‹ La Hongrie et la ValachieChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Semlin. — Semendria. — Le défilé de Golumbacz. — Les lâlas. — Orsova, le majoret sa consigne. — Colonies militaires. — Les bains de Méhadia.

J^ai peu (Te choses à dire de Semlin. Comme Bel|^ade y son antique rivale , cette ville a perdu

beaucoup de son importance. Malgré ses remparts de gazon et les marais assez profonds qui Favoisinent y elle ne peut plus compter au nombre des places fortes. Sa position rappelle à jouer désormais un rôle plus pacifique; elle est l'entrepôt naturel du commerce du Bannat et de la Servie avec la Hongrie et l'Autriche.

A partir de Belgrade, commence sur la côte servieime uiie chaîne de belles collines dont les flancs sont couTcrts de troupeaux, et dont les bases, arrosées par le fleuve, doivent être d'une admirable fertilité; mais c'est à peine si Ton y distingue quelque sillons. Un magnat hongrois, qui a plusieurs fois visité la principauté serbe, m'assurait que l'agriculture y est epcore dans sa premiçre enfance ; les. récoltes, du sol sufilsen.t à peine aux bespins des consommateurs; toute l'industrrie des Serviens se porte vers l'éducation de leurs bestiaux, qui, en gâiéral, sont de boone qualité.

La première ville turque que l'oii r^contre ajKrès Bel^de est Semendria. Cette fortaresse, bâtie, çn 1 433, par George Brankowitch, a conservé un aspect imposant; elle forme un beau carré flan,qué de vingt-sept tours baignées, par le Danube* Les musulmans occupent Semendria; mais nous n'aperçûmes pas même une sentinelle sur les murailles. On a souvent comparé les villes turques à de vastes cimetières ; il est im-

possible de ne point être frappé de la justesse de cette comparaison , à la vue de ce château fort silencieux resté debout, comme un souvenir du passé , malgré les atteintes des hommes et des flots. De Neu-Moldava , petit village habité par une compagnie du régiment frontière lUyrief^alaque, jusqu'à Orsova, le paysage présente une succession de sites variés et tous admirables. Le Danube entre dans la plus belle partie de son cours ; avant de se resserrer dans le passage de Golumbacz^ il s'étend, à perte de vue, jusqu'aux Balkans , < dont les derniers mamelons ferment la rive turque. Aux approches du défilé, le courant devient plus rapide, et les flots se brisent contre le récif de Sabakaï ^ dont la. pointe aiguë et décharnée s'élève à trente pieds au-dessus de l'eau. Le nom que porte ce rocher menaçant lui a été donné en mémoire du fait suivant qu'a conservé la tradition. Un pacha , vieux et jaloux , suspectant la fidélité d'une de ses esclaves , la fit monter dans une barque et la conduisit au pied de l'écueil ; alors, sur un signe

de teur maître , des muets enlevèreni la malheit" reuse et l'endiaiiiérent sur le roc isolé pour Ty laissa mourir de dimleur et de &im. Insensible aux cris de la jeûne feôune, le pacha lui jeta pour adieu cette parole vengeresse que le peuple a retenue : Babakaï, fais pénitence. Ce drame est-il véritable ? qui peut le savoir? mais les lieux sauvages où on le ptace sont dignes de lui avoir servi de théâtre.

Le défilé de C^umbac^ se pi'ésente a[|&i dans toute sa grandeur ; le Danube ^ qw^ dix liasses plus haut^ se développait à l'aise^ est tout a coup encaissé dans une g(M^e étroite formée par des roches gigantesques. Sur la crête de Tune d'elles on aperçoit les mines d^un ancien château^ res^ tes encore imposants de cette ligne de fortification» qui j de Rama au pont d'ÂpoUidore , traçaient les menaçantes frontières de l'empire de Tràjan. Après l'invasion des Barbares^ des moines avaient fUit de la forteresse un couvent que les Turcs, à leur tour, sont v^nus saccager et détruire. Deux bastions lézardés et quelques pans

de murailles indiquent assez bien l'étendue et le plan des anciennes constructions. Les rochers de la rive gauche sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. A côté de r histoire, on trouve la légende; les paysans croient sérieusement que saint George tua le fameux dragon dans une de ces cavernes, et que c'est du cadavre putréfié du monstre que s'échappent les nuées d'insectes qui désolent le pays vers le mois de juillet^

A quelque distance de ce lieu y la scène change encore; le paysage devient plus riant, et les belles collines de la Servie reparaissent avec leurs nombreux troupeaux et les jolies cabanes des pasteurs y dont les toitures rouges tranchent sur le vert tendre des sapins.

