CHAPITRE V
Voyage de Peslh à Semlio. — Excursion à Belgrade. -^ Histoire de la révoIutioQ servienne. •— Chute du prince Milosch .
x4prés avoir consacré à la ville de Pesth le temps qu'elle mérite , et plein de regrets de n'avoir pu présenter mes devoirs à M. le comte de Széchényi , dont la santé donnait alors y à ses amis j des inquiétudes heureusement dissipées aujourd'hui , je m'embarquai , le 25 mai , sur le Zrin^ij pour continuer de descendre le cours du Danube. Le Zrinyi est le plus beau des bateaux de la compagnie , et son capitaine , M. Francesco Mayr, a, pour les passagers, une
prévenance qui mérite les plus grands éloges. Gonune la foire de Pesth devait avoir lieu dans les derniers jours du mois j nous étions peu de voyageurs, et, sans l'importune compagnie de cinq Grecs curieux , remuants et bavards qui se rendaient à Bucharest avec une cargaison de marchandises de Leipsick, notre traversée n'eût été qu'une belle promenade.
Les rives du Danube offrent peu d'intérêt jusqu'à Mohacz. Aucun village n'égayé ces vastes prairies qui avaient séduit les compagnons d'Ârpad y et où se heurtèrent si souvent les Hongrois et les Turcs. Les paysans, exposés sans cesse aux ravages de la guerre , avaient senti le besoin de se réunir en masse et de s'enfoncer dans l'intérieur des terres ; on ne trouve dpnc pas , en Hongrie, un seul de ce$ jolis hameaux si com-r muns en Allemagne; les villages y ont été fondés dans des jours funestes ; ils sont populeux , mais misérables. Le Danube, en outre, est un voisin dangereux. Les hancs de sable, et ces îles gi vertes et si pittoresques qui encombrent
son lit y nuisent à l'écoulement des eaux ^ et sont souvent cause, à la fin de l'hiver , d'une inondation favorable au sol, mais cruelle pour les habitations. Il n'y a y sur la côte, que quelques pauvres huttes de pêcheurs.
A sept heures, les canons du Zrinji réveillaient les échos de Mohacz. J'ai voulu voir les lieux où les Hongrois, en 1525, perdirent une bataille qui les livra aux Turcs pour plus d'un siècle. Après avoir traversé la ville, dont les maisons m'ont paru annoncer assez d'aisance, je suis arrivé sur le champ du combat. C'est derrière les montagnes de Fûnfkirchen que s'éteignit le dernier jour de l'indépendance nationale. Les Hongrois, au nombre de vingt mille , attaquèrent sans prudence l'armée turque, dont les mouvements du terrain leur cachaient la force. Louis II , à la tête de ses hussards, fondit sur les janissaires et les mit en fuite ; mais , au moment où il croyait en finir avec ses ennemis , il se trouva sous le feu de quarante pièces de c^non, artillerie forinid^ible pour Tépoquc : il ne
lui resta plus qu'à mourir noblement. Un grand nombre de magnats^ des évéques et vingt- trois chevaliers de Malte perdirent glorieusement la vie dans cette triste affaire.
Lavictoireremportée depuis par les Hongrois, sur le théâtre même de leur antique défaite^ n'en a pas effacé» dans leur esprit, le douloureux souvenir. C'est à Mohacz qu a succombé, pour ne plus se relever, leur vieille et chevaleresque patrie. Les poètes nationaux ont chanté cette fatale journée, et leurs fictions se sont tellement mélangées à la vérité, que la tradition suivante est devenue, pour ainsi dire, authentique. Le matin même du combat, un cavalier d'une haute taille, d'une maigreur presque transparente, et dont les yeux lançaient des éclairs, se présenta devant la tente royale. Les sentinelles le repoussèrent d'abord, mais son insistance et son extérieur étrange les engagèrent à prévenir le roi de ce qui se passait. Louis ne voulut point recevoir lui-même le visiteur, mais il députa vers lui son écuyer, dont le costume, égal en ri-
chesse à celui du souverain , pouvait faire illusion à un homme, suivant toutes les apparences, étranger à la cour. A la vue de cet officier, l'inconnu s'écria d'une voix terrible : « Tu n'es pas le roi! Louis dédaigne de m'entendre; qu'il tremble donc ! son dernier jour est venu. » Et , à ceç mots , il partit au galop, répandant autour de lui une forte odeur de soufre.
