Voyez plus haut p
par ruse, il la livre a la populace révoltée. Les situations, dans cette pièce, sont vraiment dramatiques et tout s'y enchaîne rigoureusement; malgré quelques défauts de détail, le drame s'est conservé longtemps à la scène. — Csâh Mâtè n'est qu'un fragment oii la lecture des pièces historiques de Shakespeare a laissé son empreinte.
C'est surtout comme auteur comique que se distingue Kisfaludy. II est le premier qui ait mis à la scène la vie sociale de son pays, avec les vues bornées, les ridicules, mais aussi avec la bonhomie de ses habitants. Ce sont tous gens de province, car la capitale n'avait rien de magyar. Les soubrettes rusées, les dames sentimentales, les vieilles filles en quête d'un mari, le petit noble avec ses prétentions ridicules et ses bribes de latin, figure déjà esquissée par Bessenyei dans son Philosophe dès 1777, le jeune hobereau ignare et boufii, tous ces types défilent devant nos yeux dans de nombreuses comédies dont les intrigues, les quipropos, les nœuds et les dénouements dénotent une lecture assidue de Kotzebue. Les Prétendants, la Déception, le Gardien de fille, les Conjurés, sont les meilleures de ces pièces. Ce qui plut au public, comme aux lettrés, c'était surtout la verve inépuisable, la langue sans mélange étranger, facile et claire, nourrie de locutions populaires.
Kisfaludy est aussi un conteur de mérite. Dans son Jouas Tollar/i et Simon Sulyosdi, il a donné des peintures de la vie patriarcale des familles
hongroises, décrit les situatioas comiques où se trouvent à la ville les bons hobereaux de village. Tel Tollagi, qui vient à Pest sans savoir m parler ni se tenir et dont la poltronnerie devient la cible des railleries ; tel Sulyosdi, qui passe son temps a boire et à manger et arrive toujours trop tard quand il demande une jeune fille en mariage.
Le patriotisme a dicté à Kisfaludy la plupart de ses drames : patriote il se montre aussi dans ses poésies, parmi lesquelles la plus connue est la belle élégie de Mohâcs, description émouvante du grand désastre de 1526 qui a laissé dans les cœurs magyars une empreinte ineffaçable. A la tristesse se mêlent de fiers accents et des espérances dans 1 avenir de la nation. « Le magyar vit encore, Bude est toujours debout; le passé n'est plus pour nous qu une leçon ; remplis d'un ardent amour pour la patrie, regardons toujours en avant. » Dans ses trente-trois chansons populaires, tristes ou gaies, il trouve souvent la naïve expression du peuple. Son Chant du laboureur de Râhos est d'une belle inspiration. Dans la vaste plaine de Râkos, près de Budapest, l'armée se réunissait jadis pour saluer sonroi, les assemblées nationales s y tenaient en plein air et plus d une action d'éclat y fut accomplie ; c'est maintenant un champ que laboure le pauvre paysan qui, en poussant la charrue, se souvient du passé et pleure sur le présent.
Kisfaludy mourut en 1830. La nation lui a élevé un monument dans le jardin du Musée national de Budapest; une autre statue de lui s'élève sur la
pruinenade publique àGyoret une émiiiente société littéraire de la capitale porte son nom.
L'année même 1819) où Kisfaludy remporta son premier succès avec ses Tartares, un jeune homme remaniait sa première pièce qui devait être aussi la dernière. Ce fut Joseph Katona (1792-1830) l'auteur du BânJi-bàn, la meilleure tragédie que possède jusqu'aujourd'hui la scène hongroise. Katona naquit k Kecskemét; il fit ses études de droit à Pest, mais fut bientôt attiré vers le théâtre et surtout vers une des meilleures actrices du temps, M"'^ Déry ^ Il joua la comédie, traduisit plusieurs pièces dans le genre du Gœtz de Berlichîngen de Gœthe. On imitait en Hongrie ces drames de chevalerie, en se bornant à substituer aux héros allemands des héros magyars. En 1814, le théâtre de Kolosvâr Clausembourg mit au concours, avec un prix de 1,000 florins, un drame original. Parmi les douze tragédies qui concouraient se trouvait Bdnkhà.n. Le jury se prononça en 1818, mais partagea le prix entre deux écrivains de peu de mérite. Katona remania sa pièce et voulut la faire jouer en 1819, à Pest, par la troupe de Fehérvâr; la censure s'}' opposa. L'auteur la fit alors imprimer, mais le livre n'eut aucun succès. Le poète découragé renonça pour toujours au théâtre, se retira comme procureur dans sa ville natale, s'occupa d'histoire
1. Le journal de cette actrice, très intéressant pour les mœurs et les misères théâtrales des premières troupes hongroises, fut publié par Colomanïors en 1879.
