CHAPITRE V
Idée sommaire des ressoudes matérielles de la Yalachie. — Voyage de Bukarest à Brailow. — Importance commerciale de cette dernière ville. — Du commerce français. — Galatz* — Tuldscba. •— Le delta du Danube. — Usurpation de la bouche de Souliné paf les Russes.
Il nous reste y pour compléter autant que possible l'esquisse rapide que nous venons de tracer, à donner une idée sommaire des ressources matérielles de la Yalachie.
On n'a point, sur la population de cette province, de renseignements précis. Avant l'occupation, on la portait à huit cent mille âmes; les Russes procédèrent à un recensement dont le$ résultats furent si différents des données reçues, qu'ils évitèrent d'en publier les documents exacts; on peut, toutefois, supposer que le
nombre des habitants s'élève au moins à deux millions sur une surface de quatre mille huit cent dix lieues carrées ^. Le climat de la Valachie est doux et fort sain dans le voisinage des Carpathes; mais les forêts qui occupent le quart du territoire et les eaux stagnantes qui baignent les plaines entretiennent dans certaines parties une humidité dangereuse. Le sol est riche, fertile, et propre à tous les genres de culture qui réussissent chez nous : le maïs, l'orge et d'autres grains y croissent à merveille; le froment, sans être égal à celui d'Odessa, est de bonne qualité; les vignes très-abondantes fournissent des vin9 légers, recherchés en Russie, où l'on en importe pour une valeur assez considérable; cette branche de commerce prendra nécessairement encore une plus grande importance lorsque les pro^ cédés de fabrication auront été améliorés. Les fruits secs et le tabac en feuilles entrent aussi pour une forte part dans les produits à ex-* portei'.
* Voyez pièces jnstiUcatiirets n» 5. StaH^liquedetaralaekie.
YALACHIE. Î5Ô
La Valachie possède d'immenses troupeaux de moutons qui donnent une grande quantité de belles laines; la race des chevaux, quoique petite, est assez bonne pour que l'Autriche l'admette dans ses haras de remonte ; d'innom-» brables essaims d'abeilles fournissent une cire -excellente; l'Oltau, le Schyl, le Seret, le Danube surtout, abondent en poissons de toute espèce, dont la salaison pourrait devenir avantageuse.
Le règne minéral enfin ne le cède point aux deux^utres; mais le manque de capitaux et de connaissances nécessaires, et, plus que cela, Ifi crainte d'éveiller la cupidité des Turcs , ont retardé jusqu'à présent l'exploitation de cette source de richesse. Les Russes, pendant leur séjour, ont fait lever la carte géologique des Garpathes', en ayant soin de ne pas ébruiter leurs découvertes. Les Valaques eux-mêmes, tout en soupçonnant l'abondance et la variété des trésors que recèlent leurs montagnes, ne possèdent sur ce point aucune donnée exacte. Je suis parvenu à me procurer quelques notions autheii-
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tiques que je transcris ici. Les ingénieurs du général Kisselewont reconnu l'existence de mines de fer ordinaire et de fer magnétique-pyriteux , de cuivre notamment à Krasne, de vif-argent à PiiechUy de charbon de terre à Gesseni, de soufre, d'ambre jaune, à la montagne Déale de Roche ^ de poix minérale, d'or, à Korbénij d'asphalte , et enfin de salpêtre, à Poutcbessa, où se trouvent aussi des eaux sulfiireuses.
Les produits des salines forment presque à eux seuls le tiers des revenus de l'État qui dépassent la somme de quinze millions de piastres.
Les abus du gouvernement phanariote et les extorsions des Turcs avaient paralysé le commerce des Valaques ; il a repris quelque activité dans ces derniers temps. En 1832, le chiffre des exportations était de 32^640,291 piastres; il a monté, en 1836, à 41,384^318, et, dans les années suivantes , le mouvement a été plus considérable encore.