Notre bateau se remit en marche au point du jour. De Péterwaradin à Belgrade , la rive droite est fort pittoresque. La célèbre citadelle de Péterwaradin , élevée sur un promontoire qui domine le cours du fleuve , présente avec orgueil son triple front de murailles immortalisé par le prince Eugène.
On raconte qu'un Anglais fut tellement ravi du panorama du Bosphore, que, pour conserver toutes ses illusions, il passa outre sans vouloir descendre à terre. J'aurais aussi dû me contenter d'admirer Belgrade de la plage de Semlin. Le Danube décrit, entre Semlin et Belgrade, un demi-cercle dont ces deux villes occu-
pent les extrémités ; elles sont donc sur là même rive par rapport au fleuve, mais l'embouchure de la Save les sépare entièrement.
La vieille forteresse, sanglant théâtre de tant d'assauts , la ville avec ses blancs minarets et ses maisons qui semblent sortir chacune d'un bos* quet délicieux, les riches collines des environs; tout cela, par un beau soleil, est d'un effet en-? chanteur. On pense aux Mille et une nuits j aux sérails des vizirs, aux jardins embaumés de citronniers et d'aloès, en un mot à l'Orient et à ses délices ! Quel triste réveil quand on débarque sur la rive servienne! Le médecin et les gardes du lazaret, qui, armés de longues baguettes, accompagnent les voyageurs, leur apprennent déjà que la peste et toutes les maladies contagieuses enfantées par la corruption désolent souvent ce pays pour lequel, cependant, le ciel a tout fait.
Le quai de Belgrade n'est qu'un marais fan* geux sans cesse remué par des troupeaux de porcs et des nuées de corbeaux , et les fenêtres d'un hôpital s'ouvrent sur ce cfoaque , tout ex-
près pour en recevoir les exhalaisons malsaines. Nous montâmes d'abord à la forteresse, qui est restée au pouvoir des Turcs , quoique la ville appartienne à l'hospodar serbe. Les crevasses des murailles ressemblent de loin à de nobles cicatrices; mais on voit bientôt qu'elles ne sont que des ruines honteuses. La dernière ligne de remparts s'écroule de tous côtés, les Turcs laissent à Allah le soin de la relever. La Servie , pour ne pas rompre le dernier lien qui l'attache à Gonstantinople, consent à l'occupation de la forteresse par une garnison turque; mais, d'un jour à l'autre, il lui serait facile de s'en emparer : la famine , d'ailleurs, ne tarderait pas à soumettre les assiégés. Les soldats de Mahmoud , mal payés , mal noutris , mal vêtus, n'ont rien conservé de la fierté des janissaireSy et ils s'estiment fort heureux lorsque les rayas serviens leur permettent de descendre de leur prison. C'est dans l'enceinte de la forteresse que sont les casernes ^ la grande mosquée ef le sérail du pacha : noms imposants ! mais il
faut voir les choses. J'ai traversé la Valachie dans toute sa longueur, j'ai parcouru la Grèce, je n'ai trouvé nulle part autant de misère qu'à Belgrade. Le sérail est en planches jadis recouvertes d'un plâtre colorié qui est presque entièrement tombé; des fenêtres sans vitres, une toiture à demi pourrie, offrent un libre passage au froid et à la chaleur, au vent et à la pluie. Le pachalik appartient a ce Joussouf qui , dans la dernière guerre , signa la honteuse capitulation de Warna. A une autre époque, le sultan lui eût envoyé le cordon; mais, pour plaire à ses vainqueurs, il a dû conserver ses bonnes grâces à l'homme qui l'avait trahi. La mosquée a une apparence assez mesquine ; nous passions devant cet édifice sans nous arrêter, lorsqu'un individu, qu'à la couleur blanche de son turban et à sa longue robe rouge nous reconnûmes pour l'iman, nous proposa d'entrer. Cela renversait toutes mes idées : un prêtre musulman ouvrir luimême les portes d'une mosquée à des giaours ! Rien n'est plus simple que l'intérieur de ce tem-
pie : les murailles sont entièrement nues; de longues nattes de joncs recouvrent le parvis ; une galerie de bois pour le pacha et son état-major, une espèce de chaire où, tous les vendredis, se fait la lecture du livre saint, voilà les seuls ornementis. J'allais presque trouver à ce temple un caractère de grandeur, si je n'eusse vu l'iman se baisser avec une joie cupide pour ramasser les trois ou quatre piastres que l'un de nous lui avait jetées. Le cimetière est voisin de la mosquée ; les demeures des morts sont en meilleur état que celles des vivants.