locale et mourut en 1830 sans pouvoir assister au succès de sa pièce. Le théâtre de Kolosvâr la joua en 1834. Un des plus grands acteurs du temps, Egressy, qui devait plus tard illustrer la scène de Pest, choisit Bành-tiànpoiiv la représentation à son bénéfice. Le public et les écrivains commencèrent enfin à en comprendre les grandes beautés. Depuis 1845, la critique, moins prévenue que celle de 1819, plus au courant des littératures étrangères et des questions d'esthétique, n hésite pas k déclarer que c'est le chef-d'œuvre de la scène hongroise et que Bànk-Mn peut soutenir la comparaison avec les meilleures tragédies de l'étranger.
Comment donc expliquer la froideur qui l'accueillit tout d'abord? C'est que la critique de 1820 subissait encore l'influence de Kazinczy qui estimait, avant tout, une langue châtiée et une diction pathétique, sans aucun mélange de termes populaires. Katona se souciait fort peu des orthologues et des néologues et parlait la langue de tout le monde. Son style n'est pas assez pur, il y a de légères fautes de versifications, on trouve chez lui quelques expressions qui pouvaient choquer le bon goût du législateur du Parnasse et de ses adeptes. D'autre part, le public, gâté par les pièces patriotiques, voulait être flatté au théâtre dans son orgueil national : gloire devait rimer avec victoire, gloire et victoire qui devaient être magyares. Or, la tragédie de Katona ne répond pas à ce désir. C'est un épisode triste et navrant de l'histoire hongroise. André II (1205-1235), roi de la maison d'Arpâd, est
loin de son pays : la reine Gertrude, une étrangère, gouverne avec sa cour composée d'Allemands et dltaliens. La misère du peuple est grande ; les nobles même ne peuvent plus supporter l'arrogance des intrus. Ils trament un complot dont Petur est le chef. Mais Bânk, le palatin, qui, pendant l'absence du roi, est le gardien de la constitution et de Tordre, veille sur eux. Il est en tournée d'inspection lorsque les mécontents auxquels la constitution elle-même donne le droit de s'insurger si leurs privilèges sont lésés, l'avertissent que l'honneur de sa femme Mélinda est en danger. Otton. le frère de Gertrude, avec le consentement tacite de celle-ci, veut la perdre et, dans un bal de la cour qui ouvre la pièce, nous le voyons l'accabler de ses propos galants. Bânk arrive à limproviste et voit le danger. Faut-il frapper le coupable sur le champ ? Non ; en bon patriote il veut se concerter avec Petur et les autres nobles. Ceux-ci ont décidé la mort de la reine. Bânk, malgré l'otï'ense reçue, les calme et leur rappelle la fidélité jurée au roi. Biberach, un aventurier, avertit le palatin que cette nuit doit être fatale à son honneur, car Otton doit partir le lendemain et il a juré de perdre Mélinda qui se trouve dans le château à côté de la reine. Bânk accourt, mais il est trop tard. Daus son désespoir, il croit sa femme coupable, la maudit ainsi que son fils ; celle-ci a beau protester de son innocence. Bânk a juré de se venger. La coupable à ses yeux, c'est la reine, c'est elle qui doit mourir. Avant d'accomplir le meurtre, il doit entendre les insinuations
équivoques d'une dame d'honneur, les plaintes de son ancien serf, Tiburce, qui lui dit les vexations des étrangers et la misère navrante des paysans. Il se trouve enfin en face de la reine; hautaine, elle lui reproche son retour subit ; on échange des paroles amères, lorsque la vue du suborneur Otton qui s'enfuit lâchement achève d'exaspérer le ban, qui tue la reine. Le roi arrive ; déjà il a châtié les insurgés, les uns sont tués, les autres emprisonnés. La maison de Bank est brûlée et Mélinda assassinée par les gens d'Otton. A la vue du cadavre de sa femme, le roi demande raison par les armes au palatin ; celui-ci, en fidèle serviteur, ne peut croiser le fer avec son maître. Il dépose son épée à ses pieds et, au milieu des accusations de lâcheté, il quitte le palais brisé et anéanti.
