pays marécageux, comme la Zélande, une contrée à digues et à polders. Ils s'organisent par douzaines, ont un chef qui les gouverne, qui les conduit et qui traite pour eux à forfait, car ils travaillent aux pièces, c'est-à-dire qu'ils entreprennent à prix débattu l'exécution de tel ou tel ouvrage, ou encore de tel morceau d'ouvrage. Ils ont, en outre, une « femme » qui prépare le gîte et la pâture, une femme pour la douzaine , une femme unique qui pourrait dire avec le poëte :

... Moi seule, et c'est assez!

Il court beaucoup d'histoires sur le rôle complexe de

LE CŒUR Dli PAYS. 255

cet échantillon du sexe féminin, égaré au milieu de douze gaillards énergiques et dans la fleur de l'âge. Un ingénieur zélandais (car je cite mes sources) m'a raconté que cette femme était l'ange gardien du gîte, et qu'elle répartissait également sur toute l'équipe ses soins et son affectueux intérêt.

Un ingénieur noord-hollandais m'a affirmé, au contraire, qu'épouse du chef, sa compagne, sinon devant Dieu, du moins devant les hommes, elle était respectée par tous les autres compagnons. Que faut-il entendre par ce mot respectée? Là est à peu près toute la question, et les deux opinions sont peut-être moins éloignées qu'on ne le supposerait tout d'abord.

Toujours est-il que celte vie commune de jour et de nuit avec onze autres hommes que son mari ne laisse pas que d'être assez anormale. Les secrets de l'alcôve doivent être fort mal gardés, et quoique le chef soit époux par le droit àupulliaak, son prestige marital ne doit pas être aussi solidement établi que dans le commun des autres familles.

Ce mariage àupulhaak ', quoique assez sérieux dans ses conséquences, n'est pas lui-même empreint d'une grande solennité. Quand un polderjongcn a mis de côté la petite somme qui est indispensable comme première mise defondspour le gouvernement d'une équipe, et qu'il a trouvé ensuite une créature assez courageuse pour as-

1 Le jmlhaak, est un crochet de forme spéciale dont les polderjongens se servent pour rattacher les planches.

socier son existence à celle de ses futurs compagnons, it s'en va trouver un chef plus âgé, et lui demande de consacrer l'union qu'il projette.

Le chef tient généralement aux deux néophytes un petit discours. Il explique à la femme les devoirs qui vont lui incomber, la portée des engagements qu'elle va prendre; puis, lorsqu'il s'est assuré du consentement mutuel des parties contractantes, il saisit un puûiaak, le place à terre; les deux fiancés sautent par-dessus, et dès lors l'union est consommée.

L'u ancien» qui a présidé à ces épousailles primitives relève alors le puihaah et l'offre au mari. Celui-ci s'en saisit comme d'un sceptre matrimonial qui, chargé dorénavant de rappeler à sa moitié les engagements qu'elle a contractés, aura aussi pour mission, dans les cas extrêmes, de la faire obéir.

Ces mariages au puthaak ont une durée illimitée. Cependant, comme ils ne sont pas reconnus par la loi, la volonté des époux peut toujours y mettre un terme. Quand la malheureuse créature qui s'est mariée de la sorte en a assez de cette vie de privations, de travail et de souffrances, généralement elle s'enfuit. Quand, au contraire, c'est le mari qui veut mettre lin à l'union, il convoque ses compagnons, commence par leur payer du Mare pour bien disposer leurs esprits en sa faveur et faire pencher la balance de son côté; puis il explique ses griefs , et finalement brise en deux le fameux puthaak. Alors, nouvelleAgar, coupable ou non, lamalheureuse répudiée est obligée de prendre le chemin du dé-

LE COF.llt 1)1" PAYS.

sert, c'est-à-dire de s'en aller porter autre part son abnégation courageuse, son travail et sa bonne volonté, à moins que l'un des assistants ne soit assez galant pour lui offrir de contracter une nouvelle union.

Il faut, en effet, avoir vu ces installations de polderjongens pour comprendre ce qu'une pareille existence comporte de dégoûts et de peines. La moindre chaumière a un petit air de palais à côte des Inities en paille et des barques fantastiques où dorment ces robustes travailleurs. Pas un lit dans tout cela, pas un meuble, à peine quelques matelas et quelques coffres. Du reste, tout ce confortable, celle propreté, ce bien-être qui sont si chers au campagnard hollandais, semblent être lettre morte pour eux. Ils ont un maître qui les domine, un tyran qui leur fait oublier tout le reste : le genièvre ! C'est pour ce dieu-là qu'ils travaillent; c'est pour lui que vous les voyez plongés dans l'eau jusqu'à mi-corps, piocher, bêcher et pelleter la terre avec une. vaillance merveilleuse et sans un instant de répit. « Bons travailleurs, vous diront tous ceux qui les ont employés, mais à condition qu'on les laisse boire ! »

Il faut, du reste, avoir un tempérament spécial pour pouvoir supporter une existence pareille, et il semble qu'on doive être « entraîné » à ce genre de vie depuis sa plus tendre jeunesse. C'est, en effet, ce qui se produit. Beaucoup d'entre ces polderjongens le sont de père en fils. Mais il est aussi, dans le nombre, des gens déclassés, épaves d'un monde plus relevé, que les

vices ou la fortune adverse ont fait échouer dans ces bas-fonds.

« Un jour, me racontait un ingénieur qui a souvent employé des équipes de ces pauvres gens, un jour, un polderjongen mourut sur mon chantier de travail. Il avait été à moitié écrasé par une poutre ; des désordres internes s'étaient produits; il fut emporté en deux jours. On ignorait son nom de famille, et avant de se partager le contenu de son sac, ses compagnons, qui s'étaient institués ses légitimes héritiers, voulurent en dresser l'inventaire en présence d'une autorité supérieure. Le sac me fut apporté. On procéda solennellement à son ouverture. Il ne contenait que quelques hardes sans valeur, une cuiller d'argent et un livre. La cuiller fut attribuée à la « femme » , les hardes furent partagées à l'amiable; quant au livre, flétri, crasseux, écorné et à moitié pourri, personne ne s'en souciait.

« — C'était son livre de prières, me dit le chef de la bande. 11 faut croire qu'il en avait lourd sur l'estomac, car il était toujours le nez fourré dedans, à marmotter quelque oraison. Et, disant cela, il le repoussa du pied.

" J'eus la curiosité de le ramasser, continua mon ami, et de regarder à quelle religion appartenait ce « livre « de prières » . A mon grand étonnement, je m'aperçus que j'avais un Horace entre les mains. Un Horace! Vous figurez-vous ce malheureux lisant et relisant ce livre? Le voyez-vous en haillons, sa journée finie, abîmé de fatigues, étendu sur son grabat, récitant l'hymne à Bacchus, et s'appliquanl les strophes du poète?

«On ne t'avait cru propre qu'aux danses, aux jeux, « aux ris, et peu fait pour la lutte... m

Quamquam, choreis aptior et jocis Luiloque dirtus, non satis idoncus Puguœ ferebaris...

« Par quelles voies secrètes, par quels chemins impurs était-il arrivé à échouer dans ce bourbier? Quels vices ou quels crimes l'avaient fait rouler au fond de cet abîme'!'

u — Buvait-il? demandai-je au chef des poulerjongens.

>< — Comme les camarades, répondit le chef, très-surpris de l'intérêt soudain que je prenais au défunt. Puis il ajouta en souriant : Si le livre vous convient, vous pouvez le garder.

« Je l'ai payé un florin, ajouta l'ingénieur, et depuis lors, je l'ai conservé précieusement. »

A Westkapelle, parmi les gens de la digue, limmerlieden ou rij.swerkers, il serait impossible, je crois bien, de rencontrer un latiniste émérite ou un savant déclassé. Ici, en effet, le recrutement se fait entre soi, et tout le monde se connaît de longue date. Du reste, sauf le goût très-prononcé pour le klare, et une indifférence relative en matière de bien-être, indifférence qui se traduit par des intérieurs moins cossus et des habitations moins soignées que dans le reste du pays, il y a fort peu de points de ressemblance entre les gens de la digue et les polderjongens ordinaires.

Comme eux, ils sont, il est vrai, énergiques, bons

travailleurs, un peu mauvaise tète quand ils ont bu ; mais ici la famille reprend ses droits. Le home, cet objectif qui fascine tout vrai Zélandais, fait sentir sa salutaire influence. Chacun habite sa maison, prend femme quand il en a l'âge, et élève sa nombreuse postérité aussi bien que sa position précaire le lui permet.

Dans le reste de l'île, on raconte assez volontiers que cette population de Westkapelle a un type particulier, et qu'elle possède des yeux bruns et des cheveux noirs, dernier symptôme, assure-t-on, de l'occupation espagnole dans le pays.

Prévenus de cette bizarrerie, nous fixâmes trèscurieusement toutes les physionomies qui s'offrirent à nos regards, et dans aucune, je dois le dire, nous ne découvrîmes le moindre indice révélateur d'une infusion de sang exotique. Mais, alors même que ces signes eussent été nombreux et évidents , il nie semble qu'il faudrait une ignorance absolue de l'histoire pour en conclure h une rénovation de la population soumise par le peuple dominateur.

Les Espagnols de race et de nation, en effet, occupèrent le pays politiquement, mais ils ne l'occupèrent jamais effectivement. Les quelques troupes qu'ils avaient dans l'île de Walcheren étaient cantonnées dans les grandes villes, à Middelbourg, à Flessingue et à Vcere, et ne vivaient pas sur le pays ni dans les villages. Ces troupes, en outre, étaient des compagnies wallonnes ou allemandes, commandées par des chefs espagnols, il est vrai, mais en trop petit nombre pour pouvoir entre-

2(it

prendre une besogne aussi lourde que de renouveler le sang de Westkapelle.

Les vraies troupes espagnoles, composées exclusivement de soldats espagnols, n'arrivèrent dans les Pays- Bas qu'en 1566. Ce fut le duc d'Albe qui, après avoir été les choisir parmi ces vieilles bandes héroïques qui avaient occupé le Piémont, les amena dans les Flandres. Elles se composaient de dix mille hommes en tout, et leur général avait si peur qu'elles ne se corrompissent au contact des gens du pays, et que leur discipline ne s'altérât dans une fréquentation trop intime de la population, qu'il traînait, à la suite de son année, une caravane de dix-huit cents courtisanes.

Si l'on réfléchit que Walcheren fut dès 1672 débarrassée du joug étranger, que les troupes du duc d'Albe ne l'occupèrent jamais effectivement , qu'en outre dix mille hommes, promptement décimés par une guerre sans merci, et possédant sous la main des distractions aussi nombreuses que celles indiquées plus haut, ne pouvaient avoir une grande influence sur une population de cinq millions d'habitants, on demeurera d'accord que le type exotique qu'on attribue si bénévolement à Westkapelle, alors même qu'il existerait, ne pourrait guère être mis sur le compte des anciens maîtres des Pays-Bas.

Le pays parcouru, le village inspecté, les gens dévisagés, il ne nous reste qu'à voir la contrée dans son ensemble. La chose est facile en grimpant sur le clocher qui se dresse tout au bout de l'ancienne ville. Jadis ce clocher attenait à une église qui, menaçant ruine depuis

longtemps, fut jetée bas en 1831. Elle contenait, m'at-on dit, quelques objets curieux, qui ne furent pas conservés. Nous en avons retrouvé un débris, sous forme de carreaux en faïence, provenant d'une de ses anciennes sépultures et représentant un seigneur et une dame dans tous leurs atours. Incomplets et dépareillés, ces carreaux garnissaient la muraille d'une lupperij locale . Le tavernier avait vu les deux « poupées » entières (c'était son mot), mais on en avait, en jouant, détruit une partie. C'était tout ce qui restait d'artistique dans le pays.

Le clocher, converti en phare, compte cent soixantedix-huil marches. De son sommet, la vue s'étend à l'infini dans toutes les directions. Rien n'arrête le regard, point d'autres limites que l'horizon formé par la mer ou par les îles voisines, dont les contours s'estompent dans la brume, et se confondent avec les teintes gris-perle du firmament.

Plus près, apparaît l'île qui sert de base à notre piédestal , enveloppée par ses dunes , coupée par les canaux et les routes, émaillée par les champs et les bosquets, animée par les tours des villes et des clochers des villages qui se dressent de tous côtés. A nos pieds les blondes moissons, et à cent mètres le village avec ses toits rouges se détachant sur le vert sombre des ormes et le vert tendre des prairies. C'est vraiment un beau spectacle que celui qu'on découvre de ce belvédère aérien.

Nous rencontrâmes à son sommet une assez nom-

breuse compagnie : le gardien du phare, prêt à nous faire admirer le mécanisme de sa lanterne gigantesque; un membre des états généraux, un député des états de Gucldre, et un nombre effroyable de fourmis ailées.

Le membre des états généraux, grand propriétaire du pays et connaissant à fond sa province, en expliquait au membre des états de Gueldre les divisions et les particularités. Celui-ci paraissait prendre à ce discours un plaisir extrême. Le gardien, je l'ai dit, était là pour accomplir les devoirs de sa charge. Quant aux fourmis, je n'ai jamais su bien au juste pourquoi elles étaient venues se percher si haut. Peut-être était-ce afin de justifier le proverbe espagnol : « Pour son malheur, les ailes sont poussées à la fourmi. >•

Notre inspection achevée, un dernier regard envoyé à ce vaste paysage coloré, bigarré de nuances vives, nous redescendîmes nos cent soixante-dix-huit marches ; nous reprîmes notre route, et, par Meliskerke et Pappendamme, nous gagnâmes Middelbourg.

Middelbourg. — Ses origines. — Sa première kcure. — Sa haute fortune commerciale. — Les étrangers à Middelbourg. — ■ Ses rapports avec la France. — Les « abbés de bon vouloir « . — Les Wynheeren. — Arnemuiden et Veerc. — Un long siège. — Renaissance et décadence.

Middelbourg ! Il y a peu de villes dont j'aimerais autant à écrire l'histoire, non pas seulement à cause de la sympathie que m'inspire cette aimable cité, parée comme en ses beaux jours , propre , coquette , attifée comme nne vieille douairière, et qui a su, malgré une prospérité peu commune , conserver ses manières du bon temps et ses monuments de bon goût ; mais j'aimerais à écrire cette histoire , parce qu'il est peu d'existences de villes qui soient plus remplies et surtout mieux remplies que la sienne.

Le bruit des armes n'y fait cependant pas grand tapage. Les combats glorieux n'y tiennent qu'une place modérée, secondaire, juste ce qui est nécessaire pour montrer qu'on était capable d'héroïsme quand il le fallait. Mais les luttes autrement fécondes de l'industrie et du commerce y sont de chaque jour; les progrès réalisés y sont presque de chaque heure, et sur ses places

LE COEIR m PAYS.

et ses marchés, rendez-vous de tous les peuples commerçants de l'Europe , il s'est brassé assez d'affaires pour répandre L'abondance dans tout le pays.

Ajoutez à cela une origine fort ancienne. Je vous fais grâce toutefois de la naissance presque fabuleuse dont on l'a affublée après coup. Son nom, qui veut dire « bourg au milieu » , lui vient, comme le remarque fort bien Cîuieciardini , de ce qu'elle est ■ assise presque au milan de l'islc » .

Plus tard , on a cru devoir chercher une autre explication plus pompeuse, une étymologie plus compliquée. Alors est venu Reygersbergh, qui, au premier chapitre de sa chronique de Zélande', invoque Tacite, évoque l'empereur Claude et fait intervenir les Romains. Puis ensuite un certain Hugues de Fleury, « Hugo Floriacensis » , qui lui donne pour père Métellus et la baptise Mitelburgh. Mais quel était ce Métellus? — Un Romain, dit Hugues. — Non point, répond M" François Le Petit; c'était un Matiaque, le père ou beau-père de Mation, lequel « fit bâtir un chas t eau (lors appelé Bourg) en mémoire du roy Métellus, son père, qu'il nomma Metelliburgum , qui est la fameuse ville de Middelbourch » .

Au seizième siècle, cette dernière explication, assez peu plausible du reste, avait fait, paraît-il, 'son chemin, car on la trouve sous la plume de quelques éiudits. Elle semble même avoir été adoptée par les esprits d'élite , puisque le savant Erasme n'hésite pas dans

1 Chronich tan Zeclandl, éd. BoxhoobîJ, n° 1644.

ses lettres à donner à notre ville ce nom si majestueux de Melelliburgum. Et cependant qu'importent cette naissance pompeuse et ce baptême princier, si l'un et l'autre devaient aboutir à une obscurité de plusieurs siècles ?

Or, en fait, c'est ce qui advint. L'histoire ne dit rien, ou presque rien , de Middelbourg pendant les dix premiers siècles de notre ère. Nous savons seulement qu'en 836 elle fut prise et occupée par les Normands; et certainement cette occupation ne dut pas aider à son développement. Les Normands partis, ce furent des moines qui les remplacèrent , et ces moines se conduisirent de telle sorte qu'on dut les expulser à leur tour. A ce moment, ce n'était pas encore une grosse cité, il s'en faut de beaucoup. « En l'an 1131, lorsque les Réguliers de Middelbourg furent pour leur vie desreiglée chassez de leur Couvent par Gombault, évesque d'Ulrecht, qui y colloqua des Moines Prémonstrez venuz d'Anvers, ladite ville de Middelbourg n'estoit encore qu'un village. » C'était donc bien là ce qu'on pouvait appeler « des fort petits commencemenls » .

Il fallut la protection efficace de Guillaume II, roi des Romains, pour qu'elle prît tournure et « commençât à se faire ville » . Ce prince jeta les fondements du Munster, qui est devenu la grande église actuelle. Il augmenta le cloître, accorda des privilèges à ses nouveaux religieux, et, s'étant assuré la reconnaissance de ceux qu'il devait instituer plus tard les dépositaires et les gardiens de sa dépouille mortelle ,

LE COEllt Dl PAYS.

il voulut s'occuper aussi de la ville qui entourai! le couvent. 11 la ceignit de murailles , la dota d'établissements publics; mais déjà avant ce temps, son ancêtre Guillaume 1 er lui avait octroyé cette fameuse cbarte, cette heure précieuse, qui était devenue la loi de la cité, et allait dans la suite devenir celle du pays.

Le texte nous en a été conservé '. 11 commence d'une façon magistrale : « Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, ainsi soit-il. Ceci est la Loi, qu'on appelle heure des bourgeois de Middelbourg, affirmée par le serment de ceux dont les noms et les sceaux sont apposés plus loin.

« Dans quelque endroit que les habitants de Middelbourg transportent leurs personnes et leurs biens, ils demeurent sous la protection de leurs comtes , aussi bien que sous la protection des officiers de justice institués par eux, et ceux-ci devront de leur côté aide et justice à tous ceux qui, indigènes ou étrangers, viendront pacifiquement s'établir à Middelbourg. »

Ce titre, qui inaugurait dans ces parages une ère nouvelle d'hospitalité et de protection, établissait le « Magistral » de Middelbourg grand justicier de tout le pays plat. Il instituait dans la ville une cour, ayant à connaître de tous les crimes et délits commis dans la province, et complétait cette institution par cinquante clauses ou paragraphes formant une sorte de code pénal.

1 « Hœc est Icx, quœ kora dicitur.. . » VoirV/iiv Misais, GrootChar- Cerboelc, I, f" 170.

C'était là une de ces bonnes lois qui, au dire du vieux Blaeu, valent autant pour la sécurité des villes que les murailles et les tours. Ce privilège juré par le comte de Hollande, par la comtesse Jeanne de Flandre et par tous leurs officiers et gouverneurs, fut confirmé, renouvelé et élargi, le 1 1 mars 1254, par Guillaume II, roi des Romains '. Bientôt il fut suivi d'institutions nouvelles non moins importantes , tout aussi capitales, qui en formaient en quelque sorte le complément, et allaient achever de préparer les grandes destinées de Middelbourg.

C'est ainsi que, le 1" juin 1271, ses marchands obtiennent du comte Florent V la faculté de pouvoir se constituer en corporation 2 , et quatorze ans plus lard, le 19 juin 1285, le droit d'établir des métiers pour faire des ouvrages de laine : « woltcerche te mdkene s » . C'était l'aurore de la fabrication du drap, de cette industrie si importante dans tous les pays flamands ou saxons, qu'elle semble être en quelque sorte le point de dépari de toute grande prospérité commerciale. A Middelbourg, cette fabrication allait prendre un tel développement que moins d'un siècle plus tard Guillaume V de Bavière se croyait en droit de proscrire dans toute l'île la vente des draps étrangers.

u II est interdit, écrivait-il le 31 mai 1355 , dans tout

1 Ce document est la plus ancienne charte connue rédigée en hollandais. Elle fait partie des Archives de Middelbourg.

2 Voir Inccntaris van het ond Archief, n° 5.

3 Ibid., n' 7.

LK COEl'K 1)1 PAYS.

Walcheren, de vendre des draps de laine, à l'exception de ceux qu'on nomme « scaevlaken » , et qui sont fabriqués à Middelbourg ou dans une autre partie de l'île '. »

Notez qu'en assurant sa fortune industrielle, ses comtes ne négligeaient pas la sécurité de ses habitants. En 1290 elle était déjà si bien fortifiée que les efforts des troupes flamandes vinrent se briser contre ses remparts , et ses bourgeois étaient si vaillants qu'ils ne se bornèrent pas à la défensive. Dans deux combats sanglants, ils rejetèrent leurs ennemis du côté de Borselen, « où en fureut tuez quatre mille sept cents » .

En 1302, il est vrai, la fortune des armes leur fut moins favorable ; mais Gui de Dampierre avait battu deux fois les troupes hollandaises. Il était alors maître de toute l'île, et .Middelbourg céda bien plus sous la pression de la famine que devant la vaillance de ses assiégeants.

A ce moment elle était déjà riche, et un seul élément de prospérité lui faisait défaut : la présence des étrangers. Un privilège accordé, le 1" mai 1323, par Guillaume 111 2 , vint combler cette lacune. Une foire libre y appela deux fois par an les marchands anglais, écossais et flamands. A partir de ce jour, sa grandeur allait prendre un rapide essor.

Ce furent les Anglais qui affluèrent les premiers dans ses murs. A quelle époque commencèrent-ils à la fré-

' Pricilegiebock, IV, f" 9.

2 Ibid., I. III, p. 10; Inventant, n" 25.

quenter en nombre ? Les archives ne le disent pas , et les historiens sont également muets là-dessus. Il est probable que ce fut peu après l'institution de cette double foire annuelle dont nous parlions à l'instant. Dans la suite, ils y établirent l'Étape de leurs laines, réclamèrent une garantie à cet égard, garantie qui leur fut accordée , et qui fut dans la suite renouvelée annuellement, et très-probablement contre payement d'un droit assez élevé. Une charte sur parchemin, datée du dimanche après la Sainte-Agathe, l'an 1383, et signée par Albert de Bavière , jette un demi-jour sur cette institution , déjà ancienne à cette époque : elle accorde le renouvellement, pour la durée d'un an, des « droits et franchises (rechien en vrijlieiden) possédés par les Anglais et autres marchands pour leur Étape de laines en ce pays » , et les assure d'une efficace protection ' .

Après les Anglais ce furent les Italiens, les Lombards, qui vinrent s'établir à Middelbourg. Smallcgange, dans sa minutieuse chronique 2 , nous signale leur apparition dans cette même année 1383, et une charte octroyée le 9 février 1384 par Albert de Bavière les autorise à créer « ces tables de change » , qui rendaient alors de si émincnts services à tous les commerçants 3 . Bientôt ils y joignirent le commerce de l'or et celui des bijoux. ; leurs étalages furent réunis dans un édifice spécial, construit

1 Charte déposée aux Archives ; Invenlaris, n" 74.

2 Nieicwe-Cronyck van Zeeland, ]696.

y Charte sur parchemin, aux Archives, Invenlaris, n" 75.

sur le modèle du u Lombard » de Bruges, et qui prit le nom de « het liuus te Lombaerden, la maison aux Lombards « . Celle maison, située dans la lange Noordstraat, dans la partie orientale de la rue, renfermait des trésors. Un document, daté de 1458, nous révèle les fortunes qui s'y faisaient. C'est l'acte de cession et de transport signé par Raphaël de Drua, « Lombard de la maison aux Lombards de Middelbourg » , par lequel ledit Raphaël de Drua cède et transporte à ses deux fils « ses maisons, capitaux et biens meubles, tels crue joyaux, chaînes (catheylen ) , bijoux, monnaie, argent cl or, tant monnayé qu'en lingots, et le solde des créances qui sont à recouvrer ' » .

Presque en même temps que les Italiens, nous voyons apparaître les Espagnols, puis, quelques années plus tard, les Portugais et les Algarves 3 . A mesure que le cercle s'élend, le chiffre des transactions augmente, et la variété des produits importés crée de nouveaux débouchés à l'industrie locale. Dès les premières années du quinzième siècle, l'affluencc des étrangers est si grande que le u Magistrat v est obligé de prendre des mesures d'ordre et de surveillance pour empêcher les troubles que peuvent résulter d'une pareille agglomération d'hommes venus de pays si divers.

Ainsi, en 1405, nous voyons les bourgmestres cl échevins arrêter que nulle auberge ou taverne ne pourra

* Inventant, n° 332.

2 Le 3 avril 1390 ; voir Inventant, n" 80.

désormais être tenue par un étranger. Il faut être bourgeois de la ville pour avoir le droit d'en ouvrir une. De plus, pour prévenir les conflits, les vendeurs ne doivent pas loger avec les acheteurs, mais avoir, les uns et les autres, leurs logis séparés et particuliers. Le maître de l'auberge ne peut, en outre, vendre ni acheter aucune marchandise qui ne ressorte de son commerce ; les prix et les salaires sont sévèrement tarifés, etc. 1 . Aussi les étrangers trouvent-ils toute garantie à venir trafiquer dans une ville qui leur offre des sécurités aussi grandes.

Plus tard, pour prévenir les rixes, ces mêmes éebevins défendent « aux Orientaux, Espagnols, Portugais, Hollandais, Français et autres, de sortir soit de jour soit de nuit de leurs navires, avec haches, rapières, poignards ou autres armes a » , et, pour assurer la santé de cette mullitude étrangère , ils prennent contre les épidémies des mesures de haute prudence 3 en même temps qu'ils règlent successivement celte autre peste, la débauche, que dans les villes maritimes les magistrats les plus sévères sont obligés de tolérer*.

Une si sage organisation était, du reste, le corollaire indispensable, obligé, de l'ordonnance rendue à la Haye, le 5 février 1405, par Guillaume IV de Ba-

1 Voir l'hitentaris, n° 108. Je recommande aussi aux curieux l'ordonnance du C mai 1400, très-détailléc, très-complète, où les amendes sont spécifiées eu briques.

2 Iiwenlaris, n" 2321.

:s fbid,, n" 2.490.

4 Hegister : publier/lien riin Miditlbwg, ] 502 tôt 1603, n' 2-410 de l'Inventaire.

ïière, ordonnance qui forçait tous les marchands important leurs produits dans l'île de \\ alchercn à les présenter d'abord sur le marché de Middelbourg '.

On aimerait à suivre pas à pas le développement de cette prospérité industrielle, à assister à cet épanouissement commercial si fécond en bons résultats, initiateur et civilisateur, à l'étudier dans ses moindres détails. Tout d'abord ce grand mouvement d'affaires ne s'opère pas d'une façon directe. C'est par l'intermédiaire des comptoirs de Bruges que se nouent les relations. Ce qu'on appelait alors les « Nations » de cette ville, c'està-dire les corporations de marchands étrangers ayant une organisation à la fois administrative et financière, gouvernées par des consuls, et présentant une cohésion assez grande pour avoir une influence politique, ce sont ces corporations, ces « Nations » qui servent d'intermédiaires. Ce sont elles qui établissent les premiers dépôts, qui montent les premières agences. A chaque instant, dans le principe, leurs noms reviennent sous la plume des scribes municipaux, ou des législateurs de Middelbourg.

Ce sont tour à tour les « consiliers et marchans de la nation de Lucques » , ceux de la « nacion de la coste de lîiscaye et province de Quipuscua » , ceux de la « nacion de Vénétie » , de la a nation de Lombardie » , « les consuls et marchans » de la « nacion de la coste marine d'Espaigue » , de la « nacion portugaise » , de la « nacion

1 Gulden register, !" 148; Inventoria, n ' 103.

274 LA HOLLANDE PITTOuKSQUK.

d'Andalousie » , auxquels il faut ajouter les négociants de la Hanse.

Mais peu à peu le prestige de Bruges s'éteint; celui de Middelbourg, au contraire, s'augmente, et bientôt il n'est plus besoin d'intermédiaire entre elle et les autres peuples de l'Europe. Les autorités étrangères les plus puissantes , les plus éminentes , les plus considérées n'hésitent pas à entrer en rapport direct avec son « Magistrat » . Et c'est ainsi que nous voyons, en 1439, le doge Francesco Foscari s'adresser à la régence de notre ville ', et son exemple être suivi par les administrateurs de territoires plus voisins et par les gouverneurs de villes plus rapprochées.

En 1482, ce sont le maire et les aldenuen de Calais {major et aider ma ni ville Calesie)"*\ l'année suivante, le lord maire et les aldermen de Londres [major et aldermani civitalis London) 3 ; en 1489, le préfet, le bailli, les conseillers et marchands d'Edimbourg (prœposilas, ballivus , consules et mercatores hurcji de Edimburgh in > Scolia) *, qui prennent tour à tour la plume pouréchanger avec le « Magistrat » middelbourgeois des paroles courtoises et des conventions fructueuses. Après les gouverneurs, les baillis, les ministres et les maires, ce sont les rois eux-mêmes qui ne dédaignent pas d'entrer en rapport direct avec la capitale zélandaise. Jacques IV

1 Charte sur parchemin, Inventorie, \\" 202.

a Voir Inventaris, n° 539.

3 Ibid., n° 549.

4 lbid., n° 602.

LE COEl'U DU PAYS.

d'Ecosse, Henri VII d'Angleterre, d'autres encore, et cela continue jusqu'à ce qu'on voie se présenter en personne devant les bourgmestres, éehevins et conseillers de Middelbourg, « LïCOBNE herault » , de « très hault noble et puissant prince ayant le regyme et gouvernement du royaulme d'Escoche ' » , et « Bretaigxe, roy d'armes de la très chrestiene Hoyne, duchesse de Bretaigne et de Millau ' » .

Mais ici nous abordons un terrain spécial, terrain qui nous intéresse doublement. Nous touchons, eu effet, aux relations si étroites, si intimes de Middclbourg avec nos anciens compatriotes, avec notre vieille France. Ce coin de son histoire est peu connu, aussi bien en Hollande que chez nous, et l'on me permettra, à moi Français, de chercher à lever un lambeau du voile qui le recouvre.

A quelle époque nos compatriotes commencèrent-ils à nouer avec les négociants de Middelbourg ces rapports commerciaux qui devaient, dans la suite, atteindre un si grand développement? Il est assez difficile, sinon absolument impossible, de le dire exactement. On pourrait peut-être, en s'inspirant de quelques dates fantaisistes, les faire remonter à une haute antiquité. Mais comme nous sommes désireux de ne rien écrire que de sérieux et de prouvé, c'est, si vous le voulez bien, dans les Archives mêmes de Middelbourg et dans quelques auteurs très-dignes de foi que nous allons puiser les renseigne-

1 Brieven aan de Stadt, 1500-1529, n° 50; Inventaris, n" 1044.

2 En 1520; charte 258; Inventaris, n u 1161.

menls qui nous permettront de fixer à ces commencements une date, sinon certaine, du moins très-plausible.

Le premier document que nous rencontrons dans les Archives, où il est question de négociants français, est date du 12 mai 1440. C'est un acte de saisie. A la demande des marchands rouennais ( ten verzoeke van h'ooplieden van Rouaari), en rade devant Arnemuiden, les procureurs [laalluiden) de Middelhourg mettent l'embargo sur un navire chargé de vins en route pour Amsterdam.

Ce premier acte est, comme vous voyez, gros de révélations. Toute mesure de pareille nature, prise par des gens de loi, au nom de parties lésées, indique forcément des contrais antérieurs et, par conséquent, des relations de longue date. En 1440, l'Etape des vins de France existait donc déjà à Middelhourg, et cette Etape n'était elle-même que la conséquence de rapports beaucoup plus anciens.