Le Zrinyi s'arrête à Drenkova , village qui n'est, pour ainsi dire, que projeté, car il ne se compose encore que de trois maisons dont une auberge passable. Les récifs et les brisants ne permettent point aux pyroscaphes de continuer leur marche. En 1832, V-^rgOy qui fait le trajet

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de Skéla à Galatz , aflfrontals rochers des Islas et àelà Porte de Fer ; mais on ne (îit point tenté de recommenoer répreuve. •>— Un officier du cordon sanitaire occupe avec sa fiimiile une des trois maisons du hameau. L'unique distraction de cette petite colonie est de venir, toutes les semaineSy à bord du bateau à vapeur, échanger quelques mots avec les passagers ; cette perpétuelle succession de connaissances fugitives est la seule chose qui empêche ces exilés de trouver trop d'amertume à leiu* isolement.

A deux heures, nous étions prêts à repartir; nous montâmes dans une espèce de tartane, nommée, sans doute par dérision, la Bella, mais en revanche conduite par des rameurs excellents. Il serait du devoir de la compagnie d'améliorer cette partie du service et de ne point confondre ainsi pêle-mêle , dans une méchante barque , les voyageurs et les paquets. Au milieu du tumulte, je fus heureux de pouvoir trouver, sur l'avant, un ballot de marchandises qui me servit de siège ; car les retardataires, en-

tassés dans h cabine , durent croire , sur notr^ parole, à la beauté des sites du Danube.

Les deux rives sont largement découpées^ mais celle de Servie a quelque chose de plus se* vère encore que celle du Bannat. Les rocs dont elle est hérissée sont d'une hauteur tellement égak, que, dans certaines parties, on les prendrait pour des r^nparts infiranchissables. L'as-* pect dç ces rocs est fort pittoresque : les uns sont dentelés comme des créneaux, ou taillés en forme de grosses tours ; les autres, minés par les eaux, avancent au-dessus du fleuve des voûtes immenses à l'abri desquelles les pécheurs amar* rent leurs frêles embarcations. D'autres rochers encore affectent les formes les |dus bizarres : il en est deux qui , surmontés de plusieurs pics , ressemblent de loin à de majestueuses cathédrales; ils paraissent se toucher et fermer le passage au Danube, qui coule aussi pciisible qu'un lac ; mais on approche , les masses de granit se séparent , et l'on découvre un nouveau site borné par un amphithéâtre de mon-

tagnes. Quelquefois le. lit du fleuve s'élargit, les cotes s'abaissent, et l'œil, étonné des mer^ veilles qu^il vient de voir, se repose avec plaisir sur quelque hameau assis au pied d'une colline où des filets d'eau vive serpentent en. tous Sjens. Tel est le joli village de Milanova^ dans lequel les églises grecques dressent leurs clochers à coté des élégants minarets des mosquées.

A cette scène gracieuse succède bientôt une scène sévère. Un sourd mugissement annonce les Islas ; après la Porte de Fer^ c'est la plus redoutable des cinq cataractes du Danube. Le fleuve est presque entièrement barré par cette ligne de brisants dont les flocons d'écume indiquent la longueur ; mais , vers le mois de mai, les eaux sont rarement assez basses pour qu'on puisse apercevoir l'écueil à nu.