Tel est le sujet de cette tragédie émouvante qui, par la peinture des caractères, les situations tragiques, le tableau saisissant de l'époque où elle se passe, est un véritable chef-d'œuvre. La pièce : Un fidèle serviteur de son maître (Ein treuer Diener seines Herrn, 1830), où Grillparzer a traité le même sujet sans connaître Bmih-bân, montre moins de grandeur tragique. Le style seul, dans la pièce hongroise, est un peu saccadé et ne se maintient pas toujours à la hauteur de la situation; lorsqu'une bonne interprétation vient atténuer ce défaut, il ne reste que le tableau grandiose d'une époque mouvementée, des caractères dignes de Shakespeare et une conception tragique comme le théâtre hongrois n'en avait jamais vue avant Katona,
YII. — Enseignement. — Erudition. — Journaux. Revues. — Beaux-Arts.
Lépoque que nous venons d'étudier est une période de renouveau pour la poésie ; pour renseignement et lérudition, ce nest qu'une période préparatoire. La vie nationale, qui s'éveille dans la littérature, sommeille encore dans le domaine de l'enseignement et des sciences. C'est que la langue hongroise n'était que tolérée dans la plupart des écoles depuis 1790: sauf dans les établissements protestants, on se servait encore de préférence du latin, voire même de l'allemand. Aussi voyons-nous les premiers ouvrages historiques, les recueils de documents pour l'étude de l'histoire nationale, les éléments d'une grammaire hongroise scientifique, écrits en latin ou en allemand. La langue magyare n'avait pas encore constitué son vocabulaire scientifique. Grâce aux efîbrts de Kazinczy et des néologues, elle pouvait exprimer ses idées esthétiques, mais la langue de la philosophie, de la grammaire, des mathématiques, de la physique et des sciences naturelles, était encore à créer. Pendant la période qui va jusqu'à 1830, c'est-à-dire jusqu'à l'établissement de l'Académie hongroise, on n'a fait, dans cette voie, que de faibles essais. La vie scientifique en Hongrie naitra avec la fondation de Széchenyi : l'Académie.
La sollicitude de Marie-Thérèse avait inauguré un enseignement rationnel à tous les degrés, mais
qui se trouvait entre les mains du clergé. Les réformes hardies de Joseph II, soutenues par quelques esprits libres, mais combattues par la majorité à cause de leur illégalité constitutionnelle, supprimèrent les Ordres et remirent l'enseignement aux laïques. Le produit de la vente des propriétés du clergé servit à la fondation de nombreuses écoles primaires, encore assez rares en Hongrie, où la barrière entre cet enseignement et renseignement secondaire n'existait pas. Joseph II institua près du gouverneur de Pest une commission scolaire qui élaborait les programmes et veillait à Fexécution des lois ; il décréta l'école primaire obligatoire de six à douze ans et créa plusieurs inspecteurs des lycées ; Joseph Teleki et Kazinczy étaient du nombre. Mais à peine avait-il fermé les yeux (1790), qu'on revint à l'ancien état des choses. Les idées libérales avaient cependant fait leur chemin ; alimentées par les progrès de la Révolution française, elles se firent jour dans les livres et dans les brochures, puisque l'école leur était fermée. On évalue à trois cents le nombre des publications que le libéralisme naissant avait produit pour et contre l'abolition des prérogatives de la noblesse, la libération des serfs, les biens du clergé et le dogme en général. Tant que la lutte resta dans le domaine littéraire, et dès l'instant qu'on ne sapait pas les fondements de l'Etat autrichien, le gouvernement laissa faire et n'intervint pas. Mais lorsqu'éclatèrent les guerres de la Révolution et qu'il s'agit d'éviter la contagion, on fit un exemple d'une cruauté inouïe.
On a vu combien d"écrivains furent emprisonnés à cause de leur prétendue adhésion à la conjuration de Martinovics ; quelques-uns d'entre eux n'avaient fait que copier l'espèce de catéchisme libéral où cet abbé avait formulé les postulats de la souveraineté du peuple. L'abbé, le capitaine des hussards Jean Laczkovics, le jurisconsulte Hajnôczy, le comte Aloïs Batthàn étaient les propagateurs les plus ardents du nou ' Évangile qui trouvait son écho dans les premiers journaux et périodiques fondés vers 1790. Martinovics, dans deux pamphlets : Oratio ad jjroceres 1791 i et Litterae ad imperatorem (1792), puis dans quelques brochures françaises, avait développé les idées du Contrat social demandant la liberté et l'égalité. 11 accuse la noblesse et le clergé d'avoir laissé le peuple dans l'ignorance et d'avoir ainsi retardé le développement intellectuel du pays. Laczkovics avait traduit cette Oraison en magj'ar en supprimant les passages dirigés contre la maison royale, mais en accumulant les accusations contre la noblesse. Hajnôczi, l'esprit le mieux doué de tous, était l'auteur de plusieurs ouvrages de droit : il est le premier qui ait demandé une royauté constitutionnelle, un parlement exprimant la volonté de toute la nation, la liberté de l'enseignement et de la presse, l'égalité devant la loi et devant l'impôt. Tous trois durent payer de leur vie leur noble rêve. Ils furent exécutés à Bude en 1794. La presse naissante était donc enchaînée. Fait caractéristique, la plupart des journaux s'imprimaient à Vienne. La Hongrie, en 1805, possédait à peine dix imprimeries.