Comment, en effet, songer à établir une Étape pour des marchandises qui ne viennent pas en grande abondance, et dont la consommation n'est pas depuis longtemps passée dans les besoins journaliers? Ce serait vouloir, sans chance de profit, étouffer un commerce à son aurore.

Donc, si l'Etape existait en 1440, il y avait déjà au moins un demi-siècle que nos compatriotes avaient pris l'habitude de fréquenter le marché de Middelhourg et le port d'Arnemuiden. Ils n'étaient pas venus cependant tout de suite en grand nombre; car leur présence aurait

motivé quelque accord de privilèges analogues à ceux que nous avons signales pour d'autres nations. En outre, Smallegange , qui, dans son excellente Chronique 1 , mentionne l'arrivée, en 1383, des Lombards et des Espagnols, et en 1390, celle des Portugais, ne dit rien de la présence des Français. Cherchons donc si entre ces deux dates, 1390 d'une part et 1440 de l'autre, il n'existerait pas dans l'histoire de la Zélande un fait qui aurait pu déterminer, entre les deux peuples, une extension considérable de rapports.

Eh bien, dans ce demi-siècle, il est un événement qui nous paraît avoir eu sur ces relations une influence toute spéciale, c'est celui qui fut célébré le G août 1415; je veux parler du mariage de Jacqueline de Bavière, lille du comte Guillaume VI, avec le duc Jean de Touraine, 61s de Charles VI, roi de France.

Jacqueline était princesse héritière de ces deux beaux comtés de Hollande et de Zélande. A la mort de son père, elle allait en prendre le gouvernement. Rien d'étonnant donc à ce que son jeune mari, qui voyait déjà réunis entre ses mains deux des plus beaux fiefs de l'Europe, ait poussé à l'union de ses futurs sujets et provoqué entre eux de nombreux échanges. Malheureusement la mort et la folie vinrent se jeter à la traverse de ces projets si heureusement conçus.

Jean mourut en 1417, et la démence de Charles VI, en facilitant aux Anglais l'invasion de notre sol, en leur

1 Nieuwe-Cronyk van Zeelanâ, 16!) 6.

278 LA HOLLAXDE PITTORESQUE

permettant l'occupation de la Normandie et de la Guyenne, nous fait perdre la trace de nos compatriotes. Car les marchands de Rouen et de Bordeaux sont dès lors assimilés aux négociants anglais.

Ne soyons donc pas surpris si ce n'est qu'après que les victoires de Charles VII ont débarrassé la France du joug de l'étranger, et surtout après que Philippe le Bon s'est emparé de l'héritage de Jacqueline de Bavière, que la présence des Français à Middelbourg se manifeste d'une façon évidente.

En même temps qu'une ordonnance de 1 456 appelle notre attention sur le commerce des « vins blancs de France et les vins rouges de Gascogne ' » , nous voyons, en effet, nos compatriotes installés dans le pays, y exercer les fonctions les plus diverses. Guillaume de Poupet y est receveur des finances ' ; Jean Lanternier, barbier et valet de chambre du comte de Cbarolais, obtient l'office du balast dans le port d'Arncmuidcn 3 . Jean Huwet, de Troyes en Champagne, s'établit à Middelbourg comme chirurgien, « meesler van surgie ' », et Jehan Clemensot y exploite le privilège d'une maison de jeu 5 . Enfin, leur nombre augmente à ce point qu'en 1496, Maxunilien vise dans ses édits les endroits « où ceulx de la nacion de France ont accoustume de logicr » , et accorde à nos

1 Inventaris van het oud Archief van Middelburg, n° 300.

2 Ibid., n° 298.

S Ibid., n° 324.

4 Ibid., n" 368.

5 Ibid., n° 441.

nationaux une franchise de neuf mois pour leurs navires, voitures, provisions et marchandises consistant en vins, céréales, etc. ' .

Ce n'est pas à Middelbourg cependant que les négociants français logaient de préférence. Leurs navires s'arrêtaient à Arnemuiden pour faire étape. C'est là que les vins étaient jaugés, c'est là que les marchands avaient également leurs comptoirs.

Bien qu'à Middelbourg même, on leur ait affecté un lieu de débarquement spécial, qui, aujourd'hui encore, s'appelle le quai de Rouen [Ilouansche /aide), tous ceux dont la présence n'est pas rendue obligatoire en ville, par quelque charge ou par le commerce local, se tiennent, eu effet, de préférence dans le port. Ils se conforment, du reste, à l'usage du temps, car c'est à Arnemuiden, comme le dit Guicciardini « que , plus .qu'ailleurs, les marchants résidoient la plus part du temps » . Aussi est-ce là que nous rencontrons les Bretons, la « nacion de Bretaigne » comme on disait alors. Dans la rade, nous trouvons à côté des vaisseaux rouennais, les navires de Saint-Malo '", et c'est « pour bastir et édifier une chapelle pour les dicls Bretons en lesglise neufvc de Sainct-Marlin, audit Arnemude » , que la « très-chrestienne » Claude de France, « Royne duchesse de Bretaigne et Millau « , celle qu'on appelait alors la bonne reine, envoyait son roi d'armes

1 Ln-ailaris, n u 639.

2 Ibid., n"52fl.

et son procureur, Jehan Ledru, auprès du « Magistrat » de Middelbourg ' .

Ces relations étaient anciennes déjà. Dans une autre lettre, en effet, lettre datée de Cognac, le neuvième jour de mars 1520, nous voyons la bonne reine invoquer a l'ancienne amour et continuacion de marchandise des ungs et des aultres » . Mais ces rapports, scellés par une confiance mutuelle (car, en 1507, les magistrats de Middelbourg payaient, pour le compte et ci en l'acquit » des négociants bretons 2 , une somme de neuf mille florins) , ne devaient pas toutefois se continuer sans obstacles. La lutte presque incessante à la veille d'éclater entre François I er et Charles-Quint allait y apporter de nombreuses entraves. Le jeune empereur, cependant, confirmait, le 25 juin 1524, le droit à cette fameuse Etape 3 , et bien que , par suite des incertitudes de la guerre, bon nombre de vaisseaux chargés de vins de France aient dû abandonner, vers ce temps, le port d'Arnemuiden pour faire escale à Veere, le privilège n'en était pas moins demeuré une source de très-gros profits pour la ville et de bien-être pour les habitants 4 .

Je n'en veux pour preuve que l'énergie avec laquelle ces derniers protestent et la façon dont ils s'agitent, quand, en 1546, un placard émanant de la régente sem-

1 Inventorié, n° 1161.

2 Jbitl., n"' 1H9 et 1159.

3 Uni., ii"' 1 j G5 et IKiG.

1 Ibid., h» 13)6.

LE OOEl'R DU PAYS. 281

blc les menacer de dépouiller Arnemuiden de son lucratif monopole, pour le partager avec la ville de Zierikzee ' .

Du reste, assurés du concours d'un certain nombre de villes françaises, ils ne s'endorment pas sur leurs lauriers, et font les plus grands efforts pour s'attirer la confiance et l'amitié de tout le pays. En 1538, ils envoient à la Rochelle des députés qui plaident en faveur de leur cité, et s'efforcent de détourner de leur marché habituel un certain nombre de vignerons, en rapport régulier d'affaires avec Ber;;en-op-Zoom. Et touchés par celte démarche, « les snulzinairc et eschevins » leur répondent que les bons procédés dont on use à leur égard « semblent estre de raison et équité, et l'occasion de plus en plus continuer l'ancienne amitié et fréquentation de leur ville 2 a .

Bien mieux, quelques jours plus tard, ledit u sousmaire de la Rochelle » déclarait en la présence même de Joost Doversteghc, bourgmestre de Bcrgen-op-Zooni, ■< que nul ne se obligeroyt plus aller au lieu de Bcrghes 3 « : Ce qui n'empêchait pas toutefois le bourgmestre en question de faire un traité avec quelques particuliers 1 ; et, vers le même temps, les navires de Middelbourg arrêtaient sur le Iloompot des bateaux chargés de vins de France et se rendant à Bergen, ce

< Inventant, u° ! 195R, i960, 106], 1964, 1965 et 1966. 2 Ibid., n" 1690.

:) Ibid., n" 169.'!.

1 Ibid., n" 1694.

qui semblerait prouver que, de ce côté, toute concurrence n'était pas anéantie ' .

A partir de cette époque, cependant, on peut dire que les relations entre les deux villes furent non-seulement cordiales, mais qu'elles furent encore commercialement actives. Je n'en veux d'autre preuve que la vivacité avec laquelle, en 1550, les « maire, eschevins et conseillers de la ville de la Rochelle » se plaignent à leurs collègues zélandais du « subside de cincq solz qu'il a plu à la majesté de l'Empereur mestre sur les vins affenans en la ville de Middelbourg » , et du préjudice qui en ressort pour les deux villes 2 .

Ainsi, malgré ces taxes, malgré les dissentiments des monarques, malgré les risques de la guerre et les violences, suite inévitable des discordes royales, les rapports étaient devenus chaque jour plus étroits, les liens plus intimes, la confiance plus absolue. Et ce n'était pas seulement avec les côtes bretonnes qu'il en était de la sorte. Une ordonnance de 1558 énumère les crus français qui étaient alors très en vogue à Middelbourg; j'y relève les noms suivants : « Anseroiche (sans doute d'Auxerrc), Orleansche , Petauwe (sans doute du Poitou), Paillette, Cognacshe, Anjousche, etc. » La conséquence de ces relations chaque jour élargies ne tarda pas à se faire sentir. Le commerce entre les deux peuples s'accrut de telle sorte, le chiffre d'af-

1 Inventaris, n° 1690.

2 Ibid., n" 2067. Renouvelée en 1564. Voir ibid., n» 8344.

LE COEIK 1)1' PAYS.

faires s'augmenta dans do telles proportions que , de part et d'autre, la prospérité fut extrême.

La colonie française de Middelbourg devint non-seulement très-nombreuse, elle devint encore très-riche, et j'ajouterai qu'elle resta très-bonne, très-bienfaisante, s'appliquant à prévenir les malheurs et à soulager les misères. De cette bonté, de cette bienfaisance, une preuve nous a été conservée, bien ancienne, puisqu'elle remonte à 1580, mais empreinte d'une telle délicatesse de sentiments, revêtant une telle convenance de forme, et respirant une telle élévation d'esprit, que je ne puis résister au désir de la citer presque in extenso.

C'est l'inauguration de ce que nos compatriotes de ce temps appelèrent du nom euphonique, malgré sa détestable latinisation, de « liber boiiw voluntalU » , le « livre des comptes de l'abbaye de bon vouloir ' » .

Voici de quels considérants les promoteurs de cette association d' a abbé et moynes de bon vouloir » faisaient précéder leur requête au « Magistrat » ; ils indiqueront suffisamment le but et la portée de cette charitable institution :

« Comme ainsy soit que l'Éternel, nostre bon Dieu ordonne à tous d'avoir en recommandation ses pauvres membres pour subvenir à leur pauvreté, calamyté et misère, les marchants et suppos de la nation françoyse, ce considérant, ont du temps passé, pour le soulage-

1 Voir Regitttr Un Rade, 18 avril 150IJ, p. i42 ; Inventant. n» 2S71.

ment et subvention desdits pauvres, introduict une trèslouable et très-saincte coustume, entre eulx plusieurs années fidellement observée, tant en ceste ville de Middelbourgh, que dans la ville d'Anvers, par laquelle les excessifs dépens qui, par avant, se faisoient en banquets, que présenloyent chacuns marchants françois la première foys qu'ils arrivoient esdites villes, ont par commun accord estes convertiz en œuvres de charité et d'aulnioines. En sorte que, au lieu desdits dépances inutilz, fut ordonné et consenty que les François nouveaulx venus donneront à la boitte aulmosnière, à ceste fin ordonnée, certaine somme de deniers, selon leur qualité et la faculté de leurs biens et selon la taxation desdits François, pour icelle somme estre distribuée aulx pauvres de leur nation, infortunéz et desgratiés, par mer ou par terre arrivans esdites villes, afin que, sans mendier, ils puyssent retourner au lieu de leur naissance. En laquelle boicte aulmosnière furent à mesme fin mis les deniers à Dieu que lesdits marchands reccccpvoient de la vente de leurs marchandises, ensemble les peines que commettoient ceux qui contrevenoient aulx ordonnances et statutz qu'ils avoient constituez pour entre eulx vivre en paix, tranquillité et union. Et affin que tant la collecte que la distribution desdits deniers se fist duement et sans reproche, élisent par la pluralité de voix un superintendant, qu'ils appellent Aiîbé de box vouloir, avec certain ses assistants, qui mettent ordre que le tout soit fidellement administré, r.

LE CŒDR 1)1; PAYS.

C'est sur la bonne opinion que nous inspire d'eux ce document vénérable, que nous quitterons, si vous le voulez bien, nos compatriotes, car il ne faut pas qu'ils nous fassent perdre de vue ni Middelbourg, ni son histoire.

Ce magnifique privilège de l'Etape des vins de France fut, nous venons de le voir, une des sources de richesse les plus importantes de la vieille cité. Les plus grandes fortunes commerciales de cette époque n'avaient guère d'autre origine. Les marchands de vin, les ll'ijnlieeren, les « Seigneurs des vins n , comme on les appelait, formaient, avec les tonneliers, les deux plus riches branches d'industrie, et leurs deux métiers réunis composaient la corporation la plus influente, la plus puissante de la ville. Ils avaient la haute main dans le conseil échevinal, et c'étaient eux qui conduisaient les affaires de la cité.

fins tard, quand nous visiterons l'hôtel de ville, nous verrons de grandes toiles représentant des groupes, imposants de personnages majestueux avec la mine grave. Leur maintien est austère, et leur air est si noble qu'on les prendrait pour une collection de sévères magistrats. Ce sont simplement des membres de la corporation des cuypers, les maîtres tonneliers et les marchands de vin de ce temps.

Les autres métiers étaient, eux aussi, groupés en corporation. Dès 1430, les plus importants d'entre eux avaient reçu leurs règlements, et avaient été mis en possession de leurs privilèges : les bouchers, les bon-

langers, les marchands de graisse et fabricants de chandelles (kaersghieters en velle waren), les potiers d'étain, les barbiers, les coupeurs de drap, les couseurs, etc.

Leur organisation générale était assez semblable à ce qu'on sait des corporations du moyen âge. Elles étaient soumises à certaines conditions de capacité et à certains services publics. Leurs membres devaient acquérir le droit de bourgeoisie, verser un droit d'entrée et avoir, au préalable, fait un certain apprentissage. Il fallait, de plus, dans certains métiers, exécuter un chef-d'œuvre ou subir un examen. En outre, en temps de paix, les membres étaient tenus de faire une année de service militaire, et ensuite ils étaient enrégimentés dans les diverses compagnies que composaient les « métiers » .

En échange de ces obligations et de ce service, les corporations possédaient de nombreux privilèges , et jouissaient de prérogatives qui, pour quelques professions, étaient la source de gros profits. Ainsi, les membres de la corporation des bouchers étaient les seuls à avoir le droit de tuer et abattre toute espèce de bétail. En outre, il était interdit aux habitants de se fournir hors de la ville, et les taverniers et aubergistes devaient acheter la viande qui leur était nécessaire à la boucherie publique, au vleeschhuis, à la b maison à la viande ' » .

Tout le monde pouvait pétrir son pain et le cuire, ou

* Ordonnancée

de Vteeschhquvers : Inventant, n° 1G4.

le faire pétrir, avec sa propre farine, et cuire par le boulanger, mais il était défendu d'en vendre, à moins d'appartenir à la corporation des bahhera '.

Personne, sinon les membres de la corporation des marchands de graisse, ne pouvait vendre de beurre, de fromages, d'oeufs, de moutarde, de sel, de vinaigre, de savon, des poteries, balais, cuillers de bois, fourchettes, tamis, etc., etc. 2 .

Les barbiers pouvaient s'occuper de « syrurgic » en payant une légère rétribution supplémentaire. Ils étendaient, en outre, leur domaine sur toutes les mâchoires, car les dentistes étrangers n'étaient tolérés dans la ville que pendant la durée delà kermesse 3 .

Les couseurs et fabricants d'habits avaient le privilège exclusif de fournir le u métier des bateliers » d'Arneniuidcn *. Quant aux marchands de drap, non-seulement ils faisaient payer une redevance à leurs confrères d'Arnemuiden, et les obligeaient à participer aux frais de la procession annuelle, mais ils étaient seuls à pouvoir étaler. Les autres marchands étaient obligés de demeurer dans leurs maisons ou caves. Il n'était fait d'exception qu'envers les Anglais et les Ecossais, qui, deux fois par semaine, avaient, eux aussi, la permission de s'établir sur le marché 5 . Enfin, restriction curieuse,

1 Begister : diverse Gildens, n° 50 ; Inventant, a° 165.

2 Ordonnancie voor de Vleeschlwuvers, f" 13 ; Inventaris, n° 166.

3 Diverse Gildens, n° U ; Inventaris, n° 169.

4 Ordonnancie voor de Vleeschhouvers, f° 5; Inventaris, i>° 168.

5 Diverse Gildens, n° 25; Inventant, n" 170.

presque tous ces règlements sont accompagnés de cette mention : « Il est défendu aux hommes mariés de vivre avec une autre femme que la leur.» Ou encore, pour les boulangers, par exemple : « Les compagnons mariés ne doivent tenir maison ni cour avec aucune autre femme ou homme. » Et il semble que ces recommandations n'étaient pas absolument superllues, car nous voyons que, dès 1411, le «Magistrat" avait été obligé de s'occuper des bâtards, qui prenaient un peu trop d'extension ' .

Mais quelque privilégiées qu'elles fussent, aucune de ces corporations n'approchait comme importance de celle des Cuypers et des Wijnheeren. Aussi, dès que cette maîtresse association croyait avoir à se plaindre de quelque atteinte à ses droits, tout le monde prenait fait et cause pour elle, et ce n'était que justice; car les tailleurs, en possession du droit d'habiller les matelots, avaient intérêt à ce que le nombre des bateaux abordant à Arnemuiden fut considérable. 11 en était de même pour les drapiers, qui fournissaient leur drap aux tailleurs; pour les aubergistes, qui logeaient les patrons, marchands et marins, ainsi que pour les bouchers et boulangers, qui nourrissaient tout ce monde.

C'est pourquoi, dèsqu'Arnemuiden,paroù tout ce tralic s'opérait, venait à être menacée d'une concurrence tant soit peu sérieuse par quelque cité maritime de la Zélande ou par quelque port voisin, il s'élevait de tous ces in-

1 Bergoensche charters, p. 140; Inventorié, n° 120.

tércssés un concert do plaintes et de réclamations qui retentissaient jusque dans le Grand Conseil de Malines et souvent même jusqu'à la cour d'Espagne. Il vous souvient, du reste , de cet ensemble de protestations éclatant comme un bouquet de feu d'artifice, lors de l'usurpation essayée par Veere sur la fameuse Étape des vins.

Que Middelbourg se lève comme un seul homme pour u empêcher ses voisins de procéder plus avant pour retenir \ers eulx ' » , ce qu'elle regarde comme le plus beau fleuron de sa couronne, on le conçoit à la rigueur. Mais qu'elle s'insurge contre les éléments; qu'elle veuille, de force et contre les décisions de la nature, détenir certains avantages, c'est montrer un amour déréglé du monopole, et c'est afficher des prétentions pour le moins exorbitantes. Elle ne s'en priva guère cependant.

Aujourd'hui, il nous parait qu'il y a presque de la naïveté à se plaindre de la désertion des pécheurs abandonnant Arucmuiden, « la quelle par la comodité de Vlissinghc a perdue la traffycque des harens* ». Il nous semble qu'il y a presque du cynisme à dire < n parlant de Middelbourg que « les citoiens, m an ans et habitans d'icellc ville ne tendent à aultre, que à se transporter d'illccq es lieux plus sains, plaisans et fréquentés

1 Brieven aan de Stad, 1550-1570; Inventorie, n°2116.

2 Reyisler : Differenlen lusschcn de Stad Midd. aide Sleden van l'lis linge, Veere, etc. ; Inventoria, u 102-?.

que n'est lad. ville, l'air de la quelle est de tous réputé pour malsain et nuysible au corps humain ' « . Et ce sont là cependant les prétextes qu'on met en avant et les raisons qu'on donne.

Ainsi, pour qu'on lui consentît son privilège léonin, pour ([ii'on empêchât les pécheurs et les armateurs d'aller dans d'autres ports plus commodes et d'un accès plus facile, elle n'hésitait pas à faire litière de sa vanité, à exagérer les inconvénients de son climat, l'insalubrité de son air. C'était là un dur sacrifice. Mais ses rusées corporations savaient bien ce qu'elles faisaient en agissant de la sorte. Menacer Charles-Quint ou Philippe II de la ruine de Middelbourg , c'était menacer la cour d'Espagne de la perle d'un gros revenu, et celle-ci, toujours besoigneuse, était prèle, pour ne rien perdre, à consacrer bien d'autres passe-droits, et à prêter la main à toutes les exactions.

Il ne faudrait pas conclure, toutefois, de ces sacrifices d'amour-propre que s'imposait la capitale zélandaise, pour conserver à son port toute sa prospérité, qu'elle était toujours en excellents rapports avec celui-ci. Croire que la plus parfaite entente régnait entre Arncmuiden et Middelbourg, et que cette union était sans nuages, ce serait grandement se tromper.

Plus d'une fois, Arncmuidcn, qui se trouvait surchargée, épuisée par les exactions de sa grande voisine, se plaignit amèrement, éleva la voix et s'adressa pour con-

1 Inventant, n° 2172.

naître de ses griefs au Conseil souverain. Rien n'est curieux comme de voir alors avec quel dédain le et Magistrat « de Middelbourg relève ces plaintes qu'il traite de « frivolz, impertinens et moins que véritables faits >! ; avec quelle hauteur il répond « que les habitants sur Armude ne sont cause de l'arrivement des navires.. . mais la bonne et scure profondeur de l'eauwe et le bon traictement et police entretenu par ceux de Middelbourg sur le lieu d'Armude » . Et il invoque, à l'appui de sa domination sans contrôle, l'exemple de Delft, dont personne ne songe à critiquer ni à limiter l'empire sur Delfsbaven éloigné de deux lieues, alors que de Middelbourg à Arnemuiden il y a une demi-lieue à peine '. Et, si le port vertement qualifié se regimbe et s'écrie : «En sorte que pour faire vraye comparation et similitude , la ville de Middelbourg est comme ung sacq ; le ventre représente la ville et la guculle du sacq, la place d'Armude ; la gueulle du sacq coupée, le reste serait inutile et de nul fruyt » ; bien vite Middelbourg répond que si les affaires se font à Arnemuiden, les capitaux sont chez elle et les marchands aussi, « car il y a telz marchans en Middelbourg, dont les deux diceux font plus de marchandises de leurs propres deniers, que tous les manans d'Armude en général 2 » .

J'ai cru qu'il était bon de remettre au jour quelques

1 Regitter : Bijsnnderhedcn mecsl de Studt, elc. , n° 18; Inventaris, n° 1147.

2 Hcgister : Differenlen tussclien Mîddelb. en Arnemuiden, n° 14; Inventaris, ii" 1461.

292 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

lambeaux de cette dispute entre deux villes lices par des intérêts si complexes, ayant tant de points communs et identiquement les mêmes sources de revenus à sauvegarder. Ces luttes acrimonieuses font bien juger de l'esprit d'antagonisme qui existait alors entre toutes ces cités, rivales quand même, et jalouses toujours. La nature, qui avait crée ces relations intimes, allait, du reste, bientôt leur imposer un terme. Le port d'Arnemuiden ne devait pas tarder à s'ensabler, et Aliddelbourg allait se mettre en rapport direct avec la mer à l'aide d'un beau canal lui servant de bavre. Avantage inappréciable « et qui t'ait, dit un vieil auteur', que les plus gros vaisseaux y abordent si commodément et eu si grand nombre, que son commerce ne doit céder à aucune ville de Hollande » .

Mais des dissensions bien autrement graves n'allaient pas larder à éclater. Le grand mouvement d'émancipation faisait son chemin. En 1572, la prise de la Brielle mit le feu aux poudres. Vcere et Flessingue se jetèrent à plein collier dans le mouvement, pendant que la riche iMiddclbourg, qui venait d'être réintégrée dans la plénitude de ses privilèges, demeurait fidèle à la maison d'Espagne à laquelle elle devait l'abaissement momentané de ses rivales et la restitution de ses précieuses prérogatives.

Longtemps on se battit à distance, avec des fortunes diverses. Enfin, dans les derniers jours de 1572, les Zélandais se résolurent à frapper un grand coup et à

1 Les Délices des Pays-Bas.

abattre, les armes à la main, le dernier rempart de l'oppression espagnole qui demeurât dans Walcheren. On construisit de part et d'autre des ouvrages avancés, on se fortifia sur les digues et l'on se canonna. Mais les gens de Veere et de Flessingue avaient un grand avantage sur leurs adversaires. Ils étaient maîtres de la mer, et la pauvre Middelbourg , n'étant pas ravitaillée, se voyait, malgré ses trésors de courage et d'abnégation, destinée à succomber sous l'effort de la famine, cet impitoyable ennemi de toute place assiégée.

Un premier convoi de vivres, conduit par Sanclio d'Avila, battu et refoulé à la pointe de Borselen par Jan le More, l'amiral de Flessingue, parvint après un nouvel effort à franchir les lignes, et à jeter dans Arnemuiden quelques provisions.

« Le combat fut fort cruel, dit un contemporain, car on n'espargnoit personne, tout estoit ou tué ou noyé. On amassa en la navire de V Eléphant ' tous les membres humains, bras, jambes, testes, etc., en des corbeilles tellement qu'il sembloit que ce fut plustôt une boucherie qu'une navire. »

Un second convoi, conduit par l'amiral de Beauvays et le colonel Mondragon, dut faire le tour, passer par Westkapclle où il débarqua, et de là gagner Middelbourg par l'intérieur de l'Ile. Une partie des vivres pénétra dans la ville, et Mondragon s'y enferma pour en prendre lecom-

1 V Eléphant était un des plus gros navires de la flotte espagnole. Il fut capturé au cours de l'action par les gens de Flessingue.

294 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

mandement. On était alors au mois de juin. Au mois de novembre, une nouvelle tentative du sieur de Beauvays échoua complètement, et les assiégés purent apercevoir du haut de leurs églises les navires espagnols chassés par la flotte de l'amiral Boyzot et s'enfuyant dans la direction de Bcrgen-op-Zoom.

Enfin, en janvier 1574, au moment où la ville était à toute extrémité, le commandeur de Castillc résolut de tenter un dernier effort, et cette fois il ne négligea rien pour rendre sa flotte victorieuse. C'est cette grande Armada que nous avons vue partir de Bergen-op-Zoom sous la conduite de Romero et au désastre de laquelle nous avons assisté sous les murs de Rommerswacl. « A ce moment la famine pressoit si fort ceulx de Middelhourg qu'ils avoyent desia mangé tous les chevaulx qu'ils avoyent, les chiens, les chats et les rats. Ils faysoyent du pain et des tourteaux de semence de lin et d'autres semences, et mangeoyent les tourteaux des quels on avoyt tiré de l'huyle. » Depuis le dernier jour de Noël jusqu'à la reddition, plus de quinze cent cinquante personnes moururent d'inanition.

Une note manuscrite de ce temps , dont je dois la communication à mon ami M. de Stoppelaar, rappellera à plus d'un d'entre nous des souvenirs vieux de sept ans à peine. « Moi, Andries Mathieusz, dit cette note, j'ai épousé ma femme le 21 février 1574, le jour même où cette ville de Middelhourg est remise aux mains du prince d'Orange , et pour célébrer notre noce , nous mangeons des gauffres de graine de lin [Lysaet wafe-

len), de la viande de cheval à deux schillings la livre et une livre de pain coûtant six schillings (et à ce prix il n'est pas facile d'en avoir) , et une livre de beurre à quatre schillings. »

Ce fut à cette date, en effet, que Mondragon fut obligé de se rendre. Quelques jours auparavant il avait expédié le capitaine Trenchant pour tâcher de hâter les secours. Il lui avait ordonné « de remonstrer la foiblcsse des soldats, qu'il en mourroit plus de vingt par chasque jour et qu'ils ne vouloyent plus manger de tourteaux de semence de lin et qu'ils estoyent réduits au désespoir ' » .

Les secours ne devaient pas venir. Le 19 février, Middelhourg capitulait. Mondragon obtenait la permission de se retirer avec ses troupes aux conditions les plus honorables, et trois cents bourgeois de Veerc et de Flessiugue étaient préposés à la garde de leur rivale, humiliée, vaincue et terrassée par la famine.

Mais le résultat qu'on attendait de cette prise de possession ne se réalisa pas. Au lieu de laisser ruiner, par la jalousie de ses voisines, cette ville si importante et si riche ; au lieu de permettre à Veere et à Flessinguc de s'emparer de son commerce et de se parer de ses dépouilles, les Etats sauvegardèrent la prospérité commerciale de leur nouvelle conquête, et L'événement tourna tout autrement qu'on ne l'avait pensé. Veerc alla en s' amoindrissant chaque jour, délaissée par le commerce , abandonnée par les étrangers ; et si Flcs-

1 MeteRÏN, Histoire des Pays-Bas.

296 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

singue prit un essor assez rapide, que j ustifiaient, du reste, sa position admirable et son incomparable assiette à l'entrée de l'Escaut, du moins elle n'atteignit jamais le premier rang.

QuantàMiddelbourg, son attachement aux Espagnols, qui était affaire d'intérêt et de reconnaissance, ne survécut pas aux souffrances qu'elle avait endurées pour leur cause. Elle considéra que sa dette était acquittée. Dès lois, toutes ses sympathies évoluèrent vers la patrie, et elle se montra aussi affectionnée aux Etats qu'elle l'avait été à ses premiers maîtres. Elle en fut, du reste, récompensée. Tous ses privilèges lui furent confirmés, et à différentes reprises le Stathouder vint s'établir dans ses murs 1 . Une impulsion nouvelle fut donnée à ses instincts commerciaux si développés déjà, et bientôt elle se trouva plus puissante que jamais.

En même temps, des établissements d'utilité publique furent fondés, et des institutions de crédit s'élevèrent, qui devaient beaucoup aider à ses transactions lointaines. En 1600, on créa une « Banque de change » qui nonseulement remplaça les Lombards et leurs « tables de monnoies » , mais encore s'occupa de la négociation des valeurs étrangères et de l'encaissement des lettres de crédit. La même année fut inaugurée Y Assurance lûimer, l'une des premières chambres d'assurance qui aient fonctionné dans les Provinces-Unies. En 1636, ce fut

1 Un grand nombre de lettres et de documents autographes émanant de Guillaume le Taciturne sont dates de Uiddelbonrg,

la « Banque de prêt » la Leenbank, qui facilita les emprunts et régularisa les relations d'échange, et enfin, en 16G1, on institua la Kamer van de desolatc Boedels, la « chambre des créances désespérées », qui pourvut, au moyen de curateurs, d'administrateurs et de séquestres, à sauvegarder autant que possible les intérêts des créanciers, en surveillant les débiteurs faillis, banqueroutiers fugitifs ou insolvables.

En outre, lors de la constitution de la fameuse Compagnie des Indes, la capitale zélandaise ne fut pas oubliée. Elle participa pour un quart dans l'entreprise, et les hélices qui en rejaillirent sur toute sa population furent merveilleux. Un seul exemple fera juger de la richesse de cette Compagnie. Au commencement du dix-septième siècle, nous trouvons les deux premiers fiefs de l'île aux mains de deux de ses principaux agents. La seigneurie de Westkapelle a pour propriétaire M. Veth, bourgmestre de Middclbourg, et celle de Domburg est devenue le patrimoine de M. Van Dicshoek, échevin de Middelbourg, tous les deux directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Et c'est avec les produits de cette Compagnie qu'ils ont acquis ces domaines princiers.