Le tableau que m'ofFrit la ville était tout nouveau pour moi ; je pouvais me croire bien loin de l'Europe. A Belgrade, comme dans tout l'Orient, les habitants passent leur vie en public; ainsi, durant le jour , la devanture de chaque maison est enlevée, et les curieux peuvent apercevoir ce qui se passe dans la première salle. Là, quelques individus , gravement accroupis sur le plancher, fument le chibouk et boivent le café ; ici , un autre s'amuse à compter ou des paras ou les
grains d*un chapelet ; plus loin y c'est un groupe de donneurs. Une ceinture garnie de belles armes est une partie intégrante du costume de tous les hommes.
Belgrade est la capitale de la Servie ; le prince Milosch n'y avait pas encore fixé le siégé de son gouvernement, mais il y avait fait commencer quelques travaux , entre autres une église grecque, une fort belle caserne et une assez jolie maison, pompeusement décorée du nom de palais.
L'opinion publique, après s'être occupée assez vivement du prince Milosch dans la période heureuse de sa carrière, n'a prêté qu'une légère attention à la nouvelle de sa prompte catastrophe, u II semble, me disait, à Vienne, un homme d'esprit et de sens , il semble qu'il y ait au delà de l'Autriche quelque grande muraille de Chine, qui empêche d'entendre, de voir et de savoir. » C'est contre cette indifférence que je viens essayer de lutter. Si la révolution servienne n'avait eu pour but que le renversement d'un souverain , l'infériorité de son théâtre, en face des grands
spectacles de même nature que nous offre l'histoire contemporaine , la rendrait peu digne d'un examen particulier. Mais il y a, dans la connaissance des événements qui ont amené la chute de Milosch Obrénowitch , un tout autre intérêt que celui de la curiosité satisfaite : il y a l'histoire d^une intrigue diplomatique aussi pleine d'ardresse que d'audace , dont, malgré les efforts de l'Angleterre, la Russie a recueilli les fruits, au préjudice et cependant avec l'aide de la Sublime Porte.
Je dirai quelques mots iïidîspeilsables de l'insurrectiott , qui , en affranchissant la Servie du joug des Turcs , avait fait échoir à Milosch le gouvernement de cette principauté.
Si la domination des Osniaillis s'était établie sans contestation dans les vastes plaines de la Bulgarie et de la Rômélie, elle avait rencontré plus d'obstacles dans les antiques forêts de l'Albanie et de la Servie.
La liberté s'était réfugiée dans les cavernes et sur les flancs des rochers. Des hommes énergi-
ques, SLjipelésheiduques ou brigands^ ne sortaient jamais de leurs retraites sans prouver aux Turcs que les esclaves de la vallée avaient dés vengeurs dans leurs frères de la montagne. Les guerres de TÂutriche et de la Porte entretinrent chez les Serbes cet esprit d'indépendance qu'irritait enr^ cote l'ombrageuse tyrannie des pachas. Les mû-^ sulmans^ avec Gonstantinople^ avaient pris aussi les vices des Grecs du Phanar^ Ces germes de corruption se développèrent de plus en plus, et, à la fin du siècle dernier, l'empire de Mahomet II chancelait sur sa base. Un cri de vengeance et de colère, jeté par l'heiduque Gara Yorghi et répété avec enthousiasme par la Servie tout entière, vint effrayer dans son sérail le gouverneur de Belgrade. Les janissaires se mirent en campagne contre les rebelles, qui se concentrèrent dans la Schoumadia j au cœur de la province^ Lorsque l'armée turque osa violer cet asile , elle y fut accablée par des ennemis invisibles. Gomme le disent avec énergie les chants populaires des Serbes : Chaque arbre ^ alors ^ devint un soldat.