Le long de la côte servienne, on suit parfaitement les traces d'une voie taillée dans le roc par les soldats romains, et une inscription à demi effacée par le feu des pécheurs, mais où l'on distingué encore gravés au-dessous de l'aigle victorieuse ces

mots : Imperatoris Cœsaris dis^i Nersfa Jilius Neri^a Trajanus poiUifexmaximus.. . . demeu-^ rera^ pendant des siècles encore, comme un monument des succès de Trajan et de l'énergique patience de ces légionnaires. La rive gauche a ses souvenirs aussi. Pendant les guerres du xvm* siè*. cle, lorsque T Autriche, non contente d'avoir re-. foulé les Turcs au delà de ses limites, (enta des envahissements à son tour, les bords du Danube, furent le théâtre de nombreux exploits; «chaque mont escarpé se transforma, pour ainsi dire, en une citadelle prise et reprise cent fois. On n'a point oublié dans le pays la belle défense de Yétérsuai, qui, soutenu par quelques braves, résista à des milliers de Turcs. On appelle encore caverne de Véiérani l'excavation qui servit de refuge à cette poignée de héros. En regard même de la voie de Trajan, les soldats illyriens«valaques construisent une seconde route , digne de son ainée. Souvent, vers là fin de l'été, les eaux trop peu profondes gênent la navigation ; et, comme les travaux que nécessiterait un canal

ne sauraient être opérés sans la participation des Turcs, la compagnie du Danube, afin de ne pas interrompre son service, a fait comi&enoer, avec l^aide du gouvernement, une route qui doit aRer de Drenkova à Orsova^ Les travauk les plus difficiles ont été achevés en 1 837 , sbuè la diirectioû de M. le comte de &céchényi. Cette voie, qui peut rivaliser aVec les grandes créations àeè Romains, a été conquise en partie sur le rbc vif, en partie sur le fleuve^

Le spectacle qu^offre lé Danube danà cet endroit a Trâimeût un caractère sublime. Majesté des souvenirs , grandeur de la tiatùre , œuvres des hommes, tout ici semblé concourir pour parler à la fois iau coeur, aux yeux et à l'esprit. Le.Joûr décroissait au moment où nous dépassions le village de Kasan, et les teintes édâtaiites et bigarrées dû c<!>uchant rehaussaient encore la magnificence du paysage. Lorsque nous dâ)arquàmes à Orsôva, le soleil avait quitté Thorizon; de grands feux étaient allumés dans les rues du bourg; danses au son de la cornemuse, cris.

jeux de toute espèce et disputes ânitnées, la fête semblait complète. Une musique militaire dominai lé tumulte, et quel air exécutait-elle? lé galop de ùustàvel À cinq cents lieues de France, ht lùusique nous apportait un souvenir de la pairie | nous ne tardâmes pas à expier ce bonheur, que ceux qui l'ont goûté peuvent seuls c(Mnprendre. Orsova est le quartier général de trois bataillons du régiment frontière iUyrie^Va-^ laque y et tous les soldats campagnards s'y étaient réunis pour Tépoque des manœuvres. L'unique auberge du lieu, et quelle auberge ! était envahie par les officiers, et le frère de l'hospodar de Valaçhie, sorti du lazaret le matin même, occupait les meilleures chambres. Far grâce spéciale ce-" pendant, nous pûmes obtenir, pour cinq que iious étions , une âalle assez petite et fort mal avoisinée. L'heure du repai était passée depuis longtemps; aussi notre souper fut-il digne de notre logement. Nous étions assis autour d'une table boiteuse, déployant nos serviettes avec une légitime défiance, lorsque nous vîmes des mar-«

