‹ La Hongrie et la ValachieChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Porte de Fer. — Czetnetz. — La poste vaiaque. — Grayova. — Arrivée à Bukarest. — Grand concert au théâtre. — Aspect de la ville. — Les églises, les hôpitaux et les prisons.

M. Constantin Ghika, spathar, c'est-à-dire généralissime de Valachie, avait eu la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation. Celle dont j'usai d'abord était adressée au commandant du chétif village de Wurstschérova, pour le prier de me fournir un moyen de transport jusqu'à Skéla. Cet officier ne put que me donner le choix entre un cheval sauvage et une petite barque presque pourrie. Comme je tenais à voir la Porte de Fer y je me décidai pour

la barque , qu'il fallut d'abord remettre à flot. Je partis enfin avec un soldat^ qu'on me dit être le meilleur rameur de sa compagnie ; après une demi-heure de fatigue et de peine , nous approchâmes des brisants. Le Danube , alors dans toute la crue de ses eaux , roulait des vagues énormes : aussi , de tous les rochers qui s'étendent sans interruption d'une rive à l'autre, un seul, d'une forme singulière, se montrait audessus de l'écume jaunâtre, que, comme un monstre marin , il paraissait vomir. Tout entier au spectacle que j'avais devant les yeux, je laissais ma rame aller à la dérive; je m'aperçus bientôt que le soldat valaque en faisait autant, et que la nacelle était entraînée vers l'écueil ; nous voulûmes tenter de le tourner, mais nous étions infailliblement perdus, si, mettant de côté tout amour-propre déplacé, mon pilote n'eût préféré regagner le bord. Là nous trouvâmes, couché à l'ombre d'un taillis , un malheureux déguenillé , qui , après quelques paroles échangées avec mon guide , sauta dans la barque en m'invitant à le

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suivre. 11 prit la rame, se signa trois fois, et passa la Porte de Fer, comme s'il se fût joué des flots qui grondaient autour de nous. La physiotaomie de cet homme avait un beau caractère , que je retrouvai fréquemment chek les paysans de l'ancienne Dâcie. Une lorfgue ctièvelure noire, un regard fier, le ne% aquiKn, tout, dans sa tète expressive , semblait annoncer cette origine romaine dont s'enorgueillisent tant les Valaques. A Skéla , je me procurai facilement un chariot pour me rendre à Czerhetz , où je reçus , chez M. Glogovéano, administrateur du district, l'hospitalité la plus franche et la plus amicale. Czernetz eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de 1 828. Des partisans turcs traversaient, chaque jour, le Danube pour piller les habitations riveraines, et, lorsqu'ils étaient en force, ils venaient jusqu'à la ville. Le calme régne enfin à C^ernetz depuis sbi ans; mais comme le voisinage du fleuve , loin d'être dangereux , devient aujourd'hui un gage de prospérité, on a pris le parti

fort sage d'abandonner l'ancien emplacement,

tei, TALACHIE.

qui éuit humide et malsain , pour élever une cité nouTelle sur la rive du Danube» Le gouvernement a fait des concessions de terrain y et le taux modéré qu'il y a mis est un véritable encouragement donné aux entrepreneurs; les premières places, celles qui avoisinent le Danube, n'ont été vendues qu'à raison de douze sous la toise. Le lazaret est terminé, la maison commune et quel* ques bâtiments particuliers soilt en construction, et, dans peu d'années, la moderne Czemetz aura plus d'importance que l'ancienne. Elle doit devenir, en elfet, le comptoir où la Servie et la Valachie, continuant à marcher dans la voie qui s'ouvre devant elles, échangeront leurs produits. Une vieille tour apparaît comme l'ombre du passé, non loin des travaux de la génération présente, et au milieu des ruines de Séverin» C'est un débris du système de fortifications que les Romains avaient adopté sur les deux rives du Danube. Etttre Drenkova et Skéla, on remar^ que, de temps à autre, des i^tes de tourelles et de bastions, dont plusieurs ont été restaurés