Après des chance^ diverses, cette première insurrection se termina par la mort de Gara Yoighi, qui tomba misérablement dans une embuscade. M ilosch se montra ; son courage et ses tal^ts militaires relevèrent l'énergie de sa nation. Gomme, eii attaquant les ^urcs, il avait opéré une diversion utile à la Russie^ cette der* niére puissance^ jetant^ en outre, un regard profond sur l'avenir^ fit insérer dans la convention d'Akerman un article par lequel le sultan accordait à la Servie la liberté du culte , le choix de ses chefs , rindépendance de son administration intérieure, la franchise du commerce^ et ne conservait que le dfoit^ onéreux en temps de paix et illusoire en temps de guerre, d'entretenir des garnisons à Belgrade, à Semendria et dans quelques autres forteress^«
De chef de bande qu'il avait été jusque-là , Milosch devint un souverain. Il employa à gouverner le zèle qu'il avait mis à combattre, et^ dans cette œuvre difficile, il eut pour soutien les sympathies du peuple dont il était le héros. L'admi-
nistration fut simple comme la nation qu'elle devait régir.
La Servie est un pays montagneux et couvert de forêts vierges, où les communications sont rares et pénibles. Nulle part la vie n^est plus sédentaire I nulle part l'amour de la localité n'a jeté de plus profondes racines. Véritable tribu de pasteurs, le peuple serbe se compose d'une agrégation de familles soumises exclusivement à leurs chefs, et sans autre lien qu'un même besoin de repos et d'indépendance^ Milosch comprit à merveille le caractère de son peuple. Il se considéra seulement comme le dépositaire des droits de tous, comme une sentinelle chargée de veiller sur la liberté, et de sonner, au besoin, le tocsin d'alarme. Il laissa, dans chaque village, l'administration et la justice aux mains des vieillards. Dans les circonstances graves , il indiquait à la nation tout entière un lieu de rendez-vous, où chacun venait s'entretenir, en plein air, des intérêts généraux , sans que les droits des députés fussent plus définis que ceux du souverain.
Une confiance réciproque tenait lieu de charte. Il arrivait souvent que ces étranges diètes étaient obligées de se dissoudre, non pas à cause de l'épuisement des sujets de discussion , mais par suite d'un manque de vivres et de fourrages.
Milosch habitait le village de Kraguyéwatz , à quelques milles de Belgrade , entouré de ses anciens compagnons d'armes, qui formaient son conseil d'État. Ce gouvernement sage et patriarcal répara les maux qu'une longue lutte avait faits à la Servie, et bientôt la Russie, dont la vigilance esl si active en Orient, comprit les avantages qu'feUe pourrait retirer de cette province. Le cabinet de Saint-Pétersbourg fit des offres de service à Milosch, qui eut l'imprudence de les accepter. On lui envoya des subsides pour équiper des troupes, et des officiers pour les instruire. Les flatteries ne lui furent point épargnées, et, dès lors, il essaya de se poser en prince en face de ceux qui l'approchaient. Pour la masse du peuple, il resta toujours le héros des chansons fiationales; mais il devint un maître arrogant
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pour ceux qui avaient cru devoir conserver avec Fhospodar les rapports d'intimité qu'ils avaient eus avec l'heiduque. Milosch céda à l'ivresse générale, aux parvenus ; il oublia trop qu'il avait eu des égaux. Ses amis obéirent à ce sentiment de basse jalousie qu'inspire toujours aux hommes médiocres le triomphe d'un e^rit supérieur.
Les agents russes virent avec jme cette fatale division ; ils représentèrent aux plus riches de& Serviens que Milosch abusait de sa position pour augmenter, à leurs dépens , sa fortune personnelle. Quelques marchés imprudents et entachés de monopole, passés entre le prince et des négociants hongrois^ accréditèrent ce bruit. Il se forma bientôt, à Belgrade, un parti composé d'individus blessés dans lem* vanjlé et dans leur intérêt, dont Jephrem Obpénowitch, propre frère de l'hospodar, eut la lâcheté de se faire le chef. Milosch entrevit le piège que lui tendait la Russie. Pour faire tomber les reproches d'avidité qui lui étaient ouvertement adressés, il renonça, pour son compte, à toute espèce de monopole, et
proclama la liberté du commerce. Sentant que, s'il implojrait le secours des Russes, il se livrerait à eux sans réserve , il voulait reconquérir seul sa popularité.
