‹ La Hongrie et la ValachieChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Examen sommaire du règlement administratif de la Yalachie. — L'hospodar . — L'assemblée nationale. — Situation des paysans. ^ — Le clergé. — De l'enseignement public. — Note sur la littérature valaque. — Organisation militaire.

L'occupation russe dura cinq années. L'ar-^ ticle du traité signé à Saint-Pétersbourg, le 29 janvier 1834, est ainsi conçu : '.< Par l'acte d' Andrinople > la Sublime Porte s'est engagée à sanctionner les règlements administratifs faits , pendant que les Russes occupaient la Moldavie et la Yalachie, par les principaux habitants de ces deux provinces. La Sublime Porte, ne trouvant rien dans les articles de cette constitution qui puisse attenter à ses droits de cour souve-

206 VALÂCHIË.

raine, consent à rec(M^iiaitre ladite constitution; et, comme une indemnité est due, en toute justice, pour les avantages que le sultan accorde, par faveur, aux Yalaques et aux Moldaves, il est convenu et arrêté que le tribut annuel qae les deux provinces doivent lui payer d'après les Iraités est fixé désoroiai^ à 3 millions 4e piaj^tres (700,000 franco). »

Le gouvernement russe réunit à Bukarest, en 4 829, im comité chaîné de prépai'er la nouvelle constitution qui devait régir les principautés. Ce comité était formé de deux sections, l'une valaque et l'autre moldave. CiiAque section fit un travail wèpàréy qui fut entoite envoyé à Sainir* Petensbouj*g. Là le ewaeil d'État impérial ^ as-sisté de deux cQQunismre^ ^ dont l'im était M. Michel Stourdea, hûspodar actuel ûs Moldavie, examina le rèj^fcment projeté, le modifia souvent avec raison, quelquefois à tort, et en arrêta la rédaction définitive, qui fut faite en français f et traduite de celte langue >e9a valaque. C'est oe dernier travail qvii &it proposé aux as->

semblées nationales et adopté par elles; nous allons l'examiner rapidanent.

Le principe représentatif a 4Âè largement în^ troduit dans toutes les branches de l'administra^ tion publicpie. Le chef de l'État luinonème doit être élu par une assemblée composée de cin-<quante boyards de la première classe et de soixante^lix de la deuxiéfi^e, des évéques^ dç trente-«six députés Ae& districts et de vingt-cinq délégués des corporations des yiUes» Le prinœ régnant, Aleko Ghika, a été n<Hfnmé directement par la Russie et la Porte; mais l'article du traité de 1 834^ qui autorise cette dérogation à la règle> la considère formellement comme un cas tout particulier y sans influence sur l'avenir ^.

L'hospodar ne peut gouverner que sous la surveillance de l'assemblée nationale, qui a Le dnoît de contj^cr les comptes des recettes et dépenses des caisses de l'État. Cette assemblée est compo^

* Voyez à la fin du volume, dans les pièces justificatives, le discours prononcé par le prince Ghika lors de son installation. (Pièce a« 2.)

sëe , 1 ° du métropolitain président et des deux évêques diocésains; 2"" de vingt boyards, grands propriétaires fonciers élus par leur ordre; 3° des dix-huit députés des districts, et des représentants de la ville de Grayova. Les ministres ne sont ni éligibles ni électeurs.

Les mandataires de la nation veillent à la conservation des propriétés publiques, à l'encouragement de Tagriculture; ils règlent, de concert avec l'hospodar, tout ce qui est relatif aux progrès de l'industrie et du commerce, à l'entretien des routes, etc« Ils ont, s'il m'est permis de faire ce rapprochement, des attributions analogues à celles de nos conseils généraux / mais les affaires politiques ne sont point de leur ressort^ car nulle modification ne peut être apportée au règlement sans l'approbation préalable des deux puissances souveraines. Nos journaux ont parlé de^ la vive répugnance que les Valaques ont témoignée lorsqu'il s'est agi d'insérer dans leur constitution l'article qui la leur rend inviolable. Je me trouvais à Bukarest à cette époque, et tout le monde