Dans chaque ménage valaque, la femme tisse elle-même une toile grossière, dont elle fait
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ensuite des vêtements à son mari et à ses enfants; mais on ne peut dire qu'il n'existe point de fabriques en Valachie : les objets manufacturés de quelque valeur se tirent tous de l'étranger. . Les importations s'élevaient, en 1832, à 27,733,000 piastres, et à 32,001 ,275, en 1836; le simple rapprochement de ces deux chiffres indique une augmentation assez notable dans la prospérité générale. L'Allemagne et la Turquie se partagèrent le monopole des importations jusqu'à l'occupation russe; depuis 1832, la balance du commerce entre Brailow et Gonstantinople établit une différence en faveur de la principauté. L'Allemagne a conservé tous ses privilèges ; mais la franchise accordée au port de Brailow , et les avantages que Ton trouve à expédier les marchandises par mer vont nécessairement aj^eler sur ce point une concurrence active.
Nous désirâmes examiner la ville qui est appelée à jouer le rôle principal dans le commerce de la Valachie, et, au lieu d'aller chercher le bateau
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à vapeur à GiurgévOy nous nous décidâmes à nous rendre à Brailow par terre. Dégoûtés de la poste valaque^ nous louâmes un pesant fourgon qui nous conduisit à Brailow en deux jours. Dans un rayon de dix lieues autour de Bukarest , on rencontre quelques villages , attirés par le voisinage de la capitale : ils me parurent^ en général, plus populeux que ceux que j'avais traversés entre Czernetz et Crayova ; l'un d'eux même , celui de Tzichiamé y nous frappa par son air d'aisance et de propreté. Mais bientôt on entre dans une solitude immense, qui se prolonge jusqu'à Brailow. Le sol de cette contrée semble avoir retrouvé dans un long repos une vii^inité nouvelle ; rien ne peut donner l'idée de la force végétative des différentes plantes dont il est couvert ; les prairies sont ém^illées d'une innombrable quantité de fleurs charmantes »
telles que l'anémone et l'amarante. Cette vue , qui finit par devenir monotone, est r«| vissante au premier aspect. On a peine à comp^rendre comment les hommes se refusent à profiter des
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richesses que la nature étale devant eux avec tant de profusion.
Dans la soirée du second jour^ nous arrivâmes à Brailow , et^ pour la première fois^ nous couchâmes dans un kan. On nous donna une chambre fort étroite , où lits , tables et chaises étaient remplacés par une espèce de dressoir recouvert d'une simple natte de joncs : ce fut sur ce moelleux^ divan que y sans songer à souper ^ il nous fallut coucher, c^^t-à-dire nous livrer à une légion dévorante d*insectes. Après une terrible nuit, passée tout entière à regretter le bateau à vapeur, nous nous présentâmes chez M. Slatiniano, à qui nous étions recommandés. Il ne voulut pas que nous restassions une minute de plus au caravansérai, et nous offrit, avec une grâce parfaite, une hospitalité que nous ne pourrons jamais oublier. M. Slatiniano eut la bonté de diriger lui-même nos courses dans la ville et aux environs , et personne ne le pouvait mieux que lui ; car il a , pour sa part, contribué à jeter les bases de la pro^»érité future de Brai*
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low. Les Russes, en 1829, après un siège long et sanglant , s'étaient emparés de cette ville ; le général Kisselew ordonna de raser les murailles, et , croyant la place bonne pour rétablissement d*un entrepôt commercial , il chargea M. Slati-* niano de faire commencer les travaux nécessaires* Trois cents malheureux habitaient alors les décombres de la forteresse ; aujourd'hui Brailow est une ville de huit mille âmes ! Beaucoup d'étrangers sont venus s'y établir , et tous ont la faculté d'y trafiquer en gros et en détail. Les Turcs seuls, malgré leurs droits de souveraineté, ne peuvent y demeurer, s'ils n'ont déclaré à la police les motifs et la durée de leur séjour. Le commerce de détail leur est interdit; on leur refuse également l'exercice de leur culte; enfin , et ce fait est plus caractéristique encore , un musulman ne peut obtenir la sépulture en Yalachie.