Vers celte époque , l'Angleterre installa à Belgrade un consul général. Les circonstances elles-mêmes avaient tracé le rôle de cet agent. Il eut des rapports fréquents avec le prince , et le maintint dans sa résolution de n'obéir à aucune influence étrangère. Il importe peu, en efifet, à l'Angleterre de dominer en Servie. En combattant les tentatives d'une puissance rivale, elle pouvait donc affecter tous les dehors d'un désintéressement qui séduisit Milosch. Cette conduite^ si différente de celle des petits despotes que la Russie a sous sa main, attira les yeux du cabinet de Saint-Pétersbourg, et le prince Dolgorouki fut envoyé en Servie pour sonder à fond les dispositions de l'hospodar.
M. Dolgorouki eut avec le héros serbe une conversation dont les détails fuirent divulgués. Il lui rappela d'abord les secours que la Russie
avait seule donnés aux insurgés y de maniéi*e à lui faire s<^tir que s'il pwtait une couronne c'était au czar qu'il la devait. Milosch ne le nia point. « Pourquoi donc, continua l'envoyé, prêter une oreille complaisante aux instigations du consul d'Angleterre? Ne savez-vous pas quels malheurs ont attirés sur la Pologne les émissaires dç la France çt de TAnglçteire? -rr-. Je ne suis qu'un paysan ^ répondit Milosch ;. ai-je le temps de m'oççuper de ce qui se passe au delà, de nos frontières.? Qu'aji-je à. mç soucier des intrigue» de la France et de TAngletcrre? Je n'ai de rap^ports qu'aveq le sultan , mon glorieux maftre. — Mais ]|K)n maijisre , à moi, reprit l'envoyé du czar^ est le meilleur ami du vôtre; c'est le sultani Ijai-méme qui vous engage à vous laissée guider par mes conseils !-r- Je suis l'humble serviteur de Sa Hautesse; ses désirs sont des ordres pour moi; mais y avant de répondre à voire proposition, j'ai besoin de consulter la Sublime Porte. » Cette réponse de Milosch déconcerta le prince Dolgorouki, qui, cessant de feindre, s'écria :
« Songez que vous dépendez aussi de la Russie, qui peut faire et défaire les princes de votre sorte! Vous devez tout à mon maître; ne Tou-^ bliez pas, ou vous pourriez bien aller mourir en Sibérie, comme une béte fauve. — • Monsieur, répondit noblement Thospodar insulté, que je doive mon titre à la Russie, à la Porte ou à moi-inéme, je ne reconnais à personne le dr(Mt de l'outrager. Si vous devez régner en. Servie , apportez-moi un firman et je me soumettrai. » Le moscovite emporté fit aussitôt place au diplomate, et M. Dolgorouki, après s'être excusé, dit à Milosch que l'empereur Nicolas , instruit du désir des Serviens, voudrait les sa\foir gouvernés dune manière plus libérale^ et qu'il lui conseils lait de se rendre au vœu de son peuple.
Ne trouvant donc pas dans l'hospodar un ins-p trament disposé à servir la politique de Sainte Pétersbourg , M. Dolgorouki se tourna vers les mécontents, pour exciter leur haine, augmenter leurs soupçons et diriger leur conduite. Tous les agents russes n'eurent plus à la bouche que les
mots de Uberté^ de charte y de gom^ememerU comtitutionnel. Milosch aurait pu conjurer Forage, eu prenant luirméme l'initiative des réformes demandées, et déjouer les desseins de quel* ques ambitieux, en donnant à la masse de la nation, qui lui était Picore dévouée, une large part dans rexercice des droits pc^tiques. Soit incapacité, soit aveuglement, il se renferma dans une opiniâtreté fatale. Le petit nombre des conjurés s'augmenta de cette tourbe cpii,, en Setrie comme ailleurs, est sans cesse dispor sée à soutenir ouvertement une révolte^
Le peuple des campagnes, lui-même, écoutait sans défiance des agents étrangers lui parler de Ita liberté, qui est sa plus forte passion.