VAUGHIE. 209

attendait avec impatience la fin des débats. Les députés obéirent à la force^ et l'article en question ne fut adopté que sur l'ordre formel du sflltan *. La conduite maladroite et violente que la Russie a tenue en cette circonstance a blessé l'opinion, et si elle a prouvé clairement aux cabinets de l'Europe que la volonté du divan est subordonnée, en ce qui concerne les deux prin.cipautés, aux exigences politiques de Saint-Pétersbourg, elle a fait voir aussi que, tout faible que soit un peuple, il y a chez lui des sentiments de dignité et d'orgueil national qu'il est impru«dent de ne point respecter. Quant aux Valaques, ils se sont, ce me semble, exagéré outre mesure les conséquences de la nouvelle disposition régle^ mentaire. Le soin de leurs intérêts matériels^ la mise en œuvre de leurs nombreux éléments de

* Voyez, dans l'ouvrage de M. F. GoispasuriaMoldo-Valachie, les débats parlementaires de rassemblée, et, aux pièces justificatives du présent volunfe, la pièce n» 3, qui contient les principales dispositions de oukase déguisé en firman. Jamais la force n'a tenu à la faiblesse un langage plus insolent.

210 VALAGHIE.

prospérité, doivent, avant toute autre chose, occuper leur attention; qu'ils se résignent au sort de tous les petits États : pas plus que la Saxe et la Bavière en Allemagne, ils ne peuvent traiter, en toute liberté, les questions politiques; mai», ce qu'ils ne doivent pas perdre de vue, c'est que les rapports que le commerce introduira entre eux et 4'Europe, les faisant participer au mouvement occidental , les sauveront seuls de l'ambition de leurs protecteurs; et ces rapports, comment les établir? par le maintien de la paix d'abord, et par le travail. La Yalachie n'a pas aujourd'hui d'ennemis plus dangereux que les intrigants qui se donnent pour les plus chauds amis de ses droits et de sa Uberté.

Que ses ressources immenses soient utilisées, elle prendra rang en Europe, et l'opinion publique saura la protéger contre d'injustes desseins. Cette tâche appartient aujourd'hui aux trois cabinets de France j^ d'Angleterre et d'Autriche. La France surtout possède en Valachie une influence morale que sa diplomatie doit ha-

bilement diriger, pour que des individus sans caractère public, éloignés souvent de leur patrie par des motifs peu honorables , n'abusent pas de la faveur qui s'attache à leur qualité de Français pour nourrir ou faire naître de foliés espérances. La Russie, en délivrant les Yalaques du joug des Turcs, avait acquis des droits qu'elle a perdus par son imprudence. Elle a trop laissé voir qu'en ne se faisant pas concéder, par le traité d'Andrinople, la possession des principautés , elle n'avait été retenue que par la crainte de rompre ouvertement l'équilibre européen ; mais ses consuls ont la haute main sur l'administration des hospodars. Comme le sultan est demeuré le suzerain nominal des deux principautés, c'est par l'entremise du divan que le cabinet de Saint-Pétersbourg envoie ses ordres à Bukarest et à Yassy. Le gouvernement turc, par des dénaarches opportunes et directes, pourrait retrouver quelque crédit en Valachie , devenir le protecteur de cette province contre les Russes et, dans les prévisions d'une nouvelle

campagne, se ménager ainsi un auxiliaire fort utile; mais les conseillers de la Porte ne voient pas aussi loin. La Russie leur représente avec adresse les mécontentements que sa propi*e tyrannie excite au delà du Danube, comme une insulte faite à la dignité du sultan ou comme un envahissement répréhensible de quelques sujets indisciplinés sur les droits de sa hautesse : aussitôt un firman , expédié vers Bukarest , va rétablir l'ordre , c'est-à-dire l'autorité du consul russe. Si la Russie, ne pouvant plus parler par la bouche du sultan, voulait élever la voix en son nom, elle s'exposerait aux réclamations énergiques et bien fondées des autres puissances.