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mitons nous apporter avec cérémonie un potage sans nom dans les fastes culinaires, des pommes de terre à peine bouillies et quatre têtes d'agneaux. Ce splendide repas terminé, la fetigue nous conviait au sommeil; mais nous avions beau mesurer l'espace que chacun de nous devait strictement occuper sur le plancher, il n'y avait point place pour cinq. Le dief du bureau des bateaux à vapeur vint heureusement nous avertir que Vj4rgo ne partant que dans deux jours, nous aurions le temps de visiter les bains de Méhadia% Touché de notre embarras, il eut l'obligeance de nous offi*ir chez lui deux paillasses sur l'une desquelles, pour ma part, je passai une nuit excellente. Un triste réveil m'attendait; j'avais traversé tout l'empiresans avoir eu la moindre altercation avec la police, et je me proposais , à mon retour, de réhabiliter les commissaires et les estafiers autrichiens; mais le major d'Orsova se chargea de dissiper mon illusion ^ Notre voiture était prête, et nous allions quitter le carai^ansércd pour nous rendre à Mëhadià , lorsque le

major nous fit prier de nous présenter chez lui avec nos passe-ports. J'avais mis imprudemment le mien dans un livre, et je l'y cherchai en vain lorsque mon tour Ait venu de l'exhiber. Mes compagnons prirent fortchaudement ma défense; je montrai un second passe-port signé du ministre des affaires étrangères ; je traduisis même en mauvais allemand la phrase sacramentelle : Prions les autorités civiles et militaires y etc.; à nos longues tirades mon officier répondait, avec un laconisme désespérant : Je comprends à merveille^ mais oà est le visa du maréchal? On proclama dans le village ma mésaventure au bruit du tambour et des trompettes; chacun chercha la maudite feuille sans la trouver. La frontière était à deux portées de fusil , mais songer à la gagner était folie. J'implorai comme une faveur la permission de débarquer sur la rive turque. Un Français sans passe-port! mais c'est une révolution en chair et en os. Prières, serments, tout fut inutile; le terrible major ne connaissait que sa consigne. Il me fallut donc obéir, quitter mon

compagnon, retourner à Semlin^ en un mot faire cent lieues, le tout pour obtenir un visa . A la vérité j le major se montra désolé de mon malheur ; il me reconduisit jusqu'à sa porte, et d'un ton larmoyant me souhaita un heureux retour.

La barque qui nous avait amenés était retournée à Drenkova; mais, comme le Zrinjri ne devait repartir que le lendemain dans la journée j j'avais tout le temps de le rejoindre par terre. Une mauvaise charrette en osier , assez mal assise sur deux roues , fut l'équipage dans lequel je franchis une quinzaine de lieues sans suivre un chemin tracé. Nous allions par monts et par vaux , ici traversant une prairie , là sautant une barrière, plus loin nous embourbant dans un marais. Le pays que je parcourus ainsi est occupé par le ré^mstii frontière Illfrie^-P^alaque. Les colonies militaires ont été fondées par Marie^ Thérèse ; on a vu dans cette institution un moyen efficace de couvrir les flancs de l'empire , ^ans en augmenter les dépenses ordinaires.

Chaque colon possède huit arpents de terre en-

viron^ sous la seule obligation d'assister aux manœuvres trimestrielles, et de faire certaines corvées qui , en définitive , tournent à son avantage, puisqu'elles ont pour objet d'entretenir les chaussées. Les filles des soldats, pour hériter des petits fiefs de leurs pères , doivent se marier dés qu'elles ont atteint l'âge nubile, et c'est ordinairement le colonel qui leur désigne un époux . Les officiers sont à la fois chefs militaires, administrateurs et juges de la colonie; aussi ^ dans la crainte de fonder une féodalité qui aurait pu devenir fort puissante , on ne leur permet point de posséder, à titre héréditaire, la plus petite partie du territoire ; ils reçoivent une Solde en aident. En cas de guerre , tous les colons doivent servir; mais alors ils sont traités sur le même pied que les autres troupes de ligne. M. \p duc de Raguse a donné sur l'organisation de ce^ colonies militaires des détails étendus et pleins d'intérêt, mais il a tracé de leur situation présente un tableau que je trouve un peu flatté. On ne peut y dit-il , qu admirer les effets salutaires

