CHAPITRE IV
lies Cigains ou BohémieDS en Yalacbie.
La servitude y ce vice inhérent aux sociétés anciennes, que la civilisation moderne n'a pas entièrement extirpé de son sein, fait encore des victimes en Valachie. Il est en Europe un peuple j ou plutôt une horde qui j bien plus que la nation juive elle-même , parait destinée à offrir aux yeux du reste de l'humanité un (riste et vivant exemple de la colère divine : qui, en France, ne connaît pas les Bohémiens? L'esclavage a fixé dans les principautés du Danube un
nombre assez œnsidérable de ces enfants d'une race qui se retrouve éparse en Andalousie et en Ecosse j en Italie et en Suède , en France et en Allemagne, partout enfin , comme un objet d'effroi pour le vulgaire et de méditation pour l'historien.
Au moment où tant de voix s'élèvent en faveur de la cause des nègres, personne ne songe à fermer la plaie qui s'agrandit sans obst^icle dans une contrée située à quelques jours de marche de la France. L'Europe entière a déclaré la traite immorale; sans vouloir examiner si l'esclavage, dans l'état actuel de TAmérique, n'est peut-être pas une nécessité fatale, elle ne recule pa^ devant les difficultés sans nombre de l'émancipation des noirs : le vent qui s'élève de ses côtes semble souffler sur le nouveau monde un esprit de liberté et porter aux esclaves de consolantes espérances. Cependant cette même Europe n'a pas eu une parole de pitié pour un peuple dont les maux sont entretenus plus encore par une honteuse et générale insouciance
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que par la barbarie d'une législation locale. On connaît à un enfant près la population de la colonie la plus petite et la plus lointaine. Combien de personnes savent qu'il existe en Moido* Vakchie deux cent cinquante mille Bohémiens qui non-seulement sont esclaves, mais encore privés de l'espèce de bien-être matériel que, dans nos colonies j l'intérêt du maître procure aux instruments de sa richesse?
Par suite de quels événements ces malheui^eux sont-ils arrivés en Europe? A quelle époque remonte leur émigration? Quelle patrie ont-ils quittée? Est-ce une vallée de l'Himalaya ou la terre brûlante de l'Ethiopie? A toutes ces questions faut-îl répondre avec le poète :
rhirondelle
D'où nous vient-elle ?
Avant d'examiner quelle est, en Valachie, la position des Bohémiens , essayons donc d'abord de pénétrer le mystère de leur origine, et cherchons les traces de leurs pérégrinations *.
* L'Allemagne , ce pays classique des études spéculatives , n'a
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La philologie et l'histoire sont d'accord pour . démontrer que l'Asie , d'où s'écoula le torrent de l'invasion, fut aussi le berceau des Bohémiens : comme leurs devanciers ^ ces barbares se répandirent des rives du Font-Euxin dans le reste de l'Europe^ mais en trop petit nombre pour y troubler l'ordre social renaissant. Nulle part leur marche ne fut franchement agressive j nulle part aussi on ne leur opposa d'autres armes que la persécution qui déjà s'attachait aux Juifs et aux lépreux. Le vol, le brigandage nocturne et la nécromancie devinrent, en tous lieux, leurs moyens d'existence.
Quand les Bohémiens pénétrèrent-ils en Europe? Il est diifficile de déterminer cette époque avec une entière certitude. Si l'on ajoutait foi au témoignage d'une chronique anonyme et assez obscure, insérée dans le tome xi des Reliq. ma-
pas oublié les Bohémiens. M. Michel de Rogalnichtati , officier moldave, a publié à Berlin, en 1837 , une brochure où , tout en mettant à profit les recherches de ses devanciers , il a prouvé qu'il était riche de son propre fonds. — J*ai puisé à ce travail d'utiles renseignemens.