La salle où se réunit l'assemblée nationale est fort petite; au fond s'élève le siège du président ; les grands boyards prennent place sur des bancs à sa droite, et les députés des districts à sa gauche. Les orateurs ne montent point à une tribune pour exposer leurs avis, de sorte qu'il s'établit entre eux plutôt une conversation familière qu'une discussion solennelle. J'ai assisté à

une séance assez curieuse par les propositions que vint y faire M. Aristarki, commissaire du sultan. Il demandait le remboursement de 9000 piastres envoyées à une dame par le capitan-pacha, une pension de 200 piastres par mois pour un musicien dont le violon faisait les délices du sultan y et enfm , de la part du prince Ghika , 140,000 piastres destinées à l'achat d'un présent pour la fille de Mahmoud. Il fut répondu par

l'assemblée : 1 ^ que le capitan-pacha pouvait , de ses deniers privés, témoigner sa reconnaissance à ses anciennes maîtresses ; 2'' que, puisque Mahmoud aimait les violons, il était de toute justice qu'il les payât ; 3** que, si l'hospodar voulait faire une galanterie , il avait une liste civile de 800,000 piastres à sa disposition.

La Valachie est divisée en dix-huit districts, à la tète de chacun desquels se trouve un magistrat nommé par le prince, qui doit choisir entre deux candidats élus par les notables. Chaque ville a un conseil municipal par lequel elle se gouverne, s'impose et s'administre elle-même,

SOUS la seule obligation de soumettre son budget aux ministres. Les habitants chrétieujs, nobles ou roturiers, propriétaires d'ttn immeuble de 700 francs, se réunissent, tous les trms ans, dans leur paroisse, et nomment des députés chargés à leur tour d*élire^ parmi les citoyens possesseurs d^un immeuble de 2,800 francs, les quatre membres qui forment le corps municipal. Je n'ai pas besoin de faire remarquer tout ce que ces dis>positions ont de sage et de libéral^ elles sont pour le pays des gages certains de prospérité et d*avenir.

Pour juger , comme elle mérite de Têtre , la partie de la constitution qui est relative aux cam-pagnes, il faut rappeler ce que sont les paysans valaques, c'est-à-dire des individus qui, sortis tout récemment de la barbarie la plus complète, ont besoin non-seulement d'un ft'ein légal , mais encore d'une tutelle renfermée dans de justes limites. La loi proclame hautement l'abolition du servage j la propriété du sol est dans les droits de chacun, et la noblesse elle-même est accès-

VALÂCHIE. 215

sible au dernier des citoyens , s'il se rend digne de la mériter.

Les grands boyards sont obligés de fournir aux paysans une quantité de terres variable selon leurs besoins et ceux de leurs familles, à charge, par ces tenanciers, de payer la dime, et de fournir dix-huit jours de travail qu'il leur est permis de racheter à un taux fixé par l'assemblée nationale. Les paysans sont soumis à une capitation annuelle de trente piastres (1 fr. 50 c.) ; mais l'impôt du sang^ qui , dans notre système actuel de recrutement , ne pèse, en réalité^ que sur les pauvres, sans le moindre dédommagement, est, en Valachie, compté pour quelque chose. Les pères dont les enfants oat été appelés au service inilitaire sont de droit exempts de la capitation.