Mais cette source nouvelle de prospérité n'avait pas fait oublier à Middelbourg son privilège de l'Etape , et cette prérogative toute féodale continuait de la mettre en rapports forcés et constants avec le monde entier. « Notre capitale, dit Smallegange, qui écrivait en 1G9G, est en ce moment en commerce suivi et en relations constantes avec les Indes orientales et oc-

ciden taies, avec le Brésil, la côte de la Guinée, l'Angola, le Levant, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, etc., etc. Toutes les marchandises venant de l'Orient sont soumises à noire droit d'Etape, « Stapeî recht » . Les vins, les huiles, les essences et autres liquides, qui viennent des pays orientaux, de l'Italie, delà France, de l'Espagne, doivent faire escale devant la crâne de Middelhourg, et là être vérifiés, mesurés et jaugés. »

Aujourd'hui que tous les privilèges féodaux se sont évanouis devant les principes de l'esprit moderne , et que le souffle de la liberté commerciale a balayé ces prérogatives vexatrices et spoliatrices, la grande fortune commerciale de Middelbourg a cessé d'être, et son activité prodigieuse a fait place à une sorte de recueillement.

Que la capitale zélandaise regrette parfois son beau temps, si fertile en grandes institutions; qu'elle jette un regard attristé sur cette prospérité commerciale évanouie, et qui forme une sorte d'auréole autour de son nom, c'est là une chose naturelle, et dont il ne fautpas lui en vouloir. Car, plus sensée, plus intelligente, plus raisonnable que beaucoup d'autres, elle comprend les causes qui ont amené sa décadence industrielle. Elle saisit les motifs qui ont déplacé ses relations lointaines, et ne s'insurge pas contre le progrès. Elle ne fait pas comme ses rivales flamandes, qui, destituées, elles aussi, de leur an^ tique splendeur, s'en prennent à Dieu et aux hommes, et voudraient remonter le cours des siècles pour retrouver leur primitif éclat.

Ce que Middelbourg a conservé du passé est, du reste, assez grand et assez beau pour qu'elle se console. Il est peu de villes, en effet, qui méritent davantage d'être visitées , et c'est ce qu'à présent nous allons faire.

Un déjeuner à bord. — h'AOdy-Hotcl. — L'Ahbayc et le Stadhuis.-^ Lange Jan et Gekke Betje. — Le trésor de la ville. — La Soeiéle zélandaise. — Les tapisseries. — - La kermesse.

Pendant que nous étudions la ville et que nous ruminons ses archives , les amis que nous attendions de la Haye sont arrives, un peu plus nombreux que nous ne comptions, mais qui donc songerait à s'en plaindre? Par contre, ceux que nous attendions de Bruxelles ne sont, hélas ! pas venus. Yous avons deux clames : madame de Stolipine, que vous connaissez déjà, et la princesse Xaritschkin; quatre hommes : MM. Nicolas de Stolipine, le jeune prince Gagarinc, le comte Goubatstovv et un jeune professeur russe.

La qualité, l'esprit, l'entrain, que peut-on demander davantage?

Aussi vous pouvez juger comment nos hôtes ont été accueillis. Xous leur avons fait les honneurs de Middelbourg, puis nous sommes partis en bateau. Xous avons descendu le canal jusqu'à Vcerc. Là, dans noire petit salon, nous leur avons offert un déjeuner entièrement

de notre main, et dont je retrouve par hasard le menu dans mes notes :

Le potage Parmentier.

Les hors-d'œuvre.

Les bouchées aux crevettes.

L'omelette au jambon de Zclande.

Les toiirneilos.cn tortue.

Les pommes parisiennes.

Les poulets de grain rôtis.

La salade.

Les haricots verts à la maître d'hôtel.

La flamnsse charolaise.

Le gâteau de Middelbourg.

Dessert.

Vins : scherry doré, saint-julien, rudesheimer

et ILedcrer.

On a déclaré notre cuisine excellente, et l'on s'est extasié sur notre service. 11 est vrai que les deux grands condiments, l'appétit et la gaieté, figuraient parmi nos invités, et qu'ils sont singulièrement venus à notre secours. Après le déjeuner nous avons visité Veere et son hôtel de ville. Le bourgmestre attendait nos dames sur le perron du sladhuisj il s'est constitué notre cicérone; avec une grâce parfaite il nous a montré toutes ses richesses. Puis nous avons refait en voiture le chemin que je vous ai fait parcourir à pied. Nous avons séjourné à Overduyn et dîné à Domburg. Nous voici de retour, et nous allons visiter encore une fois la capitale zélandaise.

Le soleil s'est levé brillant et joyeux. Déjà la ville est animée par mille bruits divers. Nous sommes en effet à

302 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

l'époque de la kermesse, et du matin jusqu'au soir, aussi bien que du soir jusqu'au matin, tout le monde est en fête. Allons vite quérir nos amis. C'est à l'hôtel de YAbdy qu'ilsont été logés ; c'estlà qu'il nous fautallcr les prendre.

Mais YAbdy-Holel n'est pas un caravansérail vulgaire. Il mérite qu'on lui accorde un coup d'oeil. Laissezmoi vous y introduire ; peut-être m'en saurcz-vous gré Qui pourrait dire ce que la destinée nous réserve? Si quelque jour, rassasié des joies du monde, renonçant aux fracas de l'existence, vous voulez, sans quitter la ville, vous ensevelir dans une demi -solitude, c'est là qu'il faut venir. Le calme et le repos semblent avoir élu domicile à cette place, et jamais endroit ne fut plus propre à la méditation.

Tout semble, en effet, avoir été combiné pour faire de cet hôtel de renom, fréquenté, achalandé, une sorte de retraite silencieuse et d'asile solitaire. Pour parvenir jusqu'à lui, il faut longer tout un dédale de rues, traverser tout un enchevêtrement de places semblables à des cours, et passer sous des voûtes féodales. On croit pénétrer dans quelque château fort, et l'on se retrouve sur un vaste emplacement ombragé de beaux arbres touffus et bordé de vénérables constructions gothiques. A droite et à gauche, ce ne sont qu'ogives, tourelles, lucarnes, portes anciennes, arcades vénérables et pignons archaïques dominés par une aiguille de bois et de pierre, par une sorte de géant religieux nommé le Lange Jan , le « long Jean », et qui pointe dans les nuages sa girouette dorée.

Cet emplacement, c'est la cour, le préau de l'antique abbaye instituée par l'évèque Goiulebault, enrichie par Guillaume II, roi des Romains, et plus tard, après l'expulsion des abbés et le départ des religieux, sécularisée et transformée en Cour de Zélande (Het Hof van Zeeland) .

Il faut savoir gré toutefois à ceux qui ont ainsi adapté ces vieux bâtiments religieux à leurs nouvelles destinations civiles d'en avoir aussi scrupuleusement respecté le caractère. Ils avaient beau jeu pour remanier toutes ces constructions d'un autre âge, et leur substituer quelque chose de bien banal. Ils ne l'ont pas fait ; il les en faut remercier bien fort ; car si deux bâtiments modernes garnissent les extrémités de la place, le palais du gouvernement d'un côté eiY Abdy-Hotel de l'autre, faisant un peu tache sur cet ensemble vénérable, c'est au feu qu'on doit s'en prendre, et non pas à l'incurie ou au mauvais goût des autorités.

Ecoutez, en effet, ce que nous racontent là-dessus les anciens auteurs 1 . « Icelle Abbaye souloit estre d'une belle structure, laquelle par un feu effroyable quis'csleva en cette ville fut presque toute bruslée, entre autres le comble de l'église, l'Esguille de la tour, quiestoit haulte, belle et droicte, le réfectoire, le circuit des cloistres déambulatoires, la cuisine, le lieu capitulaire, la librairie belle et ample, belles et exquises paintures et tables d'autels et plusieurs riches ornements et joyaux de l'église. »

1 Los continuateurs de Guicciardini, édition de 1025.

30V LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

Blacu estime que plus de deux cents maisons disparurent dans celte épouvantable conflagration '. Mais les maisons, on les reconstruisit, tandis qu'on ne put remplacer cette admirable bibliothèque, celle a belle librairie « , comme l'appellent les chroniqueurs, qui renfermait les trésors manuscrits de la grande école des miniaturistes bourguignons , non plus que ces « exquises painturcs « parmi lesquelles devaient se trouver des chefs-d'œuvre de Jean Gossacrt, de ce grand Jean de Mabuse, comme il signait déjà à cette époque, et qui vers ce temps habitait Middelbourg et travaillait pour ses abbés.

Plus heureux, le clocher, nouveau phénix, renaquit de ses cendres. Il rejaillit du sol sur lequel il s'était affaissé , plus grand, plus haut qu'il n'était auparavant. Aucun sacrifice ne fut épargné, du reste, pour lui rendre sinon sa grâce et son élégance, du moins sa longueur première. « Ils ont mis sur la tour une nouvelle cappe, la quelle a cousté, avec une grande nouvelle cloche et un horologe si grand et si beau , qu'on en trouve guerre de semblable, environ cent et cinquante mille florins selon le calcul que ceulx qui s'y entendent en ont faict*. » Ainsi s'exprime le vieux Meteren, contemporain de cette résurrection, et aujourd'hui cet « horologc » glapit les heures, et toutes les sept minutes psalmodie un fragment de mélopée aérienne et wagnérienne, qui fait grandement regretter l'argent qu'on y a dépensé jadis.

1 IImet, Thêairwn vrbitim Iîclgicœ fœderalœ.

2 USTXRES, Histoire des Pays-Bas.

Mais c'est assez nous arrêter sur cette place Historique, vingt fois dessinée, dont vous trouverez une vue originale dans les Kinderspeélen 1 , deux ou trois curieuses perspectives dans les chroniques zélandaises 5 , et que les gravures et croquis du siècle dernier nous représentent avec une guerrière parure de bourgeois enrégimentés 3 . Pénétrons dans l'hôtel à la recherche de nos amis.

VAbdij-Holel, je vous l'ai dit, n'est pas une auberge comme les autres. Point d'enseigne qui l'annonce, point d'écriteau qui tire l'œil ; il faut en quelque sorte la deviner derrière le rideau d'arbres qui cachent sa façade, et son nom est écrit en lettres si mignonnes qu'il semble que son maître en ait rcgrctlé l'inscription. La maison est propre; les chambres en sont simples, et le luxe n'y brille que par une absence absolue. YÎAbdij-Hotel, toutefois, est Irès-estimé à Middelbourg, très-fréquenté par les gens du pays; on affirme même que c'est là que descendent les voyageurs de commerce, gent en toutes contrées babillarde elbruyante. Eh bien! malgré cela, tout y est calme et silencieux. On dirait presque une maison

1 Dans les œuvres du poète Kats, édition in-f u . Le dessin est do Van de Venue, qui habitait la ville à cette époque , et y dessina non-seulement les illustrations de l'édition de Cats, mais nombre d'autres planches pour Jan Pietersz Van der Vcnne, alors établi libraire à Middelbourg. — Voirsur le registre des actes, octrois, pensions, etc., des États généraux, à la date du 22 juillet 1020.

2 Surtout dans la Cvonyk tan Zeelauil, de Smallegange, 1C.I0.

3 Les bourgeois étaient divisés jadis en quatre régiments de sii compagnies chacun; on les distinguait par les couleurs de leurs drapeaux respectifs.

306 LA HOLLAXDE PITTORESQUE

déserte. La vie y est réglée comme dans un cloître. Le matin on y prend le café, dans lejour on y dîne, et le soir on y soupe avec des œufs à la coque. Déjeuner, dîner et souper ont lieu à des heures immuables. Jamais on n'y déroge. N'allez pas demander à midi une tasse de thé, on vous proposerait d'attendre jusqu'à neuf heures du soir. Pour une tasse de café, on vous renverrait au lendemain matin.

Notez qu'en agissant ainsi, le grave M. Bulterys, le maître de X Abdy-Holcl, est convaincu qu'il se conforme aux lois les plus larges de l'hospitalité. Sévère dans sa personne , majestueux dans sa tenue , il appartient à cette clàssoàefiastelei/nenzèla.nAais, qui se figurentexercer bien plus un sacerdoce qu'une profession. On leur dirait qu'ils sont des loueurs de chambres et des marchands de soupe, qu'on les surprendrait fort. Il leur semble qu'ils appartiennent aune classe d'êtres supérieurs, auxquels la Providence a départi le rôle bienveillant d'abriter les voyageurs et de nourrir les affamés. S'ils acceptent une rétribution, c'est simplement pour ne pas désobliger leurs clients, et s'ils l'exigent un peu forte, c'est aQn de leur montrer qu'ils les tiennent pour gens riches et généreux.

Notez que personnellement je n'ai qu'à me louer de M. Bulterys. En ma faveur il a bien voulu déroger à des règles que ses nombreux clients regardaient comme imprescriptibles. A plusieurs reprises il a fait pour moi une exception dont je suis justement fier, et je lui en sais un gré d'autant plus vif que d'autres plus illustres

:jor

et surtout plus puissants n'ont pas eu droit aux mêmes égards. Un jour, m'a-t-on raconté, il se fit annoncer chez le gouverneur de la province, qui en ce temps (n'étant pas encore installé à l'hôtel du gouvernement) occupait quelques chambres à VAdbij-Holcl,

« Monsieur le Gouverneur, lui dit-il, vous avez un palais et vous logez chez moi. Beaucoup d'infortunés voyageurs, moins bien partagés que Votre Excellence, viennent chaque nuit sonner à ma porte, et je suis obligé de leur refuser un abri. Est-ce juste? j'ose le demander à Votre Excellence.

— Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? observa le gouverneur assez interloqué.

— Je désire, répondit respectueusement, mais fermement, M. Bulterys, que Votre Excellence aille habiter son palais. »

Cette scène ne vous rappelle-t-clle pas le prophète Nathan se rendant auprès du roi David pour lui raconter la parabole de la brebis? — Mais voici nos amis, quittons l' Abdij-Holel , quittons aussi le vieil Hof van Zeeland, non sans avoir salué de loin l'hospitalière maison du gouverneur, où réside en ce moment une charmante famille que j'affectionne beaucoup, et qui, je l'espère, me le rend un peu. Maintenant vite en roule pour parcourir la vieille cité.

Middelbourg n'est pas seulement le bourg du milieu, c'est encore une jolie ville toute ronde, avec une place ronde au centre, et des rues tournant autour de cette place, et dans les rues des gens tout ronds, c'est-à-dire

308 LA HOLLAXDK PITTOflÇSQUE.

à l'air bienveillant et affable. Jetez les yeux sur son plan, vous n'y trouverez pas une rue, une ruelle, un passage, une allée qui s'élendc en ligne droite. Donnez un regard aux gens que vous rencontrez, vous n'en découvrirez pas un seul qui ait l'air maussade, la mine renfrognée et l'abord désagréable. « Sa figure est toute ronde ' », dit un vieil auteur en parlant de Middelbourg; cela peut s'entendre aussi bien au propre qu'au figuré.

Ce n'est pas sans intention que j'insiste sur ce rapprochement : le caractère curviligne de la cité et l'affabilité des habitants. Car ce n'est pas par hasard que le mot « rondeur » a dans notre langue une signification double. Les lignes droites sont quelquefois imposantes , mais toujours un peu froides d'aspect, sévères et, pourquoi ne pas dire le mot? rigides. Les lignes courbes, au contraire, ne le sont jamais.

Y a-t-il simple connexité entre ces deux faits d'un ordre différent et qui s'expriment par un seul mol, ou y a-t-il dépendance? La rondeur des habitants provientelle de la rondeur de la ville, ou bien au contraire ceux qui l'ont construite ont-ils voulu que la capitale de la Zélande justifiât le vieux dicton du pays : « Goed rond, goed Zeuwsch — bien rond, bien zélandais. » Voilà ce que je n'oserais décider, et je crois que le plus sage est de rester dans un doute prudent, d'autant mieux que l'une et l'autre rondeur peuvent s'expliquer par des causes tout à fait différentes.

1 Délices des Ptnjs-Ras.

Considérons en effet le plan de la ville, surtout un ancien plan, celui que Smallegange, par exemple, donne de Middelbourg au quinzième siècle. Xous y voyons l'abbaye former au centre une espèce de noyau, et antour de ce noyau toutes les rues s'établissant d'une façon circulaire et aboutissant à un rempart qui décrit une circonférence presque parfaite. Prenons ensuite le plan publié par Blaeu, si exact, si détaillé, si complet, je dirai presque si méticuleux. Le fossé primitif est devenu la Lange Deljl ', c'est-à-dire la voie principale delà cité, et les rues ont continué de s'établir parallèlement à celte voie maîtresse, c'est-à-dire d'une façon curviligne. Les canaux eux-mêmes affectent ce parallélisme, et les remparts, terme de la cité, complètent cet ensemble de courbes concentriques.

C'est donc l'abbaye qui, avec sa forme ronde, a élé le point de départ de cette construction tournante. Quant à la rondeur des babilants, je crois qu'ils en ont hérité de leurs ancêtres, gens riches, commerçants habiles, sachant de longue date c. qu'on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre», c'est-à-dire avec des airs rogues et des visages grincheux , et qui , par la fréquentation des étrangers, avaient contracté des habitudes de haute sociabilité. Ensuite, n'oublions pas que Middelbourg fut quatre siècles durant l'Etape des vins de France, et la « purée septembrale » , comme l'appelait le curé de

1 Littéralement : long fossé ; le mot del/t, inusité aujourd'hui, a sou origine dans Je verbe delccn, creuser.

ij

810 LA IIOLLAXDE PITTORESQUE.

Meudon, n'a jamais dispose les gens à la mélancolie ni au marasme. Elle les a, au contraire, toujours rendus confiants , aimables et bons compagnons.

Aujourd'hui l'Etape a disparu, el les Wynheeren, descendus de leur piédestal, ont cédé la place aux simples marchands de vin; mais la bonne humeur est restée, et l'esprit accueillant avec. Ainsi, nous allons trouver au Stadhv.it le bourgmestre, M. Schorer, et le secrétaire de la ville, M. de Stoppelaar. Eh bien , je suis certain que l'un et l'autre vont nous recevoir avec une cordiale handdrakking ' , un joyeux sourire et de courtoises paroles. Point de morgue, point d'affectation, point de cérémonies hors de saison; du premier coup on se sent en pays de connaissance, tout à son aise. C'est plaisir que d'être accueilli de la sorte.

Et notez qu'il ne s'agit pas ici seulement des premiers magistrats. Il me souvient qu'un jour, surpris par une pluie d'orage , je m'étais réfugié avec Constant sur le seuil d'un magasin. Nous nous faisions tout minces (ce qui était assez difficile) pour n'être pas trempés, quand tout à coup la maîtresse de la maison envoya sa fille , une belle jeune fille de seize ans que je vois encore toute rougissante , ouvrir derrière nous la porte à deux battants. Trouvez donc une manière plus délicate et plus charmante d'offrir aux gens un abri confortable et une façon plus gracieuse de leur dire : « Messieurs, vous êtes chez vous. »

1 Poignée, serrement do main.

Mais c'est par la Lange Delfl que nous gagnons l'hôtel de ville , et il ne faut pas omettre d'admirer en chemin quelques vieilles et belles façades qui sont demeurées là de l'ancien Middelbourg. Cette antique maison de bois , si bien conservée ou plutôt si bien restaurée, et cette vieille maison de pierre si affreusement mutilée, qui se trouvent sur notre droite, sont intéressantes à des titres divers. La première est un échantillon de ces anciennes demeures en bois qui garnissaient jadis foute la ville; l'autre est historique, dit-on, et serait l'ancien loi des comtes de Zélande.

Sur la gauche, nous avons une étincelante façade rehaussée de sculptures et bigarrée de brique et de pierre. On l'appelle la « maison du soleil » , à cause de l'astre étincelant qui orne sa façade. C'est, paraît-il, la maison d'un ancien armateur, et ce soleil rappelle le bas-relief qui décorait la poupe d'un de ses navires. Je l'aurais prise plutôt pour la maison d'un architecte, à cause des deux cartouches qui l'ornent et représentent, le premier, un personnage se servant d'un compas, et l'autre, ce mémo personnage tenant un chapiteau de colonne. Quoiqu'il en soit, c'est un très-beau spécimen de l'architecture zélandaise au commencement du dix-septième siècle.

De ce côté, nous avons encore l'ancienne église française et le local de la « Banque de prêt, » qui servit dans le principe de « maison des Anglais et des Ecossais » ; c'est donc l'ancien Scolschhuis. Cette demeure illustre dans les fastes commerciaux de la vieille cité a encore un grand caractère; mais il n'est guère permis de parler de

l'architecture de toutes ces habitations , simplement intéressantes, quand dans quelques instants on va contempler l'hôtel de ville de Middelbourg.

Ce iladhuis, en effet, est une perle véritable. C'est assurément l'un des plus gracieux, des plus élégants bâtiments civils qui soient, non-seulement dans les Pays- Bas, mais dans l'Europe entière. Point très-grand, n'ayant pas les allures majestueuses de la halle d'Ypres, ni l'aspect grandiose de l'hôtel de ville de Bruxelles, il est très-bien proportionne dans sa pelite structure , et, avec ses deux étages et son élégant beffroi , il porte bien le cachet et le caractère de ce qu'il est, c'est-à-dire d'une maison de ville, de ce que nous appellions, dans notre France du moyen âge, un « parloir aux bourgeois » .

Ses fondations datent de 14(38 , et sa construction , si j'ai bonne mémoire, dura une vingtaine d'années. Il appartient donc à ce qu'on est convenu d'appeler l'architecture bourguignonne, c'est-à-dire au style flamboyant, tempéré un peu dans ses emportements par les approches de la Renaissance.

Sa façade compte vingt-deux ouvertures : dix au rezde-chaussée , dix au premier étage, et deux engagées dans un pignon saillant qui garnit le cote gauche de l'édifice. Toutes ces ouvertures sont couronnées par une ogive, toutes sont à meneaux, et leurs tympans sont garnis par une broderie très-simple. Celles du premier étage sont séparées par une double niche renfermant deux statues adossées et couronnées par un dais qui, se

La grande place de Middelbourg pendant la kermesse. (D'après un dessin à la plume de M. Henry Havard )

prolongeant sous forme de contre-fort, s'élance jusqu'à la toiture. Ces statues, ainsi disposées deux par deux, sont au nombre de vingt-cinq et représentent les comtes et comtesses de Hollande et Zélande.

Au-dessus des fenêtres du premier étage, s'enlacent des ornements élégants simulant des panneaux et allant rejoindre le bord du toit. Celui-ci, crevé de vingt-quatre petites lucarnes, est bordé à gauche par le grand pignon que nous avons déjà signalé, lequel , garni de niches et de pinacles, prend façade sur la place, et de l'autre côté par le pignon couronnant la façade latérale, lequel donne sur une rue transversale. De ce côté, l'angle saillant est enveloppé par une tourelle avec balcon , niches et pinacle ajouré, constituant ce qu'on appelait jadis la Brélèque.

Cette jolie façade, bien intacte, bien complète, où pas une ligne n'est disgracieuse , où pas une tare, pas une mutilation ne s'affichent, est surmontée par un élégant beffroi , carré et massif jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, octogone et ajoure ensuite, et flanqué à son sommet de quatre frêles tourelles reposant sur des encorbellements. N'était sa toiture bulbeuse, légèrement postérieure à l'édification de la tour, ce beffroi serait un véritable modèle, parfait de tous points. Tel qu'il est, il fait encore un excellent effet, et peut compter parmi les meilleurs du pays.

A l'intérieur il renferme une cloche, le vieux bourdon de la ville, celui qui appelait les citoyens aux armes et les magistrats au conseil, celui qui sonnait les fêtes et

Si* LA HOLLANDE PITTORESQUE.

tintait lugubrement quand l'incendie colorait de ses lueurs sanglantes les (oits rouges de la vieille Middclbourg, ou bien encore quand les guetteurs apercevaient au loin les coureurs et les maraudeurs ennemis.

Il possède également une horloge, toujours en avance de cinq minutes, paraît- il, sur l'heure que donne le Lange Jan. Cette particularité connue du public, commentée par les badauds, lui a valu un surnom, et l'on appelle cette jolie tour Gehhe Belje, «folle Babel» , à cause de son habitude de précéder dans la marche du temps son long et majestueux rivai. Je vous fais grâce du reste des aventures qui sont venues enjoliver ce surnom. Il est clair que le Lange Jan , malgré sa placide longueur, n'a pu, durant tant de siècles, regarder cette - folle Babel » sans éprouver pour elle une passion des plus vives. De son côté, lielje n'est pas demeurée insensible à cette incessante contemplation. Vous voyez le premier chapitre d'un roman municipal prenant naissance entre ces deux fantoches «le pierre, roman inépuisable et dont le dernier chapitre ne pourra être écrit qu'après la chute irrémissible de l'un des deux amoureux.

On prétend que c'est Babet qui, la première, est menacée de cette disparition funeste. Un sévère magistrat me racontait avec un profond chagrin que depuis longtemps déjà les assises de la tour municipale n'offraient plus une sécurité absolue. « On sera obligé de la reprendre en sous -œuvre, me disait-il, ou de la jeter bas. »

Cette dernière hypothèse me fit faire un haut-lecorps. « La jeter bas! y songez-vous? Décapiter un des

plus jolis édifices qui soient dans toute la Néerlande!

— Oui, nie répondit-on ; mais cela coûtera gros pour la restaurer, et epui sait si nous obtiendrons Le crédit nécessaire '?

— Vous l'obtiendrez, je m'en porte garant, et soupçonner la ville de Middelbourg d'être capable d'un relus, c'est lui faire assurément une injure gratuite. »

A l'intérieur l'hôtel de ville a été complètement restauré. Si pur et si intact au dehors, dans la partie du moins qui regarde la place, il a subi au dedans de nombreux remaniements qui coïncident, comme date, avec une reconstruction partielle et des agrandissements qu'on lui a fait subir au siècle dernier.

De toutes les pièces intérieures, il n'en est qu'une seule qui soit demeurée à peu près intacte : c'est le Vierschaere, l'ancienne chambre de justice, dont les grandes boiseries sombres ont conservé une physionomie vénérable et un respectable cachet.

Au premier étage se trouve un musée. Il se compose de deux salles spacieuses et d'une longue galerie. C'est, du reste, moins un musée qu'un trésor. On a concentré dans ces chambres tout ce qui se rattachait, eu objets d'art ou de prix, au passé de la vieille et florissante cité. On sent que la vie municipale de Middelbourg se résume en ces œuvres d'art pieusement recueillies; elle y est embaumée en quelque sorte. Aussi n'a-t-on pas donné à cette réunion de belles choses le nom un peu trop pompeux de musée; on l'a appelée la « Chambre des antiquités : Oudheids Kamer. »

31fl LA HOLLANDE PITTORESQUE.

La première pièce est loutc garnie de portraits. On y voit ces vieilles corporations de Cuypers et de Wynheeren dont je vous parlais au précédent chapitre, excellemment représentées sur de grands panneaux fort bien peints et tout remplis de solides qualités. Regardez ces visages sévères, ces figures vénérables, ces personnages, tous vêtus de noir, graves et sérieux dans leurs vastes collerettes blanches, ayant un grand air et une Hère tournure. Vous voyez que je n'exagérais pas en disant qu'on ne se croirait guère en présence d'une gilde de marchands. On se figurerait certes plutôt je ne sais quelle assemblée de conseillers royaux, prêts à décider des destinées d'un grand empire.

En face de ces imposants « privilégiés de l'Etape » se trouvent les portraits des Evcrtsen, les victorieux amiraux de Zélande, les gloires maritimes de Middelbourg. Il y a là les deux frères Cornelis et Jan , tous deux enfants du pays, « nés d'une famille zélandaise dévouée à la mer, ambo nali ex Zelandica familia mari devota » , comme dit une vieille inscription. Ils devaient porter au plus haut point la suprématie de leur patrie, et pour acquitter sa dette de reconnaissance, Middelbourg leur éleva, après leur mort, un monument superbe, qui, érige d'abord dans l'église Saint-Pierre, fut, lors de la destruction du vieux sanctuaire, transporté dans l'église de l'Abbaye'. Tout à l'heure nous verrons les chaînes

1 V Histoire des Erertsen a été écrile en 1820, par M. J. C. db Joxcb, aide-archiviste de Midde'hourg,

qu'on leur avait données, les médailles d'or qu'on avait frappées en leur honneur, leurs insignes, leurs portevoix, et mille autres souvenirs pieusement recueillis par leurs derniers descendants. Mais avant de quitter celte .salle, qu'ils emplissent <lc leur renommée , donnons un regard à leur glorieux enfant, à ce lils de Cornelis Kvertsen , qui, vice-amiral lui aussi, mérita d'être surnommé « Keesje, le diable ' « .

La galerie dans laquelle nous pénétrons ensuite est pleine de documents curieux et intéressants, fragments du vieux Middelbourg soigneusement conservés, modèles de monuments, parmi lesquels se trouve celui du Lange Jan , et statuettes de bois sculptées d'une haute valeur artistique.

Enfin nous pénétrons dans le saint des saints , dans le sanctuaire municipal, où sont disposés dans de belles vitrines les livres des gilcles, les plaques des officiers de justice, les clefs de la ville, les méreaux des corporations, et la fameuse sonnette de la gilde des huijpers. Puis ce sont des gobelets en métal précieux , ayant tous un intérêt local, une valeur historique, en même temps qu'une forme heureuse. Ce sont aussi des meubles, des sièges et des crédences, des tables et des portes, et parmi ces dernières un portique à trois faces , divisées en caissons couverts de sculptures d'une finesse peu commune, et appartenant à cette époque de transition qui précéda la Renaissance, époque si riche d'orne-

1 Keesje de Duivel, Keesje est une abréviation familière de Cornelis

:î!8 LA HOLLANDE PITTORESQUE.

mentation, si prodigue «le motifs, si harmonieuse de

décor.

Mais on n'en Qnirait pas s'il fallait énumérertous ces trésors précieux et intéressants à tant de titres. J'aime mieux renvoyer les amateurs à l'excellent catalogue dressé par M. de Sloppclaar, qui vaut à lui seul toutes les descriptions qu'on pourrait tenter '.

\ côté de ce sanctuaire, de ce trésor, se trouve une autre grande chambre inconnue du public, mais qui, j'espère, lui sera bientôt accessible. Jadis elle servait de local à la chambre des Orphelins, et au commencement du dix-septième siècle, on eut soin de la décorer de vieilles boiseries, qui lui donnent un très-grand caractère. Depuis, on en a fait les archives, et derrière les liasses de vieux titres, les boiseries ont disparu s . Jésus chassa les marchands du Temple. Plus audacieux que Jésus, M. de Stoppelaar rêve de chasser les bouchers de la Boueherie, d'installer les archives à leur place, et, après avoir rendu la chambre dc^ Orphelins à sa splendeur première, d'en faire une nouvelle salle de musée. C'est là an projet excellent et auquel on ne peut qu'applaudir.

; Voir Catalogvs der oud en zcldzaamhedm schilderijen teekcmngtn en portrtlten, etc., elc. Uiddclburg, 1876.

'-' Ces archives sont admirablement tenues. Elles ont clc inventoriées cl cataloguées avec un soin et une érudition irréprochables, par M. J. H. de Stoppelaar, archiviste de la ville. L'inventaire en a été publié; cl, connue on a pu le voir, j'y ai fail do très-nombreux emprunts. C'est une source presque inépuisable de documents curieux et intéressants, que je recommande à tous ceux que ces lectures un peu arides (difficiles même à cause du vieux hollandais) ne rcbutenl pas.

Ce n'est pas, toutefois, que la vieille Boucherie dont on veut s'emparer soit en ce moment en de mauvaises mains. Longue salle voûtée en tiers-point, avec des ouvertures ogivales qui lui ménagent la lumière, la Vleeschhal fut installée au quinzième siècle dans le rez-de-chaussée du stadhuis. Depuis lors , sa destination n'ayant pas changé, elle a conservé un aspect archaïque du plus pittoresque effet. Mais à cause justement de cette destination immuable, elle est peu visitée. Les gigots saignants, les bœufs pantelants, les tripes et les abats, laissant tomber goutte à goutte une rosée sanglante, sont peu faits pour attirer les visiteurs. En sorte qu'on ne perdrait guère à la transformer en archives, et l'on y gagnerait une vaste et belle chambre dont s'accroîtrait le musée.

Le musée du stadhuis n'est pas, du reste, le seul que possède Middelbourg. Il existe dans les murs de la capitale zélandaisc une société savante, sorte d'académie provinciale, qui porte le nom assez peu euphonique de Zeeuwsch Genootschap der WeienscJiappen '. Celle société, dont j'ai l'honneur d'être membre honoraire, a créé elle aussi un musée très-intéressant, moins local que celui de la ville, car il s'étend à toute la province, mais qui renferme des documents du plus haut prix. Je ne m'étendrai pas sur la valeur de cette excellente Zeeuwsch Genoolschap, sur les services qu'elle rend, sur la qualité et l'érudition de ses membres; on pourrait m'accuser de plaider

1 Sociclé zclaiulaise des sciences.

« pour ma maison » . Je me bornerai à dire un mot seulement de son musée et de sa bibliothèque, riches, très-riches même en pièces intéressant l'histoire de la Zélandc.