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pour sei^ir d'abri aux vedettes du cordon sanitaire. La tout de Séverin s'élève à cèté des der« niers vestiges du fameux pont que Trajan avait fait instruire par ÂpolUdore de Damas , pour passer en Dacie , et que son successeur jugea prudent de renverser, parce que tes barbares, à leur tour, s'en servaieiit pour envahir le territoire romain. Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit encore quelques piles de ce pont, qui fut remarquable parmi les œuvres hardies et gigantesques dont les anciens maîtres du monde ont couvert leur empire-

C'est a Czem^iz qu'éclata, en 1 821 ^ à la nouvelle de la mort de l'hospodar Alexandre Soutzo, l'insurrection pc^ulaire de Théodore Wladimi* resco. Cet homme, sorti de la classe opprimée , parla tout à coup de la liberté à ses frères abrutis, désigna les boyards comme des sangsues publiques, et marcha sur Bukarest à la tête d'une troupe nombreuse. On prit la fuite à son approche, et la capitale lui fut livrée. A la même époque, les Ypsilanty commençaient en Moldavie

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leur folle tentative; Wladimiresco traita avec eux, mais il vit bientôt que, si le succès couronnait l'entreprise commune^ il n'en recueillerait pas les fruits les plus abondants. L'orgueil alors tourna la tête de ce nouveau Mazanielo, et il n'eut pas honte de vendre aux Turcs les secrets de ses alliés. Non content de cette trahison, il unit ses arines à celles des opjHresseurs de sa patrie. Mais un jour que^ séparé de sa bande, il reposait dans une cabane^ Gcoiçe Ypsilanty le surprit et lui fit couper la tête. On trouva dans ses vêtements une valeur de cinq mille ducats en or et en pierreries. Dans l'attente de l'heure de mon départ, que j'aurais voulu pouvoir retarder, je causais de ces événements avec mon hôte, lorsque j'entendis un cri perçant et sauvage ; c'était mon postil-^ Ion qui m'annonçait ainsi son arrivée. La vue de l'équipage dans lequel je devais parcourir une roule de plus de soixante lieues me déconcerta complètement. Une espèce de claie, fixée tant bien que mal par des liens d'osier^ sur un train dont les différentes portions semblaient près de

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se séparer, voilà pour la voiture ; quant à l'attelage, il était composé de quatre petits chevaux de race à peine retenus par de longues cordes; prés des chevaux se tenait fièrement un grand drôle accoutré d'un large caleçon de flanelle et d'une chemise sans manches : c'était le souroudjoii. En nous voyant^ il ôta brusquement son gros bonnet fourré, et une chevelure, vierge du peigne et des ciseaux, couvrit ses épaules. M. GIogovéauo eut l'obligeance de me dicter quelques phrases pour me mettre en état de me faire comprendre, le carnet-à la main. A peine étais-je installé dans le caroutche, que le souroudjou jeta un second cri et partit à toute bride. A deux lieues environ de Czernetz, la voiture heurta si violemment contre une pierre, que le timon fut brisé. L'infatigable coureur s'arrêta, et lorsque je me demandais ce que j'avais de mieux à faire, je le vis descendre de cheval, prendre une faucille qu'il portait en sautoir, couper quelques branches à un buisson voisin, et réparer le dommage en homme habitué à de pareils accidents.

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Je profitai de ce temps de repos pour lui faire entendre qu'un galop continuel ne me plaisait nullement : -«^« Bine, bine, domnoule, bien, monsieur, » et il n^était pas remonté à cheval y qu'il avait oublié ma pri^e. Bientôt, heureusement, le relais fut franchi, et je repris haleine à la maison de poste. J'exhibai mon ordre au logo^ ihète (c'est le nom que Ton donne en Yalachie à tous les buralistes, depuis le ministre de l'intérieur jusqu^au dernier commis) pom* qu'il me fît préparer des chevaux et un nouveau caroutche,t car« on ckauge d'équipage à chaque poste. Malgré notre accident^ nous avions fait quatre lieues* en une heure un quart ; le souroudjbu vint à 9ioi d'un air si content de lui, que, suivant ce que l'on m'avait dit, je crus devoir trancher du grand seigneur à bon marché en lui donnant un zwanziger. Le pauvre homme le reçut avec unie joie que ne témoignerait pas un postil-* Ion français à la vue d'un pourboire de vingt francs.