Le plan de Brailow est arrêté; on juge déjà de l'étendue de la ville future et de ses bonne» dispositions par les palissades de bois qui indiquent
lesrues,etqui, dejourenjoiir^ sont remplacées par des constructions* Le port commence à être fréquenté. En 1 831 , on avait eu de la peine à trouver assez de blé dans le pays pour charger deux bâtiments, et, en 1837 , plus de trois cents navires venaient y chercher leurs cargaisons. I^s paysans ne pouvaient oublier les rapines dont ils ont souffert si longtemps; voyant le fruit de leur labeur passer dans des mains étrangères ^ ils avaient pris le p^rli de ne pas étendre leur culture au delà des besoins de leur famille : ils reprennent enfin confiance, et les villages du district entrent dians une ère de prospérité. Outre la capitation, leurs habitants ont consenti sans peine à fournir, par famille, trois piastres destinées à Tachât d'instruments de labour, de bons étalons, et à des réparations locales.
Ces détails suffiront pour donner une idée de l'importance commerciale de Brailow. Les étrangers n'ignorent pas les ressources de la ville nouvelle. Les Autrichiens j dont les progrés , en matière d'industrie , sont plus rapides que notre
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indiflPérence ne le soupçonne ^ et les Anglais, ces spéculateurs infatigables , entretiennent avec Brailow des relations fort suivies , et sans doute avantageuses. Les Turcs, les Napolitains et les Grecs v viennent aussi chercher des blés et des denrées de première nécessité. Sur les sept cents bâtiments qui» chaque année, depuis 1832, séjournent dans les ports de Brailow et de Galatz, combien en avons-nous fourni pour notre part? Un en 1833, et six en 1838. Ce résultat n*est-il pas déplorable? Dans les pages précédentes f nous avons dit quelle influence morale la France exerce à Bukarest ; la position géographique de la Valachie , par rapport à notre pays, ne nous permet pas de profiter bien acti-* vement de cet avantage , au point de vue politique; mais notre commerce ne peut-il en tirer parti ? Nous faisons peu d'affaires avec FOrîent ; sous Louis XIV et Louis XY, au contraire, nous exercions presque un monopole dans ces contrées; les Anglais nous ont remplacés; les Autrichiens, depuis la guerre de Grèce, leur font
concurrence ; voici, pour nous, une occasion de reparaître sur la scène , la laisserons - nous échapper ?
Sans vouloir énumérer ici toutes les causes qui ont amené la décadence de notre commerce en Orient, il n'est peut-être pas inutile de rappeler ces principes vulgaires, que le crédit est rame du commerce , et la bonne foi celle du crédit. On se plaint du peu de considération qu'en général on accorde chez nous aux fortunes industrielles ; cependant le motif de cette faucheuse disposition des esprits est bien facile à saisir. Le négociant enrichi tâche souvent^ et ses héritiers tâchent toujours, de couvrir d'un voile l'origine de leur opulence; au lieu d'être fiers d'une position conquise par de longs labeurs , la plupart cherchent à déguiser , sous rm titre d'emprunt ,r un nom qui a longtemps fait l'honneur d'une raison sociale. Personne, en France, ne fonde plus un comptoir avec le dessein bien arrêté de le transmettre à des héritiers jaloux eux-mêmes de le perpétuer ; le commerce n'est