Le musée est un peu éclectique; on y rencontre de tout, depuis les autels de la Néhalcnnia retrouvés à Domburg, jusqu'aux fusées à la Congrèvc dont les Anglais se servirent pour incendier Flessingue ; depuis le premier microscope inventé en 1590 à Middelbourg même par Zacharias Jansen, jusqu'à la roue de cordier dont de Kuyter se servait quand il était apprenti fabricant de cordages. 11 y a de plus des objets d'art, quelques bons tableaux, des médailles ', une collection de conchyliologie et d'histoire naturelle.

La bibliothèque renferme, outre une foule de solides ouvrages, tous les livres grands ou petits, jeunes ou vieux, anciens ou modernes, bons ou mauvais, qui s'occupent de la Zélande. On trouve là une réunion très-curieuse de tout ce qui touche de loin ou de près, et de près surtout, à la province. La plupart de ces livres sont hollandais, cela va de soi; il y a cependant bon nombre d'ouvrages latins, français, anglais, espagnols, etc. Parmi les manuscrits anciens , il ne s'en trouve que deux de valeur qui soient écrits en notre langue ; l'un est intitulé : « Toutes les notables histoires en brief qui sont advenues... durant le temps du viel Testament jusques

' La collection de médailles est considérable; il en a été dressé un excellent catalogue par le savant XI. A. H. G. Fokker, président actuel de la Société. Voir Catalogua der Penningen en Munten, etc., 1869.

à l'advcncmcnt de Nostrc Sauveur Jcsu-Christ », et l'autre a pour titre : « les Harangues proposées pardevant les électeurs de l'empire, en 151!). »

Mais ce qui ravit surtout le chercheur se préoccupant du passé de la Zélande, de son histoire et de ses variations physiques ou morales, c'est un immense atlas se décomposant en une vingtaine de cartons gigantesques, et contenant toutes les caries, plans, estampes, dessins, gravures, images, quels qu'ils soient, qui ont été faits d'après la Zélande et les Zélandais.

Or, il faut que vous sachiez qu'il n'y a peut-être pas de contrée au monde qui ait été plus souvent pourtraicturée que celle-là , et aussi qu'il n'y a guère de pays ayant donné le jour à plus de grands hommes inconnus et à un plus grand nombre de célébrités de clocher.

Aussi ne pourrait-on citer aucune ville, aucun village, aucune résidence, aucun château, aucun fort, aucune digue, aucun monument qui n'ait été reproduit sur toutes ses faces, et il n'y a guère de bourgmestres, d'officiers, d'échevins, de baillis ou de pasteurs, de pasteurs surtout, dont on n'ait le portrait de face ou de profil, en buste ou en pied et presque toujours en ventre.

On juge quelle collection un pareil assemblage d'hommes et de lieux doit composer. C'est par milliers qu'il faut compter ces documents iconographiques, et le catalogue, véritable œuvre de bénédictin, contient plus de huit cents pages de petit texte '.

' Ce catalogue fort complet a élu dresse par M. M. F. Lantshcer.

Ilj

J'ai parcouru toute cotte collection avec un plaisir infini ; toutefois, rassurez-vous, je ne vous en donnerai pas un compte rendu détaillé, ni même un aperçu synthétique. De tout cet assemblage de planches, il se dégage un fait étrange, curieux et peu consolant, et c'est celui-là seul que je veux retenir. A partir de 1750, il semble que le goût se gâte complètement et que la délicatesse se perde. Jusqu'à cette époque, les estampes, les gravures, aquarelles et dessins, sont tous ou presque tous empreints d'un certain sentiment artistique ; tous ont comme conception et comme exécution une valeur réelle, indiscutable. A partir de ce moment, ils deviennent enfantins, vulgaires, grossiers, sans goût et sans art.

D'où provient cela? J'indique le fait sans me charger de l'expliquer. Du reste, une remarque très-curieuse et qu'on ne peut s'empêcher de faire lorsqu'on parcourt les rues de Middclbourg , c'est le petit nombre d'oeuvres d'art véritables qu'elle renferme, relativement à ce qu'elle a dû posséder. Sauf une demi-douzaine de maisons vraiment artistiques, toutes ses habitations se bornent, comme le remarquait déjà Blacu au dix-septième siècle, à être simplement élégantes, vastes et commodes ; « élégantes domos, amplas et luxas. »

A l'exception de l'hôtel de ville, qui est un bijou, des maisons que j'ai déjà citées, et des bâtiments de ÏAbdy, elle ne contient guère qu'un seul édifice qui soit d'un haut intérêt au point de vue architectonique : c'est une maison à deux étages, bien connue sous le nom de Inde Sleenrolse (au Rocher) ; maison édifiée sans doute par

un maître carrier ou par un marchand de pierres, caries bas-reliefs qui la décorent nous font assister aux différentes opérations que subît le rocher pour se transformer en édifice. Kilo appartient au bon temps de la Renaissance dans le pays, et fut achevée en 1590. Bien que son pignon mutilé ait été maladroitement complété par une frise plus jeune d'un siècle ou deux, clic a très-grand air et très-belle tournure. Eh bien, à l'exception de cette habitation vraiment pure de style, et des édifices que j'ai déjà mentionnés, on trouve très-peu de constructions qui aient un cachet artistique prononcé.

La Bourse est curieuse, mais ses sculptures sont lourdes. Quant à cette autre église qu'on appelle le Dôme, je l'ai regardée sous tontes ses faces et considérée sous tous ses aspects, sans pouvoir y rien découvrir que de massif, d'épais et de commun. Dans toute autre ville on serait moins exigeant. On se contenterait des monuments qui sont ici, on se déclarerait surtout enchanté de ces mille points de vue gracieux, coquets, aimables, de ces rues propres et bien bordées, de ces quais ombragés aux perspectives riantes et dont les paves seuls laissent à désirer. Mais dans cette cité riche entre toutes, puissante, privilégiée, on s'attend à davantage, e! l'on a le droit d'exiger beaucoup.

De même pour l'histoire de l'art; n'allez pas réclamer d'elle une brillante école de peinture, comme celles de Haarlem, de Leydeoumême deDelft. Iln'estpas question de cela. En cherchant bien, c'est à peine si vous trouverez trois ou quatre peintres de mérite qui soient nés à Mid-

ar. LA HOLLANDE PITTORESQUE,

del bourg, et encore leur nom n'est-il guère connu. Jean Gossacrt y a séjourne, Van de Vcnncy a vécu, Bieseling y esl mort, mais tous trois étaient étrangers.

Son seul titre do gloire artistique bien original est une fabrication de tapisseries, qui a existé dans ses murs au commencement du dix-septième siècle. A en juger patios échantillons qui sont parvenus jusqu'à nous ', c'était une très-grande et très-noble industrie. Les dessinateurs qui l'inspiraient ne s'effrayaient d'aucun obstacle et ne reculaient devant aucune difficulté. Pour associer leurs travaux d'art aux gloires de la patrie, leur patriotique génie allait jusqu'à représenter des batailles navales, où figuraient des escadres entières. Mais c'est surtout pour la inagniGccnc,c de ses bordures que l'école de tapisserie de Middclbourg mérite d'être citée. Il est difficile dans ce genre de rien voir de plus beau.

Le seul édifice où l'on retrouve encore, à Middclbourg même, des spécimens de ces belles tapisseries, c'est le palais du gouvernement. Dans la chambre des Etats on peut contempler quelques-unes de ces luttes héroïques dont je parlais à l'instant, et jamais, du reste, œuvres d'art ne furent mieux à leur place; car, tout en assurant les destinées de leur province, les députés zélandais ont ainsi sous les yeux un souvenir de la gloire conquise par leurs ancêtres, et un échantillon de l'industrie que leurs pères savaient déployer.

1 Les plus lu-Iles du ces tapisseries, auxquelles un amateur a consacré une lics-inUressantc monographie, sont conservées à Middclbourg cl à la Haye, au Ntderlandtch Muséum.

La vieille capitale zélandaise renferme encore d'autres tapisseries, celles-là d'un autre temps et d'un autre pays, mais qui n'en sont ni moins précieuses ni moins belles, et dont il serait certainement injuste de ne pas dire un mot. Je veux parler de ces merveilleux gobelins qui garnissent l'une des chambres de l'ancien palais de justice, et peuvent compter assurément parmi les plus beaux ouvrages qui soient sortis de notre manufacture nationale.

Ils représentent le Triomphe d'Alexandre par Lebrun. On m'a raconté l'histoire de leur venue dans le pays. Ils auraient été donnés, m'a-t-on dit, par Louis XV à celui qui bâtit l'hôtel où nous les voyons aujourd'hui, lequel avait été ambassadeur auprès de la cour de France. Leur merveilleuse conservation proviendrait même de ce qu'ils n'ont pas été changés de place.

.Mais le soir est venu, et la ville a pris une animal ion extraordinaire. Xous sommes en pleine kermesse, ne l'oublions pas, et si ces pavés fâcheux dont nous parlions à l'instant ne vous ont pas enlevé toute idée de promenade, il faut nous diriger du côté de l'hôtel de ville.

Cruels pavés, en effet. Maudissons ceux qui les ont plantés là, d'autant qu'ils étaient, parait-il, de grands coupables. Xe croyez pas que je plaisante. Ce n'est pas, en effet, l'édilité actuelle qui doit être rendue responsable du martyre que nous endurons. Si vous l'en accusiez, elle répondrait gravement que ces rugueux souvenirs r< montent au quinzième siècle, et que Le respect qu'ils inspirent empêche qu'on y touche. Et si

326 LA HOLLAKDE PITTORESQUE-

vous objectiez que leur grand dgc ne suffit pas à légitimer leurs aspérités, on ajouterait qu'ils ont été jadis fournis par des maris fautifs, surpris, comme on dit, la main dans le sac, ou mieux encore, le canif dans le contrat.

Souvenez-vous, en effet, de cette recommandation étrange, que nous avons notée en riant dans les règlements des vieilles corporations. Eh bien, quand on y contrevenait, les magistrats condamnaient le délinquant à fournir un certain nombre de pavés '. Et maintenant, ayez donc le courage de vous plaindre !

Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,

Et c'est nous qui portons la peine de leurs crimes.

N'esl-ce pas dans l'ordre des choses?

Mais oubliez un instant ces pavés pointus, et voyez comme la foule paysanne a envahi les rues. Elle est dans ses plus beaux atours. Les jolies filles, les bras nus, en fichus et en chapeaux, ne sont pas seules à porter tout un

1 La vérité sur celle tradition, c'est qu'an quatorzième et au quinzième siècle, les pierres et même les briques étant très-rares en Zélande, les magistrats , ayant intérêt à ee que les matériaux de construction ue vinssent pas à manquer, condamnaient les délinquants de tout ordre à des amendes qui variaient de dix mille à vingt mille briques (gcbalkcn steenen).

Une ordonnance très-longue, rendue le mai 14C0 par les bailli, bourgmestres et écbevins de lliddclbourg, et conservée aux archives de cette ville, ne laisse aucun doute à ce sujet. Du reste, de pareilles amendes étaient infligées dans d'autres villes, comme punition de certains délits. Anvers était de ce nombre.

magasin de bijoux sur leurs amoureuses personnes. Les garçons, eux aussi, ont des boucles à leurs souliers, des plaques à leurs ceintures et des gros boutons à leur cou. Les plaques et les boucles sont en argent; elles valent dix à quinze florins pièce , et quelquefois, pour les premières au moins, les beaux gars en portent quatre et même six. Les boutons de cou sont en or, et valent une cinquantaine de florins. Jugez par là de l'aisance de ces gens de la campagne. Et comprenez pourquoi les bijoutiers abondent à Middelbourg!

A mesure que nous avançons, la foule s'épaissit, l'air se parfume des acres senteurs des pqfferljeshramen, et les clameurs joyeuses se mêlent aux mugissements d'orgues et d'orchestres en plein t vent, qui, avec une concordance désolante, et sans le moindre ensemble, du reste, nous assourdissent de l'éternelle Mandolinata. Jamais nous n'avons entendu un air seriné, crié, beuglé avec une fureur pareille. Tous les carrousels ', avec leurs parures étincelantes de cadres, de tableaux, de tentures pailletées de lanternes cl de glaces, avec leurs lions héraldiques et leurs hippogriffes remplaçant les modestes coursiers qu'on voit dans nos foires, sont munis d'un orgue gigantesque qui, sans arrêt, sans trêve et sans relâche, module cette inévitable Mandolinata. Et comme si celte musique furieuse était insuffisante, on la seconde de la voix. Nous comptons jusqu'à sept enfants installés par le maître du carrousel devant un de ces orgues, qui

Ou minime ainsi eu Hollande el Zclande les chevaux de Lois.

328 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

braillent de tous leurs poumons celte pauvre romance transformée par la traduction en une mélopée gutturale, émaillée par l'inexpérience des chanteurs de toute une série de sons rauques et d'éclats en fausset.

Lorsque, dans son Trailé des hallucinations ', Brierre de Boismont vantait le prodigieux sens musical du jeune Paladillie, il ne se doutait guère que la plus populaire des œuvres de ce « sonomètre vivant » , comme il l'appelait, pourrait causer des hallucinations terribles à ceux qui l'entendraient à si haute dose. 11 semble, du resle, que ce soit là le but que se proposent tous ces bruyants personnages, et que pour excilcr la nature placide des paysans zélandais, il faille par une assourdissante musique, répétant et ressassant toujours le même air, agir sur leurs nerfs et les amener à une sorte d'ivresse, qu'achèvent de galvaniser le genièvre et le vin.

Mais rassurez-vous, celle ivresse n'a rien de violent. Dans toute cette cohue il n'y a ni lufle ni balaillc, et si garçons et filles se prennent corps à corps, c'est simplement pour s'embrasser. Ces bandes de joyeuses paysannes qui passent comme un tourbillon se tenant par le bras, dansant, chantant, fraîches et roses, ne sont pas farouches, du reste, et il faudrait de bien gros outrages pour les fâcher. De leur côté, les garçons, pour être tapageurs , n'en sont pas moins très-heureux d'être au monde. Tout finira par s'accorder, cl lout à l'heure

1 Des hallucinations, ou Histoire raistmnie des apparitions , elc. p. 300.

nous les verrons, dans les baraques ou sur les » carrousels » , disposés par couples, tendrement enlacés, les yeux demi-clos, les regards perdus dans je ne sais quelle contemplation interne, les lèvres frénétiquement pressées, s'absorber dans un long baiser et oublier ainsi l'endroit où ils sont, le inonde qui les voit et le public. qui les entoure.

Jamais le culte de Vénus ne fut célébré à Chypre avec un abandon plus grand. Et ce laisser-aller serait, à nos yeux, le comble de la corruption, s'il n'était le comble de l'innocence.

Celte impudeur, en effet, est inconsciente. Ceux qui s'y laissent aller n'en comprennent ni la brutalité ni l'inconvenance. Pour leurs cerveaux enivrés, le monde a cessé d'être ; et la retenue, qui, en matière amoureuse, n'a jamais été leur fort, n'oppose aucune barrière à l'expression publique et non voilée de leur tendresse.

Du reste, ces tendres épanchements sont, ainsi que d'autres habitudes amoureuses déjà mentionnées, tellement passés dans les usages que personne n'y prend garde. Autre part cela ferait scandale, ici la chose reste inaperçue. Il est à croire même qu'il en a toujours été ainsi, et que jamais personne n'y a vu grand mal. Car il me souvient d'avoir lu une vieille et formidable ordonnance des magistrats de Middelbourg, réglant dans leurs moindres détails tous les f.iits et gestes des gens de ces kermesses, s'étendant longuement sur l'organisation des boutiques, sur la position que devaient occuper les « Kramen met boter, Ttaas, suiker, lirait, fruit van

330 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

rozijnen, vijgen, pruimen en aridere specerifén s ; établissant la police de toute cette cohue, et de n'y avoir rien trouve qui s'occupât de ces baisers prolongés et de ces tendres caresses si ouvertement prodiguées 1 .

Mais voyez! Cette musique assourdissante, ces cris, ce toliu-bohu, ces éclats de rire et de voix, ces appels des saltimbanques, ces provocations des marchands forains, ces bruits de baisers et tous ces «carrousels" qui tournent, emportant dans leur course vertigineuse un monde affolé, monté sur des animaux mythologiques et papillotant à la lueur des lanternes et des lampes, scintillant au reflet des glaces, des paillettes et des dorures; voilà que tout ce tourbillonnement commence à produire sur nous son effet. Cette ivresse populaire nous gagne. Nous nous sentons envahis par cet affolement. Vite, fuyons; on nous surprendrait peut-être tout à l'heure grimpés sur quelque lion ou sur quelque panthère, tournoyant dans les airs et criant à pleins poumons la Mandolinala.

Voir l'ordonnance de 15S0, n° 2847 de l'Imenlaiie.

Ariieimmlen. — La campagne. — Les paldew zélandais. Soutburo cl l'eni|!crciM' Charles-Quint.

Remis de nos turbulentes émotion*, il nous faut reprendre notre course à travers l'île.

Après ce que nous avons raconté des relations de Middelbourg et d'Arnemuiden, il est bien naturel que ce soit de ce côté que nous dirigions nos pas ; il n'y a, du reste, qu'une demi-heure de marche ; le pays est beau, et le chemin nous semblera court.

Tout est mystère, surprise, étrangelé dans l'existence d'Arnemuiden. Ce port de mer, jadis si puissant, si vivant, si fréquenté, détruit par les eaux et reconstruit en arrière de sa situation première, est aujourd'hui un village en terre ferme, aussi distant du Sloe, c'est-à-dire du bras de mer qui le baignait jadis, qu'il est éloigné de Middelbourg. Ajoutez à cela qu'il n'est pas jusqu'à la petite rivière à laquelle il dût son nom, l'Ame, qui n'ait, elle aussi, disparu dans ces transformations du sol, et si bien disparu qu'aujourd'hui l'on en chercherait vainement la trace.

Celle petite rivière, cependant, avait en son principe

832 LA IIOLLAXDE PITTORESQUE.

une certaine imporlance , puisque c'est par elle que Middelbourg, à son aurore, fit ses premiers essais commerciaux; ceux-ci furent même bientôt assez importants pour qu'à l'endroit, où elle allait aboutir dans les fossés de la cité naissante, les comtes établissent un loi. Et ce toi, nous en avons vu les restes. Il vous souvient de celte fameuse maison de pierre, de ce sleen, que nous avons remarqué au centre de la ville, qui est situé dans la rue la plus passante et qui, vanité des vanités, est présentement occupé par un marchand d'habits.

A l'extrémité de l'Arnc s'élevèrent quelques maisons. Peu à peu les pêcheurs commencèrent à y affluer, et l'agglomération devint importante. « C'cstoit un beau village, avec un chasteau ayant beaucoup de riches habitants, tant marchands comme aultres. « Mais ce premier Arnemuiden n'était pas réservé à une longue existence. « Par la violence du cours des eaux et des flots impétueux de la mer, il a esté du tout mis en fonds. Le lieu du quel, selon toutes histoires et autheurs de cartes, il se trouvoit, ne se peut autrement voir ou eslre monstre sinon entre le hable de Mitldelbourg et le nouveau Arnemuydcn, sur un banc de sable, le quel gist maintenant entre le pays de Sainl-Josse et le canal d'Arnemuyden. » Ainsi s'exprime en son langage naïf, empreint d'une poignante tristesse, un témoin de ces premiers bouleversements.

Ce fut en 1 438 que s'effondra ce beau village. Le seigneur du pays, Gilles d'Arncmuiden , parvint à sauver bon nombre des habitants ; il leur lit abandonner le lieu

LE COEl'R I)U PAYS.

submergé et qui allait bientôt n'être pins qu'un dangereux liane de sable, pour s'établir sur la digue. hh fut fondé le nouvel Arnemuiden, celui que nous voyons aujourd'hui, unis combien changé! Laissons la parole à Guicciardini, qui le visita au seizième siècle; il nous racontera comment il était alors :

11 Ramue, nous dit-il, est nommée en flamand Arinuyden. C'est la dernière ville de Testât de U'alacrie (U'alehercn). Elle est petite et sans clôture de muraille, mais son port est très-fameux par toute l'Europe, à cause de l'infinité de navires de toutes nations que elle reçoit tous les jours et envoyé aussi de toutes parts, de sorte que, plusieurs fois l'an, vous verrez aller et venir tics flottes d'Espaigne, de Portugal, de France et (l'Angleterre, de trente, quarante, de cinquante et davantage de navires.»

Il nous montre en outre cette petite ville « située merveilleusement bien pour la commodité de la mer » . Autour d'elle l'animation est incessante ; on a établi des chantiers « où l'on est tousjours embesoigné à baslir des navires » . Enfin la navigation était si régulièrement assise, et ses relations avec les principales villes de l'Europe étaient si suivies, que, pour éviter les discussions entre les patrons des bâtiments et les armateurs, on avait déterminé géographiquement la distance qui séparait son port de ceux avec lesquels elle était en communication pour ainsi dire journalière.

Ainsi l'on comptait d' Arnemuiden à Londres quarantedeux lieues de navigation ; à Dieppe, cinquante-quatre ;

à Rouen, soixante-quinze; à Brest, cent vingt-cinq; à

334 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

la Rochelle, cent quatre-vingt-quatorze ; à Bordeaux, deux cent onze; à Bilbao, deux cent vingt-six; à Lisbonne, trois cent quatre-vingts; à l'île de Madère, quatre cent quatre-vingts; aux Canaries, cinq cent quatre-vingts; et pour aller de Livourne en Toscane on comptait une roule de mer de sept cent quatre-vingts lieues.

Le continuateur de Guicciardini, qui la visita en 1625, en parle avec non moins d'admiration et d'enthousiasme que le voyageur florentin. Elle est a fort célèbre, nous dit-il, et recongneue pour ville ez pays estranges, comme Espagne, Portugal, Italie, France et autres, voire par toute la chrestienté, à cause du grand trafic qui s'y fait, à raison de la grande navigation de tous endroits. A cause de quoy et notamment par sa bonne situation sur la mer, le comte de Zélandc y érigea jadis la maison du péage de son comté '. » Et plus loin il ajoute : «Elle est aussi bien bastie et fort populeuse et riche de bourgeois et habitants. » Qu'est devenue cette splendeur? N'est-ce pas le cas de se demander une fois de plus, avec notre vieux Villon,

Mais où sont les neiges d'antan ?

Hélas ! tout s'est acharné contre cette cité malheureuse. A peine était-elle arrivée au faîte de sa splendeur que

1 C'est celle maison qui figure dans les armes d'Arnemuiilen. On sail que ces armes sont d'or à la fasce ondée d'azur , surmonte d'un château , sommé d'une tour de gueules, accompagné de deux aigles en chef.

LE COEIR M PAYS.

son port commença à s'envaser. Des bancs de sable et d'argile jaillirent, en quelque sorte, en travers de son chenal. Il aurait fallu de grands travaux et d'énormes dépenses pour le dégager. Middelbourg, avec laquelle, on s'en souvient, elle avait osé à maintes reprises entrer en lutte, Middelbourg marchanda son appui, refusa son concours et finalement prétendit être maîtresse de ses communications avec la mer. On creusa donc un canal allant directement rejoindre le Sloe. Dès lors, la pauvre Arncmuiden était condamnée et allait disparaître.

A partir de ce jour, en effet, son commerce s'éteignit subitement, la navigation cessa, les négociants s'éloignèrent; seuls les pêcheurs lui demeurèrent fidèles. Privés de leurs autres industries, les habitants firent du sel; puis, peu à peu, l'agriculture réclama leurs bras, et aujourd'hui ils travaillent à la terre, ils sont « paysans » , comme on dit, non sans un certain dédain, ou bien encore ils sont demeurés pécheurs et s'en von!. avec leurs flibots, courir jusque sur les côtes d'Angleterre et d'Ecosse. Leur pêche , toutefois, n'arrive pas à Arnemuiden. Ils se débarrassent, à l'entrée de la Meuse ou à celle de l'Escaut, du poisson qu'ils ont enlevé à la mer du Nord, et des navires plus rapides le transportent à Rotterdam ou à Anvers, d'où il est expédié, par chemin de fer, jusqu'à Bruxelles, Cologne, et parfois jusqu'à Paris.

C'est un spectacle des plus étranges et, disons-le, des plus tristes que de voir, réduite à l'état de village de terre ferme, cette ville qui fut un port de mer important. Mais

:{3(i LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

celte tristesse s'efface devant l'intérêt qu'on éprouve à suivre à travers ces digues successives la marche en avant des pionniers infatigables qui ont créé un sol nouveau en faisant sur la mer d'incessantes conquêtes.

Le golfe qui baignait Arnemuidcn est, en effet, aujourd'hui complètement comblé. Des moissons poussent abondantes et dorées là où jadis les navires se pressaient en foule. « Serjes ahi marefwl. » Dès 1041, un immense polder s'étendait déjà devant Arncmuiden et prenait, comme pour la braver, le nom de polder de Middclbourg (Middelburgscke polder). Dix-sept ans plus tard, le Nieuwerkerlie polder acheva d'isoler la pauvre ville qui, à partir de celte année 1061, ne communiqua plus avec le Sloe que par un long canal. Puis, en 1681, le polder du vieux Sint-.Ioosland vint ajouter sa fertile étendue à la terre gagnée sur les flots, et ses fécondes campagnes, remplaçant le banc de sable de Sint-Joos, si redouté par les anciens navigateurs, élevèrent une nouvelle barrière contre l'Océan. Enfin, tout récemment, en 1857, le Bijlevelds polder, se plaquant sur la pointe du Sint- ■loosland, a formé une sorte de cap, qui, pénétrant dans le Sloe, en resserre l'étendue et réduit à l'état de rivière ensablée cet antique bras de mer où naviguaient les flottes formidables dont nous parle Guicciardini.

On comprend quelle connexité d'intérêts rattache entre eux tous ces terrains conquis. Ils dépendent en quelque sorte les uns des autres. Si les derniers gagnés venaient à s'effondrer sous la violence de la tempête, ceux qui se trouvent immédiatement derrière auraient

à supporter de nouveau le choc d'une mer en furie, et résisteraient peut-être mal à ces terribles assauts. Pour la sûreté de l'île tout enlièrc, il importe donc que les digues qui protègent vos polders, que cette série de remparts, élevés de main d'hommes, ne soient entamés sur aucun point de leur périmètre. Et de là résulte la nécessité d'une surveillance supérieure, le besoin de l'intervention de l'Etat, aussi bien dans la direction à imprimer aux travaux à faire que dans l'entretien de ceux existant depuis longtemps.

Cette surveillance et celte intervention forment une des branches les plus importantes de ce service public, qu'un nomme en Hollande le waterstaal '. Comme notre administration des ponts et chaussées, le walerslaat hollandais recrute son haut personnel parmi les ingénieurs les plus distingués qui sortent d'écoles spéciales. Comme chez nous encore, ces ingénieurs, répartis par province et par arrondissement, sont organisés hiérarchiquement, et l'ensemble de leurs travaux se résume entre les mains d'une administration supérieure, qui se charge de donner partout une impulsion uniforme, et crée, entre ces efforts dispersés sur tous les points du territoire, une unité nécessaire et une indispensable corrélation.

Toujours comme nos ingénieurs des pouls et chaussées, les ingénieurs du waterstaal ont la direction des grands travaux de l'Etat : construction de routes, de porls, de viaducs, de jetées; mais, en outre, ainsi que

1 Voir la note page 209.

nous venons de le dire, ils ont à exercer une surveillance constante, rigoureuse, de tous les instants, sur les digues et sur l'aménagement des polders.

Nul ne peut, en effet, créer un polder ou exécuter les travaux nécessaires pour sa conservation, sans en avoir au préalable soumis les plans à l'approbation du walerstaal. Et pour rendre l'intervention de ce corps supérieur vraiment efficace, la loi a voulu que l'administration même des polders fût soumise à des obligations multiples, qui font de cette administration un véritable service public.

Depuis le président du polder, le Dijlrjraaf, le comte des digues, comme on l'appelle, jusqu'au simple meunier chargé d'élever les eaux à l'aide de son moulin, tout le personnel ayant la direction du polder ou sa surveillance est assermenté. Tous les membres du conseil, tous les employés placés sous leurs ordres, tous, jusqu'aux moindres surveillants, ont des devoirs fixes, précis, qui leur sont imposés par la loi, et auxquels ils sont obligés de se conformer fidèlement.

De cette façon, le waterslaal peut intervenir quand il est besoin, prescrire des travaux de consolidation, ordonner des aménagements indispensables , et avoir la certitude d'être ponctuellement obéi. Et de la sorte, d'un bout à l'autre du royaume, l'administration centrale, concentrant dans ses mains tous les fils qui font mouvoir ces multiples intérêts , peut assurer la sécurité des habitants, et, dans la mesure du possible, conserver l'intégralité du territoire.

En Zélande, cette intervention du waterstaat dans l'administration tics polders est pins active qu'en aucune autre province, et cela s'explique par la nature même du sol, par la situation géographique de ces îles semées au milieu de la mer, et soumises par tant de côtés à Faction dévastatrice des flots. Le passé est là pour montrer la nécessité de cette surveillance constante. Ces terrains conquis et perdus, puis reconquis, et cela à plusieurs reprises, ont dû éveiller l'attention toute spéciale du législateur '.

Aussi trouve-t-on en Zélande une classification de polders qui n'existe en aucune autre province. Ils sont en effet divisés en deux catégories : les polders libres et les pohlers calamitcux.

Les polders libres sont ceux dont le rendement est trèssupérieur à la dépense qu'occasionnent les travaux de défense contre l'inondation. La plupart des polders intérieurs sont dans ce cas. L'agriculture en tire des revenus considérables, et l'administration, la poldersbesluur , comme on l'appelle, a seulement à s'occuper de l'en-

1 Les hommes appartenant à la haute jurisprudence s'accordent à dire que, dans quelques procès, il est impossihlc de suivre la filière de la propriété de certaines pièces de terre, sans avoir sous les yeui toute une série de caries, et de plus un expose historique trèsdétaillé. Il est en effet des parties de la province qui ont été si souvent envahies par les eaux que les domaines y ont subi des transformations multiples. Découverts pendant un demi-siècle, ils ont été engloutis ensuite, puis ont reparu, changeant de forme, d'étendue, de qualité et de nom. Recouverts de nouveau , ils ont été reconquis encore, et n'offrent plus rien de commun, comme dimensions ni comme aspect, avec la pièce de terre originelle.

tretien des digues que répare icur polder des polders voisins. Or, ces digues n'étant jamais en contact avec l'eau, n'ayant pas à supporter l'effort de la mer, sont d'une conservation facile et d'un entrelien peu coûteux. Les polders intérieurs donnent donc généralement de gros revenus et n'occasionnent que de faibles dépenses; et ils sont nommés libres parce que, sous la surveillance du walerslaat, ils pourvoient li renient à la défense de leur sol.

Les polders calamitcux sont dans un tout autre cas. Généralement l'entretien de leurs digues est tellement onéreux qu'il ne reste plus ou presque plus de rendement, et quelquefois même la défense du sol coûte plus cher que le sol ne rapporte. Dans ce cas difficile , les propriétaires, on le conçoit, seraient tout disposés à renoncer à leur propriété et à abandonner à l'Océan une lerre qu'il coûte si cher de lui disputer. Mais cette propriété si dispendieuse est absolument nécessaire à la conservation des propriétés voisines, qu'elle couvre comme une espèce de rempart. Sans elle, les campagnes qui suivent, menacées par les flots, deviendraient à leur tour d'une conservation difficile, onéreuse, et ne produiraient plus que de minces revenus, à peine supérieurs aux dépenses de défense et d'entretien. C'est alors que le walerstaat intervient. Il fait classer le polder ainsi disgracié parmi les polders calamitcux, prélève sur la production du sol une contribution qui absorbe la presque totalité du revenu, et se charge, aux lieu et place de ses légitimes propriétaires, de veiller à sa conservation.

