CHAPITRE IV
De Tesprit public en Hongrie depuis 1830. — Aperçu des travaux de la diète de 1832 — 1836.
La constitution hongroise mériterait, sans doute j un examen plus approfondi , mais mon but a seulement été de donner une idée de son ensemble. Une simple esquisse a suffi, j'ose l'espérer, pour bien faire ressortir tout ce qu'il y a de remarquable dans ce monument, un des plus curieux de l'histoire du moyen âge. Voyons maintenant de quelle manière cette machine vieillie fonctionne encore au milieu d'une société moderne : elle est embarrassée de quelques rouages inutiles, il lui en manque de nécessaires;
mais elle marchera toujours, parce qu'elle possède pour principal moteur le système reprér
sentatif établi sur de larges bases.
Tous les esprits élevés , tous les hommes qui
jettent sur l'avenir un coup d'œil impartial, comprennent la nécessité d'une réforme *; mais ce travail, toujours dangereux, se complique ici d'une difficulté particulière. L'empereur d'Autriche a beau joindre à ses titres celui de roi de Hongrie; fidèle à son origine, il désirerait faire triompher l'influence germanique chez les peuples de mœurs si diverses que les traités ont soumis à son sceptre. Le peuple hongrois, au contraire , fier de son antique indépendance et jaloux de sa nationalité , se révolte à l'idée de voir sa patrie réduite au rôle d'un cercle autri-
* M. de Sacy, dont la famille semble avoir conservé le talent comme un précieuxhérllage, écrivait, dès 1778, ces lignes qui sont presque devenues prophétiques: « Peutrètre, un jour, la noblesse
< sentira qu^en rappelant tous les hommes à leur liberté primi-
< tive , le bonheur public , la force de l'État , les arts , le com- « merce, la population , FagricuUure , la dédommageront assez « du sacrifice qu'elle aura fait à l'équité en affranchissant ses « esclaves ! » {Histoire de Hongrie, Discours préliminaire.)
chien. En Angleterre, en France, comme dans»
tous les pays vraiment constitutionnels , le parlement , et je prendrai ici ce mot dans un sens général, possède des moyens légaux de forcer le premier pouvoir à marcher dans la route que la nation veut suivre. Le refus du hudget est l'exercice d'un droit terrîhle devant lequel s'écroulerait le ministère le plus entêté. Mais que la diète hongroise rejette l'impôt foncier , qui s'élève à la sonune de 45 millions, l'action gouvernementale en scra-t-elle paralysée? Pas le moins du monde. Si le roi n'a plus d'argent, l'empereur d'Autriche lui en prêtera; si les Magyars ne veulent plus s'enrôler sous les drapeaux , le roi de Lom— hardie placera ses troupes à Comorn et à Péteri^aradin , et la Hongrie n'aura plus alors que la ressource hasardeuse de la révolte.
Les magnats craignent d'être écrasés sous les ruines de l'édifice construit par leurs ancêtres, et désirent voir s'animer le corps inerte dont ils sont la tête intelligente. Le roi profite de cette disposition pour affaiblir une caste puissante
paF ses richesses et rînfluence personnelle de ses raerabres ; il espère ainsi frapper le peuple hongrois dans ce qu'il a de vivace et de caractéristique ^ et le troîiver ensuite plus souple^ plus propre à être façonné selon le type allemand. Il appelle donc de lous ses vœux l'affranchisse^ ment dès paysans, comme les rois de France se sont déclarés protecteurs de la bourgeoisie ; mais il se décide de mauvaise g^âce à sanctionner toute me^ire nationale.