plus un état y mais un moyen d'arriver à la fortune, seul et unique but de chacun. Qu'en résulte-t-il ? C'est que le spéculateur, n'ayant en vue que TafËiire qu'il traite , la trouve bonne dés qu'elle est fructueuse. Un armateur , pour prendre un exemple qui n'est malheureusement pas une hypothèse , mais un fait constaté, envoie aux États-Unis une cargaison de soieries avariées et d'un aunage'^inexact ; les consommateurs étrangers se plaignent , accusent non pas l'expéditeur inconnu, mais le commerce français en général , et peu à peu nos produits tombent dans un complet discrédit. Il existé une liaison si intime entre Tordre politique et les intérêts matériels, sur lesquels le commerce d'exportation exerce tant d'influence , que l'on ne saurait trop appeler l'attention du gouvernement sur cet objet. C'est à lui d'ouvrir des débouchés, de faire jaillir des traités et des alliances des sources de richesse pour nos fabricants; mais il a le droit imprescriptible , le devoir même de réprimer Tamour du gain dans ses écarts , et d'empêcher
que la liberté du commeree ne dégénère en abus. La Valachie nous est ouverte ; les produits de son sol y qui tendent toujours à s'améliorer, sont déjà d'une bonne qualité/ ses minerais abondants fourniront un jour un nouvel objet d'exportation; ses laines sqqt estimées en Allemagne : montrons-nous donc aussi comme acheteurs sur les marchés de Brailow^ et nous y serons vendeurs à notre tour. Nos draps ^ nos mérinos surtout, si supérieurs à ceux des Anglais et moins chers cependant, trouveront là un débouché nouveau. Mais hàtons-nous, ou les étrangers , plus actifs et plus entreprenants , prendront pied avant nous. Le gouvernement a appelé l'attention de Marseille sur Brailow; mais ne devrait-il pas, au moins, placer un viceconsul dans cette dernière ville? L'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Grèce et le Piémont ont des agents à Brailow, c'est celui de l'Angleterre qui est chargé des affaires de France
sous la surveillance du consul de Bukarest!
Les fonctions fort importantes de ce consul
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sont surtout diplomatiques ; c'est à Brailow que doit résider notre agent commercial ; c'est là seulement que l'on peut étudier les ressources de la Valacbie , instruire nos ports de la Méditerranée des variations des mercuriales, et indiquer aux chambres de commerce ceux de nos produits dont Técoulement serait le plus certain, toutes choses qu'un Tice-consul anglais , si loyal qu'on doive le supposer j ne pourra jamais faire. Que des relations s'établissent entre la France et la Valacbie , et les sympathies bien réelles que les Valaques éprouvent pour nous deviendront plus vives encore. Si nos commerçants s'élèvent de l'intérêt particulier à l'intérêt national , s'ils apportent dans leurs actes cette bonne foi, cet orgueil de bien faire qui lesdistinguaient
jadis, les services qu'ils peuvent rendre à notre pays sont immenses. , De pareilles entreprises doivent enrichird'abord ceux qui les feront; elles seront, en outre, utiles à la France sous plus d'un rapport, et àlaValachie, dont elles favoriseront l'élan progressif. Ainsi entendu, le commerce
n'est plus seulement un moyen de fortune, un trafic; c'est une des plus honorables professions que l'homme puisse embrasser *.
De Brailow, nous pouvions nous embarquer pour Constantinople ; mais^ dans le dessein de visiter Galatz , le seul port de la Moldavie, nous préférâmes ne prendre le paquebot que dans cette dernière ville. Le trajet de Brailow à Galatz se fait en deux heures et demie; la route est assez pittoresque. Les forêts qui couvraient les collines furent dévastées pendant la guerre, mais les plantations nouvelles poussent avec une vigueur remarquable ; les campagnes commencent à être sillonnées par la charrue, les paysans paraissent moins pauvres que dans les autres districts; le commerce exerce enfin, aux environs de Brailow, son heureuse influence. Le Seret forme la ligne de démarcation deé deux principautés. On passe cette rivière, assez importante, sur un pont volant qu'il est question d'établir
* Voyez, aux pièces justificatives, la pièce n" 6, relative au commerce des deux principautés.