Chaque village a ses archives, sa maison commune, ses percepteurs nommés par les contribuables, et un médecin sans cesse en tournée dans le district pour vacciner les enfants. On avait aussi institué dans les campagnes une sorte de magistrature qu'il a fallu suspendre parce que

216 VALACHtË.

les populations n'étaient pas assez éclairées t)Oill* la comprendre dignement. Dans le but de diminuer autant que possible les frais des procès, et d'éviter des déplacements toujours coûteux et difficiles 9 on avait décidé que les paysans choisiraient parmi eux un certain nombre d'arbitres chargés de statuer sur toutes les contestations. Qu'arriva-t-il? C'est que, dans chaque localité, les élus devinrent des maîtres insupportables; ils jetaient en prison, faisaient battre et rançonnaient leurs administrés tant et si bien, que ces derniers, comme les animaux de la fable, implo* rèrent avec instance le rappel de leurs tyrans. Ce fait prouve deux choses, d'abord que les boyards sont décidés à émanciper leurs paysans dès qu'ils le pourront, et, ensuite, qu'avant de se livrer à de ridicules déclamations sur l'esclavage des habitants de ces contrées si différentes de la nôtre, il faut examiner un peu quelle est leur aptitude à la liberté.

Si les paysans parviennent à surmonter leur apathie, à vaincre cet esprit de défiance qu'une

longue oppression leur a inspiré, et à semer avec la certitude de recueillir les fruits de leurs peines 9 ils ne tarderont pas à se trouver propriétaires de ces campagnes dont ils n'ont aujourd'hui que l'usage. Ils possèdent tous, dans leurs bras, les moyens de s'enrichir et de devenir libres. Les étrangers, seuls, ne peuvent acquérir ouvertement des terrea *.

Le clergé occupe, en Valachie, une place importante; malheureusement, comme je l'ai déjà fait observer, la corruption et l'ignorance régnent parmi ses membres : les lois qui le régissent devraient être soumises à une révision complète ; mais cette réforme ne pourra s'opérer que par le progrés des mœurs. On a cependant établi dans le nouveau règlement deux dispositions qui , trop récentes pour avoir beaucoup influé sur l'état des choses, porteront des fruits dans l'avenir. La première de ces mesures, opérée en 1836, est la fondation de quatre séminaires;

* Voyez, aux pièces justificatives, la pièce n° 4 , où se trouve l'appréciation économique de c«lte mesure.

celui de Bukarest, le seul terminé, reçoit déjà quarante jeunes gens. La seconde consiste dans l'obligation , imposée aux grands propriétaires ^ de fournir aux popes un nombre d'arpents de terres qui^ les plaçant au-dessus du besoin , les mettent en état de se consacrer aux devoirs religieux. Les trois évéques de Rinmik, de Bouséo et d'Ârgis, sont à la tête du clergé valaque. Les titulaires actuels n'ont pas des droits égaux à la considération publique; mais, cwfine c'est à l'assemblée nationale qu'il appartient de choisir les évéques , elle possède le moyen de chasser un jour la corruption et l'intrigue des sié^s. épiscopaux.

Je ne puis m'empêçher de faire remarquer^ ici que^ s'il existe en Europe, notamment en Irlande^ des populations catholiques misérables et arriérées, comme la masse de la nation valaque, nulle part un cleiçé orthodoxe n'offre un spectacle aussi affligeant que l'église de Valachie. C'est que le catholicisme rattache, par des liens sacrés, la dernière bourgade à la grande métro-

pôle de la foi. Rome, qui, après avoir tenté de soumettre le moinle par les armes, a pour mission divine de Tunir par la prière, sous la direction d'un saint vieillard^ Rome prête quelque chose de sa grandeur au plus humble de ses ministres; ses règles inflexibles maintiennent et la pureté des croyances et la dignité des hommes qui en sont les dépositaires. Séparés, au contraire^ du centre commun^ les popes grecs marchent dans les mêmes ténèbres que le peuple qu'ils devraient guider vers la lumière et la vérité, -r- Sicut papuluSj sic sacerdos.