L'absence de la classe moyenne laisse un vide que rien ne peut combler. A qui l'aristocratie fera-t-elle partager ses sentiments de patriotisme? Sera-ce à ce troupeau d'esclaves qu'elle a si longtemps exploité? Ces malheureux ^ dont on a fait des bétes de somme^ accepteraient sans murmure le bât de l'Autriche j car il y aurait de l'injustice à le nier , il est doux en comparaison de celui qui les accable. Le nom de la liberté sera-t-il prononcé par des bouches imprudentes? Mais^ pour des esclaves, la liberté n'est-elle pas le droit de tuer les maîtres, ou,
tout au moins, celui de les opprimer à leur tour? Les réformateurs ne doivent donc point compter sur la masse de la nation ; l'appeler à l'œuvre, ce serait se rendre coupable d'une faute immense, ce serait ouvrir une carrière sanglante et faire rétrograder la Hongrie pour des siècles. Les peuples , comme les individus , n'ont droit à l'exercice de leur liberté que lorsqu'ils sont capables de comprendre tous les devoirs que cette grande faculté leur impose. Les nobles hongrois, cependant , ont un rôle magnifique à remplir : que parleurs soins, que, sous leur direction, les paysans soient appelés à la vie civile^ que l'instruction , soutenue par la morale religieuse, visite les campagnes , que , par leurs efforts , l'industrie et Tagriculture apportent aux travailleurs le bien-être et la richesse , ils commanderont à des hommes dont les cœurs battront aux mots d'indépendance et de patrie. La nationalité hongroise ne sera plus en danger , car alors elle ne résidera point dans une seule caste, mais dans un peuple jeune, actif et cou-
rageux, et, pour me servir d'une expression de M irabeaUy jamais la constitution ne sera vendue pour du pain I
Aux approches de la diétc de 1 832 , tous les esprits étaient en suspens. Le gouvernement , intéressé à connaître les vœux de tous les partis pour les combattre ou les seconder, se relâcha de sa rigueur; les pensées purent se manifester sans avoir à redouter les mutilations de la censure, et le despotisme lui-même rendit hommage à la liberté de la presse.
Durant les deux ou trois années où, sur les demandes du parlement et de l'assemblée des notables , la convocation des états généraux devint en France un objet d'espoir pour le plus grand nombre, de crainte pour quelques privilégiés , une foule de brochures ignorées aujourd'hui parurent sur toutes les questions du moment; il en fut de même en Hongrie. Les réformateurs et les amis du passé préludèrent, par leurs écrits, à la lutte dont la diète devait être l'arène. Les magnats, nourris de la lecture
des économistes et des philosophes du xviii* siècle, les jeunes nobles^ élevés dans les universités étrangères , les légistes et les bourgeois des villes composaient un parti dont les principes et les vœux furent soutenus avec talent par M. de Széchényi. On ne lira pas, je crois, sans intérêt, quelques fragments d'un ouvrage publié par le comte à la fin de 1830. Le passage que nous allons citer offre un (ableau vivement tracé de l'esprit public de la Hongrie.
(( Chacun veut améliorer , chacun désire voir s'élever un bel édifice, mais chacun prétend poser la première pierre sans s'inquiéter des autres ouvriers.— Ah ! dit l'un , quand donc sera percée la chaussée de Fiume? — Ne vaudrait-il pas mieux jeter un pont entre Pesth et Bude ? répond un autre. — Ayons un théâtre et des pièces en hongrois^ ou la langue se perdra , et la nationalité avec elle. — Si nos magnats^ s'écrie-t-on d'un autre côté, n'allaient point manger leurs revenus et se corrompre à l'étranger ! Mais ces grands seigneurs croiraient compromettre leur dignité
en se coudoyant aux assemblées des comitats avec la pauvre noblesse ! D'autres regrettent les costumes de nos pères. Où sont leurs pesantes armures? — Malheureuse Hongrie, murmurent ces amants du passé, tout en chantant l'air de la bataille de Mohaez^ le jour de cette défaite fut le dernier de ta gloire ! — Ayons de belles rues, des trottoirs et des réverbères ; tel est le cri d'une autre opinion. Que Pesth soit bien éclairée, le reste se fera ; n'oublions pas les promenades et plantons le quai du Danube. — Il y a aussi des esprits positifs. C'est le papier-monnaie qui nous ruine, disent-ils; il nous faudrait de beaux ducats frappés avec notre or de Kremnitz; mais où sont ces ducats ? Que de nobles hongrois ont oublié leur couleur! — Non, réplique un autre, non, ce n'est pas cela ; or ou papier , qu'importe ? Nous serions à notre aise sans les impôts.., l'impôt sur le sel surtout , mes amis ! Ah ! chers amis, qu'il y aurait de choses à dire sur le sel ! C'est iWministration étrangère qui nous appauvrit; les douanes, les monopoles, que sais-je
encore? Tels sont nos véritables maux! Savea-vous quel est noire ennemi ? c'est notre maître ! »
N'est-Kîe pas là le spirituel croquis d'une de ces réunions d'excellents politiques qui, pour chasser les ennuis d'une longue soirée d'hiver, devisent des choses de l'État, sans donner plus de suite à leurs idées qu'à leurs discours?