nuscripiorum (page 301), dès 1250, lesCigains (c'est sous ce nom que les Bohémiens sont connus sur les bords du Danube) se fussent arrêtés en Hongrie. Au milieu des nombreuses invasions asiatiques qui, pendant plusieurs siècles, désolèrent cette belle contrée, il n'est pas impossible de supposer qu'une tribu de l'Inde y soit parvenue dès cette époque reculée. Cependant, et c'est avec toute la réserve due à de sérieux travaux que j'émets mon opinion, j'ai peine à croire que ces Gigains, établis en Hongrie sous le règne de Bêla H, aient été la principale souche des Bohémiens actuels. Venus de l'Asie, ils durent séjourner d'abord sur les côtes de la mer Noire ; or ils n'ont été remarqués en Moldavie qu'en 1417. Pendant les deux ou trois années suivantes, on les voit paraître pour la première fois, et successivement, dans presque toutes les contrées de l'Europe; il semble donc logique de décider que leur arrivée dans cette partie du monde n'a eu lieu qu'au xv^ siècle, ou, du moins, que c'est seulement alors que leur tribu
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en masse a opéré sa migration. Depuis ce temps, les Bohémiens, restés inaccessibles à l'action civilisatrice des nations qui les entourent, vivent dans un état perpétuel de vagabondage. Le moment semble venu où la philosophie^ éclairée par la religion , doit étendre sa sollicitude sur toutes les souffrances; il faut espérer que celles d'un peuple de l'Asie, égaré au milieu de l'Europe, trouveront aussi leur allégement. Nous l'avons dit, la terre d'exil fut partout inhospitalière ayx Bohémiens, et, quoique l'histoire se soit peu occupée de ces malheureux, elle peut cependant nous fournir sur leur compte des renseignements utiles. « En 1418, » dit Jean de MuUer, dans son histoire de Suisse, « une grande horde d'hommes inw connus, bruns de couleur, d'un aspect étrange u et déguenillés, se présenta devant Zurich; <( Michel, duc du pays d'Egypte, était le titre u que prenait leur chef. » L'Egypte , au temps des croisades et durant la seconde période du moyen âge, avait vivement excité les imagina-
lions; les plaines fécondées par le Nil étaient métamorphosées en une espèce de royaume d'Ârmide, et tous les magiciens avaient été initiés à leur art dans la terre même des soudans. Les nouveaux venus se présentèrent donc comme des fugitifs égyptiens, sans avoir, sans doute, une idée précise de la situation géographique de leur prétendue patrie. La superstition des masses accrédita ce mensonge, au point de faire tomber dans l'erreur des hommes instruits, qui ont voulu voir, en effet, dans l'Egypte, le véritable pays des Gigains. La marche incontestablement suivie par cette horde prouve d'abord que son point de départ pour l'Europe n'a pu être l'Egypte, et qu'elle a séjourné en Asie; une courte observation philologique démontrera qu'elle a pris naissance dans ce vieux berceau des nations. Dans leur langue^ qui n'est pas un jargon, mais un dialecte indou, comme on le verra bientôt, les Gigains s'appellent Romnits^ chel on fils de la femme. Réduits à la dernière misère, n'ayant le plus souvent d'autre abri que
le ciel , d'autre nourriture que des aliments volés , ils se regardent comme les seuls maîtres de la création ! Les autres hommes sont des gaJschi ou des êtres secondaires privés de la con* naissance des grandes vérités. Leur orgueil les console du- dédain qu'ils in^irent. Cette prétention d'être la race la plus pure de Thumanité est commune aux peuples du cœur de l'Asie ; on dirait que le souvenir des grandes et sublimes scènes des premiers âges s*y est trans* mis de génération en génération.
Grellman^ dans son travail sur les Bohémiens, cite l'anecdote suivante, qui a retenti dans tous les journaux de l'Allemagne. Un prêtre hongrois étudiait à Leyde, où il rencontra plusieurs Malabrais venus, comme lui, pour suivre les cours de cette célèbre université; frappé de l'analogie qui semblait exister entre la langue des Gigains de son pays et celle de ces jeunes gens, il se fit dicter un vocabulaire dont tous les termes furent compris pai' les Bohémiens.
L'historien de la Hongrie, Fessier, a établi son
opinion sur des bases plus certaines ; il a dressé un tableau comparatif des principales langues de rinde et de la langue cigaine, et il en ressort que celle-ci est évidemment de la même famille que les autres.
Voici un extrait de ce tableau.
Français.
Cigain.
Indostani. Sanscrit.
Bengali.
Malabn
Tête.
Scbiro.
Schira.
Sir.
Cheveu.
Bal.
Bal.
0£il.
Iak.
Akschi.
Aank.
Nez.
Nak.
Nak.
Naak.
Bouche.
Mui.
Mu.
Mu.
Eau.
Pani.
Panni.