Les couvents de la Valachie sont demeurés ce qu'ils étaient, c'est-à-dire le séjour de la paresse et de la superstition ; ils ont perdu le seul avan* tage qu'ils offraient sous le gouvernement turc,, celui d'être un refuge contre la tyrannie. Treize couventç d'hommes et cinq maisons de retraite destinée^s aux femmes, treize monastères rouméliotes^ six couvents sous la dépendance du patriarche de Jérusalem, et trois autres relevant du mont Sinaï, détiennent à eux tous le cin-

S20 TALACHIE.

quiéme enTiroo des tenres cultivables. Les moilies SMit les agents les plus zélés de la politique russe; des tableaux rel^ieux, des reliques^ des cMneiiients d'^^Use, des cadeaux de toute espèce envoyés de Saint-Peterd^onrg et répandus avec disoemement, les OMiservent dans d'excellentes dispositions pour le czar, qu^ils regardent comme le véritable chef de la religion grecque.

La magistrature y cet antre sacerdoce qui exerce sur les peuples une action si continue, si importante, a gardé le cachet de l'administration phanariote. La l^slation civile proprement dite est une mine que juges et avocats exploitent avec une rare impudeur. La réforme n'a pas encore percé les ténèbres de la chicane ; je n'entrerai donc pas ici dans l'examen fastidieux de l'organisation judiciaire, mais je citerai un fait capable de donner la mesure morale des magistrats valaques. Un membre de la cour souveraine, sommé d'acquitter une lettre de change, prétendit que sa signature avait été falsifiée : « Regardez-la donc! » lui dit l'imprudent créancier, en lui pré-

sentant son titre. Le juge se saisit du billet, et, pour le mieux lire sans doute, le porta tellement près d'une bougie, qu'il y prit feu.

L'instruction publique a fait d'immenses progrès; il est curieux de lire l'exposé des motifs des nouvelles lois relatives à cette partie de la constitution, en songeant qu'il a été rédigé dans les bureaux de la chancellerie russe. Je l'extrais textuellement du manuscrit français sur lequel a été faite la traduction valaque. « L'éducation est le premier besoin dun peuple ^ elle est la base et la garantie de toutes les institutions publiques; cest un dei^oirj pour tout gous^erne-ment, d'offrir à la jeunesse le moyen de développer ses facultés intellectuelles et morales, et de lui donner une direction salutaire... Dieu a d'abord placé le devoir de l'éducation des enfants dans le cœur des parents; mais il est peu de personnes qui, par leurs connaissances ou leur position, soient en état de satisfaire à cette impor*^ tante obligation... Les unes ne sont pas assez éclairées ; les autres sont occupées d'un travail

i22 valachie.

assidu; d'autres, enfin, sont assez malheureuses pour ne pas savoir apprécier les avantages qui doivent résulter de raccomplissement de ce devoir sacré : il est donc d'une absolue nécessité d'organiser des écoles publiques. »

L'instruction primaire est répandue sur une grande échelle; mais, laissant de côté ce que je n'ai pu apprendre que par les autres, je préfère donner quelques détails sur le collège de Saint- Sava, à Bukarest, Ce vaste établissement , dirigé par M. Poyénar, qu'un long séjour en France a rendu l'hoiÀme le plus capable de donner ses soins à une pareille administration, est parfaitement tenu. Cinq cents jeunes gens, environ, reçoivent l'éducation à ce collège. Les études sont divisées en quatre classes , graduées de telle sorte que chaque élève , sans distinction de naissance ou de fortune, car les cours sont gratuits, peut acquérir les connaissances nécessaires à son avenir ; ces quatre classes sont elles-mêmes partagées chacune en plusieurs sections. J'ai visité ces différentes classes avec beaucoup d'intérêt.

VALAGHIE. 223

Les enfants qui furent examinés devant moi et à l'improviste m'ont paru répondre avec intelligence à quelques questions de géométrie et d'arithmétique : je n'ai pu juger 'du reste que par analogie. Quatre autres écoles dansBukarest, et vingt dans les districts, sont ouvertes gratuit tement à tous ceux qui veulent les suivre. L'instruction primaire et l'organisation communale auront; dans vingt ans, il faut l'espéîrer, changé la face de la Valachie.