Mais M. de Széchényi ne se contente pas de signaler le mal, il en indique la source et le remède; il passe rapidement en revue tout ce qui , dans les institutions actuelles, empêche le crédit public de se fonder, et de propager en Hongrie les bienfaits qu'il a répandus dans la plus grande partie de l'Europe ; et d'abord il attaque avec force le maintien des corvées. Les paysans doivent au seigneur cinquante-deux jours de travail, sans compter les nombreuses corvées de transport , de voir ie , etc., etc. L'Eglise, de son côté, prescrit l'observation des dimanches et des fêtes, et la meilleure moitié de l'année est ainsi perdue pour le laboureur.
« Voilà y continue M. de Széchényi, voilà $a perte; quel est votre gain? Personne n'ignore que nos paysans, avec leiurs chevaux et leurs vieux outils , avancent moins les travaux en trois jours que des manœuvres en un seul. Qu'est-ce qu'un ouvrage de corvée? Une méchante hesogne, jsuivant le proverbe. Laissant de côté bien des considérations importantes, je ne consulte ici que votre intérêt seul. Pensez-vous que vos terres, cultivées de cette façon ^ vous donnent les belles récoltes dont le ciel récompense le travail intelligent? Mesurant voire droit sur votre profit, pouvez-vous donc priver le paysan de cent journées qui en valent à peine trente pour vous? Mais, sachez-le bien , annuler ainsi pour deux tiers, chaque année, le travail de tout un peuple, c'est un monstrueux suicide !
« J'arrive au privilège des nobles de ne point payer d'impôt. Je marche sur des charbons ardents; mais, quand je devrais irriter toutes les passions, je ne cacherai point ma pensée. Si l'Autriche, hors de la diète , députait vers nous ses
commissaires et nous disait : -— Mes amis, il faut payer pour avoir. Gomment administrer votre pays^ entretenir vos routés, vous percer des canaux , vous construire des ponts comme à vos frères de Bohême qui donnent de l'argent à cet effet? Vous restez sans communications , vos chemins sont crevassés d'ornières où se brisent aussi bien vos calèches que les humbles charrettes des paysans. Mais ces malheureux sont accablés sous le poids des charges, aidez-les à les supporter. Contribuez à l'entretien des routes ; les plus petites sommes ainsi placées seront productives. La Hongrie ne demeurera pas privée des bienfaits du commerce ; vos terres augmenteront de valeur^ et vous connaîtrez plus de jouis* sauces ; — si le gouvernement me tenait ce langage fiors de la diète , et qu'il me demandât de payer^ je préférerais rester au fond de la berne avec ma voiture embourbée. Toi aussi horreur du JQUg étranger. Subir le lien d'autrui, ne fût-ce qu'un fil^ voilà Tesclavage! Mais s'imposer des entraves^ limiter soi-même ses droits , voilà
su, HONGtUE.
la liberté ! c^est celle des grands peuples , c^est celle de Dieu même. »
Comme Tauteur le prévoyait, ce langage si noble et si vrai blessa au vif tous ceux qai^ par peur, par habitude, ou par]entétement, voulaient conserver le régime de la féodalité. Le comte de Széchényi devint le point de mire des attaques des privilégiés : par les uns , il était signalé comme un traître vendu à la cour de Vienne ; par les autres, comme un fils indigne de la noble Hongrie. Les idées françaises l'avaient entraîné dans une fausse route, et ses projets ne tendaiient à rien moins qu'à exciter une révolte des chau-» mières contre les châteaux. Mais la violence des réfutations dont la brochure du Renégat fut l'objet ne servit qu'à étaler aux yeux de tous les profondes blessures qu^elle avait faites.