Enfin les mécontents se décidèrent à faire ipartir, pour Constantinople , une députation chargée d'exposer leurs plaintes à Sa Hautesse , çt de lui demander un hatti-shérif constitutionnel. La légation russe avait eu le soin de préparer le terrain. La vieille colère de Mahmoud avait été réveillée ; Milosch était un re-
belle insolent, c^i i^'essayaît de se rendre absolu que pour se soustraire entièrement à 1 autorité légitime de la Porte. Mais la fidèle nation servienne était loin de partager ces desseins perfides : ne témoignait-«lle pas de son respect et de sa soumission y en envoyant une députation à Gonstantinople? Le divan se laissa tromper par ces habiles discours. Préoccupé de l'idée de regagner un peu d'influence en Servie , et n'examinant pas si Milosch n'était pas plus propre que personne à amener ce résultat , il saisit avi-> dément l'occasion présente , et fit aux envoyés serbes un bienveillant accueil. Le hatti*shérif fiîLt |iromptement rédigé. Dans toute sa partiie purement administrative il ne fit guère que confirmer l'œuvre de Milosch y sauf l'introduction, de quelques dénominations nouvelles:; mais , dans sa partie politique , il apporta de grands changements à la constitution de la Servie, par^ la création d'un conseil chargé de surveiller la conduite de l'hospodar. La Russie avait repré-. sente à la Porte que le meilleur moyen de para-
m HONGRIE.
lyser les intentions suspectes de Milosch était de mettre , en partie , le gouvernement dans les mains, du peuple resté fidèle ; et , en limitant à dix-sept le nombre des. membres du conseil , elle espérait y faire entrer les plus ardents ennemis du prince y et se ménager, au besoin, des voies {aciles de corruption .
Le hatti-shérif adressé à Milosch portait textuellement : « Le président et les membres du conseil seront choisis par toi , à condition qu'ils soient connus de leurs concitoyens par leur capacité et leur probité, par des services rendus, et, poiir ainsi dire, désignés par une approbation génétale. » En un mot, c'était lui dire que tous ^ ses choix lui seraient imposés.
Là nouvelle charte fut proclamée à Belgrade avec beaucoup de solennité , mais elle ne produisit pas tout Teffet que ses instigateurs en avaient attendu. Le conseil, ce chef-d'œuvre du libéralisme turcorrusse , créait une véritable oligarchie dans le sein d'une démocratie ardente, et le peuple serbe reçut avec déplaisir une institution
qui lui semblait devoir engendrer de grandes inégalités sociales. Les hommes qui s'étaient ouvertement déclarés contre Milosch entrèrent malgré lui au conseil, dont le président fut son frère Jephrem, le plus fougueux de ses adversaires.
A peine installée> cette nouvelle autorité, dont l'âme était M. Watschenko, agent consulaire de la Russie, affecta, à Fégard du prince, des formes insolentes et tyranniques. On éloigna de sa per-^ sonne ses seuls amis dévoués ; on exigea même le renvoi de ses anciens serviteurs. Vivement ulcéré de cette conduite^ il prétexta, pour s'éloi* gner de la Servie , le désir d'aller visiter son £iU ainé^ qu'une maladie grave retenait dans le ban^ nat de Temesvirar. On fit venir le jeune Milan à Penschowa , sur la rive gauche du Danube , et son père ne put le voir qu'à la quarantaine.
A son retour à Belgrade, ce malheureux prince trouva ses ennemis en séance. Au lieu de com^ mencer les réformes prescrites par le hatti-shé* rif , le conseil rassemblait , de tout côté , des plaintes passionnées contré l'hospodar, et déjà
le mot de déposition avait été prononcé par Jephrem.
M. Watschenko , tout-puissant , menaçait de sa disgièce les SerViens qui fréquentaient le consulat d'Angleterre.
Milosch , d'une bravoure éprouvée sur le champ de bataille, fut sans force contre ces attaques , dont la calomnie était l'arme princi-^ pale : il résolut de fuir . Un soir , en efifet , il parvint à se soustraire à la surveillance occulte dont il était l'objet, et, se jetant dans une petite barque , il aborda bientôt à Semlin , où il fut parfaitement reçu« En quittant Belgrade, il envoya au consul d'Angleterre une note par laquelle il l'avertis^it qu'il avait cru devoir se retirer pour sauver ses jours menacés ; que , sans doute, il aurait pu trouver un asile chez ses braves montagnards , mais qu'il avait craint , dans l'état d'agitation où ils étaient , de passer pour avoir voulu les exciter à la révolte ; qu'il ne reviendrait en Servie que lorsque les esprits seraient plus calmes, et que bientôt il ferait
connaître à son peuple y par une proclamation ^ les motifs de sa conduite.