Le programme des humanités , que je transcris tel qu'il a été arrêté pour 1 838 , mérite surtout de fixer l'attention :

1 '« c/fi»<e. — ElémenU de français , — grammaire valaque. 2« classe. — Langue française, — géographie, — dessin. 3* classe. — Essais de compositions en français. K* classe. — Histoire ancienne , — langue grecque, — français ,

dessin.

&• classe.-^ Histoire moderne , -— français, — grec et latin. 6« classe. — Philosophie.

Ce programme est curieux ; il prouve d'une manière incontestable l'empire exercé par les mœurs sur la politique. Si quelque chose, en

224 YALACHIE.

effet j pouvait favoriser Tinfluence russe y c'était rintroduction de la langue slave dans les prin-^ cipautés ; eh bien ! non-seulement cette langue n'y est enseignée dans aucun cours public, mais le gouvernement russe a été forcé d' adopter le français comme base de V instruction. Cette me^ sure nous donne une grande force morale ; nos idées se font jour avec notre langue; les boyaixls lisent peu, mais ils n'ouvrent guère que des livres français *. Tous les riches prennent pour leurs enfants un instituteur français; et si, parmi nos compatriotes établis à Bukarest, il est des hommes peu honorables et dangereux^ j'y ai rencontré des jeunes gens détalent et de cœur, pénétrés de l'importance de leurs devoirs et bien dignes de toutes nos sympathies. •*-* La dernière classe du collège de Saint-Sava est consacrée aux études complémentaires i elle se divise en deux sections : dans la première, on enseigne l'algèbre et la géométrie transcendante; dans la seconde,

* Il s^est formé en Orient une société féminine , dont le but est de traduire en langue grecque les romans de Georges Sand.

YALACHIE. 225

la trigonométrie et le droit. Ces cours sont peu suivis ; les boyards préfèrent envoyer leurs fils dans les universités étrangères. Ces jeunes gens ne revinrent d'abord à Bukarest , comme on le leur a spirituellement reproché, qu'avec des habits bienfaits; mais aujourd'hui la jeune génération sent mieux sa dignité, et, parmi les trente Valaques qui suivent les cours de l'université de Paris, on en pourrait citer plusieurs qui seront bientôt utiles à leur pays. Je dois dire aussi que plusieurs boyards ont ouvert des écoles dans leurs propriétés, et que M. Campiniano, l'un des plus nobles caractères de la Valachie, a fondé un établissement qui , dirigé par un Français, peut servir de modèle aux autres du même genre *.

* La littérature est la plus haute expression de la civilisation morale d'un peuple; aussi, quoique ce soit sortir un peu du cadre de ce chapitre, je crois pouvoir placer ici une note sur le mouvement intellectuel des deux principautés. Les préoccupations politiques, la censure et Tabseoce d'un public dispensateur de la renommée, ralentissent l'essor des lettres, en Valachie. Toutefois, dans ces dernières années, plusieurs jeunes gens ont (dché

226 VALAGHIE.

Pour finir cette exposition de l'état des personnes et des institutions en Yalachie, j'ajoute-

de profiter des ressources poétiques de leur langue, et les œuvres de MM. Victor Hugo et de Lamartine ont été traduites en Talaque. M. Yacaresco, en outre, a donné une imitation fort remarquable, dit-on, des psaumes de David; les fables politiques de M. Alexandresco sont spirituelles et piquantes. Les souvenirs du vieux temps ont aussi trouvé des interprètes, et l'ode de M. Eliade iur les ruines de Tergowùi est devenue populaire. Un Français établi à Bukarest a fait la traduction, en vers, de ce morceau, que l'on peut regarder comme une des œuvres capitales de la littérature valaque ; en voici un fragment :

Au delà des rochers, le soleil luit encore ,

Mais ses pâles rayons annoncent son déclin.

Et du haut de ces pics, qu'un jour mourant colore,

Le soir voile Téclat d'un ciel pur et serein.

Sur un sommet hardi, ruine antique, éloquente.

Est une citadelle au front majestueux,

Souvenir éternel de cette nuit sanglante

Qui réveille en mo^ cœur un écho douloureux.