Un seul des écrivains du parti stationnaire, tout en s'attaquant à la personne de M. de Széchényi, se posa comme le défenseur des intérêts ménagées; ce fut le comte Dessewfyi. La vieille réputation du comte , l'indépendance et la fermeté de
son caractère y l'amitié qui Savait uni jadis à M. de Széchényi^ appelèrent l'attention sur sa réplique. A Tépoque où la révolution française atteignait son sanglant apogée , la Hongrie envoyait aussi ses députés à une diète restée célèbre dans les fastes parlementaires de la nation. Le successeur de Joseph II n'était pas de force à soutenir l'œuvre de cet empereur, et les libéraux hongrois relevaient enfin la tête. Le comte Dessewfyi^ parle courage avec lequel il défendit les droits de sa patrie ou plutôt les privilèges de la noblesse contre le pouvoir royal , mérita de devenir le chef des amis de la constitution : depuis ce temps il a voué à la bulle d'or un respect sans bornes ; il la regarde comme le code modèle de toutes les nations. Ce fut donc une affreuse douleur, pour ce vieux patriote^ que de voir les rudes coups portés par l'empereur François à l'objet de son amour chevaleresque. L'intervalle de 1812 à 1 825, pendant lequel tous les comitats, mis en interdit, furent gouvernés par des proconsuls autrichiens, lui parut un long supplice. Le comte
Istvan de Széchényi commençait alors à se faire connaître : lui au^si rougissait de Tasservissement de la Hongrie ^ lui ausài regrettait les anciens jours et soupirait après la liberté perdue » M-. Des-" sewfyi devint y pour ainsi dii^, le patron poli-^ tique du jeune magnat. Mais ; depuis 1 825 y la cour changea de marche : Ml de Széchényi visita la France et F Angleterre, première faute aux yeux de son vénérable ami; de plus, il vanta lea avantages de ces deux pays ; il admira leurs res-^ sources financières, leur coiïmierce, leurs nombreuses manufactures, et il voulut contribuer à faire jouir la Hongrie des mêmes richesses , dût la constitution subir quelques réformes. M. Dessewfyi renia dès lors le comte comme un enfant ingrat. « Les attaques de M. de Széchényi contre les dîmes , dit-il dans sa l*éfutation> ressemblent aux déclamations de tous les révolutionnaires, contre la pt^opriété. Le seigneur est maîti*e de ses terres comme le paysan de sa bêche et de sa charrue... Les corvées ne sont que le loyer des terres que le seigneur coucède aux paysans. Qui.
donc songe en France à abolir les fermages?. . . . D'ailleurs y quel seigneur se refuserait à la suppression des corvée, si les paysans pouvaient les racheter?' »
Ce dernier paragraphe fournissait au comte Istvan des armes trop sûres pour qu'il négligeât de s'en servir. Son adversaire enfermait le débat sur la propriété du sol dans les bornes étroites dHine question financière. Consentir à transiger sur des privilèges , c'était reconnaître ce qu'ils avaient d'abusif* Les nobles français aussi firent un semblable aveu en cédant au fiévreux enthousiasme de la nuit du 4 au 5 août. Que le système fôodal ait eu ses avantages^ c'est ce que l'on peut très-bien soutenir ; mais^ comme toutes les institutions hunxaines, il devait être emporté donc par le flot des siècles. M. de Széchényi proposa de racheter les corvées et les dîmes au moyen d'une banquenationale ; il cita l'exemple de l'Angleterre, qui venait précisément de rendre la liberté aux noirs de la Jamaïque en indemnisant les propriétaires d'esclaves.