Je me suis efforce d'expliquer aussi brièvement et aussi clairement que possible cette question liès-compliquée des polders zélandais. Iiile est, en effet, enchevêtrée d'une foule de prescriptions, d'exceptions, de règlements qui la rendent fort difficile à comprendre. En outre, elle est loin d'être admise dans les autres provinces comme étant d'une absolue nécessité. Les propriétaires des polders hollandais et les ingénieurs de la \ oïd-IIolland prétendent que la situation des îles zélandaiscs est infiniment préférable à celle des campagnes qui s'étendent depuis l'extrémité de la Zaan jusqu'à la pointe du Helder, et même à celle des prairies du Dclfsland et du Westland.

« Dans ces derniers pays, disent-ils, nous sommes réellement au-dessous du niveau de la marée basse, en sorte que nous avons besoin de toute une série d'appareils élévatoires, moulins et canaux, pour élever nos eaux et leur donner, dans une rivière artificielle, et d'un niveau très-supérieur à celui de nos prairies, une inclinaison assez forte pour qu'elles s'en aillent directement à la mer. En Zélande, au contraire, le niveau du sol est supérieur à la mer à marée basse, en sorti' qu'il n'y a qu'à ouvrir les écluses à certaines heures du jour pour que l'écoulement se fasse directement et sans frais. »

Ces raisons ne manquent pas, en apparence du moins, d'un certain fondement. Mais, d'un autre côté, les ingénieurs zélandais prétendent que la division est juste, et que l'intervention du gouvernement est absolument nécessaire. Or, ils sont payés pour être mieux

342 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

renseignés que qui que ce soit et pour connaître la question aussi bien que personne. Il semble donc assez difficile de leur donner tort. Mon intention, du reste, n'est pas de trancher le différend, encore moins d'accorder les parties. Je laisse ce soin à d'autres plus experts.

L'entretien des moyens de défense des polders libres est, je l'ai dit, entièrement à la charge des intéressés. La pohlersbestuur fait la répartition entre les propriétaires au prorata de l'étendue que chacun d'eux possède. Toutefois, ce n'est pas toujours le propriétaire qui acquitte la redevance, car il peut arriver que, par les clauses de son bail, il laisse à son fermier le fardeau de ces obligations. Ce fait se produit surtout quand le propriétaire est étranger au pays. C'est le cas notamment pour un certain nombre de richards belges qui possèdent des terres en Zélande. Ils agissent toujours ainsi.

Ces redevances mises à la charge des fermiers présentent plus d'un inconvénient, entre autres celui de désintéresser le propriétaire de la sécurité du polder et d'empêcher ainsi les grands travaux de défense d'être faits avec tout le soin qu'ils comportent. Il est clair, en effet, qu'un locataire, dont le bail a une durée limitée, n'aime guère à participer à des dépenses qui doivent assurer l'existence de la propriété au delà des limites de son contrat. Dès lors, il emploie toute son influence à limiter l'étendue de ces travaux, et il se borne le plus souvent à des réparations, quand une mise en état serait absolument indispensable.

A voir ces charmantes campagnes qui déroulent leurs horizons verdoyants au-dessous d'Arnemuiden, et forment les polders dont tout à l'heure je vous citais les noms , on ne se croirait guère sur des terrains dont l'existence précaire est à la merci d'une digue rompue ou d'une écluse brisée. Rien ne peut donner une idée de cette route charmante, ombragée de grands arbres, qui va de Middelbourg à Flessingue, en décrivant vingt circuits pittoresques. Elle est peut-être moins originale que les routes de l'île voisine, qui, toutes perchées sur des digues et ombragées d'ormes touffus, ont l'air de chemins aériens. Mais c'est une de ces voies rustiques comme on en rêve parfois, pour placer une idylle champêtre.

Presque à mi-chemin entre les deux villes, un peu plus près de Flessingue cependant, se trouve un trèsjoli village, bien campagnard, bien zélandais, avec une vieille église et une somptueuse résidence d'été. On l'appelle Oost-Souburg ; jadis il fut célèbre par son château. C'était « la mayson du vieux admirai Maximilian de Bourgogne, sieur de la Vcrc » , comme le nomme l'annaliste Meteren. Guicciardini qualifiait ce château de «magnifique logis » . En 1556, l'empereur Charles- Quint, brisé par la douleur, les émotions, et, qui sait ? peut-être par les remords bien plus que par les ans, s'y arrêta quelque temps. Il attendit à Souburg qu'un vent propice lui permît de s'embarquer à Flessingue pour aller en Espagne s'ensevelir dans le cloître de Saint-Just. Qui pourra dire quelles amères pensées ce bourreau des

Pays-Bas promena sous ces frais et verdoyants ombrages ? Sans doute il se souvint alors des « informations » sanguinaires qu'il avait fait dresser en 1542 à Middelbourg et à Arnemuidcii, « sur le faiet des gentz de la secte judaicque y abordans ' » . Peut-être aussi se rappela- t-il avoir contre-signe ce fameux mémoire adressé par maître Ghyslain Zegers « aux Messieurs du Conseil » , mémoire dans lequel se trouvaient ordonnées les plus affreuses persécutions contre les anabaptistes. Répression sanguinaire s'il en fut, qui ne respectait ni le sexe ni l'âge, qui traînait sur un même bûcher le vieillard et l'enfant, la mère avec le fils; mémoire horrible où l'on se demandait gravement si, « pour la multitude, il ne vauldroit pas mieulx d'exécuter lesd. obstinez par le sacq ou les faire mectre en une navire et de les faire noyer, que de les tous décapiter ou brusler * » .

Il devait tarder à ce vieux prince inexorable de fuir pour jamais ces contrées, dont le sol était encore chaud du sang qu'il avait répandu, et de s'éloigner pour toujours de ces provinces qui allaient bientôt, par son fait et par eclui de son implacable fils, se trouver en proie à toutes les horreurs de la guerre civile.

Rien n'est lugubre comme le portrait que Marillac, l'ambassadeur de France, trace de ce César à son déclin, alors que, quelques jours plus tôt, il se démettait

1 Voir Inrenturis van hel oud archief, n° 17S6, et Cil. Rablen'BECK, Heine de Belgique, 1871.

2 Voir ihid., n° 1545.

du pouvoir royal on faveur de son sinistre fils : « L'Empereur a l'œil abattu, la bouche pâle, le visage plus mort que vif, le col exténué, la parole faible, l'haleine courte, le dos courbé et les jambes si débiles qu'à peine peut-il aller de sa chambre jusqu'à sa garde-robe, »

Dans cette circonstance solennelle , il n'avait pas même pu prendre laparole. Ce fut Philibert de Bruxelles qui exposa l'état de maladie et de souffrance où le malheureux monarque se trouvait réduit, et révéla celte résolution inattendue qui allait surprendre l'Europe et étonner l'histoire. L'empereur lui-même, dans cet acte mémorable qu'il dicta pendant son séjour à Souburg, tint un pareil langage : « Nous sentant esmu de plusieurs pressantes et équitables raisons, et nous trouvant chargé du pesant fardeau de vieillesse et continuelles maladies, qui nous ont à peu près mis bas et desnué de toutes forces requises au maniement des affaires. .. »

Quel effondrement ! Quel anéantissement! \'est-cepas le cas de s'écrier avec Sénèquc : Non est Ma magniludo, tumor est.

Le document qui contient ces terribles aveux, « donné à Zuytbourg en Zeelande, le septième jour de septembre 1556 » , document qui devait illustrer le nom du petit village de U'alchercn, est l'acte d'abdication en faveur de « son tres-cbèr et tres-aymé frère Ferdinand, roy des Romains, de Hongrie et de Bohème », lequel héritait de la pourpre impériale, pendant que Philippe II plaçait sur sa tête la couronne d'Espagne, à laquelle se trouvaient attribués les Pays-Bas.

340 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

Il ne semble pas toutefois que ces terribles aveux et cette renonciation sans exemple aient désarmé le destin. Le château de Souburg, où le dernier acte de cette impériale tragédie s'était accompli, ne devait pas survivre à la lutte que cette politique impitoyable allait déchaîner sur le pays. En 1573, occupé par les troupes espagnoles, il fut attaqué par les gens de Flessingue. C'était, comme le dit le vieux Meteren, « un de ces lieux éminens pour lesquels on s'escarmouchoit de part et d'aultre à qui les auroit » . Ne pouvant le conserver, les Flcssingois le brûlèrent, et les habitants de Middelbourg purent apercevoir du haut de leurs remparts les lueurs sinistres de ce grand brasier, qui rougissaient au loin l'horizon.

Flcssingue. — ■ Un équipage en révolte. — • A la recherche d'un dîner. — Hymne à Bîgnon. — Les origines d'un grand port. — Philippe II et Guillaume le Taciturne. — Espagnols et Zélandais. —

Une colieelion de loups de mer. — Le bombardement. — Souhaits d'avenir.

Autant le chemin est agréable rt varié pour aller par terre de Middelbourg à Flcssingue, autant il est monotone quand on s'y vend par eau. Imaginez un grand canal de soixante mètres de largeur, bordé par deux digues empierrées laissant à peine apercevoir le sommet de quelques arbres, et cette immense voie se prolongeant à perle de vue dans les deux sens, en avant et en arrière, sans rien qui vienne l'égayer. Tel est le hanaal door Walckeren. On peut, d'après cela, se faire une idée des distractions qu'offre une roule aussi peu pittoresque.

Ilfaudrait la-dessusune centaine de grands navires, des mâts, des voiles, des steamers avec leurs joyeux panaches de fumée; il faudrait de l'animation cl de la vie, mais rien de tout cela n'apparaît. Quelques gros ijullix, vu de loin en loin, et six fois par jour un petit sloombooi qui fait le service entre Flcssingue et la capitale zélan-

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daisc, voilà tout ce qui met en mouvement cette grande nappe presque toujours déserte.

On a le cœur navré quand on récapitule tous les millions qui ont été engloutis dans ces travaux, sans que le commerce ait l'air d'en tenir compte ; quand on suppute les efforts accomplis et les sommes dépensées. Des écluses gigantesques ont été édifiées aux deux extrémités de ce canal immense qui aboutit à Veere, et c'est à peine si, de ce côté, il passe, trois fois l'an, un navire d'un tonnage un peu fort.

A toutes les tristesses que comporte cette route, il nous fallut ajouter, en guise de complément, le mauvais temps presque continuel, humide et pluvieux, qui distingua l'été de 1877, et pour couronner nos ennuis, un bateau en mauvais état et un équipage de mauvaise humeur; car, depuis notre grande traversée de Bcrgcnop-Zoom, notre navire n'a cessé d'embarquer de l'eau par la cale et par les écoutillcs. Huit nuits sur dix il nous a fallu coucher dans des lits mouillés, et souvent nous nous sommes réveillés le matin avec dix centimètres d'eau dans notre cabine.

Enfin, l'insubordination qui, à Veere, avait commencé à se manifester par des paroles un peu vives, s'est traduite par un mauvais vouloir, qui va chaque jour en s'accentuant. Xous avons dû user de rigueur, menacer; mais notre personnel, qui se croit indispensable, nous oppose cette force d'inertie contre laquelle viennent se briser l'autorité la plus ferme et les plus viriles résolutions.

Notre plus grand souci en arrivant à Flessingue est de savoir si nous pourrons, avec un tel bateau et de pareilles gens, arriver jusqu'à Anvers. Car notre intention est de nous rendre en cette ville pour assister au centenaire de Rubens. Me connaissant presque rirn de la navigation du bras de l'Escaut qu'on appelle le Hont, et par lequel il nous fallait passer, nous allâmes demander avis à un homme compétent. Vous nous adressâmes à l'agent consulaire de France, à M. de Groof, qui luimême nous conduisit chez le directeur du pilotage hollandais.

Celui-ci se rendit à notre bateau, l'inspecta avec soin et nous déclara qu'il y aurait grande imprudence à entreprendre, même par un temps calme, la route que nous prétendions faire. « Quant à partir par un gros temps, ajoula-t-il, ce serait plus qu'une imprudence, ce serait folie; avec un mauvais équipage vous n'arriverez pas. » Or, depuis un mois, les vilains jours étaient singulièrement plus communs que les beaux.

Vous étions donc grandement perplexes, nous demandant quel parti prendre et comment nous allions procéder avec le tjalk et ses hommes, pour nous débarrasser de cet attirail. Déjà Hecmskerck s'offrait de retourner en arrière et de reconduire le tout à Rotterdam, quand une mauvaise inspiration de notre équipage vint nous tirer d'embarras. Vos matelots se mirent carrément en grève, refusèrent absolument le service, et comme, confiants dans la parole échangée, nous n'avions pas fait de contrat écrit, ils nous sommèrent de quitter le tjalk dans les

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vingt-quatre heures. Les bons apôtres croyaient nous tenir à leur discrétion. Ils se réjouissaient de nous mettre dans une situation difficile, et ils nous rendaient, au contraire, un service signalé.

Sur l'instant, notre résolution fut prise. Nous fîmes mener le bateau dans les docks. Nous demandâmes à la Compagnie des chemins de l'État un wagon vide. Nous entassâmes dans ce wagon tout notre matériel de bord, ne conservant par devers nous que les effets indispensables. Nous donnâmes ensuite l'ordre de faire diriger notre gros bagage sur la Haye, et, désormais libres de toute préoccupation, nous tirâmes la révérence à nos gens stupéfaits du résultat imprévu de leur conduite.

Il s'agissait maintenant de trouver un logis. Alléchés par une magnifique enseigne, nous allâmes demander l'hospitalité au directeur du Grand Hôtel international. Le Grand Hôtel se trouva tout petit; toutefois, les chambres étaient propres, et c'était l'essentiel. Les lits étaient modestes, mais de ce côté nous n'étions guère exigeants. Les gens, du reste, étaient polis, empressés et prévenants. Un seul point laissait à désirer, point essentiel à vrai dire : la nourriture était insuffisante. En outre, le service de la table nous parut pécher comme luxe de blanchissage.

Nous en fîmes l'observation ; on nous répondit qu'on « changeait les serviettes » à chaque repas. Dans la suite, nous reconnûmes qu'on nous avait dit vrai, mais on les changeait à la façon du capitaine Pilmouche dont vous connaissez certainement le mot légendaire :

« Sergent! jeudi, vous ferez changer de chemises à vos hommes !

— Pardon, mon cap'taine, c'est impossible, car ils n'en ont chacun qu'une seule.

— Il n'y a pas d'impossible ! le col'ncl l'a dit.

— Mais, mon cap'taine, comment faire?

— Eh bien ! qu'ils changent entre eusse. »

C'est ainsi qu'on changeait les serviettes à l'Hôtel international. Plus tard, quand nous sûmes combien ces braves gens étaient modestes dans leurs prétentions, nous comprîmes qu'on ne pouvait, à leur égard, se montrer bien sévère; mais, pour le moment, gâtés par la plantureuse cuisine de notre bord, nous n'étions guère disposés à des concessions d'estomac ; aussi nous mîmes-nous en campagne pour trouver quelque chose de plus réconfortant.

Un moment nous crûmes avoir rencontré notre affaire. On nous indiqua, sur le grand quai, près de l'entrée du port, une auberge assez vaste et de bon aspect, qui portait sur sa façade, en lettres gigantesques, les mots : Hôtel du commerce. Nous pénétrâmes dans une large salle, ell'accucilqu'onnous fit nous parut rempli de promesses. Le propriétaire, un nommé AI. Pieters ou Peeters (du reste, le nom ne fait rien à l'affaire, n'étant pas de ceux dont la postérité s'inquiétera beaucoup), le propriétaire nous reconnut, nous salua par nos noms, nous dit qu'il nous savait dans l'île, et qu'il était heureux de nous voir chez lui, mille choses aimables enfin. C'était d'un bon augure; mais quand il s'agit de nous donner à dîner, ce fut autre chose.

« Les voyageurs sont rares en ce moment, réponditil, et je n'ai pas de table d'hôte.

— 11 n'importe, vous pouvez nous faire un dîner à part, nous servir un dîner particulier.

— Non, fit-il d'un air grave et maussade, cela dérangerait la maison, et je n'ai pas envie de mettre tout sens dessus dessous, »

J'avoue que je regardai le brave homme avec une stupéfaction véritable. Un aubergiste refusant de donner à dîner à des voyageurs ! Les bras m'en tombaient. Plus lard, pour expliquer cette anomalie, quelqu'un nous dit : « Ce Peeters est un garçon à son aise; il est riche. » Kh quoi! dans quel pays sommes-nous donc, pour que la richesse serve d'excuse à une réponse pareille"?

A ce moment, cher et vénéré Bignon, prince des restaurateurs, Vatel des temps modernes, votre souriante et bonne ligure m'est apparue entourée d'une auréole. Vous êtes millionnaire, vous, chevalier de la Légion d'honneur, conseiller général dans votre département, et vos collègues de la Société des agriculteurs, qui portent les plus beaux noms de France, vous considèrent comme un des plus grands propriétaires de notre pays. Et cependant, vous ne croyez pas déroger en étant aimable et poli, en allant au-devant de vos clients, le sourire dans les yeux et une parole gracieuse aux lèvres. Vous ne craignez pas de vous déranger, de vous montrer empressé, désireux de satisfaire vos hôtes jusque dans leurs exigences les moins justifiées. Vous, pour qui la gastronomie est sans

LE COELIl DU PAYS.

mystères, vous qui avez créé des chefs-d'œuvre culinaires capables d'illustrer un nom, vous avez tenu à ce que votre Gis suivit la carrière paternelle et l'honorât par sa haute éducation. Vous avez tenu à ce qu'il lût avocat, docteur en droit, avant d'être maître d'hôtel, et votre fils ne croit pas déroger en exerçant poliment son métier de restaurateur. Bignon, vous êtes un grand homme! et je voudrais que ce XI. Pieters ou Pceters, qui vient de nous refuser à manger parce qu'il est riche, pût vous contempler dans votre gloire.

Vous n'avez pas comme le grand de Ruyler, dont la statue est au coin du quai, vous n'avez pas comme ce héros immortel cassé des bras et des jambes, éventré des vaisseaux et noyé des hommes; vous avez simplement restauré des estomacs, ce qui a bien son charme; vous avez délecté des gourmets, vous avez réjoui des gourmands et rattaché aux plaisirs d'ici-bas des gens qui croyaient la vie sans attraits. Mais, si vous n'avez pas de statue à Paris, je voudrais que votre portrait fût affiché à tous les coins de rue de Flessingue. Il apprendrait à ces restaurateurs novices, à ces maîtres d'hôtel primitifs, à ces aubergistes des premiers âges qui en sont encore au beef-steak cuit dans la poêle et aux légumes bouillis à l'eau, que c'est tromper le public que d'afficher audessus de sa porte une enseigne dont on ne veut pas tenir les promesses, et que c'est lui manquer d'égards que d'exposer les gens à faire une démarche qui doit aboutir à un refus.

Ils le comprendraient certainement, car ils ne sont

LA IIOLLAXDE PITTORESQUE.

pas inintelligents, et ce M. Pictcrs ou Peeters tout le premier, car il se pique de quelque culture. Il possède même , si j'ai bonne mémoire , un petit assortiment d'aquarelles à lui offertes par des artistes qui, en des temps plus hospitaliers, ont dû loger chez lui. Son esprit n'est donc pas fermé aux choses intellectuelles. Il saisirait, j'en suis certain, la portée de cette grande leçon; il se conformerait à ce noble exemple, et, dès lors, quelles jouissances inconnues, ignorées, il goûterait dans l'accomplissement rénumérateur de ses devoirs !

Mais jusqu'à ce que cette transformation se soit accomplie, bons Flessingois, cessez de verser des larmes. Plus de regrets stériles ! Ne murmurez plus de plaintes douloureuses en voyant les convois d'Anglais débarquer dans votre nouveau port et s'enfuir au loin sans parcourir vos places ni vos rues, sans s'arrêter, ne fût-ce qu'un jour, dans vos vieux murs, sans promener leurs silhouettes étonnées le long de vos quais vénérables. Ils seraient bien naïfs, en effet, de s'exposer aux refus de M. Peeters, et par-dessus le marché aux douleurs de la faim, pour contempler les restes d'une ville qu'ils ont si savamment bombardée, si habilement incendiée, si consciencieusement détruite.

Et maintenant que nous voilà au fait de cette inhospitalité choquante, admirons encore davantage les ingénieurs qui ont construit le nouveau port, les docks, les bassins et le railway qui s'y rattachent. Ils ont en effet relégué tous ces grands travaux à une énorme distance de la ville, et, pour s'y rendre, n'ont établi que des che-

mins difficiles, incommodes et d'une désespérante longueur. C'était assurément faire acte de prévoyance , bien que, malgré cela, leurs travaux admirables soient jusqu'à présent restés sans emploi.

Quel sujet d'étomiement, en effet, et surtout quel pénible spectacle, que ce grand port vide, que ces gigantesques écluses inactives, que ces bassins sans vaisseaux, ces docks sans colis et ces quais solitaires! C'est là an de ces problèmes à peu près insolubles, qui troublent l'esprit et qu'on se pose forcément : à quoi tiennent les destinées d'une ville? et de quoi dépend la fortune d'une place maritime?

Certes, si jamais il fut un port au monde commodément situé pour devenir actif et fréquenté, c'est bien celui de Flessingue. Il est posé tout à l'extrémité du continent, à L'embouchure de l'Escaut. 11 est d'un abord commode, avec une rade admirable, ouverte par tous les temps, accessible par tous les vents, et reliée à l'Europe centrale par une ligne ferrée qui se ramifie en Hollande, en Allemagne et en Belgique avec toutes les grandes voies, et, par elles, avec toutesles places importantes. Aujourd'hui encore, comme au temps de Guicciardini, on peut dire « que tous les vaisseaux presque qui vont et viennent du levant, ponent et midy, faut que passent par là » . Et malgré cela les flottes marchandes qui circulent dans sa rade passent devant son port, remontent l'Escaut ou prennent le large, et s'en vont soit au nord, soit au sud décharger leurs riches cargaisons.

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11 semble qu'une mauvaise fée ait présidé à sa naissance et lui ait jeté un sort. Dès son origine, en effet, la fortune s'est montrée malveillante à sou égard. Middelbourg était déjà une grande ville, fort connue en Europe, très-commerçante, fréquentée par tous les marchands de tous pays, que Flessingue était uniquement « un lieu champestre qui ne servoit que seulement de passage pour la Flandre» . Ce fut seulement au milieu du seizième siècle que son seigneur, Adolphe de Bourgogne, poussé bien plus par le désir d'avoir une place forte sous la main que par l'intention de créer un port de commerce, la fit clore de murailles et y fit bâtir des portes Mais les navires n'en continuèrent pas moins à doubler la pointe de Rammekcns, à s'engager dans le Sloc inégal et difficile, pour gagner Arnemuiden et s'approcher de Middelbourg.

En 1581, le sieur de Bevercn , dernier seigneur du pays, étant mort insolvable, les deux seigneuries de Flessingue et de Vecre furent mises en vente. C'est alors que Guillaume le Taciturne put se rendre acquéreur de deux marquisats. Eh bien, il paya cent quarante mille six cents florins pour celui de Veere, et soixante -dix-sept mille florins seulement pour celui de Flessingue ' . Cette dernière ville était donc encore, à celte époque, considérée comme moitié moins importante que sa rivale septentrionale dans l'île de IValcheren.

1 Meterex, Histoire des Pays-Bas.

Cependant personne, dès ce temps, ne méconnaissait

son admirable situation. Les écrivains d'alors admettaient volontiers qu'elle était « accommodée d'un port excellent » . Déjà, depuis deux siècles et demi, les comtes de Hollande, espérant y attirer les étrangers, l'avaient pourvue de privilèges'. En 1 i85, les gens de l'Ecluse s'en étaient emparés avec l'intention d'en faire une place forte et de s'établir dans l'île. Puis, tout à coup, après l'avoir rançonnée et avoir assassiné l'écoutête, ils s'étaient enfuis. L'empereur Maximilien y avait séjourné, s'y était plu et y avait rendu des ordonnances qu'il avait datées de son logis de Flessinguc, « gegeven in on s lofjiz lu Vlissinghe ' » . Deux fois Charles-Quint et Philippe II étaient venus s'y embarquer, et le vieil empereur avait déclaré que c'était un « passage de telle importance que à bon droict on le pouvoit dire : la Clef de la mer de ces Pays-Bas » . Il avait mémo parmi ses instructions secrètes bien recommandé à son Gis d' « estre soigneux à bien garder celle place » , cl une carie de ce temps qu'on peut voir dans les atlas de la Société zélandaise appelait « Vlissinghen, le plus commode et bon porl de l'île de Walckeren » . Comment donc expliquer que celte supériorité si hautement proclamée soit demeurée éternellement inefficace?

Charles-Quint mort, Philippe son fils, exécuteur fidèle

1 Dés 1315, le comte Guillaume 111 l'avait gratifiée do beaux privilèges.

- Voir aux archives de Middclbourg, à la dale do li8o; ftegister publicatien en ordotmanlien, n' 597 de l'Inventaire.

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des volontés paternelles, résolut, il est vrai, de fortifier celte ville, dont le vieil empereur lui avait signalé l'importance. Au moment de s'embarquer pour aller prendre possession du trône d'Espagne, il eut, à cette place même où nous sommes, une vive altercation avec Guillaume d'Orange. Il lui reprocha de susciter des embarras à sa politique, et comme le prince cherchait à se disculper en rejetant la responsabilité sur les états : — « Non, pas les états, s'écria le sombre monarque avec une violence singulière, mais vous, vous! No los eslados, ma vos, vos! » Et comme pour rendre plus saisissante encore sa réponse, le Moi s'était tourné vers Pachiecco, le plus habile ingénieur qu'il eût, et lui avait dit : « Souvenezvous de ma volonté. »

Cette volonté, c'était de transformer Flcssingue en une place forte de premier ordre.

Dès le mois suivant, l'ordre du Roi recevait un commencement d'exécution. Les ouvriers, sous la direction de Pachiecco, procédaient aux premiers terrassements pour édifier une citadelle ; mais bientôt le manque d'argent arrêta les travaux, et l'on dut licencier les terrassiers. Le savant ingénieur lui-même quitta la ville pour aller exécuter d'autres ouvrages qu'on croyait plus opportuns, et quand, treize ans plus tard, il revint pour reprendre la besogne interrompue, il trouva en arrivant à Flcssingue une mort ignominieuse.

C'est qu'aussi de grands événements s'étaient accomplis pendant cette longue période. La Zélande, frémissante, était prête à entrer en révolte ouverte contre le

roi d'Espagne. Quelques jours plus tôt, la Briellc venait de tomber aux mains des « gueux de mer » , et les gens de Flessingue avaient célébré avec une joie non contenue ce cruel écbec infligé au duc d'Albe.

Celui-ci, apprenant cette perte irréparable, avait résolu de se fortifier dans les autres ports de la mer du Nord, de façon à isoler la Briellc et à localiser les dévastations des « gueux » . 11 envoya donc des fourriers à Flessingue pour préparer les logements d'un corps de troupe. Mais ces fourriers, avec leur insolence habituelle, brutalisèrent la population et manifestèrent des exigences hors de propos. Un tumulte s'ensuivit; on se saisit de leurs personnes, et quand, lelendemain, les troupes arrivèrent, au lieu de trouver tout en état, elles furent reçues à coups de canon.

Arrêtés par la marée, ne pouvant ni avancer ni reculer, cloués sous le feu de la place, les Espagnols envoyèrent un parlementaire à la nage et promirent, si l'on voulait cesser le feu, de se retirer sitôt qu'ils le pourraient sans tenter le débarquement. On leur accorda la trêve demandée, et, le lendemain, les barques s'éloignèrent dans la direction de Goes, où elles espéraient trouver un meilleur accueil.

Demeurés maîtres de la ville, les bourgeois, qui craignaient une surprise et ensuite de terribles représailles, firent bonne garde. Leurs compagnies s'établirent sur les remparts et y montèrent la garde, enseignes déployées. A quelques jours de là, Pacbiccco et son état-major d'ingénieurs apparurent à l'horizon. Ils ignoraient la

retraite tic leurs troupes. Trompés par la vue des enseignes qu'ils voyaient floller, ils crurent que leurs soldais avaient pris paisible possession des canlonncmenls assignés, et ils entrèrent à pleines voiles dans le port. Mais, aussitôt débarqués, ils furent saisis et jetés en prison. Ils y restèrent jusqu'au jour où on les vint prendre pour les conduire au gibet.

En vain l'ingénieur du roi d'Espagne offril-il de grosses sommes, non pas pour avoir la vie sauve, il savait qu'il ne l'obtiendrait pas, mais pour qu'on lui accordât un autre genre de mort que la potence. On le disait parent du duc d'AIbc, et cette raison empêcha qu'on eût égard à sa demande. « Il avoit grand regret de mourir, nous dit un contemporain ', mais surtout d'être pendu, etcust bien voulu pour une bonne somme d'argent pouvoir eschanger la corde à l'cspéc. Mais les bourgeois et matelots estoyent tant animés qu'ils aymèrent mieux le voir bransler au gibet que son argent reposer dans leurs bourses. »

A partir de ce moment, du reste, allait éclater entré les gens de Elessingue et les Espagnols une guerre sans merci, qui devait se traduire de pari et d'autre par les plus sanglantes exécutions et par les plus terribles représailles. Le prince d'Orange, apprenant !c soulèvement de la ville y fil dépêcher les troupes de la Briellé et y attira des protestants de tous pays. <> Ils receurent ainsi quelque six cents soldats, tant anglais, vvalons que

1 François Le Tetit, Grande Chronique, clc.

La Bourse, â Flessingue» (D'après une aquarelle de M. de Conslant-Rebecque.)

LE COEl'R Dl PAYS.

Flamens venus de Londres, et une compagnie Françoise d'environ cent hommes, avec autres quarante François venus de Diepc à leurs secours. » Et, de la sorte, rassurés sur la défense de la ville, les Flessingois purent désormais se livrer à toutes les entreprises que leur suggérait leur esprit aventureux.

Ils choisirent pour amiral un certain Euout Pictersen, capitaine de sac et de corde, que Meterofl, dans sa calviniste indulgence, nous dépeint de la façon suivante : « C'estoit autrement un homme simple à le voir, mais qui estoit en authorité parmy les siens et parmy les gens de marine, pour eslre homme de courage. » Sous sa conduite, ils exploitèrent l'Escaut, arrêtant les navires marchands, se bornant, dans le principe, à les décharger de leur artillerie et de leurs munitions, puis, dans la suite, capturant les marchandises, confisquant les bâtiments et mettant les gens à rançon.

Bientôt aucune audace ne leur manqua. Soigneusement renseignés par des espions qu'ils entretenaient à Anvers, dès qu'une expédition se préparait, ils en étaient informés et se portaient à sa rencontre avec une invinciMe furie. C'est ainsi qu'ils dispersèrent l'escadre du comte de Médina-Cœli, et, par deux fois, empêchèrent la flotte de Sancho Davila de ravitailler Middelbourg. Dès le premier jour, du reste, leur hardiesse ne connut pas de bornes. Au lendemain de leur émancipation, ils devinrent, sur la mer et sur l'Escaut, la terreur des Espagnols. Les exploits les plus extraordinaires, des actes d'audace, inouïs jusque-là, passèrent à l'état de faits

d'armes journaliers. Il faut lire dans les chroniques du temps les récits de ces coups de main mémorables. Un seul fera juger de tous. Le 14 janvier 1573, profitant de la marée et de l'obscurité du soir, ils font sortir dix navires, remontent l'Escaut, passent à toutes voiles sous le canon des batteries espagnoles, et pénètrent dans le port d'Anvers, où ils capturent, au milieu de l'escadre ennemie, un certain nombre de vaisseaux marchands. Pendant que le désordre est à son comble, un de leurs équipages débarque à terre, se répand dans la ville, va délivrer leur amiral, Bouwen Evvoutsen, qui était prisonnier dans la maison de l'écoutête, fait lever un certain nombre d'habitants, et, au petit jour, les entraine vers les bateaux, qui profilent du courant et du vent pour se retirer avec leur prise '.