A six lieues de Czernets^, le pays devient mon-^

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Cagneux; de magnifiques collines disposées de la manière la plus pittoresque, des arbres d'une élévation prodigieuse, de belles eaux, tout cela, malgré les cahots de la voiture, rendit cette par-* tie de ma route fort agréable, b'ardeur du souroudjou était d'ailleurs calmée par les courbures continuelles du terrain et par les longues côtes qu'il lui fallut gravir sans galoper.

Le sol de la Yalachie ne demande qu'à produire, mais on ne rencontre qu'à de bien longs intervalles quelques champs de mais ou de blé. Les villages, fort distants les uns des autres, ne sont, pour la plupart, que des amas de cabanes. J'arrivai, à la sortie de la messe, dans un endroit plus populeux et moins pauvre que les autres, à ce qu'il me parut. Tous les paysans étaient réu* nis sur la place de l'église, que, sans la croix qui la surmontait, j'aurais confondue avec les autres habitations. Les femmes portaient leurs hail-< Ions avec assez de coquetterie; quelques-unes étaient parées de colliers composés de piastres et d'autres pièces de monnaie enfilées; presque

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toutes avaient tressé da^is leurs cheveux des cmi-* ronne&de fleurs. Le costume des hommes ne dif^ ferait guère de celui de mes postillons. Un groupe de villageois sautait aux accords peu mélodieux d'une cornemuse, mais la foule se fNressait suri» tout autour de deux bohémiens qui faisaient prendre mille postures dii£érentes à un gros ours brun. Je rencontrai souvent, dans la suite de mon voyage, des familles dé ce peuple paria, appelé chez nous bohémien , et cigain en Yalachie, émigrant avec tout leur avoir sur un immense chariot traîné pap des buffles. Ces familles forment chacune, pour ainsi dire, une colonie complète; les honmies soni charrons ou serru-* riers les jours ordinaii;es, saltimbanques le dî* manche; les femmes tirent le& cartes, vendent des pliiltres d'amour, et ne laissent jamais souffrir ceux qui trouvent des charmes à leur beauté asiatique.

Après avoir passé le Schyl , sur un pont chancelant , nous retrouvâmes la plaine pour ne plus la quitter. Le Schyl est une des plus grandes ri»»

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viéres de la Valachie ; quelques travaux le rendraient facilement navigable^ jusqu'au Danube ^ et il servirait ainsi de d^boiaçhé aux belles cam- ' pagnes qu'il arrose. C'est sur ses bords et dans le bannat de Crayova que se paasèrent les scènes les plus cnielles de la dernière guerre ; aussi l^ pays est-il inculte^ bien que le sol soijt -d'une admirable fertilité. Le chanvre , le Un et d'autrea plantes y croissent naturellement avec une abon*^ dance extraordinaire; mais les habitants ont fui dans les montagnes, et six années de paix ne les ont point encore ramenés sur ce sol qui doit devenir un jour, pour eux , une féconde source de bien-être.

J'arrivai vers le soir à Crayova y où l'aimable accueil de M. le major Falkojano me fit oublier toutes les fatigues de la journée. Le lendemain , je visitai la ville , qui occupe le second rang parmi celles de la principauté. Crayova ftit longtemps le siège d'un bannat indépendant , et même , depuis sa réunion à la Valachie , elle a conservé quelques privilèges. C'est dans son sein

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que résidmt les boyards assez sages pour ne point aller gasjuller leur fortune à Bukarest : l'aisance y est générale; la principale me est occupée par des boutiques qui ne sont, en réalité j que des échoppes solidement construites ; on dirait un vaste bazar. L'All^oiagne fournit à Crayova la plupart de ses marchandises, qui consistent surtout en quincaillerie et en mercerie. Les Yalaques ont la passion des spiritueux , et les liquoristes forment au moins le cinquième des négociants établis dans cette ville. Les maisons des particuliers , éparpillées sans aucun ordre, sont vastes et pour la plupart entourées de jardins. Une espèce de pont construit en madriers de chêne et d'un entreti^i difficile et coûteux remplace , dans les rues , le pavage ordinaire. Crayova possède depuis peu de temps une école centrale bien organisée ; les cours y sont partagés en quatre classes : la première est destinée aux enfants des pauvres et des paysans , qui y apprennent à lire , à écrire et à calculer. Les individus qtji veulent se livrer au commerce

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trouvent , dans la seconde classe , rinstniction nécessaire ; les deux autres ne sont suivies que par les jeunes gens qui désirent faire des études plus sérieuses.