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d'une manière plus solide. La Moldavie s'annonce tout de suite comme un pays de montagnes, et, quoique le nord--est de la Valachie soit assez accidenté, la transition semble brusque. La route, passablement entretenue, traverse une vallée fertile, abritée par des bois magnifiques et arrosée par des cours d'eau qui rendent le pays aussi propre à l'exploitation des usines qu'aux travaux agricoles*
On découvre Galatz d'assez loin. Cette ville se divise en deux parties; la cité nouvelle occupe une colline élevée d'où le regard plane sur le Danube et sur les belles montagnes de la Bulgarie; des maisons élégantes et construites en pierres donnent à ce quartier un aspect européen; les inondations fréquentes du Danube forceront les habitants de la vieille ville à suivre l'exemple de ceux qui se sont établis sur la hauteur. Les masures qui obstruent le port une fois détruites, on pourra songer à profiler des carrières voisines pour construire quelques quais qui deviendront des remparts contre la crue des
eaux et permettront de placer avec sécurité des magasins sur les bords mêmes du Danube. On descend à ce fleuve par des rues tortueuses, remplies encore de vieilles constructions turques où les négociants ont provisoirement ouvert leurs comptoirs. Une population cosmopolite se presse dans les bazars et dans les nombreux cafés de Galatz. Les Moldaves, les Grecs, les Ioniens et les Génois, dont les relations commerciales avec l'Orient ont repris assez d'activité, se partagent en groupe où dix idiomes se confondent; les Juifs, méprisés de tous, traînent honteusement leurs souquenilles noires sur le port, dans Tattente des étrangers qu'ails persécutent de leurs offres de service et de leur opiniâtre persistance. Depuis 1832, quatre cents navires abordent, chaque année, à Galatz. Le Danube, en cet endroit de son cours , ne s'élève plus qu'à trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et les bâtiments de trois cents tonneaux le remontent facilement depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de novembre. Le bois, les blés, des huiles de
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diverseses pèces^ les meilleures cires deTEurope, et entre autres une cire verte et parfumée particulière à la Moldavie, tels sont les principaux produits de la province. Ainsi que la Valachie, la Moldavie eut beaucoup à souffrir du gouvernement phanariote ; selon Tinsolente expression des hattis-skérifs , les deux principautés étaient les fermes de Stamboul; la seconde, cependant, fut toujours moins misérable que la première. Aujourd'hui encore, la Moldavie, moins étendue et moins peuplée que la Valachie, est cependant plus riche ; les boyards y vivent davantage sur leurs terres. L'hospodar actuel, Michel Stourdza, connaît à merveille les ressources du pays, et, si on lui reproche (à tort peut-être) un amour assez prononcé pour le gain, il faut avouer aussi que, tout en augmentant sa fortune particulière, il donne à l'agriculture et au commerce une impulsion favorable aux intérêts généraux. Aleko Ghika , prince de Valachie , est un homme à imagination romanesque^ plein de bonnes intentions, mais sans audace pour les exécuter, plus
probe que ses subordonnés, et cependant incapable de réprimer la corruption qui l'entoure; prudent à l'excès^ il n'oserait agir sans les avis du cabinet russe, et^ victime d'une astucieuse politique, il s'aliène une partie de la noblesse *. Michel Stourdza est un politique plus fin, un administrateur plus habile que l'hospodar valaque. La Russie , après avoir fondé Brailow dans un instant d'illusion ou de générosité, entrevoit l'avenir de cette ville et craint d'y trouver une rivale pour Kerson et Odessa ; le gouvernement valaque poursuit mollement les travaux commencés, et laisse ce soin aux particuliers. Stourdza ^ moins inquiété par la Russie, s'intéresse ouvertement à la prospérité toujours croissante de Galatz. Les revenus de cette ville ^ qui, en 1833 , ne dépassaient pas 85 mille piastres, ont atteint en 1 838 la
* En portaot ce jugement sur l'hospodar Ai.Ghika, je me suis fait {'organe d'une opinion modérée que je cro» juste et faisoonable. Mon séjour à Bukarest n^a pas été assez long pour que j'ose, avec toute sûreté de conscience, reproduire les graves reproches que Topposition adresse à un prince dont la situation difficile mérite quelque indulgence.