La cour de Vienne duivit cette discussion d^un œil attentif^ et quoique M. de Metternicfa continuât de traiter avec un superbe dàlain ceux qu'il appelle les sujets asiatiques de l'empire, il mit en jeu toutes Içs ressources de son esprit pour faijTe tourner au profit du roi le m^oiivement qui se manifestait de Tautre côté de la Leytha. L^habile ministre veut aussi détruire les restes de la féodalité, non pas, sans doute, pour délivrer la Hongrie des obstacles qui ralentissent ses progrés, mais pour donner à ce pays une impulsion c(Hiforme à ses vues, pour régulariater Tadministi^ation,^ c'est -à -dire pour la placer dans les mains qui tiennent déjà les rênes de l'Autriche, de la Lomba^die et de la Bobême. Les tentatives du parti philosophique avaient pour but le renversement des privilèges dont le pouvoir royal était lui-même £sitigué; M. de Metternich résolut de conclure une alliance avec le comte de Széchényi. L'empereur, les archiducs et grands seigneurs autrichiens s'inscrivirent au nombre des actionnaires
de la compagnie du Danube. De son côté^ le comte, comprenant les avantages d'un semblable traité, s'empressa de répondre aux propositions du gouvernement, et| peu de jours avant l'ouverture de la diète, il publia ce manifeste qui lui valut la clef de chambellan :
« Il est des personnes qui refusent de rien apprendre, et qui s'imaginent que, depuis saint Etienne , tout a été four})erie et mensonge dans le langage de nos seigneurs rois. En 1 825 , nous apportions ici le livre de nos lois déchirées ; nos droits étaient foulés aux pieds ; notre constitution était morte depuis treize années! Honte alors, honte à celui qui eût pu trouver une parole d'excuse pour tous ces faits! Mais, depuis, le monarque a juré de respecter nos privilèges j; quand a-t-il trahi ses serments?. . . Le gouvernement marche avec le pays : rester dans l'opposition, c'est folie, c'est ingratitude! »
Le jour fixé pour l'ouverture de la diète parut enfin : c'était le 20 décembre 1832. La table élective tout entière appartenait à l'opposition
libérale. Un grand nombre de magnats par ta* geaient les opinio^s de M. de Széchényi; le gouyernement avait son parti; les défenseurs ultras de la constitution n'étaient qu'en minorité.
Le roi fit cinq propositions principales :
1 ® L'établissement d'un code urbarial , c'^està-dhre une exposition certaine et définitive des droits et des devoirs respectifs des seigneurs et des paysans;
2* La révision des lois criminelles, leur réunion en un seul code j et la simplification de la procédure civile j
3"" Une répartition phis équitable des charges et des contributions , et la diminution des impôts versés dans les caisses dame f tiques du coinitat;
4^ La demande d'un don gratuit de la nor blesse , pour couvrir les dépenses nécessitées par la tenue de la diète;
5® Le remboursement, à l'arçHiduc Joseph, d'un prêt de 262,606 florins.
Ces deux dernières demandes ont été accorr-
dées sans restriction. La nob^lesse hongroise est riche et loyale / elle à dignement répondu au double appel fait à sa générosité et à sa bonne
foi.
La première propôsUion était la plus imporr tante , à cause des nombreuses questions qu'elle devait soulever. Si elle n'a pas été acceptée dans toute son étendue, il iaut reconnaître, cepen-r dant, qu'elle a fait faire un pas immense au bienr être des populations rurales. Les articles 4, 5, 6> 7, 8, 9, 1 et 1 2 des actes de la diète sont autant de lois favorables aux paysans. La quotité des dîmes est réduite dans plusieurs cas. Les collecteurs seigneuriaux ne peuvent plus exiger un prélèvement égal sur les bonnes récoltes et sur telles qui n^offrent au laboureur que la faible récom-r pense de ses peines. Gomme il est de l'intérêt public d'encourager certaines cultures, on dégrève de quelques charges ceux qui s'y livreront. Les redevances les plus onéreuses aux pauvres étaient celles qu'ils devaient fournir sur les objets même de leur consommation journa-
lière; on les a supprimées. Toutes les petites dîmes sur le beurre^ les volailles^ les œufs^ sont à jamais abolies. Le droit féodal^ dans toute sa rigueur 9 pesait encore sur quelques localités. Ainsi, après avoir acquitté les charges qui lea privaient déjà de leur revenu le plus net, les tenanciers étaient encore obligés de vendre les vins du seigneur pour obtenir la Ëiculté de tirer parti de leurs propres récoltes. Enfin l'ancienne législation sanctionnait à la fois une injustice et une barbarie tout à fait gratuites : les paysans, opprimés outre mesure par leur seigneur, ne pouvaient l'appeler devant les juges si^ns sa permission ; par l'article 1 3 , ils sont au-toriséSy au contraire, à le citer directement et de leur chef. Malgré les efforts de M. de Sié-chényi , les corvées ont été maintenues , mais les jours de travail ne seront plus arbitrairement fixés ; le tiers, au moins, de ces journées doit être fourni l'hiver, pour que l'agriculture ne manque point de bras dans les saisons favorables. Toutes ces concessions sont importantes : sans
nul doute elles améliorent la condition du paysan , mais elles ne l'élèvent pas beaucoup au-dessus de celle du serf j elles posent des limites au pouvoir seigneurial , mais il est difficile de les regarder rigoureusement comme de nouveaux droits acquis aux subordonnés. Leurs prescrip^ tions sont à peu près résumées dans cette phrase triviale ; Ne pressurez pas l'homme au delà de ce qu'il peut donner.