Panir.
Paani.
Pan.
Argent.
Rup.
Rupa.
Rupa.
Rupa.
Soleil.
Kam.
Kham.
Kham.
Etc., etc.
La question de l'origine des Cigains me semble donc tranchée; j'ajouterai encorpque la peinture que nous font les voyageurs, de la vie errante de plusieurs peuplades de l'Inde, établit un rapport de plus entre elles et celle qui nous occupe.
Les Bohémiens arrivèrent en France en 1 427
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(Pasquier) ; ils y furent longtemps persécutés , et cependant il en existe encore en Lorraine et surtout dans nos départements du Midi. Les rois et le parlement s acharnèrent contre eux , en Angleterre, sans pouvoir les détruire. L'ordonnance , aussi bizarre que cruelle y qui leur défend de coucher plus de trois nuits de suite dans le même endroit du territoire romain , n'en a point purgé les États du pape.
La Hongrie est la seule des nations de l'Europe qui n'ait pas, pour ainsi dire, mis les Cigains au ban de l'humanité. Dans un pays où chaque classe était si distincte par ses privilèges , les Cigains eurent aussi les leurs. Le roi Sigismond ,
en 1 423 , leur accorda des magistrats pris dans leur sein, et le palatin lui-même, ce grand dignitaire qui avait presque tous les droits utiles de la royauté , dut choisir leur chef suprême , surnommé Egregius^ comme tous les autres comtes. Cités devant les tribunaux réguliers , les Cigains prêtaient un serment d'une rare impudence et que peuvent à peine expliquer les
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troubles d'un pays sans cesse agité par la guerre. « Gomme le Seigneur , disaient-ils, a a noyé Pharaon dans la mer Rouge, ainsi c( soit engbuti le Cigain dans les entrailles « de la terre, s'il déguise la vérité ! Qu'il soil i< maudit, et que jamais un 'ûol ne lui réus-^ (f sisse. » Entrée dans une période moins malheureuse , après avoir appelé la maison d'Autriche au trône dé saint Etienne , là Hongrie ne tarda pas à être inconlmodée des singuliers privilèges laissés aux Cigains^ Il y eut réaction contre eux ; on les persécuta d'abord , eilsuite on essaya de les fixer au sol et de les civiliser.
Les uns {urentincorporésdan$ràk*mëe, les autres reçurent des terres des seigneurs. Grâce aux sages règlements de Joseph II et à la vigilance du gouvernement actuel , ils vivent , à peu de chose prés, comme les autres paysans»
Nous sommes arrivés à examiner l'état des Gigains en Yalachie et en Moldavie : nulle part il ne fut plus misérable. L'esclavage, avec tout ce qu'il a d'humiliant et de fbrce démoralisa-
irice j y pèse sur plus de deux cent cinquante mille individus.
Dans les deux principautés^ les Cigains se partagent en deux grandes divisions, qui se composent, Tune des esclaves des particuliers, et l'autre des esclaves du gouvernement : occupons^nous d'abord de celle-ci. Cette classe comprend ellemême plusieurs catégories distinctes, dont la première est celle des aurari ou orpailleurs. Quelques rivières de Yalachie^ et notamment la Dimbovitza , l'Oltau et T Argis, roulent des pail«^ lettes d'or, que les Cigains aurari ont seuls le droit de recueillir. Mais à ce privilège, beaucoup moins avantageux aujourd'hui qu'autrefois, se joint une chaiige qui ne diminue pas. La prin^ cesse, OU; à son défaut, la plus proche parente de rhospodar, prélève, à titre d'épingles, une partie du gain de chaque aurarus. Le produit de ce singulier impôt s'est élevé , en 1 764 , à quatre kilogrammes, environ, d'or fin.