A la nouvelle de la fuite du prince, le conseil et les principaux fonctionnaires se rendirent chez M. Watschenko. Là il fut décidé y au milieu du tumulte , qu'une députation serait en-^ Voyée à Milosch , pour l'engager à rentrer en Servie, ce à quoi il eut la faiblesse de consentir. Dès ce moment , il fut pour ainsi dire gardé à Vue à Belgrade. Le peuple ne vit pas sans peine l'abaissement de son chef; et, tyrannie même pour tyrannie, il préférait à l'autorité des Russes celle de son ancien héros. Milosch établit des rapports secrets avec le parti qui se formait en sa faveur ; il parvint même à gagner à sa cause quelques corps de troupes*
Le complot éclata le 25 mai 1839, à Kraguyéwatz. La garnison , forte de six cents fantassins et de deux cents cavaliers environ, s'insui^ea contre ses officiers, se nomma de nouveaux chefs, et, avec trois canons, marcha sur Belgrade pour délivrer le prince. Le conseil
ordonna aussitôt à un de ses membres, M. VoutchitZy homme d*une grande résolution, de se mettre à la tête de la milice , d'armer la population et de disperser les rebelles.
Le vizir s'était renfermé dans la citadelle, arec les trot^s turques; le conseil alla l'y trouver et lui dénoncer la tentative de Milosch comme une véritable révolte contre le sultan lui-même. Des lettres interceptées ne permettaient pas de douter de la complicité de f hospodar avec tes insurgés.
Voutchitz, suivi d'une bande de cinq mille homtnes, qui ramassait sans cesse des recrues sur sa route , arriva devant les troupes rebelles : celles-ci, intimidées par le nombre de leurs adversaires et émues par les exhortations de Té vêque métropolitain , n'osèrent pas recourir à la force; elles se laissèrent cerner, et, après avoir passé vingtKjuatre heures sans prendre de nourriture , elles consentirent à mettre bas les armes. Voutchitz marcha alors sur Kraguyéwatz, dont deux cents miliciens s'étaient em-
parés, et que réduisirent quatre jourà de blocus.
Le conseil envoya des exprès dans les villages pour calmer Tirritation qui commençait à s'y manifester. Le 1 1 juin , Voutchitz revint à Belgrade avec quarante prisonniers aux fa^s et une réunion de cent cinquante énerguménes, qui , se disant les représentants de la nation ^ se répandaient en violentes invectives contre Milosch. jugeant sa cause perdue, le prince fit venir chez lui M. Watschenko et lui demanda s'il lui conseillait d'abdiquer et si , dans ce cas , son fils lui succéderait. Le consul lui répondit qu'il pouvait se décider seul sur la première question ; que, quant à la seconde, elle était résolue par la constitution. Le 14, Milosch abdiqua donc, et son fils Milan fut proclamé hospodar à sa place.
Les insultes ne furent pas épargnées au prince déchu : on le priva de ses domestiques; on le fit garder à vue par des paysans armés , et Vont chitz lui tint les propos les plus outrageants et les plus lâches ; il voulait même lui arracher ses décorations. Milosch ne demandait plus qu'à
quitter la Servie au plus vite. Son intention était de se retirer à Temeswar ^ où ses filles étaient établies; mais/ comme le général de Semlin se préparait à le recevoir avec honneur, ettpie déjà l'ordre était donné aux artilleurs de le saluer à son arrivée sur le territoire autrichien y les mem-< bres du conseil le firent embarquer sous escorté pour Skéla, première échelle de la Yalachie.
Milosch quitta le sol de son pays le 1 7 juin : des hommes sans pitié pour sa t^grande infortune le suivirent jusqu'au rivage en faisant entendre des chansons grossières; la masse du peuplé resta morne et silencieuse. Milosch, en partant^ dit au consul d'Angleterre : a Ma chute, toute proportion gardée , n'est pas sans analogie avec celle de Napoléon ; comme le grand empereur, j'ai délivré mon pays par les armes , j'ai assuré son repos par des négociations : on n'a plus be^ soin de moi, on me chasse, n
M. Watschenko, qui, dans cette crise, avait déployé une grande habileté, fut nommé consul général.
Il n'entre pas dans mon sujet de traiter les événements qui ont suivi le départ de Milosch. En somme , Milan est mort et son frère Michel vient d'arriver en Servie , où les partis sont plus ardents et plus divisés que jamais, et où tout présage de nouveaux troubles ^i,
'^ yoye2 , aux pièces justifiicaUves n<^ i, le Jffaili-shirif constituHonnel de la Servie.