Je quittai M. Faikojano le soir ^, espérant par* courir de nuit une bonne partie du vaste désert qui sépare Grayova de Bukarest; mais nous n'avions point franchi la moitié du premier relais^ que mon carouichey dans lequel , il est vrai ^ je m'agitais comme un damné, tomba brisé en quatre morceaux. Le souroudjou, sans s'é* mouvoir le moins du monde , me laissa sur le rebord d*un fossé , et retourna chercher un nouvel équipage. Lorsque nous arrivâmes devant la rivière de TOltau , il était trop tard pour passer le bac; je m'endormis alors philosophiquement jusqu'au jour. Des rives de l'Oltau à Bukarest , le pays est nu : c'est une plaine de trente lieues^ dévastée par la guerre, et qui est, depuis ce temps , restée sans culture , comme si , dans l'o-^ pinion des Valaques , elle devait encore bientôt servir de champ de bataille; les bpis qui la coU'

vraient ont été rasés et brûlés , il n'en reste (jue (fuelques taillis chétifs $ mais pas un village , pas une terre labourée : la nature brute a reconquis tous ses droits ; seulement j à de longs intervalles y deux ou trois cabanes élèvenj; à peine audessus du sol leurs toits de chaume. Dans ces kuttes souterraines végètent des êtres tellement dégradés par la misère ^ qu'ils scnd^lent ne plus appartenir à l'humanité. L'abrutissement que nous signalons est heureusement exceptionnel ; les habitants de la plaine ont été refoulés vers les montagnes; , et il y a de l'aisance dans les vallées des Garpathes , notamment du coté içt Tergowist.

Mes postillons dévoraient l'espace ; penchés sur leurs petits chevaux , ils les excitaient par un hourra continuel. Dès notre arrivée à la maison de poste, des palefreniers couraient à la prai- . rie où les chevaux restent nuit et jour , et , de gré ou de force j en amenaient quatre pour l'attelage. Les relais se succédaient promptement^ et vers le soir j'arrivai à Bukarest.

Si Bukarest est bien fournie en caravansérais pour les campagnards et les gens du pays, en revanche les étrangers n'y trouvent point une aubei^*. Un Grec, fort honnête homme, y a seulement fondé depuis peu un café-casino, où deux chambres sont à la disposition des voyageurs. Le lendemain , encore tout meurtri du supplice du caroutche, je commençai mes courses. Ma première visite fut p6ur le consul de France, M. le marquis de Ghâteaugiron , qui me reçut avec cette politesse gracieuse et prévenante dont nos agents diplomatiques possèdent presque tous le secret, j'avais aussi quelques lettres à remettre, et je pus, dèà l'abord , apprécier tout ce qu'il y a d'aimable et d'hospitalier dans le caractère deé Valaques* Un Français est fêté à Bukariest comme un ami , comme un compatriote , et souvent j en effet , dans un salon où la conversation se fait dans notre langue, où l'on parle de nou^ ,

de notre littérature , de Paris , ce grand foyer de

* On m*a assuré que depuis un an quelques auberges ont été ouvertes à Bukarest.

luiniéraqui rayonne sur FEurope, on se demande si vraiment la Valachie en est séparée par tant de pays où les mœm*s et les idées françaises exercent moins d'influence. Be retour au casino , le maître du logis me demanda si je ne voulais point aller au théâtre. — Quoi! vous avez un théâtre ici?^^Oui^ monsieur, et, le mois dernier^ des acteurs français y jouaient le Mariage de raison et d'autres vaudevilles. Ce soir, il y a concert , et voici le programme. — Je pris le papier qui m'était présenté, et je lus, au-dessous d'une lyre portée par un génie : Théâtre de Bukarest. Paolo Cen^ati, ténor de l'Opéra^ Italien, de passage en cette ville, et se rendant à Milan pour les /êtes du couronnement , a l'honneur de prés^enir la haute noblesse et les amateurs de musique, etc., etc« Commencement à sept heures. TuA citation est textuelle. Et que devait chanter // signor Cervati? Des cavatines * del Pirato, del Furioso, et des grands airs de l'opéra il Themistocle. A sept heures donc, je me fis conduire au théâtre. Le bâtiment n'est