Toutefois l'égoisme est chose si commune, qu'il faudrait encore remercier les nobles d'avoir retranché, de leur plein gré, ce qu'il y avait d'excessif dans leurs privilèges ; mais ils ont fait plus. Le seul moyen d'attacher les masses à l'ordre établi , c'est de les faire entrer dans la société à un autre titre qu'à celui de machines à exploiter. La vente des biens nationaux , chez nous, à part ce qu'il y a eu d'illégal et d'abusif dans son exécution, a détruit le monopole de la pro> priété foncière* Elle a divisé le sol entre cinq miU lions de propriétaires, qui, grands ou petits , ont un égal intérêt au maintien de ce qui existe. Dans
le régime féodal, après une courte période, il en est autrement. Le paysan cultive sans beaucoup de zèle les terres seigneuriales. Incertain de transmettre à ses enfants le sol qui lui est concédé^ il se borne à lui demander des récoltes dont Tabon-dance le mette en état de payer les dîmes et de fournir à sa misérable existence. S'il fait quel- %pxes économies, il cache précieusement la somme acquise par de cruelles privations , pour que , le cas échéant d'une rupture avec son maître, le brigandage ne soit point sa seule ressource. La révolte, avec toutes ses fureurs, est la consé-* quénce inévitable d'un tel état d'abaissement; elle arrive quand la misère pousse le serf à bout, quai^d la faim désole sa cabane, et que ses bras , amaigris par la fatigue et la maladie , ne peuvent plus se roidir pour pousser la charrue. La Hoiugrie ne sera pas soumise à cette horrible épreuve; elle ne proclamera pas sa liberté siir des décombres. Le gouvernement autrichien, s'il est quelquefois d'une prudence p^sillanime, a l'instinct de sa conservation. Les
princes qui sont à sa tête y et l'empereur régnant surtout y ont gardé , sur un plus grand théâtre ^ la bonté qui caractérisait les ducs de Lorraine ; ils éprouvent^ il n'en faut pas douter , le désir d'adoucir l'état des dernières classes, de leurs sujets.
Le roi a proposé) à la dernière diète, l'établissement des contrats à perpétuité j qui créent un mode de posséder particulier aux habitants des campagnes. L'acceptation de cette mesure est j sans contredit y l'acte le plus important dé la diète de 1 832-^6 ; il jette en Hongrie des germes de prospérité qui ^ dans les conditions où ce pays se trouve enfin placé , ne tarderont pas à porter leurs fruits. Le paysan peut, aujourd'hui ) au moyen d'une somme une fois payée , se racheter à perpétuité , lui et ses héritiers y de toutes corvées y dîmes et redevances ; il a la possession pleine et entière du sol qu'il laboure et de la maison qu'il habite : la propriété n'est plus y dans les mains du seigneur y qu'un droit nominal et stérile, Ces rachats, encouragés
et facilités par la loi , donneront naissance à une nouvelle classe de citoyens. Les campagnes prendront leur essor, et ces immenses villages de quinze à vingt mille âmes , si nombreux en Hongrie , deviendront un jour des cités riches et populeuses.