Ce n^est pas pour troubler votre paix solennelle

Que je suis en ces lieux, ombres de nos héros!

Je suis de votre sang!

Inspirez-moi des chants qui soient dignes de vous. M. de Kogalnichtan a écrit, en français, une bistoh*e de la Moldavie.

rai deux mots sur l'organisation militaire. Les traités fixent à cinq mille hommes le maximum des troupes que doit entretenir la Valachie; quels qu'aient été les motifs de cette disposition ^ on ne peut qu'y applaudir. 11 n^est si petit prince qui n'ait la manie de faire parader ses sujets y et les revenus d'un État sont gaspillés à satisfaire l'humeur belliqueuse du souverain. Les troupes valaques se composent d'une brigade d'infante-^ rie et d'un régiment de cavalerie. La durée du service du soldat est de six ans^ pendant lesquels sa famille est franche d'impôts. On tâche de se servir du recrutement comme d'un moyen de répandre les lumières dans les masses; mais jusqu'à présent le rapport des soldats qui savent lire à ceux qui en sont incapables n'est que d'un à quarante. •— Une institution qui se rattache indirectement à l'armée est celle des quarantaines ; on doit y voir moins encore une précaution sanitaire qu'un but politique. Les Russes ont voulu séparer les principautés aussi complètement que possible de la Turquie ; la cpiarantaine

228 VALAGHIË.

du Pruih une fois levée , et elle est tellement réduite y qu'on peut regarder sa suppression comme arrêtée, la Moldavie se trouvera en quelque sorte incorporée à l'empire russe. Le cordon valaque est gardé par deux cent dix-sept postes composés chacun de deux soldats et de six paysans ; les derniers sont requis à tour de rôle dans toute la population riveraine, qui acquiert ainsi l'habitude du service militaire.

On vient de voir quelles sont les innovations introduites en Valachie par les Russes. Je ne veux pas examiner si le maintien de quelques articles des derniers traités ne soumet point de fait les principautés à la tutelle trop absolue de Saint-Pétersbourg; j'envisage seulement ici la question sociale, et je dois reconnaître que la Russie, 1^ a soustrait les deux provinces à l'oppression brutale des sultans; 2^^ qu'elle leur a donné des institutions qui , à part, sans doute, des imperfections de détail, sont bien supérieures à celles qui les régissaient , et qu'enfin elle a considérablement amélioré le sort

VALAGHIE 229

des habitants des campagnes. On ])ourrait croire, d'après cela, que les Russes possèdent en Valachie, outre l'influence que donne la force, celle qui trouve son point d'appui dans les sentiments des masses; il n'en est rien cependant. Les \9rlaques les redoutent et n'éprouvent pour eux que de bien faibles sympathies ; sous le protecteur ils voient percer le maître. L'occupation a eu d'ailleurs deux époques bien distinctes : pendant la première, soit que la Russie ait songé à conserver les deux provinces , soit qu'elle n'ait pas cru au prompt développement de leur prospérité, soit enfin, comme on l'a prétendu, que le général Kisselew ait eu l'espoir de travailler pour lui-même, toujours est-il que les actes de l'administration ont été faits dans un esprit de justice et de bienveillance. Dans la seconde période, au contraire, on sembla vouloir détruire ce qu'on avait édifié et contrarier la marche de la Valachie dans la route qu'on lui avait ouverte ; on laissa, de plus, échapper des paroles imprudentes, indices à la fois d'un dé-

230 VALAGHIE.

sappointement et d'une espérance : i— Croyez-' vous donc que ton vous ait mis ici pour gou-i^erner en votre nom? -rr- Ait un jour à Thospodar le général Kisselew, £n 1 834 enfin, le jour où les troupes impériales repassèrent le Pruth fut salué connue un heureux événement, et les essais de suprématie tentés depuis par la Russie ont prouvé que l'esprit public ne lui est point favorable.

Page 1