Le premier journal hongrois, le Magyar Hirmondô (Nouvelliste hongroisj, fondé en 1780 à Presbourg, par Mathias Rat, parut deux fois par semaine. Mais, pour être bien renseigné, il fallait quitter la ville frontière et aller à Vienne. Là parurent, pendant les guerres de la Révolution, le Magyar Kurir de Szacsvai, puis le Journal militaire et un autre Nouvelliste de Gôrôg et de Kerekes ; mais toutes ces feuilles, quoique rédigées en hongrois, s'occupaient peu de la Hongrie. La première feuille publiée à Pest s'intitulait Hazai tudositàsok (Nouvelles du pays), 1806. — La presse périodique a eu plus dinfinence, surtout sur le développement de la littérature et du bon goût. Nous mentionnerons la Muse hongroise (1787-1798) de Szacsvai, le Musée Iiong?'Ois (1788) rédigé à Kassa, h\ ville de province où il y avait le plus de vie intellectuelle, la Collection universelle (1789-1792) de Péczeli, VOrphèe (1790) de Kazinczy, VUranie de Kârmân, les Amusements utiles de Kulcsâr et la Bibliothèque magyare 1783- 1804) de Jean Molnar. — En Transylvanie, le poète et grammairien Dôbrentei, qui devint le premier secrétaire perpétuel de l'Académie, fonda le Musée ti-ansylvain (1814-1818;, excellente revue littéraire, puis Georges Fejér créa la Bihliothè que scientifique (1817-1841) que Vôrôsmarty et Etienne Horvâth ont rédigée pendant un certain temps. Cette revue a donné des études politiques, littéraires et philologiques et exercé une très grande influence ^ Les
\. L'histoire de la presse hongroise, de 1780 jusqu'en 1867. a été écrite par Joseph Fercnczy (Budapest, 1887). La statis-
rédacteurs de ioutes ces publications étaient dardents patriotes: arec les revenus de leurs journaux ils fondaient des prix littéraires. Les questions politiques ne pouvant être traitées à fond à cause de la censure impériale: on sabstint totit à fait d'en parler. De nombreuses sociétés pour le développement de la langue se fondaient sur tout le territoire et dans le sein même des écoles d'enseignement secondaire et des séminaires. Une des premières sociétés linguistiques fut celle du Lycée de Sopron ( Œdenburg) que le poète Kis avait fondée en 1790 ; elle exista jusqu'en 1848. Il s'en forma également plusieurs à Pest, Komàrom, Papa, Gyôr. Les élèves des classes supérieures se réunissaient sous la présidence dun professeur, y lisaient leurs essais de jeunesse et déclamaient des poésies : quelques-unes de ces sociétés publiaient même une revue mensuelle. C'est dans ces réunions que Jôkai et Petôfi se connurent à Papa. Aujourd'hui, elles sont moins nécessaires qu'au commencement du siècle alors qu'il fallait, à toute force, propager la langue nationale, pour faire contrepoids à la littérature allemande. ¥.R Transylvanie, on proposait même la fondation d'une société pour cultiver la langue, une espèce d'Académie qui devait être l'arbitre suprême dans les questions de grammaire entre les néologues et les orthologues. Mais l'acte généreux de Széchenyi a seul donné un corps à toutes ces tentatives isolées, en créant l'Académie à Pest.