L'agriculture, délivrée de ses entraves, est destinée à fleurir dans ces belles contrées trop longtemps désolées par un système oppressif.
Mais à cpioi servirait d'activer la production , si la consommation n'augmentait point dans le même rapport ? La Hongrie peut exporter beaucoup de denrées et de matières premières , mais elle est privée de voies de communication. L'assiette des impots se lie essentiellement à la propriété industrielle d'un pays. Les nobles hongrois ont enfin senti que leur privilège de ne point contribuer aux charges directes de l'État , lorsqu'ils acquittaient sans murmure les droits exigés par la régie et la gabelle , leur était plus nuisible qu'utile, et qu'il n'y a point de honte à payer lorsqu'on surveille l'emploi de son ar-
gent. Il a été question plus haut du péage général établi sur le pont de Festh; on a vu que hauteur de cette proposition voulait poser un principe } une conséquence assez importante en a été déduite à la même diète. Tous les posses^ seurs nobles ou non nobles de terres autres que celles qui ont été originairement concédées par le roi devront (art. 2) acquitter l'impôt fonder, et la Hongrie aura des routes.
Les merveilles de T industrie, les admirables spéculations du génie français fécondées par la patiente et laborieuse Angleterre, l'emploi de la vapeur comme force locomotive, ont vivement frappé tous les esprits. Malgré les prospectus dictés par le charlatanisme , malgré les revers inséparables de toute entreprise à son début, les peuples semblent comprendre qu'il y a dans ces grandes découvertes comme un lien mystérieux qui doit unir plm étroitement les sociétés modernes. Les Hongrois ont partagé cette préoccupation générale, et, dans leur dernière diète, lorsqu'ils avaient à peine quelques chemins
frayés dans tout leur pays^ ils ont pensé à le doter d'un réseau de ratUways. Si Ton songe que la Hongrie est riche en mines de fer et de houille^ qu'elle offre une surface plane dans presque toute son étendue , et «qu'enfin elle serait obligée de supporter de grandes dépenses pour établir un système complet de routes ordinaires , on ne trouvera peut-être plus cette idée trop folle ou trop ambitieuse. Si l'on eût dit, il y a vingt ans, que bientôt dés bateaux à vapeur sillonneraient le Banubë) qui n'eût traité le prophète de visionnaire? L'article 25 promet de grands avantages aux compagnies qui voudront tenter la fortune et établir des chemins de fer sur les treize lignes tjui doivent parcourir le royaume en tous «ehs» Tous les habitants, magnats ou roturiers j seront soumis aux péages ; les expropriations nécessaires seront faites sans distinction sur tous les terrains.
Une autre réforme utile doit être signalée. Les nobles contractaient fréquemment des emprunts, alléguant pour prétexte l'éclat de leurs noms
qu'ils avaient à soutenir; et si, comme leurs ancêtres, ils n'assommaient pas les créanciers assez hardis pour parler de leurs titres, du moins ils les payaient rarement • Le privilège de ne pouvoir jamais être arrêté^ même pour dettes commerciales, dans un pays où la contrainte par corps est malheureusement de droit commun, portait atteinte au crédit. Cet abusa disparu; l'article 1 8 autorise l'arrestation des nobles pour fait de lettres de change.
Les seconde et troisième propositions royales sont restées sans effet. La législation criminelle a conservé toute sa barbarie. La diète de 1 839 fera sans doute disparaître les prescriptions indignes des législateurs modernes dont abonde ce monument d'un autre âge ^. De plus , les mêmes impots grossiront toujours les caisses des co-
* Nous ignorons entièrement si ce vœu a été rempli, nàais nous espérons que d'aulres voyageurs^ en complétant le travail que nous présentons à l'indulgence du lecteur, nous donneront, sur la diète de 1839, des détails qui ne peuvent manquer d^ètre intéressants.
mitais; les Hongrois attachent trop d'importance au maintien de leur administration nationale pour la priver de son nerf principal.