De pareils coups d'audace étaient bien faits pour répandre partout l'épouvante. Avec ces « gueux de mer » , du reste, il ne fallait s'attendre à aucun quartier. C'était une guerre sans trêve et sans grâce, une lutte sans merci. -i Tous les Espagnols qu'ils prenoient, nous ditMcteren, ils les lioyent deux à deux, dos contre dos, et les jettoyent ainsi en la mer. » Et plus loin : «Tous les Espagnols qui tomboyent entre leurs mains, ils les pendoyent incontinent, ou bien les altachoient deux à deux et les jettoyent tout vifs, à Flcssingue, du haut en bas du boulevart. »

La terreur universelle qu'inspiraient ses terribles marins, la frayeur qu'ils répandaient en tous lieux, Fles-

1 Meteren , Histoire des Pays-Bas.

singue s'en enorgueillissait du reste. Elle regardait cette sanglante renommée comme son plus beau litre de gloire. Elle s'en parait comme d'une auréole, et ses poètes la célébraient, comme le plus bel hommage qu'ils pussent lui rendre. Ecoutez plutôt ces couplcls soldatesques, vieux de deux siècles el demi, qu'un barde zélandais met dans la bouche de la guerrière cité :

Partout où le soleil se mire dedans l'onde, On a veu triompher mes belliqueux vaisseaux; L'orgueil, qui prétendoit à l'empire du monde, S'est noyé devant moy dans l'abyme des eaux.

Ses navires voguans sur l' humide campagne Lèvent toutes leurs voiles au bruit de mon canon, Et pour faire trembler le démon de l'Espagne, Il ne faut seulement que réciter mon nom.

Et c'est là, du reste, qu'est la vraie célébrité de Flessingue. Elle fui, avant tout, un port militaire. Admirablement placée pour être l'un des avant-postes du commerce européen, elle devint, par la force des circonstances, une sorte d'arsenal des Provinces-Unies, et les seuls grands hommes auxquels elle donna le jour furent des guerriers illustres.

Après ces deux terribles amiraux que nous venons de nommer, il nous faut, en effet, mentionner encore Eu/ont Worst, Marin Hollart, dont nous avons déjà cité les noms, Cornelis et Jan Evertzen, dont nous avons vu les tombeaux à Middelbourg, et enfin le plus illustre

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d'entre tous les amiraux hollandais, le fameux Michiel Adriaens de Ruyter.

Tous sont nés à Flessingue, tous y ont fait leur apprentissage à la vie maritime. De Ruyter commença, nous l'avons dit, par être garçon cordier, et nous avons aperçu, au Musée de la Société zélandahe, la roue à laquelle son patron l'occupait. Ensuite il fut matelot, après cela pilote, puis devint capitaine de vaisseau, viceamiral et enfin amiral des Provinces-Unies. 11 fit huit fois le voyage des Indes, deux fois celui du Brésil, gagna huit grandes batailles navales, et périt, à l'âge de soixantedix ans, des suites d'une blessure qu'il reçut devant Aouste, en Sicile. Quelle existence laborieusement remplie ! Michiel de Ruyter méritait bien la statue que Flessingue lui a élevée, et peut-être le ressentiment que les Anglais éprouvaient contre la mémoire de ce grand homme ne fut-il pas étranger au bombardement qu'ils infligèrent, longtemps après, à sa ville natale.

A tous les temps de son histoire, Flessingue fut, en effet, une menace perpétuelle pour la maritime Albion. Dès 1576, des annalistes nous racontent que ses croiseurs enlevaient « des navires angloises chargées de beaucoup demarchandisesprétieuses, et combien qu'elles fussent bien équippées, si est qu'elles estoyent prises par force et emmenées à Flissingues » . Quant à de Ruyter, je n'ai pas besoin de rappeler ses hauts faits, ni la terreur qui se répandait sur toute la mer du Nord, et même jusque dans Londres, lorsqu'on apprenait que les flottes zélandaises venaient de quitter leur station.

LE CUEl'R DU PAYS.

Ces grandes qualités d'audace et de bravoure, qui font la gloire des vieux Flessingois , se sont, du reste, conservées jusqu'en ce siècle, et à l'époque des guerres de l'Empire, dans cette lutte inégale où la marine continentale essaya de faire tète aux Hottes admirables de l'Angleterre , la ville de Flessingue put réclamer sa large part de grandes actions et de hauts faits. Tous ceux à qui l'histoire de la mer est familière connaissent le nom du capitaine Nicolas Jarry, commandant du llissinger. Ils connaissent aussi celui de Pierre le Turc, commandant le Zeuwj et je suis certain qu'à Flessingue on n'a pas perdu le souvenir du vieux marin Christian Cornclis, qui, avec le mousse Johan Kocns, s'illustra dans l'affaire du bâtiment de Vriendschap. Ces physionomies de vieux loups de mer sont, eneffet, celles queFlessingue préfère entre toutes. C'est là son genre de gloire le plus populaire. En 1 79 i, on vendait dans les rues le portrait du vieux Cornelis, et on lui eût certainement élevé une statue si, dès lors, il eût été d'usage d'en élever à tous les grands hommes.

Mais il n'est pas de médaille qui n'ait son revers. Toutes ces joies maritimes et guerrières devaient avoir un contre-coup terrible. Flessingue allait porter la peine de sa gloire. La mer, jalouse de ses hauts faits, inonda ses rues et engloutit à moitié la pauvre cité, et les Anglais venant ensuite la réduisirent en cendres. C'est en 1808 qu'eut lieu le premier de ces sinistres, la terrible inondation. Le 15 janvier, l'eau s'éleva dans les rues jusqu'au premier étage; on traversait les places en

bateau. Les dégâts furent immenses. Et l'année suivante, au moment où le désastre était presque réparé, où la ville rentrait en possession d'elle-même, les flottes anglaises vinrent prendre position au large, et le boni Laidement commença.

Ce bombardement fut effroyable. Les fusées à la Congrêve, les bombes et les boulets rouges s'abattirent sur la malheureuse ville avec une violence incroyable. En un instant tout futtn feu. Une série d'estampes fort curieuses nous a conservé le souvenir des différentes phases de ce bombardement sans précédents dans l'histoire hollandaise, et je connais peu de spectacle plus douloureux et plus attristant que celui-là. Des centaines de maisons furent détruites par les bombes; les églises furent mutilées par les boulets ; les fusées à la Congrève incendièrent des quartiers entiers; mais le plus terrible de tous ces sinistres, ce fut assurément la destruction complète de l'hôtel de ville.

C'était une élégante construction, bâtie de « grises pierres de taille » , suivant l'expression dont se sert Mete ren, qui assista à son édification. Des gravures parvenues jusqu'à nous prouvent assez qu'on avait raison de la classer parmi les plus beaux édifices du pays. Elle était à deux étages montés sur un rez-de-chaussée à arcades rustiques. La façade se composait d'un avant-corps terminé par un pinacle, et couronné, selon le goût du temps, par un curieux assemblage de sirènes, de pyramides, de mythologiades emblématiques et d'allégories. Les deux ailes avaient cinq fenêtres de développement à chaque

étage, et les ouvertures étaient séparées par des pilastres de bon style. Tout cela, excellent comme ordonnance, rappelait l'hôtel de ville d'Anvers, et formait un monument de grande tournure et de bel effet.

Ce beau stadhuis avait été bâti pendant la présence des Anglais, alors que, avec la Brielle, Flcssingue était affectée en garantie des sommes prêtées par la couronne d'Angleterre ; et ce fut le canon des Anglais qui le réduisit en cendres. Pauvre maison de ville! Aujourd'hui on lui a donné pour remplaçante une ancienne demeure particulière, ayant, elle aussi, une belle tournure, mais non pas un aspect aussi monumental.

Avec une autre maison qui lui fait vis-à-vis et qu'on appelle la « maison aux statues » , à cause des dieux et déesses qui couronnent son faîte , le nouveau stadhuis constitue un très-intéressant et très-noble spécimen de l'architecture zélandaisc du dix-huitième siècle. A ce titre, ilméritel'attention des archéologues ; toutefois l'intérieur n'a rien de bien remarquable. En haut, au second étage, on conserve une sorte de trésor: des argenteries curieuses, quelques pièces historiques et une bouteille d'argent précieuse à tous les titres. C'est en effet à elle que la ville, diton, doit son nom. Bouteille en hollandais se dit Flesch et se prononce « fless » . Flessinguc, cela coule de source, c'est tout simple, trop simple même; car je me souviens d'avoir lu dans un ancien manuscrit que la ville fut fondée et nommée par un certain VValchrinus, prince des Belges, cinq cents ans avant Jésus-Christ. Or la bouteille que nous retrouvons dans ses armoiries est

singulièrement plus moderne, puisqu'elle fut apportée dans le pays par saint Willibrod, c'est-à-dire douze cents ans, au bas mot, après la disparition du problématique Walchrinus.

Cette bouteille qu'on montre n'est, du reste, trèsprobablement qu'une enveloppe d'argent renfermant un autre flacon à l'intérieur. Car je ne suppose pas qu'on prétende faire remonter au septième siècle cette pièce d'orfèvrerie, fort ancienne assurément, mais qui, toute couverte d'animaux fantaisistes, de feuillages étranges, de singes jouant de la guitare et d'autres motifs assez peu édifiants, ne va pas au delà du quatorzième ou du quinzième siècle.

De ce que nous avons dit du bombardement de Flessingue, on peut conclure en toute assurance que les vieux monuments y sont rares. Il en est en effet demeuré fort peu debout; j'entends de ceux qui valent la peine d'être visités et étudiés. Les églises mutilées n'offrent plus grand intérêt, et quand on a cité deux ou trois trèsbelles maisons et la Bourse, petite construction colorée et pittoresque, on a à peu près indiqué tout ce qui, en fait d'édifices, est à voir et à retenir.

Mais comme compensation, Flessinguc abonde en jolis points de vue. Ses beaux quais ombragés sont grandioses. Ses rues admirablement propres sont suffisamment irrégulières pour varier sans cesse les aspects; enfin il est certains de ses recoins, au delà de l'ancien port, qui ne le cèdent, comme colorations chaudes et vives et comme lignes accidentées, à aucun autre recoin de la Hollande.

LE COEUIt DU PAYS.

C'est un séjour où l'on aimerait à résider quelque temps, si la chère y était un peu plus facile et si l'on y trouvait un peu plus d'animation. Et encore est-il avec le ciel des accommodements , je veux dire avec l'estomac et les yeux. Au bout de quelques jours, en effet, nous finîmes par découvrir un pâtissier, cuisinier émérite , Carême hollandais, le brave Ouvcrkerke , puisqu'il faut l'appeler par son nom, qui, à prix d'or, voulut bien nous confectionner de remarquables petits dîners clandestins; et, si les quais sont solitaires et les bassins vides, en errant sur les vieux bastions, on peut contempler tout à sou aise la rade qui, par contre, est toujours fort animée.

Mais cette animation est pour les Flcssingois un sujet de tristesse plutôt que de gaieté. Ils se lamentent d'assister, du haut de ces remparts jadis illustres, au passage incessant des innombrables navires qui s'arrêtent un instant au large de Flessingue pour y prendre un pilote, et s'éloignent ensuite vers le nord on vers l'est, pour aller, à Anvers ou bien à Rotterdam, décharger les richesses qu'ils portent dans leurs flancs.

La ténacité batave cependant ne désespère pas de vaincre cette indifférence. C'est en vain que ce port magnifique persiste à demeurer vide, que ces énormes bassins et ces docks gigantesques restent déserts; c'est en vain que ces écluses colossales, toujours inactives, semblent assoupies sur leurs gonds silencieux. On n'abandonne pas pour cela les plans conçus ; on ne ralentit pas les travaux commencés. Au moment de notre séjour

370 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

à Flessingue, on dépensait encore quelques millions à bâtir une nouvelle écluse, « alin que si l'une de celles qui donnent accès dans le nouveau port venait à être paralysée, on pût entrer encore dans le canal de Walcheren ou en sortir par une autre issue » ; c'est du moins la raison que nous donna l'ingénieur chargé de ces travaux. En présence de cette absence complète de bâtiments, cela nous parut un excès de prévoyante. Mais qui donc oserait dire ce que l'avenir nous réserve? et, pour ma part, je souhaite de grand cœur qu'il se charge de réaliser ces patriotiques prévisions.

Les fureurs de l'Escaut. — Breskens. — Le for! Napoléon. — Grocile. — Le nez flamand. — Axel. — Sièges et batailles rangées. — Dura lex. — Hulsl. — Les vertus d'un peuple. — Fidélité flamande.

Je disais à l'instant que la rade de Flcssingue présente en tout temps un aspect des plus animés; je dois ajouter que l'espèce de promontoire que forme la ville, aussi bien que les digues qui de chaque côté aboutissent à ce promontoire, composent un des paysages les plus pittoresques de tout le pays.

Une fois qu'on est sur ces digues, de quelque côté qu'on regarde la cité, celle-ci, découpant curieusement sa silhouette brune sur le ciel argenté, montre une intéressante perspective. Les clochers massifs, les flèches élancées les maisons coloriées, les moulins aux grandes ailes, les bastions gazonnés et les cimes des grands arbres qui dominent les remparts et les toits, mélangent leurs lignes irrégulières et combinent leurs nuances éclatantes, en une foule de tableaux fortement colorés, sans cesse renouvelés et toujours agréables.

Puis, quand les yeux se reportent sur la rade, sur cet immense bassin nacré, bordé à l'horizon par une petite bande grise à peine perceptible, le contraste est si grand

372 LA HOLLAMDE PITTORESQUE.

qu'on se demande, avec une sorte d'étonnement, comment ces verdures vivaces, ces briques foncées, ces basaltes noirs, ces pieux goudronnés, comment, en un mot, tout cet amalgame de colorations intenses peut jaillir ainsi d'une mer irisée, faite de perles et d'argent.

Ceci est pour les beaux jours; car, sitôt que le temps devient mauvais, le spectacle ebange encore. Alors la tempête déchaîne sur cet estuaire gigantesque ses terribles fureurs. Les côtes et les digues retentissent au loin de ses impressionnantes lamentations. L'Escaut qui veut s'échapper rencontre l'Océan qui lui barre le chemin, et la nature tout entière semble s'associer à cette lutte aquatique, dont l'homme, malgré ses navires de fer et de bois, est parfois la victime et souvent le jouet.

Nous dûmes h la gracieuse amitié du chef du pilotage belge, M. Verbrughe, de pouvoir assister de près à l'un de ces dangereux coups de vent. « J'ai une chaloupe à essayer demain, nous avait-il dit la veille. La partie promet d'être un peu rude, car la mer sera forte. Voulezvous être des nôtres? » Et nous avions accepté avec empressement.

Je dois dire tout d'abord que ces chaloupes du pilotage belge sont de petits chefs-d'œuvre de construction, des modèles d'ébénisterie maritime, de la vraie joaillerie faite de planchettes polies et de boulons eu cuivre. Légèreté, solidité, élégance, tout se trouve réuni en elles. En outre, pour cet essai, le personnel qui devait former notre équipage était exceptionnellement choisi. Il se composait de pilotes et d'élèves pilotes, tous hommes de

cœur et marins d'expérience, familiarisés avec la mer et cumulant la force physique avec l'énergie morale.

Nous partîmes au nombre de dix dans cette chaloupe non pontée, et nous commençâmes sur le turbulent bras de mer une promenade vertigineuse. Il semblait que notre embarcation volât sur le sommet des flots. Ceux-ci n'atteignaient pas une hauteur démesurée, mais la violence du courant était telle qu'on avait conscience d'un effroyable danger latent. A un moment nous croisâmes quelques épaves; en moins d'une seconde elles furent emportées à une telle distance que nous les perdîmes presque de vue.

a Si l'un de nous tombait à l'eau , me disait au même instant M. Verbrughe, il serait inutile de chercher à le rattraper. Yous ne pourrions jamais le rejoindre. «

Yous comprîmes alors pourquoi le chef du pilotage hollandais nous avait recommandé tant de prudence, et comment il nous avait dissuadés d'entreprendre avec notre ijcdk celte dangereuse traversée. Mais ce fut au retour surtout que nous eûmes un exact sentiment de la violence des flots et des courants à l'embouchure du Hont. A ce moment nous avions tout pour nous, le vent, la marée et le courant. « Regardez vite à vos montres, nous dit notre capitaine, alors que nous longions une grosse bouée; nous sommes présentement à onze kilomètres de Flessingue. » Yous regardâmes à nos montres : il était une heure dix minutes. A une heure trente-cinq, nous étions en travers de l'estacade d'arrivée.

Les onze kilomètres avaient été dévorés en vingt-cinq minutes.

Tout d'abord, je dois l'avouer, nous crûmes à une erreur ou à une supercherie, tant ce parcours nous semblait fantastique. Plus tard nous pointâmes sur la carte, nous vîmes qu'on ne nous avait pas trompés, et il fallut bien nous rendre à l'évidence. Alors, Constant et moi, nous nous rappelâmes avoir, à un instant de ce vertigineux voyage, regardé attentivement la ville, vers laquelle nous marchions de toute la force de notre voilure et de toute la violence du courant, et de l'avoir vue grossir d'une façon surprenante, comme ces images de diorama qui semblent vouloir se projeter sur les spectateurs. Cette impression, venant s'ajouter à un calcul qui semblait irréprochable, nous convainquit que nous venions d'exécuter la course la plus étonnante qu'il nous serait donné sans doute d'accomplir jamais.

Nous eûmes, pendant notre séjour à Flessingue, l'occasion de faire de nombreuses promenades sur l'Escaut, mais je dois dire qu'aucune ne nous laissa des souvenirs aussi impressionnants. Les autres fois le temps était plus calme, et l'onde affectait des allures normales. Nous profitâmes de ces courses pour visiter la rive opposée. Nous nous fimes débarquer à Brcskens, et de là nous poussâmes une pointe dans la partie flamande des provinces zélandaises.

Le pays est intéressant, riche, fertile, cultivé avec soin, mais il nous parut qu'il avait déjà abdiqué son cachet particulier, ce caractère spécial, distinctif, qui se

conserve si remarquable dans Walcheren et les deux Beveland. Les routes y ont, en outre, un tout autre aspect. Elles sont plus larges, plus vastes, plus droites, et, bien qu'elles se montrent par places ombragées de grands arbres, elles ne ressemblent plus aux allées d'un parc gigantesque. De ebaque côté se dressent des baies vives, qui forment une barrière naturelle ; mais le plus frappant, c'est que le chemin est parfois en contre-bas des champs qui le bordent; c'est le contraire par conséquent de ce qu'on voit dans les îles, en Zuidbeveland surtout, où toutes les routes sont installées sur les digues et dominent les contrées environnantes.

Les maisons ont, elles aussi, une physionomie différente. Elles ne sont pas encore flamandes, mais elles ne sont plus zélandaises, et si j'avais cà les comparer aux habitations d'un autre pays, je dirais qu'elles rappellent ces chaumières et ces petits cottages qu'on rencontre en Angleterre, dans les comtés. Quant aux habitants, nous en vîmes si peu sur notre route, que nous serions bien en peine de dire exactement comment ils sont tournés.

La principale curiosité de lîrcskens est son fort. La position de ce village, situé à la pointe extrême de la Flandre, faisant saillie dans le Hont et se dressant en pendant à Flcssingue de l'autre côté de l'Escaut, était tout indiquée pour qu'on y établit une redoute. Il est clair que les feux croisés du grand port zélandais et du village qui lui fait face devaient commander la passe et interdire l'entrée du fleuve. Cependant ce ne fut que sous le statboudérat de Frédéric-Henri qu'on songea à

utiliser celte situation exceptionnelle, et qu'une batterie fut édifiée en cet endroit. Bientôt même la fermeture de l'Escaut rendit ces ouvrages inutiles, et on laissa tomber en ruine les bastions qu'on avait édifiés.

L'idée fut reprise à la fin du siècle dernier, au moment des luttes de Xapoléon contre l'Angleterre, à cette époque qu'aujourd'hui encore on appelle en Zélande le temps français, « in den franschen tijd « . L'empereur, qui tenait à ce que l'Escaut fût inaccessible aux flottes anglaises, s'empressa de faire construire à Breskens une batterie casematée qu'il baptisa de son nom, et qui, pendant dix ans, s'appela le fort Xapoléon. En 1835, le gouvernement néerlandais, qui, pour des causes différentes, tenait, lui aussi, à être maître de la navigation du Hont, agrandit et améliora cette citadelle qui, depuis 1815, avait abdiqué sa désignation impériale, pour prendre le nom plus modeste de Fort Brcskens.

Aujourd'hui ce pauvre fort, abandonné de nouveau, tombe presque en ruine ; sur le sommet de ses casemates on a planté de vulgaires pommes de terre, et ses anciens logements servent à abriter les récoltes de foin et de pois secs du paysan qui l'a pris en location. Sic transit yhria. ..! Ainsi passe la gloire, celle de la guerre comme les autres, plus vite peut-être. Et voilà comment, grâce à sa destination nouvelle, le Fort-Breskens constitue en quelque sorte la contre-partie de l'histoire sentimentale et héroïque du « Soldat-laboureur» .

Le village qu'il gardait jadis n'est, je crois l'avoir dit,

ni bien grand, 11 1 bien peuplé ; niais, sous le rapport de la propreté, il est absolument zélandais. Sa grande et large rue est tenue avec un soin irréprochable, et quelques-unes de ses maisons, curieusement bâties, ainsi que des travails de maréchaux terrants installés au milieu de la grande rue et surmontés de girouettes bizarres, rappellent à la mémoire toute une série de tableaux de la vieille école hollandaise, notamment certaines Halles et certaines Forges de Wouwcrmans.

Grocdc, vers lequel nous poussâmes ensuite, est situé à une bonne lieue dans l'intérieur des terres. C'est un autre village, plus grand, plus peuplé, tout aussi propre et non moins soigné, avec des rues assez régulières, des petits pavés pointus, des maisons de briques, une vieille église au milieu d'une place carrée, et une auberge à côté de l'église.

Tout ce rustique assemblage a une bonne façon, une tournure paisible, une allure coquette et qui respire l'aisance. Cette tranquillité cossue repose l'esprit, éloigne les pensées pénibles et imprime aux idées une, sorte de sérénité douce. Peut-être ce sentiment de quiétude, assez difficile à définir, du reste, provient-il de ce qu'on ne conçoit pas que, dans un pays aussi riant, il puisse y avoir des malheureux.

Nous fîmes une petite halte à l'auberge ou plutôt dans sa cour, avec un bout de verger sous les yeux, et devant nous une table boiteuse. On nous servit du lait et du pain bis, et la vieille hôtesse y ajouta comme assaisonnement quelques propos guillerets, qui nous mirent de

joyeuse humeur. Je n'oublierai jamais cette scène, ensoleillée d'une clarté chaude et dorée. Cette cour, avec son désordre de petits réduits, de murs blanchis à la chaux et de grands toits rouges, avec son vieux poirier tout chargé de fruits verts, avec le linge séchant sur la clôture, les petits seaux de métal brillant dans un coin et cette vieille paysanne causeuse et souriante, tout cela composait un tableau digne de la palette de Johannes Vcrmeer. Mais il n'est si bonne compagnie qu'on ne quitte. Le lait bu, le pain mangé, et les reparties de rigueur fournies aux lestes confidences de notre bavarde commère, il nous fallut partir. Nous dîmes adieu à l'auberge et à son hôtesse, à la place et à ses arbres, à l'église et à sa vieille tour octogone brunie par les siècles et rongée par la tempête, aux rues et à leurs cailloux pointus. Nous reprîmes notre route vers Breskens et vers notre bateau. Un dernier incident, toutefois, marqua notre séjour à Groede. En passant devant une belle école, fort bien bâtie, ma foi, nous eûmes la malencontreuse idée de regarder aux fenêtres. Aussitôt voilà toute la classe en l'air, tous les yeux qui se tournent vers nous, les bras qui se lèvent, les mains qui s'agitent, et les lèvres riantes qui se mettent à remuer. En vain le vénérable magister chcrche-t-il à rappeler l'attention si vite envolée. Ses grands gestes, aussi bien que ses éclats de voix, demeurant sans effet, il nous fallut nous dérober au plus vite à cette curiosité enfantine, pour ne pas charger notre conscience des accidents postérieurs que pouvait entraîner une si bonne leçon, si malheureusement troublée.

LK COEUR Dl PAYS. 379

Notre dernière excursion sur l'Escaut occidental nous conduisit avec armes et bagages à Ter Neuzen, par où il nous fallait passer pour continuer notre route. J'ai assez parlé de ce bras du fleuve pour n'y pas revenir. Notre passage s'effectua, très-corrcctenicnt du reste, dans une barque à voiles, par un temps des plus calmes et sans accidents d'aucune sorte, si ce n'est une absence complète de brise ; ce qui nous força d'employer une grande demijournée pour faire une traversée qui ne demande, par unbont vent, guère plus de deux à trois heures.

A la nuit noire, nous abordâmes à Ter Neuzen, et il nous fallut chercher un logis, remettant au lendemain le soin de visiter la ville. Celle-ci, du reste, n'est ni bien longue à parcourir, ni bien curieuse avoir. On m'assure rait qu'elle est appelée à devenir une cité importante, que je le croirais volontiers, car sa position à l'extrême pointe de la Flandre et le canal qui la relie à Gand semblent lui promettre un avenir commercial assez vaste. Mais on me dirait qu'elle sera un jour une grande ville, que cela me semblerait impossible, car elle n'a rien de ce qui constitue la grande ville, rien de monumental, pas une rue, pas une place, qui laissent deviner de hautes destinées.

Ses maisons elles-mêmes semblent se ressentir, par leurs proportions exiguës , des habitudes étroites qu'a acclimatées sur son sol sa population de pilotes, de pourvoyeurs et de marins. Les gens de mer, habitués à vivre dans une cabine, se contentent, quand ils sont à terre, d'avoir une chambre pour maison ; de là ces habitations minuscules qu'on rencontre dans la plupart des villes

380 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

maritimes ; cl à Ter Neuzen, à l'exception de deux ou trois rues bordées de maisons à un étage, il semble que toute la ville ne soit babitée que par des marins.

Cette absence de vieilles demeures et de monuments surprend, dans un pays où les constructions archaïques sont en quelque sorte la parure obligée non-seulement des cités, mais encore des villages et des hameaux. Il n'en faudrait pas conclure toutefois que Ter Neuzen soit une ville moderne. Ce serait risquer de se tromper ; car son origine est d'ancienneté fort respectable. On ne sait pas toutefois comment elle débuta en ce monde. Sans doute ce fut comme ses voisines, sous forme d'un hameau de pêcheurs. Quant à son nom, il lui vient, paraît-il, de sa configuration, qui a la forme d'un nez : « Nasi figura nomen halel » , dit le géographe Blaeu, et il faut bien le croire, car Blaeu est un homme sérieux. Pour ma part, j'avoue naïvement avoir retourné le plan de la ville dans tous les sens, et n'avoir pu distinguer cette forme patronymique. Sans doute, dira-t-on , la forme de la ville s'est modifiée depuis que son nom lui, a été donné. Cela est possible; mais j'ai remonté aux anciens plans, et môme à celui de Blaeu, sans être plus heureux. Il ne nous reste plus qu'une hypothèse : c'est la forme des nez qui peut-être a changé et qui n'est plus la même.

Le développement de Ter Neuzen semble avoir été peu rapide. Tant qu'elle demeura au pouvoir des Espagnols, elle végéta péniblement. Ceux-ci, du reste, bien que les uGueux» cusscntoccupé son portdès 1572, neparaissentpasavoirjamais compris l'importance de sa position.

Redevenus maîtres de ce promontoire indispensable pour la protection et la défense de l'Escaut, c'est à peine s'ils l'entourèrent de quelques ouvrages peu sérieux, qui furent facilement emportés parles troupes des états Quant à ces derniers, mieux inspirés, ils s'empressèrent cette fois de prendre pied, d'une façon solide et définitive, sur celle saillie du sol flamand.

En même temps qu'ils la fortifiaient, les états, pour s'attacher la population, accordaient à Ter Xeuzen quelques privilèges importants. Jusque-là elle était demeurée sous la juridiction d'Axel ; dès lors, elle fut libre de cette juridiction. En même temps, on instituait chez elle un marché périodique où les paysans de toute la contrée environnante fuient tenus, sous peine d'une amende de trois livres parisis par chaque contravention, d'apporter leur lait, leur beurre, leurs œufs, leurs fromages, leur chanvre, leur lin, etc., etc. De cette façon, les navires en croisière sur l'Escaut commencèrent à venir se ravitailler dans son port, et bientôt l'agglomération prit une certaine importance, sans toutefois, comme je l'ai dit, dépasser les limites d'une honnête médiocrité.

Plus tard on accrut encore les fortifications. On les combina même avec le système des digues environnantes, de façon à pouvoir, en cas de besoin , inonder le pays aux alentours. Au temps de Blaeu, sa position était jugée presque imprenable, o Elle est très-forte, nous dit-il; car, bien que située au milieu des terres, deux fois par jour la mer refoulant l'Escaut recouvre les champs qui l'entourent, et rend son accès très-difficile. »

Aujourd'hui encore, Neuzen est couverte sur deux de ses faces par le grand fleuve. Sur les autres, des bastions, des lunettes, des avancées, étagent leurs lignes savantes pour la protéger contre une attaque par la terre ferme. Elle possède en outre un petit arsenal ou tout au moins des magasins d'armes et de munitions, un petit parc d'artillerie et des casernes casematées à l'épreuve de la bombe et des obus. Mais je ne crois pas que son ambition la porte jamais à souhaiter une conflagration pour faire montre de la solidité de ses ouvrages et de l'héroïsme de ses habitants. Elle a des vues plus pacifiques, et pour atteindre son développement normal, elle compte avant tout sur la bonne et fraternelle entente qui règne entre deux nations voisines, sur la sympathie et les intérêts qui lient deux peuples amis.

Axel, qui fut jusqu'aux dernières années du seizième siècle la ville suzeraine de Ter Neuzen, est située à quelques kilomètres plus bas dans l'intérieur des terres. C'est une ville fort ancienne, ayant eu, comme toutes les petites cités flamandes, une existence trèsaccidentée , et qui aujourd'hui se repose de ses aventures passées dans une tranquille placidité qui la fait ressembler, sur une bonne partie de son étendue, à un gros et plantureux village.

Supprimez une place et deux ou trois rues, et vous ne vous croiriez jamais au milieu d'une ville âgée de huit cents ans, importante déjà au treizième siècle et qui fut, à cette époque, occupée militairement par Jan d'Avesnes.

J'ai essayé de retracer autre part ' les turbulentes émotions par lesquelles passa jadis le pays flamingant. Je n'y reviendrai pas, et je me bornerai à constater qu'Axel eut, en son temps, sa part de ces secousses et de ces désastres en quelque sorte périodiques.

D'abord modeste village, groupé autour d'une abbaye, elle ne tarda pas, nous dit Vrcdius, a devenir une cité agricole de quelque importance. Bientôt des métiers y furent montés, et à partir de ce jour elle participa au mouvement communier qui agitait les Flandres. Tour à tour alliée ou ennemie de Gand, elle eut doublement à souffrir du voisinage de sa grande capitale. En 1350, en effet, elle fut brûlée par les Gantois pour n'avoir pas voulu s'associer à leur levée de boucliers. Un siècle plus tard, ayant pris parti pour son altière voisine, elle fut châtiée par Philippe le Bon, qui l'entoura de murailles et de fossés pour la mettre à l'abri du retour des Gantois, et qui, en outre, y plaça une petite garnison pour s'assurer de sa fidélité dans l'avenir.

Grâce à ces précautions, elle jouit pendant une centaine d'années d'une tranquillité absolue qui l'aida à s'enrichir et à se développer, sans que, dans la hiérarchie des cités, elle s'élevât, toutefois, au-dessus du rang de " bonne vil le t te » que lui donne Metercn. Mais, en 1579, l'assassinat de son bourgmestre, assassinat commis par ordre du Gantois Imbise, la fit sortir de son recueille-

1 Voir Het land der Geuzen (la terre des Gueux), publié par le Tijdtpiegel. La Haye, 1877-1878.

ment. A partir de ce moment, elle se montra toute dévouée au prince d'Orange ; et bien qu'en 1583 elle fût réoccupée militairement par les Espagnols, elle demeura si attachée aux états qu'elle facilita de tout son pouvoir le retour de leur armée dans le pays.

Ce retour s'effectua en 1586. « En cette année, écrit un annaliste, le prince Maurice et Sidney estans en Flandre allèrent secrètement de nuict, le 16 de juillet, de Ter Neuse vers Axele, qui est une petite ville bien située, laquelle ils prirent en montant une muraille qui séparait l'eau des fossés. Ce qu'ils firent sans beaucoup d'effusion de sang. »

A partir de ce jour son sort fut fixé. Axel demeura au pouvoir des Provinces-Unies. En vain les Espagnols firent-ils, en 1593, une tentative nouvelle pour la ressaisir. Ils échouèrent honteusement. Mais, ne pouvant s'en rendre maîtres, ils s'efforcèrent de la ruiner. Tout autour d'elle, ils élevèrent des postes fortifiés et des réduits garnis de troupe qui, sous prétexte d'escarmoucher, battaient la campagne et rançonnaient les habitants. En vain le prince Maurice envoya-t-il le comte de Solms avec une cavalerie brillante pour mettre un terme à ce pillage perpétuel. Lorsque les troupes des états, après une rapide campagne, durent rejoindre le gros de l'armée, les déprédations de l'ennemi recommencèrent, et l'on peut dire que c'est de ce temps que date, sinon la décadence d'Axel , du moins le ralentissement de sa prospérité.