somme de 11 6 mille piastres ; son portes! de plus en plus fréquenté. Les Moldaves remarquent avec regret que le pavillon de France est celui qui s'y montre le moins. A Galatz, ainsi qu'àBrailow, nous n'avons point de vice- consul ; cet état de choses apporte au progrés du commerce français dans les principautés un obstacle fort grave. Nous n^avons encore, malheureusement , qu'un commerce très-restreint avec la Moldo-Valachie,
mais il importe à notre influence politique que des relations plus suivies s('établissent entre nos ports de la Méditerranée et ceux de la mer Noire. Le gouvernement Ta si bien senti , que le ministre du commerce du 1 5 avril , par une lettre remarquable adressée à la chambre de Marseille, a vivement engagé nos armateurs à diriger leurs navires vers les bouches du Danube; pourquoi tarder alors à déployer, comme une brillante enseigne, à Brailow et Galatz le pavillon français à côté des drapeaux des autres nations ^?
* Je donne, aux pièces justiGcatives n* 6, la commumcaiion adresiéê, par le prince Stourdza, à rassemblée générale de
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Le paquebot autrichien le Ferdinand^ qui fait le trajet de Brailow à Gonstàntinople, arriva, le 23 juin, à Galatz. Sur la foi du prospectus, pensant partir le jour méme^ nous nous ren* dîmes à bord, mais il nous fallut attendre vingtquatre heures la levée de l'ancre. Le Ferdinand avait pris des passagers sur la rive droite du fleuve; les gardes du lazaret ne nous permettant plus de retourner à terre, nous h'eûmes rien de mieux à faire que d'observer la petite société dont le hasard nous rendait membres pour trois jours. Une princesse phanariote, petite-fille d'un hospodar de Moldavie, tenait sa cour sur le pont. Le costume de cette illustre dame était
1838. Ce document officiel, rédiffi en français par le prince lui-même^ trace la marche sui\ie par la Moldavie, pendant une période de sept années, et contient, sur cette principauté, une foule de notions utiles et curieuses.
L^agent consulaire que nous avons à Galatz n'a pas un titre assez sérieux pour être considéré comms un représentant du commerce français^
emprunté, dans une égale proportion, aux modes d'Europe et d'Asie. Brousse avait fourni la grillante étoffe du turban, et Vienne la toile à grands ramages d'une robe dont les manches à V imbécile annonçaient chez celle qui les portait la prétention d'imiter, en 1838, les exagérations parisiennes de 1 832. La princesse, assise sur un tapis de Smyrne, était flanquée de ses deux filles, petites personnes assez jolies et passablement coquettes, qui surent confier à chaque passager leur désir de visiter Paris, Lon- <ires ou Vienne, et de trouver promptement un mari.
Anglais, Italiens, Allemands, venaient sou^ vent faire cercle autour du noble groupe, et le Français devenait pour un moment le lien de cette réunion hétérogène, à tel point que ceux qui ne pouvaient parler notre langue, abandonnés de tous, n'avaient, contre leur ennui, d'autres remèdes que les douces rêveries excitées par le chibouk et le café d'Arabie. Un gros bourgeois de Hambourg entretenait la gaieté de l'as-
semblée par un feu continuel de quolibets et de grosses plaisanteries : ce brave homme , touriste de profession , avait parcouru le mondé entier; mais, comme beaucoup de monomanes de même espèce , lorsquHl avait compare les auberges d'Allemagne à celles d'Italie, et le bordeaux au porter, il se trouvait au bout de sa science.