Le parti philosophique, guidé.parM. de Széchényiy a fait^ malgré les répugnances de TÂutriche, adopter le hongrois pour langue officielle. L'article 4 garantit cette réforme, qui est une excellente sauvegarde de la nationalité.
Tels sont les actes de la diète qui, après une session de plus de trois années^ fut close le 2 mai 1 836 par le roi Ferdinand Y. Ils sont dus en partie à ces idées généreuses que, malgré ses excès, notre première révolution a fait partout éclore.
Les nobles hongrois ont fondé un système fort sage d'émancipation progressive qu'ils compléteront sans doute à la diète prochaine. La révision des lois qui régissent l'agriculture et l'industrie, ces deux mamelles de tous les peuples , est la mesure la plus urgente ; le crédit public ne peut s'établir que sur une bonne législation.
Les journaux de Pesth sont censurés comme
ceux de Vienne. La raison sur laquelle on s'appuîe pour justifier cette mesure mérite d'être citée : c'est que, parmi les droits reconnus en 1 222 aux nobles hongrois par la bulle d'or, il n'est nullement question de la liberté de la presse. La diète de 1832 a fourni au gouvernement autrichien l'occasion de rappeler aux Hongt*ois ce singulier aphorisme de politique. On a vu comment l'opinion publique s'était préoccupée des futurs travaux de l'assemblée nationale : aussi l'idée vint-elle à plusieurs membres de la seconde table de donner au corps électoral les moyens de suivre les débats parlementaires, en fondant un journal de la diète ; mais le comité de censure de Pesth ne permit pas de reproduii^ le compte rendu des séances. La seconde table ne se découragea point. Les députés ouvrirent une souscription pour l'achat d'une presse lithographique qui fut établie dans le palais même des États, et de nombreux exemplaires du joui^ nal se répandirent en Hongrie. L'alarme fut vive à Vienne, et bientôt on décida que la Uthogra-
phie étant une espèce (Timpritnerie , ses produits devaient être soumis aux censeurs impériaux : c'était tuer le journal, on le croyait du moins; mais la liberté fut plus tenace et plus habile que le despotisme. Un avocat^ M. Kossuth, membre de la deuxième table, aidé d'un assez grand nombre de jeunes gens des écoles , prit le parti de sténographier les séances ; le soir , il en résumait les discussions avec d'autres avocats qui
allaient, munis chacun d'un exemplaire du manuscrit définitif, le dicter à des étudiants et à des écrivains de bonne volonté. Tous les jours, les cercles de Pesth , les comitats , les membres de la diète , etc. , recevaient le compte rendu de la séance de la veille. M. de Metternich s'avoua vaincu ; ses agents , toutefois y recoururent aux petits moyens : les papiers suspects étaient décachetés à la poste , et de temps à autre on avait le bonheur de supprimer les numéros du journal séditieux , malgré les soins avec lesquels on déguisait les enveloppes. M. Kossuth ne voulut pas même laisser au pouvoir cette consolation ; il fit
décréter que sa feuille serait colportée par les hussards du comitat , et , pendant les quatre années que dura la diète , elle ne cessa de paraître.
Malheureusement des esprits turbulents et inquiets ont voulu profiter de l'espèce d'excitation que les réformes , même les plus sages, produisent toujours dans les masses. Un parti , dont les opinions exaltées ne peuvent être que contraires au progrès de la Hongrie , a tenté de réveiller les jalousies de la petite noblesse et de soulever les paysans contre leurs seigneurs. Des révoltes, en effet, ont éclaté sur divers points; mais la force légale les a comprimées, et la noble conduite des grands propriétaires , lors de l'inondation de mars 1 838 , a prouvé aux pauvres que les riches étaient leur providence.
Le pouvoir de la haute classe est trop réel , son influence trop grande, les moyens de répression trop prompts , pour qu'elle ait à craindre , avant longues années , une rivalité dangereuse. La réforme commencée s'accomplira donc
sans grande secousse/ et la Hongrie occupera parmi les nations européennes le rang que lui assigne son heureuse situation .
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