La ville, je l'ai dit, n'a rien de bien curieux en tant

que ville. Pas de monuments anciens, peu de rues et presque point de places. La seule qui mérite ce nom est celle où se dresse l'hôtel de ville, maison plu lot qu'hôtel, avec un diminutif de clocher singeant un beffroi et un petit perron de granit, orné de deux lions pleurards, qui ont l'air piteux et désolé. Ajoutez à cela deux becs de gaz éclairés au pétrole, une pompe remplaçant la fontaine traditionnelle, un ancien hangar, Bourse aux beaux jours et maintenant magasin du matériel d'incendie, une petite auberge avec son rideau d'arbres maigrelets et quelques maisons de modeste apparence, toutes peintes en gris-perle, et vous aurez une idée assez exacte de la grande place d'Axel.

Au moment où nous inspections ce forum villageois, la place était absolument vide, sans un habitant, sans un passant autre que nous. Tout à coup midi se mit à sonner au petit clocher, et un jeune monsieur, la tète nue et le regard sévère, porteur d'un long papier, parut sur le perron. Après avoir salué la place vide, il procéda à la lecture hâtive et faite à demi-voix des écritures consignées sur son papier ; puis il resalua, pivota sur luimême et rentra dans le stadhuis.

Nous fûmes tout surpris par cette apparition et par cette lecture inattendue, faite pour nous, sans doute, car nous étions les seuls à qui elle pût s'adresser. Toutefois, en y réfléchissant, nous comprîmes bien vite que le jeune monsieur, à la tète nue, venait d'accomplir une de ces formalités légales qui, justifiées en leur principe, finissent avec le temps par devenir des fic-

lions. Nous étions au dimanche, et ce jour-là, à midi, en vertu d'anciennes ordonnances , les publications de mariage et certains actes municipaux doivent, pour revêtir le caractère de publicité nécessaire, être « criés au perron » . C'est à cette formalité, tombée en désuétude dans maintes communes, que nous venions d'assister inopinément. Qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il tonne, elle s'accomplit de la sorte tous les dimanches à midi. Dura lex, sed lex ! Ainsi le veut la loi.

Trois autres particularités constatées à Axel furent encore pour nous un sujet d'étonnement. D'abord le cumul de certaines fonctions. Ainsi ce sont les tailleurs qui rasent. Kleermaker en Barbier ' est une enseigne qui se balance au-dessus de bien des portes, ou qui apparaît derrière une foule de carreaux. En second lieu le nom des cercles, clubs ou socieleiten, comme vous voudrez les appeler, nous y parut d'une longueur insolite. La societeit que nous visitâmes, et où nous finies, du reste, un excellent déjeuner, se nomme :

Vriendschap, Eendracht, Burgers is een onverbreeV bren band Zysteunt — en huis, — en hâve, — en stad, — in raderland-.

J'imagine toutefois que, dans la pratique, ce distique, choisi en 1796 pour servir de titre à la société naissante,

' Fabricant d'habits et barbier.

2 Amitié, Union ! Bourgeois, voilà un lien indissoluble, sur lequel reposent et la maison, et les biens, et la ville, et la patrie.

et qui, du reste, renferme des préceptes excellents, doit subir quelques amoindrissements.

Notre troisième sujet d'éfonnement, ou, pour mieux parler, d'observation, réside dans le costume. Les campagnes qui entourent Axel, en effet, par leur constitution même, par les accidents de terrain qui les vallnnnent, révèlent assez qu'elles n'appartiennent plus à la Zélande. L'architecture rustique nous apprend, elle aussi, que nous avons changé de contrée. Les toitures de chaume, les murailles édifiées en tuf, le badigeon grisblanc ou azuré, qui commence à recouvrir la brique, dénoncent le voisinage de la Flandre, et cependant deux caractères persistent encore : le costume et la propreté, cette nelheid, qui est un signe distinctif en quelque sorte de la race batave.

La propreté, j'en conviens, se manifeste peut-être d'une façon moins absolue; j'entends par là qu'il y a bien un peu plus de désordre dans l'alignement, un peu plus d'abandon dans l'agencement, et que les maisons n'ont pas toutes cette fraîcheur et cette tenue irréprochable qui font croire qu'elles sortent des mains de l'ouvrier. De même pour le costume. En même temps que le type s'épaissit, la toilette des filles s'engonce. Mais bien qu'ici la taille remonte jusque sous les seins, que la jupe augmente encore son diamètre, que les couleurs deviennent plus turbulentes, nous retrouvons les bras nus, les fichus uniformes couvrant le cou, le bonnet coquet et toutes les bijouteries si chères aux Zélandaises. Nous retrouvons aussi pour les hommes le petit chapeau à bords

étroits, Ja veste à boutons, la large culotte, les plaques de ceinture, les boucles de souliers. Etcc fait est d'autant plus remarquable qu'à quelques kilomètres de là , à Hulst, par exemple, qui en chemin de fer est à un quart d'heure d'Axel, tout cela a disparu.

Cependant Axel et Hulst appartiennent non-seulement à la même nation et à la même province, mais encore à la même fraction de province, à la même partie de territoire. Leur latitude est la même, et leur éloignement de la frontière belge est identique. Jamais petites villes cependant ne présentèrent entre elles de différences plus marquées. L'accent, la langue, la religion, les habitudes et les usages de la vie courante, le costume et les maisons, tout offre un contraste surprenant. A Axel, on est encore en Zélande; à Hulst, on est déjà en pays flamand. Comment expliquer cette dissidence si complète, cette divergence absolue?

Une remarque ethnique nous en donne la clef, et cette remarque a d'autant plus d'importance qu'elle nous dévoile dans toute sa ténacité l'immuable fidélité de ces populations à leurs traditions anciennes.

Quand, à la suite de la guerre de quatre-vingts ans, une sorte d'accalmie se produisit dans ce coin de la Flandre zélandaise, cette pointe de territoire, qui pendant plus d'un siècle avait servi de champ de bataille aux partis, se trouva avoir été presque entièrement dépeuplée.

Les villes, veuves de leurs habitants , avaient plutôt l'air de camps retranchés que de cités industrieuses. Les champs, sans cesse dévastés, étaient demeurés sans cul-

ture; les chaumières tombaient en ruine, et les villages étaient déserts. Deux courants d'immigration se produisirent alors. Du nord et du midi de la Zélande et de la Flandre de petites colonies se dirigèrent vers cette terre abandonnée, et vinrent repeupler les villages détruits et les villes solitaires. Les Flamands occupèrent Hulst, et les Zélandais s'installèrent à Axel , et depuis lors ils y sont demeurés.

Deux siècles et demi ont passé sur cette colonisation venue de deux points différents, sans amener un rapprochement, sans que la moindre fusion se produisit, sans que le caractère propre à chacun des deux peuples subi* la moindre atténuation. Hulst est catholique, Axel csi protestant; à Hulst on a l'accent flamingand, à Axel on a l'accent des Provinces-Unies; dans celle-ci, toutes les inspirations viennent de la Hollande, on y conserve comme des traditions pieuses le costume, les usages et la netheiddes vieux Zélandais; dans celle-là, c'est en Flandre qu'on va chercher les exemples; et les usages comme le langage y sont bien plus belges que hollandais. Ce contraste n'est-il pas extraordinaire, et cette persistance n'est-elle pas un fait curieux?

Je disais à l'instant que le coin de terre sur lequel Hulst se trouve bâtie fut à peu près dépeuplé à l'époque des guerres religieuses. Rien n'est plus vrai. L'existence de cette petite ville fut tout aussi traversée par des événements funestes que celle de sa voisine Axel, et l'on peut même dire que le nombre des épreuves qu'elle eut à supporter fut plus grand, parce qu'elle commença

390 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

plus tôt à tenir un certain rang dans sa province.

Il est en effet question d'elle dès le onzième siècle. Une charte de la comtesse Marguerite rappelle que, dès 1070, Philippe d'Alsace avait accordé sa protection aux hourgeois de Hulst (Burgensibus de Hulst), et la gracieuse princesse, pour récompenser, ces hourgeois de s'être toujours fidèlement conduits, leur accordait l'exemption de tonlieu dans toute la province de Flandre.

Ce privilège, considérable en ce temps, était bien dû à ses braves habitants ; car, ainsi que le fait remarquer judicieusement le vieux Blaeu, si Hulst fut victime de calamités sans nombre , c'est aux vertus de ses bourgeois, et non à leurs vices, qu'elle le doit.

Parmi les vertus que lui attribue le savant géographe, il faut citer, en première place, sa fidélité à ses princes légitimes. Dès 1350, émancipée par Louis de Nevers, en possession de la liberté communière, elle demeura attachée à ses comtes, et cet attachement lui valut d'être dix fois prise, pillée et incendiée par ses voisins révoltés. L'important privilège dont nous parlions à l'instant, et qui lui fut si gracieusement octroyé par la comtesse Marguerite, n'était lui-même qu'une réparation compensatrice pour l'incendie allumé en 1452 par les Gantois et qui détruisit entièrement la ville , ne laissant debout que son église.

Mais tous ces douloureux sinistres, auxquels il faut ajouter les attaques, surprises, assauts et coups de main qu'elle eut à subir à l'époque des guerres de l'Indépendance, pâlissent en quelque sorte devant le grand siège

LE COEl R DU PAYS.

de 159G, que Blaeu lui-mênoe n'hésite pas à qualifier : « acerrimam obmlionem » . L'archiduc Albert, qui alors en était a ses débuts, considérait la réduction de cette petite place comme intéressant son honneur militaire. Du moins, ses contemporains le donnent clairement à entendre. Les officiers composant le conseil de guerre, nous dit Me ter en, « n'estimoyent pas que la place meritast d'y mettre tant de dépends et d'y espandie tant de sang , car on comptoit que les assiégeans y avoient bien perdu trois mille hommes et bien huit cents qui estoyent blessés et estropiés. En sorte qu'il n'y avoit que l'Archeduc qui se monstra opiniastre en ce faict. » Mais le prince ne voulait pas débuter dans la carrière des armes par un échec. De là cet acharnement sans cela difficilement explicable.

Ce siège, en effet, ne fut qu'un incessant combat. Du 10 juillet jusqu'au 15 août, la bataille se continua jour et nuit presque sans rémission. Un grand nombre de « seigneurs, capitaynes et chefs y demeurèrent » , et dans le nombre des victimes il s'en trouva une illustre entre toutes. Le commandant de l'armée assiégeante, un de nos compatriotes, vieux soldat de la Ligue et ancien lieutenant du duc de Mayenne, >< le maréchal de Hhosnc receut au commencement d'aoust un coup en la teste; et avec luy, y furent tuez plus de cent capitaynes et gens de marque, de sorte que les soldats ne vouloyent plus marcher, n'est qu'ils vissent leurs capitaynes et chefs aller devant eux » .

La petite troupe qui avait si vaillamment supporté

cette riulc attaque, ne pouvant plus recevoir de secours, finit par capituler. Elle le fit à des conditions honorables. « L'accord fut tel qu'il s'ensuit, dit un historien de ce temps. Son Altesse, étant désireuse de favoriser tous ceux qui en actions de guerre ont bien fait leur devoir, permit au gouverneur de Hulst (le comte de Solms) et à ses officiers de pouvoir se retirer où ils voudraient soit par eau ou par terre, ayant leurs enseignes déployées, les tambours battant, les mèches allumées, la balle en bouche, avec toutes leurs armes, bagages, chevaux, chariots, équipages, bateaux et chaloupes. » Les bourgeois eurent aussi le pouvoir de quitter la ville. Ils en usèrent largement. Plus de deux cents familles appartenant à la religion réformée se retirèrent dans les provinces du nord, et l'insolence autrichienne et espagnole fit que bientôt un plus grand nombre encore suivirent ce douloureux exemple.

Nous avons indiqué, il n'y a qu'un instant, quelles furent les conséquences de cette désertion; nous n'y reviendrons pas. Du reste, pour que cette courte notice soit à peu près complète, il nous reste à rappeler quelques autres faits de guerre dont Hulst fut l'enjeu. En 1640, les troupes des états faillirent la surprendre; mais le comte de Fuentès accourut au secours de sa garnison, battit les Hollandais et tua leur chef, le comte Casimir-Henri de Nassau. Ce fut seulement cinq ans plus tard, après un siège de sept semaines, que le prince Frédéric-Henri put s'en emparer.

Elle est restée depuis unie h la Xéerlande , à

laquelle elle fut définitivement attribuée par le traité de Munster. Les états la firent fortifier avec soin, et lui octroyèrent de très-nombreux privilèges'. Elle devint la capitale d'un des quatre offices de la Flandre zélandaise, et compta douze villages sous sa dépendance. Mais, malgré ces avantages précieux, dont elle comprenait toute l'importance, malgré sa fidélité à ses suzerains, elle conserva avec constance sa religion et ses mœurs. Bien mieux, elle suivit dans leurs évolutions multiples le langage, le costume, les usages des populations flamandes auxquelles elle devait son repeuplement, et auxquelles, en dépit de tout, elle demeura indissolublement attachée par les liens du sang.

1 Jamais le nom d'aucune ville ne fut aussi souvent mentionné sur les Registres des octrois des états généraux. En étudiant ces précieux registres, on voit à chaque instant revenir le nom de Hulst et celui de l'HuIsler-Ambacht.

Itnsrndaal. — Le Vestibule (le la Hollande. — Bréda. — Son château. — Murs cl bastions. — Histoire d'un bateau de tourbe. — Le Musée des armes. — Lue estampe merveilleuse. — Le • compromis • et la paix de Bréda. — Les tombeaux de l'église.

Hulst touche presque à la frontière belge. Quelques tours de roues de la locomotive , et l'on change de pays. Comme notre dessein était d'aller à Anvers , pour assister au centenaire de Hubens, nous ne nous laissâmes pas cette fois arrêter par cette barrière politique, qu'en d'autres voyages ' nous avions respectée. Nous continuâmes notre route par Saint-Nicolas et Malines, et, plus tard, notre pèlerinage accompli, nous rentrâmes en Xéerlande par Rosendaal.

Uosendaal, « vallée des roses » , certes, voilà un beau nom, plein de promesses gracieuses, peu justifiées, hélas ! Un jour que j'étais arrêté à la douane hollandaise, j'entendis qualifier la pauvre petite ville d'une autre façon plus prosaïque et moins gracieuse. Un voyageur l'appela le « vestibule de la Hollande » . Topographiquement, l'expression peut être exacte, mais morale-

1 Voir notre voyage aux Frontière! menacées.

•ment je proteste contre sa signification, car jamais vestibule ne révéla moins les richesses et le confort de la maison.

Bien qu'ancienne et de tout temps unie par des liens doublement étroits à la Néerlande et à la maison d'Orange-Xassau, Rosendaal ne laisse, en effet, que trèspeu deviner ce qu'est une ville hollandaise. Kt sa gare, par laquelle doivent passer tous ceux qui viennent de France, d'Angleterre et de Belgique, ne prévient guère en faveur du pays que l'on va visiter. Etroite, assez malpropre, fort peu commode, sans rien qui puisse apporter au voyageur un adoucissement aux fatigues de la route, ni calmer les exigences de son estomac, celte gare, la plus fréquentée de tout le réseau, est assurément une des plus insuffisantes de tout le pays. Il faudra bien pourtant qu'un jour on se décide à remédier à cet état de choses. C'est fort bien d'avoir doté de somptueux palais, desstationnettes, où les trains s'arrêtent à peine, eloù personnenc descend; maisilfaut aussi qu'on s'occupe d'abriter, sinon magnifiquement, du moins d'une façon convenable, la fouie des braves gens qui ontl'obligeancedefranchir une frontière pour visiter un pays qui mérite d'être vu. La réclamation n'est pas neuve, je le sais. Bien d'autres protestations ont devancé la mienne. Mais quand on a pour soi l'équité et le bon sens, il ne faut jamais se lasser de protester.

Si, comme station, Rosendaal ne mérite pas qu'on s'y arrête, comme ville non plus, elle n'offre pas grand intérêt. Elle est vieille cependant, ses maisons nous le

disent, et, mieux que ses maisons, l'histoire l'atteste ainsi que les anciens voyageurs. « Roosendal est un fort beau village sur l'eau, avec navigation grande » , écrivait, il y a trois siècles, Guicciardini. Depuis lors, la première seule de ces deux qualifications est restée de mise. Le village est toujours « fort », c'est-à-dire bien peuplé; mais sa beauté fragile s'est effacée sous l'action des ans, et peutêtre des hommes. Au temps où notre Florentin la visitait, elle était ce qu'on nommait une « bonne franchise » ; elle faisait partie du domaine des princes d'Orange, et dépendait de la baronnic de Bréda.

N'ayant rien à voir dans les rues solitaires de la Rosendaal actuelle, c'est vers cette Bréda, l'une des plus importantes villes de la contrée, et très-curieuse en outre, que nous allons, si vous le voulez bien, porter nos pas.

Le pays qu'il nous faut parcourir, pour arriver jusqu'à elle, est varié, riche encore, bien cultivé, mais n'ayant plus cette exubérante fertilité, cette « graisse » , des terres de Walcheren et de Zuidbeveland. Par places même, quelques landes, quelques bruyères viennent mélanger leurs arides perspectives aux reflets dorés des moissons, et alternent avec les merveilleux tapis verts des prairies immenses.

Cette terre, telle que nous la voyons, avec ses variétés de terroirs, qui lui donnent une certaine allure pittoresque, est célèbre depuis longtemps. Avec ses bois et ses champs, elle fut considérée de tout temps comme formant l'une des seigneuries les plus belles de tous les Pays-Bas. Elle appartenait à la Campine, mais c'était la

LE COEl'R DU PAYS. V.)7

n ampine dans sa partie la plus fertile et la plus propre aux exploitations agricoles. Aussi les vieux écrivains ne tarissent guère sur son sujet.

-i Le prince Maurice, nous dit Blaeu, l'appelait sa Tempe», et le célèbre géographe nous énumère aven complaisance «ses champs qui sont partout à l'entour d'une fertilité admirable, ses prés qui sont éternellement verts, les belles allées de vieux arbres qui, disposés en lignes droites ou en quinconces, bordent les routes eteonduisent à toutes les résidences environnantes, ainsi que les forêts de chênes et de pins qui se dressent dans son voisinage >■ . Un siècle avant lui, Meteren, généralement peu descriptif et peu accessible aux joies du paysage, en parlait avec de pareils détails. «Elle est située en la Kempen, disait-il de lîréda, en une plalle canipaigne, où il y a de bones terres labourables avec belles prairies et lieux boscageux. »

Ajoutez à ces prairies et à ces bocages deux rivières qui, après avoir baigné le pays, arrosé les prés et les bois, viennent se conj oindre sous les murs mêmes de la ville et lui donnent son nom. Bréda dérive en effet de Ilreed, qui veut dire large, et de Aa, le nom de l'un de ces cours d'eau qui, par sa réunion avec le Mark, s'élargit en effet considérablement en cet endroit.

Si l'étymologie de son nom coule de source, il s'en faut cependant de beaucoup que ses origines soient claires. Pour les expliquer, les vieux annalistes font intervenir certains Danois (?) qui les premiers se seraient installés en ces lieux agrestes, et auraient, au confluent des deux

rt

rivières, établi un casleïlum. II est question de ce château entre les années 840 et 850. En 888, la petite agglomération qui était venue chercher abri et protection en se groupant autour du castel de Bréda était assez considérable pour qu'un des seigneurs du pays, Witger IV, lui concédât le titre de ville. Aux siècles suivants, un dissentiment violent s'éleva entre les possesseurs du château et les ducs de Brabant. Ces derniers l'assiégèrent à diverses reprises, mais il ne fut détruit qu'au douzième siècle, en 1124, si nous en croyons un distique latin consigné par Meteren, et répété par ses contemporains :

ânno Milleno, Centeno, bis Duodeno Castvum de Breda, cum turri corruit alta ',

Toutefois, c'est seulement en 1252 que nous voyons le titre de « seigneur de Bréda » apparaître dans les vieilles chartes; il est porlé par un certain Henri, fils de Godefroy de Berg. Et il nous faut attendre encore près d'un siècle pour que l'histoire prenne définitivement possession de ce fief aux origines mal définies. C'est, en effet, à partir de la cession consentie par le duc Jean de Brabant en faveur des sires de Polanen que se dissipent toutes les obscurités.

« L'an 1326, le lundi après le jour de saint Valentin,

1 En l'année mille cent et deux fois douze, le château de Bréda avec sa haute tour fut détruit.

le sieur Geraerd de Kaffingem, Liedekerke et Lcns ayant vendu à Jean de Brabant la seigneurie et les biens de fout le pays de Bréda, avec toutes ses appartenances, le susdit duc Jean vendit derechef, avec le consentement de son fils, le sieur Godevaert, et de sa fille ainéc Ioanne, comtesse de Haynault et Hollande, la seigneurie susdite du pais de Bréda, le premier d'avril, avec toutes ses appartenances, au sieur Jean de Polancn, le jeune seigneur de Leck, à raison de quarante-trois mille mailles, pour en jouir en vrai héritage. »

Ainsi s'expriment les vieilles chroniques, et de ce jour, il nous est facile de suivre, sans hésitation et sans erreur possible, la transmission de ce fief important. Nous savons, en effet, que Jean de Polanen mourut en 1377, laissant un fils, Jean, qui prit le litre de sieur de Leck et de Bréda, et que ce fils laissa une fille nommée Jeanne qui, en 1404, épousa Engelbrccht de Nassau et lui apporta en dot la précieuse baronnie.

L'histoire de la glorieuse maison de Nassau est trop connue pour que nous poussions plus loin nos investigations. L'héritage de la famille de Polanen était assurément une des perles les plus brillantes de sa couronne comtale; car, outre Bréda et son territoire propre, la baronnie comprenait dans sa juridiction la ville de Steenbergen et dix-sept villages riches et bien peuplés. 11 faut, du reste, rendre cette justice aux nouveaux barons, qu'ils comprirent admirablement de quelle importance était pour eux la possession d'une pareille seigneurie. Aussi, du premier jour jusqu'à la dernière

heure, firent-ils tous leurs efforts pour transformer Bréda en une place de guerre de premier ordre.

Dès 1410, en effet, nous voyons Engelbrecht de Xassau renouveler les premières fortifications, leur substituer de hauts remparts, entourer la ville d'un fossé profond et détourner de leur lit les deux rivières qui la traversent, pour ajouter un obstacle naturel aux ouvrages qu'il avait édifiés. En 1535, c'est Henri de Xassau qui, pour se tenir au courant des progrès de son siècle, complète cette enceinte élevée par son aïeul. Quarante ans plus tard, Guillaume le Taciturne enveloppe ces remparts d'une seconde enceinte bastionnée, répondant aux exigences de l'artillerie ; en outre, il la garnit de tours. En 1022, son fils, le prince Maurice, accroît la force de résistance de cette enceinte nouvelle en développant sur ses points faibles cinq demi-lunes, reliées entre elles par des chemins couverts. Enfin, en 1682, sur l'ordre du prince Guillaume III, Mcnno Coehoorn, le Vauban de la Hollande, transforme une fois encore son système de défense, en couvrant les avancées de la place par de nouveauxouvrages, et en combinant des « lignes d'eau » avec ses travaux de « contre-approche » , de façon à la rendre inexpugnable.

Mais ce qui, mieux encore que tous ces ouvrages guerriers, prouve l'estime particulière en laquelle la famille de Nassau tint toujours sa ville de Bréda, c'est le soin tout spécial qu'elle prit de l'embellir. Sa superbe église, qui est non-seulement une des plus vastes, mais encore une des plus remarquables de la contrée,

fut, sinon complètement bàtic, du moins achevée par Enghelbrecht de Xassau, qui en fit édifier le chœur. Le palais du gouvernement, au-dessus de la porte duquel nous pouvons encore distinguer les armes de Nassau alliées à celles de Mérode, fut construit par Justin, bâtard de Guillaume le Taciturne et gouverneur de Bréda, de 100G à 1025. La boucherie (lleesc/t/ial) est du même temps. Enfin, le château de Bréda, qu'on peut regarder assurément comme l'un des monuments les plus purs de style, les plus corrects d'ordonnance et les plus complets que la Renaissance ait produils en ces contrées ; ce château, que Guicciardini, avec son goût classique, n'hésitait pas à appeler « l'un des plus beaux corps de logis qui soient en tous les Puys-lias » , est l'œuvre du comte Henri de Xassau.

Dès le seizième siècle, à un moment de grand goût par conséquent, cette élégante construction jouissait déjà d'une célébrité méritée, a Le comte Henry qui estoit un brave seigneur, nous dit Meteren, fit faire un nouveau palais, ou une cour tout environnée d'eau, avec de belles galeries, sur des piliers de pierre bleue, avec un frontispice doré. » Et il ajoute : « 11 y a en ce palais beaucoup de belles chambres et une fort longue salle fondée sur des piliers, avec un fort beau degré, le tout faict de pierres bleues et par de fort bons maîtres, »

A cette époque, cependant, il s'en fallait de beaucoup que l'édifice fut complètement achevé et qu'on pût le jugerdansson ensemble. Ce fut seulement en ÎU'JO, lorsque Guillaume III monta sur le trône d'Angleterre, que

402 LA HOLLAXDE riTTORESQUE.

les deux ailes qui n'avaient pu être terminées jusquelà furent achevées. Mais, homme de tact et de goût, le prince ordonna à l'architecte Romans, chargé de ce travail complémentaire, de se conformer exactement aux plans de l'architecte italien Bologne, qui avait conçu le projet primitif et en avait commencé la réalisation.

Grâce à cette heureuse recommandation, le château de Bréda a garde son premier caractère, et, s'il n'est pas parvenu intact jusqu'à nous, du moins est-il encore à l'heure présente l'un des spécimens les mieux conservés de l'architecture laissés par la Renaissance italienne. Son plan général consiste en un vaste parallélogramme, construit en briques et flanqué à ses angles de tourelles octogones. La cour intérieure est disposée à la façon milanaise, avec des arcades dont la retombée repose sur des colonnes à chapitaux toscans. Dans le tympan des arcs, sont sculptés des médaillons représentant les grands personnages du monde antique. Et cette espèce de grand cloître, d'une forme élégante et d'un style très-noble, est bâti en pierre bleue, comme nous le dit Meteren. Quant à la grande salle « fondée sur piliers » , dont nous parle le vieil annaliste, elle existe encore et sert de réfectoire. Car, l'ai-je dit? après avoir été un séjour de princes, après avoir servi de retraite à Marie d'Angleterre, veuve de Guillaume II, après avoir abrité dans son exil Charles II banni de son royaume, cette aristocratique demeure est devenue une école militaire.

Considérée en 1795 par les armées françaises comme

patrimoine de la famille d'Orange, elle fut alors confisquée par la République et convertie en caserne d'abord, et plus tard en hôpital. De grands dégâts y furent commis. Un mobilier princier fut à peu près détruit. Des tapisseries splendides, tissues d'or et de soie, représentant les comtes et comtesses de Xassau, les seigneurs et dames de Bréda, tous à cheval et de grandeur naturelle, furent détachées, roulées, expédiées à la Haye et vendues à- vil prix. Au grand détriment de l'édifice, ce déplorable changement de destination persista jusqu'en 1814, époque à laquelle la famille de Xassau fut remise en possession de son palais. Mais Guillaume I" ne chercha pas à rendre au château de Bréda sa splendeur première. Il n'en voulut pas faire une résidence royale. Par la volonté de son maître légitime, cette somptueuse demeure devint le Saint-Cyr hollandais, et de nos jours encore, ce sont les a cadets » de l'armée néerlandaise qui continuent à être les hôtes assidus de ses galeries, de ses portiques et de ses cours.

Si les troupes françaises se comportèrent assez mal dans le château de Bréda, il nous faut remarquer toutefois qu'elles ne furent malheureusement pas les seules qui commirent de graves dégâts dans cette habitation princière. Dès 15G7, en effet, le château eut à subir les rudes familiarités d'une soldatesque encasernée dans ses murs. Confisqué également par le duc d'Albe comme bien particulier du prince d'Orange rebelle au roi, il fut, avec la ville qu'il commandait et toute la seigneurie qui en dépendait, réuni au domaine

royal. « Le pays et la ville, nous dit un contemporain, ont esté gastés sous le gouvernement des Espagnols et réduits en gfand'misère » , et il est à croire que le château ne fut guère mieux traite. Réoccupé en 1577 par les troupes des états, il fut, quatre ans plus tard, surpris de nouveau par Claude de Berlaimont, sire de Hautepeime, qui s'en empara après un combat des plus meurtriers et abusa, comme toujours, de son triomphe, u usant de beaucoup de cruaulté en sa victoire, n'espargnant ni femmes ni enfants, ni jeunes, ni vieux, ni ecclésiastiques, ni séculiers, ni es maysons, ni sur les rues, saccageant et tuant tout » . 11 est à croire que cette fois encore on ne ménagea guère le château. Celui-ci fut repris neuf ans plus tard, en 1590, par un stratagème fort singulier. L'aventure est connue; on en trouve le récit, qui fit grand bruit alors, dans bon nombre des écrits du temps. Notre compatriote du Mauricrl'a baptisée « la prise miraculeuse de Bréda avec un bateau de tourbes » , et c'est à lui que j'en veux faire l'emprunt, car bien que ce haut fait ait été maintes fois raconté, je ne me crois pas le droit de le passer sous silence

Voici en quels termes du Maurier s'exprime :

« Un batelier nommé Adrien de Bcrgues, qui fournissoit de tourbes la garnison de Bréda, mécontent des Espagnols, proposa au prince Maurice de faire surprendre la place en mettant des gens de guerre dans le fonds de son batleau ; à quoi le prince ayant trouvé de la possibilité, il donna la conduite de ce grand dessein à

Charles de Héraugière, gentilhomme valon, natif de Camhray, capitaine d'infanterie dans ses troupes, tenu pour homme déteste et de main. Quand il eust cet ordre-, il Gt choix de soixante-dix soldats de diverses compagnies et de quelques chefs d'une valeur éprouvée, qu'il mit au fond du bateau où ils estoient très-incommodement placés, ne pouvant y estre que couchés ou courbés ; le reste du bateau estoit rempli d'une grande hauteur de tourbes. Il faisoit un froid extrême. Déplus, ils avoient de l'eau jusqu'aux genoux, qui entrait par une fente que l'on boucha heureusement. Ce froid excessif les faisoit tousser beaucoup, mais surtout .Mathieu Helt, lieutenant (dont le nom mérite d'estre mis icy pour le courage qu'il témoigna en cette occasion), car ne se pouvant empescher de tousser, comme on approchoit du chastcau, il tira son poignard et conjura ses camarades de le tuer, afin que l'entreprise ne manquast point, et pour n'estre pas cause de leur perte; mais le battelier empescha qu'on ne l'entendist, tirant souvent la pompe comme si le bateau eust pris l'eau.

«La garnison, composée d'Italiens, manquant de chauffage, les soldats, à cause des glaces, aidèrent à tirer ce baltcau par une écluse, dans l'enceinte du chastcau, comme les Troycns introduisirent le cheval de bois dans leur ville, ce qui donna lieu au porte du temps de comparer la prise de Bréda à celle de Troyc '. »

Pendant ce temps, le prince Maurice, qui avait fait

1 Du MmjRIEB, Mémoires pour servir II l'histoire de Hollande.

406 LA HOLLAXDE PITTORESQUE.

courir le bruit qu'il en voulait à Gertrudenberg, s'était porté sous les murs de Bréda avec un corps de troupes assez nombreux. Hérauguière, qui le savait dans le voisinage, sortit au milieu de la nuit de sa cachette, tua quarante hommes de la garde, et ouvrit les portes au prince, qui pénétra dans le château avec les comtes de Hohenlo et de Solms, François Vere, général des troupes anglaises, Famas , commandant l'artillerie, et l'amiral Julien de Nassau '.