Le lendemain, de bonne heure, nous quittâmes le port de Galatz. Les Balkans apparaissent à quelque distance de la rive droite du fleuve; les steppes de la Bessarabie descendent jusqu'à la rive gauche, qui, de l'embouchure du Seret à celle du Pruth, paraît presque entièrement déserte. La misérable ville de Réni est située à peu de distance de cette seconde rivière. Vers midi, nous arrivâmes devant Tuldscha, où la maladresse de notre capitaine, dont la tournure annonçait plutôt un maître d'hôtel bien nourri qu'un marin consommé, faillit nous faire échouer. Tuldscha, bâtie sur le flanc d'une belle colline, ressemble, comme toutes les villes tur-
ques, à une ravissante décoration de théâtre; approchez, l'illusion s'enfuit. Chacune de ces maisons, qui, vues à distance, promettent un séjour délicieux, est un cloaque habité par la misère et par une malpropreté sans exemple.
Tuldscha, néanmoins, ne manque pas d'une cer-' taine importance ; elle fait un commerce assez considérable de poissons salés, de bois et de grains, qui profitera, sans doute, du réveil de l'industrie dans ces contrées où les hommes, abrutis par la crainte et la paresse, ont longtemps semblé prendre à tâche d'anéantir les bienfaits de la création. De Tuldscha jusqu'à son embouchure, le Danube est triste et monotone ; tantôt il coule resserré par des lies dont la solitude n'est troublée que par d'innombrables troupes de pélicans, tantôt il déploie au loin une énorme masse d'eau. Un assez grand nombre de navires se croisèrent avec notre paquebot; de distance en distance , des carènes échouées et des agrès flottants rappellent que le Danube, comme la mer, a ses tempêtes' et ses écueils. A trois heures.
nous étions à Souliné. Le Danube se jette dans la mer Noire par six embouchures, dont les trois principales sont celles de Kilia, de Souliné et de Saint-George au midi. Les Génois^ dont la puissance avait pris en Orient une si étonnante extension, avaient fondé un comptoir à Kilia; cette bouche est presque complètement envasée ; celle de Saint-George n'est accessible qu'aux bâtiments pécheurs ; le seul bras de Souliné^ qui^ depuis le traité d'Andrinople^ est une dépendance de l'empire russe, livre passage aux navires de trois cents tonneaux. Toutefois, comme le lit du Danube n'a plus, aux approches de la mer, qu'une pente assez faible, il est à craindre que des amas de sable et de limon ne viennent entraver encore cette unique voie laissée au commerce et à la navigation; il est à redouter surtout que cette circonstance ne fournisse à la Russie Toccasion de porter avec quelque apparence de justice une atteinte à la liberté des mers et des fleuves, liberté reconnue par le congrès de Vienne. En effet, si la Russie entreprend
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seule les gi-ands travaux de curage et d'entretien nécessbés par des envasements périodiques , ne pourra-t-elle point se croire fondée à prélever un droit sur les navires à Tentrée et à la sortie du bras de Souliné ? N'a-t-elle pas essayé déjà d^établir ce péage? Bien plus, l'Autriche, la première intéressée à la franchise du Danube, n'at-elle point pendant quelque temps subi la loi tyrannique de sa rivale? Le traité de 1829^ en reconnaissant nommément aux pavillons russe et turc la liberté d'entrer et de sortir par les bouches de Kilia et de Souliné , lorsqu'il proclame aussi cette liberté pour les vaisseaux marchands de toute^ nations dans les passages des Dardanelles et du Bosphore , semblerait vouloir consacrer, dans le premier cas, une mesure restrictive du droit commun. La Russie est trop habile pour afficher ses ambitieuses prétentions : elle a nié l'établissement légal du péage et dé^ savoué les officiers qui en avaient exigé l'acquittement ^ mais elle n'a point perdu l'espoir d'arriver à ses fins par des voies détournées, et il
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sei'a fort difficile à la diplomatie européenne d'empêcher le czar, sinon d'accroitre encore sa puissance aux dépens de la Turquie, du moins de ne pas profiter des grands avantages que lui a concédés le traité d'Andrinople, L'article 3 de cette convention est ainsi conçu : « Le Pruth continuera de former la limite des deux empires, depuis le point où cette rivière touche au territoire delà Moldavie jusqu'à sa jonction avec le Danube. De ce point, la ligne frontière suivra le cours du Danube jusqu'à l'embouchure de Saint-George, de sorte que, laissant toutes les îles formées par les divers bras du fleuve en possession de la Russie^ la rive droite demeurera, comme anciennement, en possession de la Porte Ottomane. Cependant il est convenu que cette rive droite restera inhabitée depuis le point où le bras de Saint-George se sépare de celui de Souliné. Aucune construction n'y sera faite non plus que dans les iles qui resteront au pouvoir de la cour de Russie, où, à Vexception
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des quarantaines qui pourront y être placées^ il ae sera permis de fonder aucun établissement. » Cette dernière phrase, fort inofFensive en apparence, fournit à la Russie les moyens d'exercer ses prétentions à la souveraineté du delta du Danube. On élève une quarantaine, les bâtiments du lazaret sont assez vastes pour loger les passagers et subsidiairement un bataillon d'infanterie ; des pêcheurs , des pilotes-côtiers , des marchands de vivres et d'agrès, viennent tout naturellement se mettre sous la protection des soldats. Peu à peu, l'ile, naguère déserte, se trouve habitée, au grand profit de la civilisation sans doute, mais au grand mépris du sens des traités.