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qu^une grande baraque construite en bois, mais on a ménagé dans l'intérieur une salle assez bien distribuée. L'assen^ée était au grand complet ) les femmes , vêtues selon la dernière mode , portaient leurs brillantes parures avec gi*âcej les hommes, à de bien rares exceptions près^ ont audsi adopté nos costumes. Les officiers, en grand uniforme , tout couverts de torsades et de broderies, paradaient devant les dames, comtue les beaux de garnison dans nos villes militaires. Le parterre offrait le plus singulier mélange de Grecs, d'Arméniens et de Bulgares. Le prince Aleko Ghika prit enfin place dans sa loge tapissée de damas rouge, et la toile se leva. Paôlo Cervati , petit Lombard fort replet , et M"* Wis , Allemande de même encolure , attaquèrent avec un incroyable aplomb les morceaux les plus difficiles de Donizetti et de Bellini ; leur succès fut bruyant. Fendant les intermèdes, le mérite des deux artistes fournit le sujet de nombreuses con* troverses ; je remarquai que presque toutes ces conversations avaient lieu en français. A onze

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heures, chacun se retira satisfait de sa soirée. L'aspect général de Bnkarest est singulier.

Cette ville, <pii n'est pas très-andenne, a été construite sans ordre, et rien ne serait difficile comme d'en tracer le plan avec exactitude : c'est une étrange confusion de cabanes, d'échq>pes de foire, et d'hôtels qui ne dépareraient point les beaux quartiers de Paris. Les rues, assez larges, soAt mal pavées, et, en général même, elles ne le sont pas du tout ; par. un temps sec , et ^ur peu que le vent soudle, des tourbillons de poussière obscurcissent la vue des passants , et cinq tninutes de pluie rendent ces rues impraticables aux piétons. Il existe, à peu de distance de Bukarest , des mines abondantes de goudron fossile ; mais , au lieu de songer à profiter de cette richesse pour faire un dallage en asphalte, on l'abandonne aux paysans qui ne s'en servent que pour graisser les roues de leurs chariots.Xes voitures sont donc à Bukarest une chose de première nécessité ; on y trouve un grand nombre de drowskis de louage , et tous les boyards

possèdent plusieurs voilures. Le soir, dans là belle saison , la principale rue de la ville , dite Pogodomochoi y est remplie d'équipages. Il s'établit malheureusement entre les riches une lutte d'amour-propre dont les effets sont funestes : le luxe, qui, dans certains pays, alimente l'industrie nationale , est toujours une cause de ruine dans les contrées neuves et dépourvues de fabriques; aussi arriveH-il que les plus grandes fortunes s'obèrent en peu de temps. Les revenus des boyards passent à l'étranger, et leurs terres demeurent incultes. Quelques nobles cependant se sont arrachés à la vie énervante et dissipée de la capitale; les résultats extraordinaires qu'ils ont obtenus du jour où ils ont songé à retirer leurs propriétés des mains d'intendants avides et fripons commencent à ouvrir les yeux de la foule. Le commerce d'exportation^ depuis 1832, a pris de l'accroissement ; les denrées de la Valachie s'écoulent par le Danube , et les propriétaires s'occupent un peu de ces fermes immenses

qu'ils ne daignaient pas même, à une autre époque, visiter une fois dans leur vie.

Bukarest n'a pas de monuments II est impossible de décorer de ce nom les églises nombreuses que la superstition et le remords bien plus que la piété ont fondées dans le siècle dei^ nier. Statues informes , peintures à fresque , où des sujets religieux et profanes se trouvent confondus de la façon la plus bouffonne, tout offre un parfait modèle de mauvais goût. L'autel est, selon le rit grec , séparé du reste du temple par un voile qui n'est levé qu'à certains moments de l'ofTice : des rideaux de diverses couleurs donnent au jour des reflets changeants et bizarres. Cet appareil peut éblouir les yeux, frapper l'imagination , mais il n'atteint pas d'autre but ; il ne parle nullement au cœur. Si une religion élève l'homme au-dessus des désirs terrestres, si sea dogmes, sans être ceux de la foi catholique^ rappellent à la créature son origine et sa fin, elle a droit au respect , et celui-là est coupable qui l'attaque avec d'autres armes que le raison-