tique annuelle est faite i»ar M. Szinnyei, attaché au Musée nationaL
Dans le domaine de la science, on cultivait surtout 1 histoire nationale et la grammaire hongroise. Les deux jésuites Georges Pray (1723-1801) et Etienne Katona (1732-1811), puis Péterfl, Cornides, Palma, Kaprinai, Kovachich, Jankowich, Katanchich, Fejér et Czech recueillent tous les documents indispensables de rhistoire nationale, font des recherches dans les archives des monastères et des Magnats et publient les chsiries in extenso . Ce sont des recueils de premier ordre que les nouvelles séries de l'Académie ont sensiblement augmentés, mais non pas remplacés. Deux autres jésuites, Fessier et Engel, écrivent Jes premières Histoires des Hongrois en allemand. De nos jours, ces ouvrages sont encore réédités et mis au courant. Lliistoriographie hongroise ne restait pas non plus en arrière. Szekér et Kulcsâr publient les résultats acquis par les Fejér, Pray, Fessier et Engel. — Isaïe Budai (1760-1841), formé à l'université de Gôttingue sous Heyne, Schlôzer, Spittler et Meiners, écrit avec un véritable sens historique et une conception très large son Histoire de la Hongrie, en trois volumes (1805). Il y avait alors deux courants opposés parmi les historiens : les uns sont, avant tout, des patriotes qui mettent tous leurs soins à ressusciter le passé glorieux de la nation, c'est-à-dire l'époque des Arpâd et celle des dynasties suivantes jusqu'à la bataille de Mohâcs et l'avènement de la maison des Habsbourg. C'est dans l'histoire de saint Etienne et de saint Ladislas, de Bêla IV, de Louis le Grand et de Mathias Corvin qu'ils voient la période la plus brillante de l'histoire
nationale. C'est ce que fit Virag dans ses Siècles /uagyars, oti il a composé avec beaucoup d'adresse des tableaux de la vie nationale et les a donnés comme exemples aux Magyars de son temps. Budai, plus réfléchi, pénétré par l'esprit de la Réforme, tout en reconnaissant la grandeur de cette époque, n'y voit qu'une sorte de préparation à la vie intellectuelle du paj's. Pour lui, cette vie ne commence qu'avec les luttes religieuses, la Réforme du xvr siècle. Son ouvrage est une des meilleures sources pour l'histoire de la domination des Habsbourg dans le pays. Budai a édité également l'ouvrage savant de son frère François, Lexique historique de la Hongrie, où ce digne pasteur avait réuni tous les renseignements fournis par les sources sur les hommes qui ont joué un rôle dans l'histoire du pays jusqu'à la fin du xvr siècle. C'est là que puisèrent les poètes et les dramaturges qui ont traité des sujets historiques.
Budai avait composé son ouvrage avec beaucoup de sens historique ; un autre écrivain, qui a exercé une très grande influence sur la littérature, Etienne Horvât, s'est laissé guider par son imagination. Au lieu de faire commencer l'histoire des Hongrois au ix^ siècle, il remontait jusqu'à la création et au déluge et trouvait les traces de ses ancêtres en Grèce, à Rome, en Asie Mineure et en Afrique. Malgré ces idées fantaisistes, il a exercé, comme professeur à l'université de Pest, un réel ascendant sur la jeunesse : Eotvns, le grand homme d'État et philosophe; Toldy, le créateur de l'histoire litté-
vàive hongroise; Michel Horvâth et Szalay, deux éminents historiens, étaient ses disciples. Ils n'ont pas accepté ses théories, mais son enthousiasme les a enflammés.
La grammaire hongroise avait acquis des bases solides par les travaux de Rêvai. Nous avons vu que la réforme de la langue s'imposait. Rêvai devint, bien avant Bopp et Grimm, le créateur de la grammaire historique. Le premier volume de son ouvrage sur les anciens monuments linguistiques : Antiqiiitates Utteraturae hungaricae, I (1803), a jeté les bases de la méthode historique dans l'explication des vieux textes ; son Elaboratior graminatica hungarica ^3 vol. 1803-1806^ a fondé la philologie comparée hongroise, puisque Rêvai a le premier développé systématiquement la parenté du magyar avec les autres langues ouralo-altaïques, notamment avec le finnois, le lapon, l'esthonien, le vogoul et l'ostjâk. Malheureusement, Rêvai n'a pas eu de successeurs; les Hongrois, dans leur fierté, ne voulaient pas être identifiés avec les pauvres Finnois, la parenté turque, encore aujourd'hui soutenue par Vàmbêry, leur plaisait mieux; aussi fallut-il attendre les travaux de Hunfalvy et de Budenz pour établir définitivement la philologie magyare. Yerseghi, l'ennemi de Rêvai, régna dans les écoles jusqu'au moment où l'Académie adopta les doctrines de ce dernier.