produits par ce régime ^ quand on voit à quel degré de prospérité et de bien-être sont arrivées les populations qui jr sont soumises. Cette phrase semble résumer , d'une manière générale , la pensée du maréchal sur les progrés auxquels sont arrivés les établissements militaires de Marie- Thérèse. M. le duc de Raguse est un homme d'un trop grand poids ; il apporte dans ses observations trop de justesse et de mesure , pour que j'ose me permettre de douter de la sincérité des éloges qu'il donne au district de Caransebes; mais j'ai parcouru celui d'Orsova , et j'y ai rencontré partout la misère la plus profonde. Les habitations ne sont que des huttes de boue et d'osier, où nos cultivateurs ne voudraient point placer leurs bestiaux ; ces tristes asiles de la pauvreté sont entourés de mares infectes , où barbotent ensemble enfants, canards et pourceaux. Les hommes portent des haillons qui rappellent ceux des paysans magyars; le costume des femmes se compose simplement d'une longue chemise de toile serrée par une ceinture de laine

bariolée ; et d'une chaussure de cordes qui ressemble assez aux spardlles espagnoles. J'ai vu de ces malheureuses, attelées à des charrues^ remuer péniblement le champ de la famille. Si, vaincues par la fatigue, elles suspendent un instant ce labeur qui dépasse leurs forces, ce n'est point pour se livrer à l'oisiveté , au repos , mais pour filer leurs fuseaux. Les terres m'ont paru fertiles, mais mal cultivées; leurs propriétaires, en effet, sont sans argent, et privés de bons instruments aratoires . Singulier bien-être ! étrange prospérité ! Un système au moyen duquel on peut, en vingt-quatre heures , hérisser la côte de cent mille baïonnettes, est une excelleate institution militaire, personne ne lui conteste ce mérite; il renferme même, je le crois, les germes d'une amélioration sociale que l'avenir développera; sous ce point de vue, il y a des espérances bien fondées à concevoir ; mais, pour le présent, il n'y a pas d'éloges à donner.

A la nuit tombante, je repris ma place dans la cabine du Zrinyi. Le lendemain, mes oreilles

furent agréablement frappées par des paroles françaises. Trois hommes causaient entre eux, et le plus jeune , en s'adressant aux deux autres, les qualifiait d'excellences. Quelles pouvaient être ces excellences? Je me trouvais sur le bateau avec MM. Constantin Ghika et Blaramberg , le premier frère et le second beau-frère du prince Aleko Ghika y hospodar régnant de Valachie, deux hommes aimables et spirituels dont je gdrderai le souvenir.

Dés mon arrivée à Semlin , je courus chez le maréchaMieutenant , et j'attendrais encore son visa , si un honnête limier de la police la plus tracassière et la plus vénale de l'Europe ne se fût chargé de terminer mon affaire. De retour à Orsova, et ma visite faite au major ^ qui m'apprit d'un air tout joyeux que, cinq minutes après mon départ, on avait retrouvé mon passe-port, j'eus la faculté, dont j'usai sur l'heure, de quitter le village; mais, avant d'entrer en Valachie, je voulus pousser jusqu'à Méhadia.

La route qui mène à ce célèbre établissement

thermal est délicieuse; une chaussée bien entretenue côtoie la rivière limpide de la Gzerna y qui roule avec . bruit dans une des plus charmantes vallées des Garpathes. Un pont de fer d'une structure élégante , jeté sur le torrent , débouche dans le village de Méhadia , qui ne se compose que d'une seule rue parfaitement bâtie. Les eaux minérales de Méhadia étaient connues et fréquentées par les anciens; on voit encore, dans la grotte où coule la principale source, un Hercule armé de sa massue. Cette figure , grossièrement sculptée, est, sans doute, l'ouvrage des légionnaires romains ; les hussards faongrms ont orné le visage du dieu d'une énorme paire de moustaches. L'«npereur François -et l*impératrice visitèrent Mëhadia en 1817, et y firent construire une maison qui a l'apparence d'un palais. Ce voyage mit les bains en réputation , et les nMilades de l'Autriche et de l'Allemagne viennent, avec les paysans de la Transylvanie «t du Bannat , chercher la santé aux neuf sources de Méhadia. Ce village renferme plusieurs éta-