nement et la persuasion. Malheureusement la religion grecque, dans les mains des prêtres valaques, au lieu d'être un moyen de civilisation, n'a été, jusqu'à présent, qu'un obstacle au progrès social. Les superstitions les plus ridicules sont enseignées comme des articles de foi ; le sacrement le plus grave, la confession, est exploité d'une manière indigne. Le bas cierge, composé de prêtres mariés, partage avec la foule des erreurs que les évêques ne parviennent pas à détruire.

Passons maintenant aux hôpitaux et aux prisons , ces deux réceptacles des misères humaines. Bukarest renferme de nombreuses maisons de charité; il en est deux, entre autres, qui méritent des éloges. La première , fondée, en 1835, d'après le testament du prince George Brankovano , offre un asile à soixante malades des deux sexes ; la seconde est un hôpital militaire organisé par les Russes. Cet établissement , surveillé par des médecins allemands, peut soutenir la comparaison avec tous ceux du même genre. —

La prison pourrait être mieux tenue ; cependant, il faut bien en faire l'humble et triste aveu , elle offre un aspect moins pénible que la plupart des nôtres. Il y a pour cet établissement quelques espérances d'amélioration à concevoir. M. Floresco, l'inspecteur actuel, s'occupe beaucoup de la réforme du système pénitentiaire, et j'ai vu avec un vif plaisir que ce magistrat avait médité sur le beau livre de MM. A. de Tocqueville et de Beauraont. La mort a disparu du code criminel. La peine de mort , celle de couper les mains , la torture et la coiifiscatiou sont abolies comme contraires aux lois anciennes et aux mœurs du pays, tel est l'article textuel du nouveau règlement qui proclame cette mesure. Le sang ne coulera plus sur la place publique : c'est un grand pas de fait. Mais il existe dans la pénalité valaque une tache à effacer; je veux parler de la condamnation aux mines. Les malheureux qui en sont frappés, enfouis dans les entrailles des salines, disent au jour un adieu éternel, et parfois sans doute il leur arrive de regretter le

glaive du bourreau. M. Floresco m'a assuré qu'il était le premier à blâmer cette peine barbare comme elle le mérite, et qu'on cherchait activement, tout en protégeant les droits de la société outragée, les moyens de ne point blesser ceux de l'humanité.

Cet exposé a déjà suffi pour fîiire voir qu'en Valachie, le bien et le mal, la barbarie et la civilisation se balancent. Faisons d'abord une remarque : c'est que l'œuvre civilisatrice est plus complexe en Valachie qu'en Servie. Dans ce dernier pays, en effet, point de castes privilégiées, point de noblesse. L'indépendance naquit un jour de la révolte^ et tous ceux qu'un même esclavage avait nivelés se retrouvèrent encore ensemble, mais égaux et libres. En Valachie, le sultan pesait sur le prince, le prince sur les boyards, et les boyards sur les serfs. Il existait une tyrannie hiérarchique dont la lête seule a été détruite. Quelle que soit la position du paysan, en comparaison de celle qu'il occupait autrefois, il n'y en a pas moins un abîme entre

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le noble et lui. Le boyard est façonné à nos moeurs , à nos idées ; le paysan sort de l'état sauvage. Il s'agit donc de combiner dans une juste proportion les droits et les devoirs des deux classes , de faciliter la marche de la seconde sans entraver celle de la première , de laisser entre les mains des grands un patronage indispensable, mais d'abolir eu même temps la servitude des petits et d*en rendre le retour impossible.