En dehors de l'histoire et de la philologie magyares, on ne trouve guère les autres branches de la science qu'à lêtat rudimentaire. La théologie, il est
vrai, n'accaparait plus tous les esprits. Kant et sa philosophie furent popularisés par Etienne Mârton ; le professeur de Nagy-Enyed, Kôteles, est le premier qui ait cultivé avec succès la philosophie ; l'esthétique, comme corps de doctrines, fait son apparition en 1778, dans un ouvrage latin de Szerdahelyi ; les nombreuses revues traduisent les traités de Baumgarten et de Sulzer, s'inspirent de Lessing et des frères Schlegel; Kazinczy, Kôlcsey et Szemere écrivent les premiers essais de critique, et Louis Bitnicz donne, en 1827, le premier traité d'esthétique en hongrois. Le droit et les sciences politiques ne se débarrassent du latin qu'après 1830 ; Georges Illés cependant a publié un ouvrage de droit en magyar en 1804 : Dugonics introduit la langue nationale dans les mathématiques ; la botanique, d'après le système Linné, est cultivée par Diùszegi et Fazekas ; Pethe écrit sur la zoologie ; Martin Varga, sur la physique ; Nyulas publie le premier ouvrage de chimie; le vocabulaire de la médecine est créé par Bugat ; les premiers ouvrages de géographie sont de Yâlyi. ceux do statistique de Samuel Décsi.
Cette énumération sommaire ne comprend que les ouvrages écrits en hongrois. Ce serait une erreur de croire que les sciences n'ont pas eu d'autres représentants et de plus grands en pays magyar: mais leurs ouvrages sont écrits en latin ou en allemand. Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Coloman Szily, dans un discours sur les sciences en Honsne il v a cent ans 1888 . a fait
remarquer avec raison quil serait injuste d'ignorer ces représentants de la science dont plusieurs ont eu une renommée européenne ; tel Ignace Boni, un des plus grands géologues de son temps, qui a vécu à Prague et à Vienne oii il a été le conservateur du musée de minéralogie. Ses travaux se rapportent à la Hongrie, surtout aux mines de Selmecz (^Schemnitz), où il emploj'a des procédés nouveaux qui 3' attirèrent les savants de toute l'Europe. C'est près de Selmecz que Born fonda un institut international de géologie, dont firent partie Lavoisier, Guyton-Morveau, Klaproth, Gmelin, ^Verner et Pallas, et dont les Annales de chimie de 1790 ont rendu compte. En 1794, lorsque la Convention décida la création de rÉcole polytechnique, le rapporteur mentionna avec éloge et proposa comme modèle le laboratoire de Selmecz. — Un des plus grands astronomes de son temps, Maximilien Hell, qui dirigea l'observatoire de Tienne, était également hongrois. Lors du passage de Vénus devant le Soleil, il eut avec Lalande une polémique retentissante, et, au dire de M. Faj^e, c'est Hell qui avait raison. Ses Epliernerides astronomicae étaient lues dans toute l'Europe. — Il convient de citer encore AVolfgang Kempelen, un mécanicien de génie dont les travaux sur la pln'siologie de la parole ont excité Tadmiration de Briicke ; le philosophe et mathématicien Paul Mako, dont les livres classiques étaient répandus en Allemagne et en Italie; André Segner, professeur à Halle, Ladislas Csernâk, dont le Cribrum Aînthnieticum obtint réloge de Legendre et de Gauss ; Joseph Benkù, le
créateur de la nomenclature botanique; Samuel Benkô, dont le travail sur les fièvres fut couronné par l'Académie de Dijon et inséré dans ses Mémoires; Jean Grossinger, l'auteur de YUniversa Mstoria physica 7'egni Bungœriae ; Joseph Fogarasi Papp, dont les travaux furent couronnés neuf fois par les Académies étrangères; François Weiss, astronome distingué, et le savant médecin, Etienne AVeszprémi, dont les travaux furent anal3'sés dans le Journal étranger.'
Tous ces noms montrent suffisamment que le génie hongrois a fait ses preuves dans ce domaine : grâce à ces travaux et aux encouragements de Born, les sciences commencent à être cultivées peu à peu dans la langue nationale.
Dans les arts malheureusement, la stagnation est aussi complète que si la peinture et la sculpture n'existaient pas pour la Hongrie. Il est vrai que le père du grand Széchenyi, François, fonda, en 1808, le Musée national ; mais ce musée ne devint pas le centre d'un mouvement artistique. Il y avait à peine quelques écoles de dessin; ceux qui se sentaient quelque vocation artistique émigraient à l'étranger etv restaient.