Viennent ensuite les ursari, dont le nom indique assez la profession. Les ursari sont des
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dompteurs d^ours ; ils se réunissent pour dotiner la chasse à ces animaux, qu'ils apprivoisent lors^ qu'ils les prennent jeunes, ou qu'ils mettent dans l'impuissance de nuire. Les durs des Garpathes sont d'ailleurs beaucoup plus petits et d'un naturel moins féroce que ceux du Nord; leurs conducteurs les dressent assez facilement et cou^ retit de village en village pour arracher quelques paras à la curiosité des paysans. A ce triste métier , les ursari joignent des connaissances vétérinaires, que la superstition du peuple des campagnes attribue à la possession d'un art magique : ils parviennent à soutenir ainsi leur déplorable existence > et à payer au gouverne-^ ment une redevance de vingt à trente piastres. De tous les Cigains , ceux qui s'éloignent le plus de la vie sauvage sont les lingurari; ils fabriquent, avec une adresse remarquable, les cuillers et les vases de bois , seule vaisselle connue des paysans valaques ) ils ont aussi des fours à charbon. Cette double occupation exige un peu plus de stabilité dans la résidence dé
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eeux qui s'y livrent; aussi U |4upsrt des lingurrari ont-ils des baraques, Inen sales, il est vrai, bien mal ordonnées, mais qui, relativement, constituent déjà un progrès.
La plus basse classe de la tribu est celle des laiessi ou gens sans aveu et vagabonds. U serait diffidle d'imaginer de quels élém^its cette catégorie est formée; tout ce que la misère a d'affreux s'y trouve réuni à tout ce que la ccMTuption a d'abject. Les laiessi errent sans cesse divisés en bandes plus ou moins fortes , où le nombre des femmes égale à peu près celui des bommes, mais où l'organisation de la famille n'est pas même soupçonnée. De loin en loin, dans les vastes plaines de la Yalacbie, vous apercevez vingt ou trente chariots formant un carré ^ et quelques tentes au milieu : c'est une balte de Bohémiens. Approchez, et le spectacle à la fois le plus étrange et le plus triste frappera votre vue. Ici, à la lueur d'un brasier ardent, des hommes aux traits brunis, aux regard$ fauves, de véritables cyclopes, font gémir le fer
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sous leurs marteaux; là, un groupe d'enfants des deux sexes , entièrement nus , quitte un lit d'immondices pour s'attacher à vos pas; plus loin, TOUS voyez accourir aussi de grandes jeunes filles dans un hideux déguenillement. Elles sautent en s'accompagnant duson du tambourin ; elles vous enlacent de leurs danses jusqu'à ce qu'elles tombent sur le sol y épuisées de fatigue : alors, les mains tendues, elles vous crient d'une voix rauque : Un para, maître, un para. Devant un pareil abrutissement, le cœur est partagé entre le dégoût et la pitié.
Chaque camp forme une colonie, qui s'abat de temps à autre sur une ville ou sur un village. Les hommes raccommodent les charrues et font quelques ouvrages de serrurerie; mais à peine ont-ils réuni une petite somme, qu'ils la dépen^ sent en liqueurs spiritueuses et en tabac : la pipe est la compagne inséparable du Cigain. Les femmes , tant qu'elles sont jeunes , c'est-à-dire tant qu'elles n'ont pas vingt ans , spéculent sur le vice; une fois qu'elles ont été mères, elles se
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fanent et n'ont plus d'autres ressources que la magie; elles expliquent leâ scmges, détournent tes sorts jetés par le malin esprit sur les bestiaux, et dévoilent Tayenir à Timpatience des amants. La colonie a son chef, appelé jude ou juge ^ cet étrange magistrat , reconnu et confirmé par le gouvernement, doit sa dignité au suffrage de ses compagnons. A peine est-il désigné, que quatre hommes vigoureux lui font de leurs gaules un pavois pour le présenter à ses subordonnés. Le souverain porte un fouet en guise de sceptre, et un costume éclatant, composé d'une tunique rouge, d'un bonnet d'Astracan et d'une paire de bottes jaunes, lui assure le respect de ses courtisans en guenilles.
Durant l'hiver, ordinairement rigoureux en Valachie, les Cigains se creusent des terriers dont l'unique ouverture sert à la fois de porte, de fenêtre et de cheminée. Les enfants sont envoyés tout nus mendier dans les villages voiânsj au retour y s'ils se plaignent du froid, leurs mères leur répètent cette phrase, devenue pro^
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verbiale en Valaehie : w p^oici des cordes , frileux; faiies-^eii des ceintures et *vous aurez chaud. » Dans de pareils intérieurs^ la vie commune est une querelle incessante. Là, point de meubles à briser ou à se jeter à la tête. Que font alors les parents? Ils s'emparent des premiers enfants qui se trouvent sous leurs mains , et s'en servent comme d'armes d'une espèce nouvelle pour terminer le combat; aussi rencontre-t-on une quantité de petits êtres chétifs et estropiés, tristes victimes des luttes pater-* nelles.