La Porte ose-t-elle se plaindre, on lui répond : Vous nous avez donné le droit d'établir des quarantaines, et la convention n'a déterminé ni le plan du lazaret, ni le nombre des employés. C'est ainsi que les Russes sont parvenus à occuper militairement l'Ile de Souliné, position
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fort avantageuse , puisqu'elle leur laisse la faculté de fermer, au besoin, Taccès du fleuve, et d'exercer sans cesse une sorte d'inspection sur tous les navires. Les officiers hèlent les bâtiments, montent quelquefois à bord, et parviennent à s'instruire de ce qu'ils veulent savoir. Ils engagent les capitaines à prendre des pilotes, à se munir de cordages, à acquitter enfin un impôt déguisé que l'on compte bien remplacer un jour par un véritable péage. L'Autriche commence à comprendre qu'elle a suivi une fausse route en se livrant, presque sans réserve, à l'alliance russe : les intérêts nouveaux que la navigation du Danube a créés dans les plus fertiles provinces de son empire appellent aujourd'hui son attention, qui n'est plus, comme en 1 831 , tournée avec une inquiétude exclusive vers la France de juillet. L'Autriche a protesté contre l'établissement de Souliné, elle met même de Tamoui'-propre à nier que des navires aient jamais acquitté le droit de péage ; mais elle sent
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combien il est dangereux pour elle de laisser, pour ainsi dire, çntre les mains d'autrui la clef de ses magasins ; elle comprend que l'avenir de la Hongrie et de la Transylvanie ne sera pas assuré tant que raccès de la mer Noire pourra être fermé à leurs produits. De là les négociations entamées avec la Porte pour obtenir la faculté depercer, entre Rassova et Kustendjy, un canal
qui, outre l'avantQgç d'une navigation plu& courte et plus facile, aurait surtout celui de pa^ raiyser les effets politiques de la cession à la liussie du delta du Danube. Quelques voyageurs pensent que l'une des branches de l'Ister se jetait danslePont*-£uxin, à Kustendjy. Il est inutile de discuter ici les fondements de cette hypothèse ; mais il est certain que les travaux du canal n'of^ friraient pas de très-grandes difficultés. L'Aurtriche, dit-on, a fait proposer à la Porte de les entreprendre à ses frais ; on ne lui a répondu que d'une manière évasive, et, tant que le sultan ne sera pas soustrait à rinfluence absolue de
Saint-Pétersbourg, il n'osera pas participer à l'exécution d'une mesure hostile à son trop puissant allié *.
* II m*a été assuré récemment que les ingénieurs de la compagnie du Danube, diaprés Tinspection des lieux, préféreraient un chemin de fer à un canal ; en attendant Tune ou l'autre de ces voies de communication, on a fait une route passable, qvCh dater de cette année un service de diligences parcourra régulièrement.