Quel espoir y a-t-il à fonder sur l'état des choses? Uq boyard dévoué sincèrement aux intérêts de sa patrie me disait : « Que deviendra ce malheureux pays? Dieu seul le sait ! L'indépendance est notre rêve, ou, si vous aimez mieux, notre chimère favorite. La Russie et l'Autriche cependant nous pressent de toutes parts , et, au lieu de garder entre elles un petit état dont la neutralité loyalement reconnue devrait les préserver d'un choc funeste , ces deux puissances, par un traité secret, se sont peutêtre déjà partagé la Valachic. Les cabinets ne songent point à nous sauver, et notre nom n'é-

veillé aucune sympathie chez les peuples. Les voyageurs qui , depuis l'organisation des hateàux du Danube, daignent promener huit jours leur désœuvrement à Bukarest, payent^ à peu d'exceptions près, l'hospitalité qu'ils y reçoivent par des plaisanteries sur nos femmes, nos modes et nos tentatives de réforme. On juge notre présent, mais on oublie trop le passé quiTex-

cuse*. »

* Je cite le morceau suivant, extrait textuellement d'une lettre adressée à un journal valaque (publié (wec la iraduetio» française), parce qu'il peut donner, avec une idée de Tesprit public des Valaques, la» mesure de la réserve extrême qu'un écrivain doit garder dans ses jugements sur les nations étrangères.

« C'est une chose inconcevable, monsieur^ que tous les étrangers

« qui viennent dans notre pays, enrichis par la bonté des Tala-

« qués, qui veulent bien les recevoir à bras ouverts, partager

« avec eux les dons d'un sol fertile, leur faire un sort et même

(( leur pardonner lorsqu'ils ont commencé à les calomnier; c^est

< dis-je, une chose inconcevable, que ces messieurs, après nous

< avoir pris pour des dupes, nous prodiguent les mépris et les « injures qui leur passent par la tète, en pensant que nous ne les it sentons pas, ou que, semblables à des animaux^ nous sommes « accoutumés à tout souffrir avec patience. Nos pères, il est « vrai, ne nous ont pas enseigné toutes ces singeries que Von f< appelle civilisation, mais ils ont cependant enraciné dans « nos cœurs les vrais principes des peuples civilisés ; nous pou-

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Il y a du vrai dans ces paroles j^ car nul pays, dans notre Europe si souvent bouleversée , n'a subi plus de vicissiitudes que le teriîtoire aujourd'hui connu sous le nom de principautés du Danube. Guerres intestines, invasions, gouvernements avides et corrupteurs, tous ces fléaux s'y sont succédé sans interruption jusqu'à ces dernières années. De ce chaos de faits engendrés par la force brutale ne ressort aucune idée grande et féconde, aucun enseignement nouveau. Je ne s^ais quel arrêt fatal semble avoir condamné l'une

« vons nous dire plus avancés que tous ces étr^qgers qui vieur « nent nous vanter leurs grimaces. » — Voici le correctif trèsraisonnable de cette sortie dont la fin dégénère un peu en fanfaronnade : < Malgré ces mots, n^allez pas vous imaginer, monsieur, « que notre dessein soit d^e^citer la moindre baine contrç les « étrangers. Dieu nous en préserve ! Oh ! que notre pays con- « serve et conserve encore longtemps cette sainte hospitalité ! « nous avons eu et nous avons encore chez nous des étrangers (( qui nous font beaucoup de bien, qui nous compreni^ent, qui « savent nous juger et qui, toutennovis enrichissant, s^enrichis- « sent aussi : ce sont ceux-là quMl nous faut. Ceux que j'attaque <( ici, monsieur, sont ceux qui ne viennent nous voir que pour « nous critiquer et publier ouvertement des choses que notre If nation n'a pas méritées.»

Puissé-je moi-même ne pas encourir de tels reproches. .

des plus belles contrées de la terre à offrir une arène sans cesse ouverte à toutes les mauvaises passions des hommes; c'est dire assez que Thistoire de la Valachie et de la Moldavie, remplie de drames sanglants, est dépourvue de tout intérêt philosophique. Elle est d'ailleurs mêlée, comme accessoire, au récit des graves événements qui se sont passés en Russie, en Autriche et en Turquie; aussi ne fait-elle que rarement l'objet d'une étude particulière. Mais, comme en Valachie, plus que partout ailleurs, le présent est solidaire du passé, sans vouloir tracer le tableau détaillé de l'histoire de dix-huit siècles , il n'est peut-être pas inutile de jeter sur eux un regard rétrospectif, avant de se livrer à l'examen de la situation du pays. On ne saurait comprendre l'organisation des principautés , telle qu'elle existe aujourd'hui, sans avoir quelques notions sur les événements qui l'ont précédée.

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