Hérauguière, le chef heureux de cette aventureuse entreprise, fut récompensé de sa hardiesse et de sa bravoure par le gouvernement de la ville qu'il avait si habilement rendue à son légitime seigneur 3 . Tous ses soldats furent largement rétribués, et le batelier, Adrien de Bergues, eut pour sa part une bonne pension. Enlin il n'est pas jusqu'au bateau de tourbe qui ne participât au triomphe. A partir de ce jour il fut admis à. jouir de ses invalides et conservé dans la salle d'armes du château, comme un souvenir glorieux de cette audacieuse opération .

Jadis celte salle d'armes était singulièrement riche 3 .

1 Eu souvenir de ce haut fait, on frappa une médaille. Sur l'une des faces étaient gravés ces mots : Breda a servitute Hispana vindicata ductu principis Mauricii a Nassau, A martij 1590, et sur l'autre était représenté le bateau avec la devise : Paraît vincere ant mort.

2 La bienveillance du prince et des états se continua à la veuve du brave Hérauguière. J'ai en effet retrouvé sur les Registres des octrois et pensions l'octroi d'une pension de mille livres de gros à Maria de Groenveld, veuve de Hérauguière. Cet acte porte la date du 12 octobre 1602.

* Un petit musée d'artillerie remplace aujourd'hui l'ancienne galerie

Elle était toute remplie de précieux trophées. On y voyait une série de coulevrines, canons et bombardes, dont les rois de Hongrie avaient fait présent à la famille de Nassau, en souvenir de ses héroïques services « contre le Turc » . En outre, on y comptait cinquante-deux pièces de tous calibres offertes par l'empereur Ferdinand aux seigneurs de Bréda. Mais le duc d'Albe, pendant son séjour comme gouverneur du pays, avait jugé que cet arsenal d'honneur était de bonne prise et l'avait fait fondre. Cinquante ans plus tard, Spinola, maître de la ville et de son château, en usa de même avec le bateau de Hérauguièrc. Il le fit brûler.

Disons, à la décharge du général espagnol, que l'héroïque résistance de la ville et le siège exceptionnel qu'il venait de lui faire subir étaient bien faits pour l'exaspérer un peu. Pendant onze mois, il avait usé devant elle tout ce que sa science et son génie lui fournissaient de ressources. Il avait épuisé son armée en des combats journaliers sans remporter une victoire décisive; car c'est la famine, et nonl'épée, qui avait vaincu les habitants de Iîréda et lui avait livré la ville.

Jamais, on peut le dire, Bréda et la campagne qui l'entoure ne furent plus animées que pendant ce siège épique. Blaeu nous en a conservé les plans en quelques-

d'armes de la maison de Nassau. Ce musée est, du rcsle, le complément nécessaire de l'École des Cadets. 11 renferme non-seulement des plans en relief de places fortes et une série d'armes curieuses, mais encore toute une collection de vieux costumes, aussi intéressants qu'ils sont peu gracieux.

unes de ces cartes merveilleuses qui ont porté si haut sa réputation. Mais nous avons de cette grande aventure guerrière un autre témoignage singulièrement plus curieux et surtout plus vivant. Je veux parler de cette admirable estampe de Jacques Callot, composée de six planches qui, réunies, n'en forment qu'une, estampe publiée à Paris par Israël Sylvestre et qui est bien, comme page d'histoire, une des plus fines, des plus délicates, des plus exactes, des plus vraies, des plus soigneusement écrites, des plus amusantes dans ses détails, et des plus complètes dans son ensemble, qu'on puisse souhaiter '.

Les personnages s'y comptent par milliers. On y voit la cité entière avec ses monuments, ses maisons, ses rues, ses places et ses canaux. On y voit le détail des fortifications de la ville, les ouvrages des assiégés et ceux des assiégeants, la campagne d'alentour avec tous ses accidents, ses villages, ses bois, ses marais, ses champs, ses fermes, ses bestiaux, tout cela s'étendant à une distance énorme. Le camp des Espagnols y est représenté avec son mur d'enceinte, ses gabions, ses batteries de siège, ses tentes, ses chariots, ses baraquements, son artillerie, ses munitions, ses soldats, et toute cette bande de parasites qui suivaient alors les armées en campagne; rebouteux, malingreux, diseurs de bonne aventure, juifs faisant tous les métiers, filles se livrant

1 II a été fait récemment une réimpression de cette merveilleuse estampe. Le ministère (le la guerre, à la Haye, en possède un assez bel exemplaire.

à toutes les professions, adeptes de la mauvaise vie, instigateurs et complices de toutes les débauches. Cette innombrable multitude de minuscules personnages peuple la campagne, l'anime et la rend en quelque sorte agitée et bruyante. Ici ce sont des maraudeurs qui ramassent les bestiaux ; là, des soldats pillards qui mettent le paysan à rançon; plus loin, des cavaliers débauchés qui poursuivent une campagnarde dodue et rétive à leurs mauvais desseins. Et pendant ce temps, sur d'autres points, le canon gronde, les mousquets partent, le tambour bat, la trompette sonne, les étendards flottent, et, emportés par une furie toute guerrière, cavaliers et fantassins se ruent les uns sur les autres avec un merveilleux entrain.

Cette estampe admirable, véritable chef-d'œuvre d'humour et d'observation, est assurément la plus belle image et la plus considérable que Bréda ait jamais inspirée ; mais elle n'est pas la seule, il s'en faut de beaucoup. Tout d'abord l'aventure du bateau de tourbe fut consacrée par une gravure de J. Luken. Ensuite la paix de Bréda nous a valu une série assez nombreuse des planches de R. de Ilooghe. Car liréda n'est pas seulement célèbre par ses fastes guerriers; elle l'est encore par ses conventions pacifiques, et les traités qu'on y signa sont nombreux. Depuis le « compromis » de 1556, en effet, compromis qui fut le premier acte de résistance contre les Espagnols, les plénipotentiaires des nations occidentales ne s'y réunirent pas moins de trois fois. En 1575, 16G7 et 1746, Bréda servit de siège

aux délibérations des ambassadeurs délégués par les plus puissants souverains de l'Europe.

Celui de ces Iraités que Romain de Hooghe illustra de ses gravures, c'est le traité de 1667, la fameuse « paix de Bréda » . L'habile graveur nous initie à toutes les réjouissances qui accompagnèrent et suivirent ce grand acte de politique internationale. Il nous fait assister aux décharges d'artillerie, au défilé des carrosses, aux feux d'artifice. Il nous montre les fontaines improvisées, un éléphant promené et lançant du vin par sa trompe, un lion jetant du vin par ses griffes, etc.; tout cela n'était peut-être pas d'un goût bien sévère, mais on était si heureux de cette paix conclue !

Ces gravures à la main, nous pourrions parcourir tout Bréda et reconnaître ses principaux édifices, ses quartiers et ses rues qui n'ont pas beaucoup changé depuis cette époque. Mais à quoi bon? ce serait nous attarder inutilement. La capitale de l'ancienne baronnie est une jolie ville, bien bâtie, bien percée, d'un aspect cossu, élégant même, et d'une irréprochable propreté, mais où l'artiste et l'archéologue n'ont qu'une maigre récolte à faire. L'étranger éprouve une satisfaction très-compréhensible à se reposer un instant sous les verts ombrages de son superbe jardin public, à errer dans ses rues coquettes, à s'arrêter sur son marché. Mais en fait de monuments, il n'y a guère que l'église qui mérite son attention, car pour l'hôtel de ville, construit en 1534, il a été complètement refait à la fin du siècle dernier, et intérieurement, à l'exception de quelques hon-

LE COEUR Dl! PAYS.

nètes portraits signés parMijtens, do Baan et Honthorst, il ne possède guère de curiosités. Ses archives, il est vrai, pourraient compter parmi les plus précieuses et et les plus intéressantes du royaume, mais elles sont dans un tel état de délabrement et d'abandon qu'on évite de les visiter, et nous aurions un chagrin réel à parcourir le galetas où elles pourrissent honteusement, sans que personne s'en occupe.

Revenons donc bien vite à l'église. Ses proportions sont belles ; son style, quoique appartenant à la période ogivale tertiaire, est encore sobre et n'a rien de trop flamboyant. La tour qui précède la nef est célèbre par sa hauteur, et mérite surtout cette célébrité par sa forme exquise et son élégance achevée. A l'intérieur, les proportions générales sont également excellentes. La nef que complète un double bas côté repose sur vingt-quatre piliers robustes, supportant une ogive large et puissante dont l'écartement marque une certaine hardiesse. Cette église serait donc un des monuments les plus complets et les plus remarquables dans son genre, si les protestants et les Français n'étaient pas passés par là : les protestants les premiers, en s'emparant du sanctuaire, en le dépouillant de ses ornements, en détruisant ses autels et en l'encombrant de toute celte ébénisterie de bancs, de pupitres et de tribunes, qui sont les accessoires obligés de leur culte; nos compatriotes (rougissons-en), en saccageant les tombeaux.

Ces tombeaux, il est vrai, sont ceux de la famille d'Orange, et il faut se souvenir qu'à cette époque révo-

lutionnaire une sorte de furie animait contre cette maison princière non-seulement toutes les troupes de Dumouriez, mais encore les patriotes bataves. Je rappelle ces faits comme explication, mais non pas comme excuse. Car les iconoclastes qui portèrent une main destructive sur ces funèbres monuments sont d'autant plus coupables qu'ils mutilèrent des œuvres d'art d'une inestimable valeur.

Le plus célèbre de ces mausolées est celui d'Enghelbrecbt II de Nassau. Il a une tournure si fière que la tradition n'a pas hésité à attribuer ses statues à Michel- Ange. Hàtons-nous de dire que le grand Florentin n'est pour rien dans cette œuvre, d'un très-beau travail assurément, mais d'un travail postérieur à Michel- Ange, cl qui semble être allemand et nullement italien. L'ordonnance de cette noble sépulture est assez exceptionnelle pour que nous nous y arrêtions un instant. Sur une dalle presque à fleur du sol reposent le comte et sa femme Maria de Limburg, princesse de Bade, tous deux étendus sur une natte de marbre, le corps enfermé dans un suaire, les paupières closes, le visage recueilli. Aux quatre angles, quatre héros anciens, César, Régulus, Annibal et Philippe, personnifiant les quatre grandes vertus du guerrier, un genou en terre et recouverts d'armures admirables, soutiennent de l'épaule une grande lame de marbre sur laquelle sont posées la cuirasse et les armes du défunt.

Je voudrais vous dépeindre l'attitude fière des héros, vous détailler l'ornementation de leurs cuirasses d'une

finesse extraordinaire et d'une délicatesse inusitée, vous foire remarquer les mains et les pieds des cadavres, d'un modelé surprenant et d'une souplesse incroyable. Mais il faudrait tout un volume pour décrire comme ils le méritent les « tombeaux de Bréda » , et en dire plus, ce serait déflorer le sujet, sans avoir chance de satisfaire à de légitimes exigences.

Indépendamment de cette tombe de tout premier ordre, on en pourrait citer, en effet, dix pour le moins qui sont des monuments de très-haute valeur. Parmi ces mausolées illustres, ilnous faudrait, pour être juste, décrire en détail celui d'Enghelbrechl I er , celui de Jan de Nassau et celui du seigneur de Polanen, et il nous faudrait ensuite mentionner ceux des sires de Borgnival, de Renessc, Xicolas Vierling, Joanncs Hultinius, etc., qui sont de merveilleux morceaux d'arebitecture appartenant au meilleur temps de la Renaissance.

Il y a là, je ne crains pas de le répéter, matière à un travail d'ensemble, lequel serait des plus intéressants ; car, en s'efforçant d'éclaircir les origines de ces petits chefsd'œuvre , on parviendrait sans doute à retrouver leurs auteurs, grands artistes dont les noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Peut-être les archives de la ville renferment-elles à ce sujet quelques renseignements précieux ; cela est assez probable, mais il faudrait que préalablement il y fût mis beaucoup d'ordre. Dans l'état actuel, toute recherche de ce genre est impossible. S'aventurer aujourd'hui dans leur dédale pour accomplir une pareille besogne, ce serait vouloir chercher uncépingle dans une forêt.

Tilburg. — Le monument de Guillaume II, — Une capitale. — S'Herlogenbosch. — La foret ducale. — Éclosion d'une ville. — Deux sièges mémorables. — Industrie et courage. — Une perle architecloniquc. — ■ Le Stadhuis et son trésor. — Adieu paniers, vendanges sont faites.

En quittant Bréda, notre chemin était tout tracé. Il nous restait à visiter Bois-le-Duc, après quoi notre excursion approchait de sa fin. Le chemin de fer nous emporta donc vers l'ancienne capitale du duché de Brabant; mais, avant que d'y arriver, nous voulûmes, au passage, donner un coup d'œil à Tilburg, ville toute moderne, peu connue, nullement célèbre, et qui n'occuperait aucune place dans les fastes des Pays-Bas, si un souvenir douloureux ne se rattachait à son nom; je veux parler de la mort du roi Guillaume II.

Il ne faut guère plus d'une heure pour parcourir Tilburg dans tous les sens. C'est dire qu'elle n'est pas très-vaste. En outre, elle a bien moins l'aspect d'une ville que d'un gigantesque village, avec des rues larges, des maisons basses, des jardins intercalés entre les maisons, et de braves gens aux portes regardant avec curiosité les rares passants qui traversent ses rues tranquilles.

De monuments, elle n'en possède pas, pour ainsi dire, j'entends des monuments intéressants, historiques ou curieux. Son église n'a d'ancien que son clocher, et encore est-il surmonté d'un campanile tout moderne. A l'intérieur elle a été restaurée tout récemment; on a gratté et remis à neuf ses murailles, arrondi ses fenêtres, cintré sa voûte, gratifié ses colonnes de chapiteaux prétentieux, et ses confessionnaux, sa chaire, aussi bien que ses autels, sont d'un style peu délicat. Tilburg possède depuis peu une autre église toute récente, toute neuve, sortant des mains du maçon et qui est d'un meilleur goût ; mais nous ne voyageons pas pour contrôler les ouvrages des architectes contemporains, et nous demanderons la permission de passer sous silence ses mérites indiscutables.

La maison de ville, qui se trouve auprès du plus ancien de ces sanctuaires, est elle aussi d'un style médiocre, moderne et sans caractère. Restent donc dans toute la ville le monument élevé au roi Guillaume II par ses enfants, et le château qu'habita ce prince.

Le monument est simple, mais d'une forme élégante. Il consiste en une pyramide de granit bleu, posée sur un piédestal de bonne ordonnance et portant, à peu près au milieu de sa hauteur, le médaillon du feu roi. Le château, qui se trouve derrière, est également fort simple, mais il s'en faut qu'il soit d'un goût aussi heureux ; et, malgré soi, on se demande comment un monarque possédant, en sa liste civile, un certain nombre de résidences somptueuses, et notamment le Loo et la maison

du Bois, a pu prendre en affection cette bizarre forte-

La résidence royale de Tilburg est, en effet, conçue dans ce pseudo-style, déplorable à tous égards, plein de contre-sens architectoniques qu'on appelle le gothique -anglais. Certaines constructions de la Haye, les écuries du prince d'Orange par exemple, font assez connaître à quelles inconséquences peuvent se laisser entraîner les bâtisseurs férus de ces idées extravagantes. Je n'y insisterai donc pas.

Le roi Guillaume III, en renonçant à ce château royal pouiThabilalionduquelilnese sentait aucun goût, a voulu qu'il fût converti en école. C'est là une heureuse pensée dont tout le monde comprendra la délicatesse.

Autant Tilburg a l'air d'un village, autant Bois-Ie-Duc a la physionomie d'une grande ville. Je disais à l'instant qu'elle avait été jadis une des quatre villes capitales du duché de Brabant; mais jamais, que je sache, cité de vingt-cinq mille habitants n'eut davantage l'allure et l'aspect d'une capitale. Ses rues sont longues et larges, bordées de grandes et belles maisons; ses places sont vastes, bien aérées, bien pavées et très-propres. EnGn, il n'est pas jusqu'aux vieilles constructions, se montrant de loin en loin, qui n'attestent que ces belles voies remontent à plusieurs siècles, et nous apprennent de la sorte que l'importance de Bois-le-Duc est un fait d'ancienne date consacré par le temps.

Son origine, cependant, n'est pas d'une antiquité exceptionnelle. Au douzième siècle, le territoire qu'elle occupe

et les campagnes qui l'entourent étaient encore recouverts de forcis. Comme les ducs de Brabant y venaient régulièrement chasser, on prit l'habitude d'appeler ce grand bois : Silva Ducis, «la forêt du Duc « . Mais les Gueldrois, en mauvais voisins, y venaient aussi, et, transformant ses ténébreuses futaies en repaires de pillards et de coureurs de pays, ils s'en servaient pour faire des excursions sur les terres environnantes et s'assurer ensuite une impunité certaine. Ce fut pour mettre un terme aux exactions que commettaient ces dangereux maraudeurs, qu'en 1184, le due Godefroi fit déboiser une partie de sa forêt ducale, et qu'en 1196, son fils, le duc Henri, y fit élever un château chargé de tenir en respect ces incommodes voisins. Autour du château, des habitations se groupèrent, et la ville naissante prit le nom de la forêt où elle avait vu le jour. Telle fut l'origine de cette « cité qui tint le quatrième lieu entre les quatre villes capitales de Brabant » , et qu'on appela en hollandais S'Herlogenbosch, en latin Silva Ducis et en français liois-le-Duc, appellations différentes en leur forme, mais qui n'ont qu'une seule et même signification. Jamais, en ces pays et en ces temps, ville ne s'accrut plus vite et ne prit plus rapidement une importance de premier ordre. Le prince avait posé les bases de celle grandeur hâtive; il avait donné l'élan; les habitants firent le reste. En moins d'un siècle le château protecteur se trouva enveloppé par une ville poussée de terre. Bientôt la ville improvisée se transforma en cité opulente. Son rôle politique commença dès lors à s'affirmer dans

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le pays; elle conquit par son rapide essor son titre et ses prérogatives de capitale, et, en 1453, elle avait presque atteint son complet développement.

Quand on sait à quels embarras de toutes sortes se heurtaient l'existence et l'accroissement des cités à cette époque difficile, à quelles entraves elles étaient assujetties par la suspicion de leurs suzerains et la jalousie de leurs rivales, on peut s'étonner à bon droit d'une pareille fortune et d'une semblable importance si brusquement acquises. Mais il faut se souvenir que par un privilège spécial de la nature, cette partie du Brabant fut de tout temps peuplée par une race énergique, très-tenace et surtout excessivement industrieuse, à laquelle les anciens auteurs n'ont marchandé, du reste, ni leurs louanges ni leur admiration. Ecoutez plutôt Guicciardini : « Le peuple de cette cité est belliqueux et vaillant, nous ditil, retenant plus l'ancienne férocité et naturel farouche des Belges que pas aucun aultre des peuples voisins ; et toutes fois il y a grande civilité, la ville étant marchande, bien fournie de bons maistres et artisans en loutes sortes de mesliers. Entre aultres choses, on y faict force draps et grandes quantités de toiles, lesquelles viennent tous les ans au nombre de vingt mille pièces, qui peuvent valoir environ deux cent mille escuz. On faict encore là nombre inestimable de couteaux de trempe très-bonne. On y faict une incroyable quantité de fines espingles de toutes sortes, et de l'une et de l'aultre mercerie, on en envoyé par tout le monde. «

N'est-il pas curieux de trouver déjà au seizième siècle

celte double fabrication des draps et des toiles implantée dans le pays, y répandant l'aisance, y créant la richesse, et de voir encore de nos jours Bois-le-Dnc et les villes voisines, F.ndhoven et Tilburg, redevables encore au tissage de leurs principales ressources etde leur prospérité? Ces deux énrinentes qualités, l'esprit industrieux et la vaillance, forment un alliage assez rare pour qu'on en fasse honneur à la cité qui sut si bien les mettre cà profit. Les Gueldrois, ses voisins, firent, du reste, maintes fois l'expérience de la force que ces vertus donnent au peuple qui les possède. En 1582, venus pour faire des dégâts et pour piller dans la « Mairie » de I5ois-le-Duc (c'est ainsi qu'on appelait le territoire soumis à sa juridiction), ils se heurtèrent contre les milices de la ville sorties à leur rencontre et furent rudement châtiés. « Ils fuient presque tous tués ou prisonniers, écrit un vieux chroniqueur, et l'on peut dire qu'il n'en retourna guère à la maison. » Aussi, à partir de ce jour, se tinrent-ils en repos. Mais c'est surtout à l'époque des guerres de l'indépendance que la fermeté et la vaillante humeur des habitants de Bois-le-Duc se manifestèrent dans tout leur éclat. Fidèles à la religion catholique, comme toutes les populations brabançonnes, ils refusèrent d'adhérer à l'Union d'Utrccht et profitèrent même de quelques tumultes pour expulser les protestants qui s'étaient rebellés contre leur « Magistrat» .Mais d'un autre côté ils ne voulurentpasaccorderl'accèsdeleurville aux troupes du duede Parmeetprétendircntscgardereux-mêmcs. « Jamais, nous dit un historien, ils ne consentirent à recevoir aucune gar-

nison du roi. Enrôlant quelques enseignes appartenant à leur propre territoire, il les exercèrent sous le commandement d'officiers de la ville, garnirent les forts qui entouraient leurs remparts et firent même quelques expéditions au dehors. Ils refusèrent toujours l'aide qu'on leur offrait, permirent seulement à quelques officiers l'entrée de la place, et, bien qu'on leur tendît des embûches de part et d'autre, ils ne se départirent jamais de leur résolution. »

Ils avaient raison, du reste, de se confier à leurs propres forces, et, ce faisant, ne présumaient pas trop de leur vaillance. L'événement se chargea de leur donner raison. Leur pelite armée de citoyens se couvrit, en effet, de gloire en 1601, lorsque, assiégée par le prince Maurice, et presque réduite cà ses propres forces, nonseulement la ville résista à ce général illustre, le premier homme de guerre de son temps, mais encore, par des prodiges de bravoure et de dévouement, le força à lever le siège, après vingt-sept jours d'incessantes attaques.

Meteren nous a conservé dans ses détails le récit de cette brillante action. Il faut relire dans le vieil annaliste toute l'énergie dépensée par ces bourgeois, tout l'héroïsme déployé par les femmes et même par les enfants, pour savoir ce dont, la population de Bois-le-Duc est capable dans ces instants difficiles. Il faut lire aussi la douleur de ce jeune stathouder, forcé de renoncer à une partie glorieusement engagée, et d'abandonner une entreprise qu'il croyait mener facilement à bonne fin.

Mais la fortune des armes est journalière. En 1629,

Frédéric-Henri, à la suite d'un siège qui demeurera éternellement célèbre, et auquel assistaient le roi et la reine de Bohême, le prince de Danemark et les ducs de Wittemberg et dcllolstein, s'empara de S'Hertogenbosch. La capitulation fut signée le 14 décembre, et deux jours après, le comte de Grobbendonk, gouverneur de la ville, en sortait avec toute sa garnison, les autorités catholiques, l'évèque, son clergé, le personnel des couvents, et un certain nombre de bourgeois trop compromis, ou qui ne voulaient pas se plier devant l'autorité nouvelle.

Bois-le-Duc fut dès lors placée sous le pouvoir des états; son territoire fut annexé aux Provinces-Unies, et les calvinistes furent mis en possession des églises. liais si l'on peut dire que la population fut domptée, on peut ajouter qu'elle n'était ni soumise, ni surtout convertie. Elle demeura fidèle à sa religion et à ses traditions. I5ois-le-Duc et sa « Mairie » restèrent catholiques avec ferveur, et un écrivain, qui parcourait ces contrées ' au siècle dernier, rappelant les placards de 1725 et de 1 730, édictés contre les cloîtres et contre le clergé romain, constatait que, « malgré les persécutions , le nombre des catholiques était encore si considérable que, dans plusieurs villages, on ne trouvait que le ministre et son clerc, et les officiers des états qui fussent réformés » .

Ces croyances se sont transmises intactes jusqu'à nous. Lorsque la liberté religieuse vint remplacer dans ces contrées l'excluvisisme calviniste, elle retrouva la

1 Voir les Délices des Pays-Bas.

population tout aussi «romaine» qu'en 1629, et peutêtre même davantage. Celle-ci, en effet, apporta dans ses pratiques de nouveau permises une ferveur jalouse et inquiète, comme celle qu'on met à jouir d'un bien dont on a été longtemps privé. La politique, ainsi qu'il arrive presque toujours en pareille circonstance, ne tarda pas à se mettre de la partie. Le calvinisme fut regardé comme un ancien dominateur, aspirant à reprendre son empire détruit, et à ressaisir sa domination disparue. Et sans réfléchir que l'émancipation catholique était l'œuvre de la révolution, calvinisme et libéralisme no formèrent bientôt plus qu'un adversaire commun, contre lequel le clergé tout-puissant entraîna ses ouailles à la rescousse.

Il y aurait de curieuses études à faire sur le développement du cléricalisme dans les Flandres belges et dans, le Brabant hollandais. J'ai essayé, autre part, d'en esquisser les grands traits ' ; il est donc inutile d'insister sur ce point, et puisque nous parlons religion et religieux, j'aime mieux vous montrer la grande église de Bois-le-Duc, son église Saint-Jean, qui est assurément le plus beau monument gothique de toute la Néerlande.

Il appartient à l'époque ogivale, voisine du flamboyant. Son ornementation est d'une richesse inouïe, mais ne sombre pas encore dans l'exagération de cette végétation lapidaire , qui en beaucoup d'édifices de nos

1 Voir les Frontières menacées, pages 404, 405 et 406, ainsi quo Het Land van der Geuzen, publié parle Tijdspiegel, 1877-1 S78.

pays atténue singulièrement la pureté des lignes en altérant leur beauté. Dans les pays du \ord, les exemples de style vraiment flamboyant sont, du reste, assez rares. L'architecture s'y est trouvée tellement en retard que presque partout la Renaissance s'y est manifestée avant que l'cffloresccncc gothique fût arrivée à son apogée. C'est ce qui nous explique comment Saint-Jean, bien qu'appartenant au quinzième siècle, a été sauvée de la prolixité ornementale qui la menaçait.

A l'intérieur, la nef, appuyée sur deux bas côtés imposants, élève à une superbe hauteur sa voûte, que supportent trente-deux élégants piliers. Un remarquable triforium, ajouré et trilobé, règne au-dessus des arcades et vient augmenter encore la sveltesse de ce magnifique vaisseau. Le chœur, entouré d'un superbe pourtour, a un aspect tout à fait majestueux. Ajoutez à cela une chaire et quelques boiseries beaucoup plus modernes, mais d'un bon style, et un baptistère en bronze doré, justement célèbre, et vous avouerez que l'église de Boisle-Duc est digne à tous égards de sa très-grande réputation.

Malheureusement toute médaille a son revers. Cette basilique, si élégante de formes et si remarquable d'ornementation, a été construite avec des matériaux déplorables. La pierre qu'on a employée est d'une si détestable qualité qu'elle se délaye sous la pluie, et sous le vent s'envole en poussière. Aujourd'hui le vieil édifice, rongé par d'implacables ulcères, ne présenterait plus forme de monument, si des mains pieuses n'avaient pris soin de le

restaurer avec une sorte d'amour admiratif, dont il est certainement digne. L'Etat, de son côté, n'a pas marchandé les sacrifices. Espérons que le mal sera réparé, et souhaitons que rien ne vienne entraver cette indispensable restauration.

Jadis, à en juger du moins par les vieilles rues de la ville, les monuments gothiques étaient fort nombreux dans l'ancienne Silva Ducis. Aujourd'hui ils sont devenus très-rares, et l'église Saint-Jean est tellement supérieure à ceux qui restent encore qu'il serait presque malséant d'en parler. J'aime mieux vous conduire tout de suite à l'hôtel de ville, non pas que le sladhuis soit d'une architecture légère et gracieuse ; construit en 1620, si j'ai bonne mémoire, il fut édifié en pierres grises, et il a l'ordonnance pesante et massive de ce temps. Mais à l'intérieur il renferme quelques objets précieux, qui ne sont pas à dédaigner.

Tout d'abord ce sont les archives, très-belles, trèscomplètes, en fort bon ordre, et contenant, outre une foule de chartes précieuses, des liasses de cahiers et de registres catalogués depuis 1399. C'est ensuite toute une collection de sceaux allant de 1295 jusqu'à nos jours, et comprenant quatre cent quatre-vingt-dix-sept échantillons, qui passent du roman au gothique pour finir au style contemporain. Fait curieux! à mesure que le goût diminue, les dimensions augmentent. Ensuite viennent les gobelets des Gildes, les insignes des fonctionnaires, les brassards des musiciens, les plaques des tambours ; puis des armes anciennes, et parmi elles une petite coule-

LE COEUR Uli PAYS.

vrinc qui appartint, parait-il, au comte d'Egmont. Non loin de là, apparaissent les instruments de torture, et dans le nombre, une sorte de guérite en bois, toute couverte de lézards, de crapauds et de serpents sculptés. C'est dans cet appareil qu'on enfermait jadis les pécheresses, laides ou jolies, qui... que..., mafoi, qui avaient péché. La série des colliers, glaives, tenailles, étaux, haches et fers de marque est très-complète ; elle va depuis le chevalet jusqu'à la guillotine. En la voyant, on ne peut nier le progrès. Ajoutez à cela quelques tableaux : des allégories de Van Thulden, des portraits de la famille d'Orange, une vue de l'hôtel de ville par lleerstraatcn, la seule statue qui put être sauvée lorsque, eu 156G, les iconoclastes saccagèrent Saint-Jean, et enfin une chambre tendue en vieilles « verdures « de Flandre. On le voit, la réunion est aussi complète que possible. Cette collection publique n'est pas la seule que possède Bois-le-Duc; tout auprès il en est une autre non moins bien assortie, avec une bibliothèque nombreuse et choisie, des médailles, des vases préhistoriques, des lampes romaines, des poteries du moyen âge, des verres et des grès, des armes indiennes, des bannières de confréries, des plaques de Gildes et quelques tableaux relatifs à l'histoire de Bois-le-Duc. On y trouve jusqu'à une plaque de Delft, représentant le fameux combat de Bréauté et de Lekkerbeek, bataille légendaire, sorte de duel héroïque, où vingt et un Français en vinrent aux mains avec vingt et un Flamands. Une ruse de guerre assura le triomphe de ces derniers. Ils coupèrent les

brides 'des chevaux que montaient leurs adversaires, et ceux-ci, ne pouvant plus gouverner leurs montures, furent facilement défaits.

C'est en l'an 1600, et sur la bruyère de Vucht, non loin de Bois-lc-Duc, qu'eut lieu celle rencontre fameuse. Je pourrais vous conduire à Vucht , gracieux village, situé à une petite lieue de la grande ville brabançonne, et ce serait pour voir, non pas ce champ de bataille illustre, mais un tableau inGniment plus gracieux : de jolis yeux, des joues fraîches et roses, de charmants sourires, en un mot, un essaim de jeunes beautés composant la plus aimable et la plus agréable famille qu'on puisse souhaiter. Je pourrais aussi vous conduire dans un des châteaux environnants, et vous montrer tout un musée de curiosités de haut choix garnissant, du haut en bas, une demeure féodale, emplissant les chambres, encombrant les couloirs, chargeant les escaliers, envahissant même les murs extérieurs. Ou bien encore, sans quitter Hois-lc-Duc, je pourrais vous introduire dans le sanctuaire de la plus vénérable confrérie de toute la province, V Illustre lieve Vrouwe broederschap ' ; vous montrer son hôtel admirablement restauré dans le goût ancien, et vous faire parcourir ses registres, qui sont en quelque sorte le « livre d'or » de l'antique Silva Ducis. Mais l'heure du retour est sonnée !

Il nous faut reprendre le chemin du logis. Adieu paniers, vendanges sont faites ! Le train est en gare, et il

' Confrérie illustre de Notre-Dame.

n'attend pas. Donnons un dernier coup d'oeil à la ville, regardons de loin ces polders immenses qui l'entourent, et qui, pouvant être inondés a. volonté, rendaient jadis Bois-lc-Puc imprenable. Saluons au passage Zalt-Bommcl, avec sa belle église et son gothique clocher; traversons le Waal et le Rhin. Au loin, une grande tour apparaît, découpant surle ciel sa longue flèche ajourée: c'est Utrccht, le terme de notre excursion. Nous sommes au bout de notre voyage. Nous voici arrivés !

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