blissements où Ton se procure, à un prix modéré, cabinet de bains, logement et bonne table. De grands bassins destinés aux pauvres ont été creusés par les soins du gouvernement autrichien, plus occupé des classes inférieures qu'on ne le pense chez nous. Les invalides de la campagne trouvent, dans deux immenses pavillons partagés en un grand nombre de cellules, un bon gite qu'ils payent la modique somme d^ quatre sous par jour; mais il en est peu cependant qui se permettent cette dépense. Tous les malades d'un village se réunissent et partent en caravane , vers le mois de mai , pour venir camper dans une plaine qui s'étend derrière l'église de Mébadia. Les paysans polonais enveloppés dans leur^ capuces brunes, Içs Valaques couverts de peau^i: de moulpn$ , et les Zingares presque nus, vivent, les uns sous des tentes, les autres d^ns leurs chariots, plusieurs au grand air. Cette espèce de halte de barbares offre un spectacle plus triste encore que pittoresque. A côté de cette misère, on rencontre l'aisance.

Quand je vins à Méhadia^ la première saison des bains commençait, et déjà une société de jolies femmes^ de jeunes officiers hongrois et italiens, et quelques souffreteux charitablement laissés de côté, y étaient arrivés pour réparer les fatigues de l'hiver : on valse tant à Vienne! Là, au milieu des Garpathes, dans un pays que bien peu de Français connaissent, j'ai entendu parler de Paris, de nos modes, de nos romans, et de

M. de Talleyrand, qui se mourait alors.: je me

croyais à Bagnéres-de-Bigorre. Les sites les plus pittoresques fournissent aux malades (c'est le mot de convention) des buts de promenades aussi efficaces que les eaux. La course que Ton fait d'abord est celle des grottes d'Hercule. On appelle ainsi cinq excavations unies entre elles et formées par la nature , qui a su trouver, dans ses jeux, des ogives et des arcades presque aussi parfaites que celles de nos vieilles églises. Les grottes d'Hercule exercent toutes les imaginations poétiques du lieu ; on se réunit sous leurs sombres voûtes^ à la tombée de la nuit, pour se

raconter des histoires de voleui*s et de sorciei-s. Les autres points d'excursion n'ont pas moins d'attraits. Des chemins ombragés et bien tracés sillonnent les flancs des montagnes j où brillent y à travers des bouquets de mélèzes j les dômes de zinc de noml>reux kiosques : tout annonce, chez les autorités locales, un zèle que récompense, chaque année, un accroissement de visiteurs. — Les eaux de Méhadia sont sulfureuses, mais elles renferment quelques principes alcalins qui leur donnent un goût assez agréable. La plus chaude des neuf sources atteint une température de 55 degrés.

Méhadia est un de ces lieux dont on s'éloigne avec le désir de les revcrir un jour. Je quittai à regret ce charmant hameau pour retourner à Orsova. Je n'avais plus rien, cette fois, à démêler avec la police, mais je devais m'adjoindre un agent du lazaret et un douanier, en Tabsence desquels je n'aurais pu passer la frontière. Le régiment Ilfyrie-Valaque était rangé en bataille dans la plaine; j'admirai son excellente tenue et

la précision avec laquelle il exécutait les manœuvres : à l'exception des fantassins hongrois y rAutriche n'a pas de meilleures troupes que ses colons militaires.

A peu de distance d'Orsova, dans une île du Danube, s'élève la forteresse de Neu-Orsova.

Cette place y comme Belgrade y n'appartient plus aux Turcs que par tolérance y et ils ne la conservent que par amour-propre. Sur le flanc de la haute montagne qui domine entièrement la côte occidentale de l'île, on distingue une tourelle, reste du fort Sainte-Elisabeth, et d'où l'on pourrait foudroyer Neu-Orsova.

Le petit torrent de la Bâcha sépare le bannat de Temeswar de la Valachie. L'agent du lazaret voulait à toute force me laisser sur la rive droite du ruisseau et m'obliger à le traverser mon bagage sur l'épaule; un serrement de main, rendu significatif par quelques swanzigers , triompha de 3es scrupules, et la carriole me conduisit à l'autre rive, où me reçut un sergent valaque.

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