Les Gigains n'ont aucun principe religieux; ils éprouvent seulement la plupart des craintes superstitieuses qu'ils inspirent. Quoiqu'ils se soumettent au baptême, on ne peut pas les considérer comme faisant partie de la grande famille chrétienne; ils ne voient, dans leur initiation à la foi, qu'un moyen d'obtenir un cadeau de celui qui consent à devenir leur parrain. L'individu déjà baptisé à Bukarest trompe la charitable crédulité d'un habitant de Crayova, et
(àclie de reiiouveier, ie plus souvent possible, une cérémonie qui n'a d'autre but à ses yeux que le gain d'un vieux vêtement ou de quelques piastres.
M<iis il snffi.t de donner une idée de toutes ces misères, sans prendre plaisir à les détailler* Passons à la seconde classe des Cigains, à celle qui est formée des esclaves de particuliers : elle a elle-même deux subdivisions, celle des laiessi, dont la dégradation est oonnue, et celle des vatpassi ou domestiques. En Turquie^ sous l'empire de la loi de ]\{ahomet, la servitude a un si grand caractère de douceur, que, si ce n'étaient les invincibles scrupules de la dignité humaine, on serait tenté de regarder les esclaves comme heureux d'avoir quitté une patrie sauvage pour un intérieur dont ils finissent souvent par devenir membres. En Valachie, dans un pays chrétien, l'esclavage est resté ce qiii'il était au Bas-Empire, c'est-à-dire insolent, tyrannique et corrupteur. Les Russes, il faut le dire à leur louange, ont adouci la législation cruelle qui
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légitimait toutes les souffninces des Cigains; mais que peuvent les lois contre les mœurs? Les maisons des riches sont encombrées d'une foule d'esclaves qui y sont cuisiniers y barbiers , tailleurs^ musiciens... : la fantadsie des boyards et les verges décident de leur vocation. Si le sort les a fait échoir à de bons maîtres, ils ont une existence préférable à celle de leurs frères no-^ mades ; mais, en général , ils sont {dus corrom-» pus encore parce qu'ils sont plus humiliés. Et c'est au milieu d'un pareil entourage que les jeunes nobles passent leur enfance! Un Cigain, s'il est cultivateur, se vend 1 00 fr.; les forgerons et les ouvriers ne valent que 70 fr.; une famille entière est \ivrée pour 500 fr. au plus!
Chez nous la question de l'abolition de l'es-* clavage est complexe; elle touche à de graves intérêts publics et privée; une solution trop brusque pourrait porter un coup dangereux à notre prospérité maritime et à l'existence même de nos colonies. Voilà pourquoi les esprits les plus généreux hésitent et n'osent y tout en flé-^
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trissant le principe de la Bervitude, hâter l'heure de rémancipalion. Mais, en Yalachie, aucun de ces périls n'est à redouter; de rafiranchissement desCigains^auoontadre, résulteraient pour l'État un accroissement de population, pour les particuliers une augmentation de richesse. La terre manque de iMas, la plus grande partie des propriétés restent en friche ; au lieu de garder autour d'eux un nombre incmnmode de domestiques et au sein du pays une armée de yagabonds, que ks boyards en fassent des tenanciers. Jusqu'à ce }€for, les Cigains ont reçu livrés aux mauvaises passions qu'engendrent la misère sans espoir et la fainéantise, que Ton tarisse à jamais ces deux sources de démoralisation ; avant de se retrancher dans les rmnparts de l'impossible, qu'on essaye de rendre à Thumanité des êtres que la dégradation semble en avoir séparés. Certes, cette œuvre est belle et digne d'occuper de grands esprits. Les boyards, tous imbus de la lecture de nos publictstes modernes, assourdissent leà Français en leur parlant de liberté et d'indépendance; eh bien,
ils ont à côté d'eux deux cent cinquante mille individus pauvres 9 corrompus , sauvages , qu'ils peuvent y par des soins continus, transformer en ouvriers laborieux , en pères de famille j en citoyens valaques. Cette patrie , qu'il disent tant aimer, n'y gagnerait-elle pas plus qu'au stérile entretien des grandes espérances dont la réalisation est sinon chimérique, du moins bien lointaine encore?
Tyr