TRISTESSE DU POÈTE
Dans la profonde nuit de son toit solitaire Veille dans son chagrin morne, stérile, austère.
Le poète isolé.
Comme dans un cercueil son luth reste immobile; Grave dans sa douleur, son front penche, fébrile.
Sur ce luth désolé.
Voyez autour de lui la magique auréole Des ruines d'illusions, un soupir qui s'envole,
l'n poème affaissé,
dans ses Tziganes de Nagy-Ida (1852), sur les fautes de tactique qui ont fait avorter le soulèvement national. En 1854, il composa la troisième partie de son ToUli: Le Soir du héros. Élu, en 1858, membre de l'Académie, il y lut son travail sur Zrinyi et le
De son esprit éteint les funestes parcelles, Les souvenirs glacés de douleurs éternelles, ■ Le rêve du passé !
La Muse.
Tu ne chantes donc plus pour celle qui f écoute, 0 lils de riiarmonie! et ta lèvre qui doute
Retient ta douce voix?
Peut-être que ton cœur s'est éteint insensible? La magique beauté du grand monde visible
Xa plus prise sur toi.
Tu ne t'animes plus en contemplant encore La nature, au printemps, souriant à laurore.
Et créant et formant.
— N'entends-tu plus aussi le soupir du feuillage? Le bruit retentissant du ruisseau sous l'ombrage,
Rien n'est-il attrayant ?
Le Soleil se levant et se couchant dans l'ombre Devient-il plus désert, plus ennuyeux, plus sombre,
Qu'il n'était autrefois? — N'aimes-tu plus, la nuit, le charme du mystère? L ombre du clair de lune aux grands rêveurs si chère
Et Philomèle aux bois ?
Le Poète.
Laisse-moi, je te prie, languir dans le silence; Oh! si mon cœur pouvait s'arrêter lorsqu'il pense
Et, s'éfeignant, mourir!
Mais ainsi qu'autrefois le buisson de Moïse, Le cœur du chantre brûle, et son feu s'éternise
Et ne veut pas languir!
Tasse, une des meilleures études esthétiques de la littérature hongroise.
Ce n'est qu'en 1860 quil quitta la province pour s'établir dans la capitale. Les sociétés littéraires, qui avaient dû suspendre leurs séances depuis 1849,
Le printemps vient soigner les fleurs de la prairie; Pour des héros perdus .'. . une étoile fleurie
Cest tout ce qu'on nous rend; Le soupir du feuillage est la plainte des nombres, Et le bruit du ruisseau coulant sous les bois sombres
Est leur gémissement.
Les rayons du soleil, au couchant, à l'aurore, Ont-ils jamais donné, livreront-ils encore
L'espoir et le bonheur !
Minuit est-il toujours la solitude immense? Il est peuplé par Tombre où la mort se balance En torturant mon cœur !
La Muse.
Poète, si ton cœur dans son chagrin se noie Et si la rude main de la douleur te ploie,
Relève-toi soudain!
Sous les coups écrasants de ses serres cruelles L'étincelle jaillit et porte sur ses ailes Ton chant le plus divin.
Le Poète.
Oh ! la corde du cœur peut-elle être vibrante Quand l'ardente douleur la saisit, la tourmente.
Chaque fibre tordant! Si dune rude main cet instrument fragile Sur un roc de granit est brisé stérile, Doù jaillira mon chant?
La Muse .
Peut-être es-tu le fils d\ine époque sans àme?. . . Si dans ton cœur l'idée en fermentant s'enflamme,
purent alors reprendre quelque activité. La société Kisfaludy, qui avait si souvent couronné Arany, le nomma directeur. En cette qualité, il rédigea les revues Z^ Spectateur Uttèr aire QtLa Couronnent écrivit La Mort de Buda (1864) qui. après les Nibe-
Ne peux-tu l'exprimer ?
Ta sainte vocation est de prêcher la luttp Et les hommes usés que le travail rebute
Par toi vont s'animer.
Le Poète.
Non je n'ai pas vécu dans un siècle de lâches.. . J'ai vu beaucoup; présent à d'héroïques taches.
J'ai vu le beau, le grand, Et tout ce qu'a chanté le poète en ses veilles. Ce que l'historien a gravé de merveilles
Pour notre enseignement.
J'ai vu de Marathon l'intrépide victoire.
Des mères de Sparta l'amour lier et la gloire.
Xerxès, ses flots vivants...
Léonidas, vainqueur aux Thermopyjes, expire, Et Tyrtée, dans sa main, en brandissant sa lyre,
Pousse les combattants.
La Muse.
Mais dis-moi donc alors pourquoi ton luth hésite"? Qu'un chant victorieux éclate; je t'invite
Au repas des vaillants; Car, après le combat, l'ombre du myrte enchante : Assis près des héros la coupe est enivrante
Et bien doux sont les chants.
Le Poète.
Oui, le combat tlni, j'aimerais que l'on dise Au repas des ^'uerriers quelque tière devise Et que Ton but çaîment ;
limgen, est certainement Tépopée la plus achevée que les poètes modernes aient tiré du cycle des Huns. En 1865, il devint secrétaire d'une classe à FAcadémie et finalement, en 1870, secrétaire perpétuel. Les œuvres qu'il entreprit dans les dernières
Mais l'ombre du cyprès tous nos héros recouvre... Ils ne m'entendent plus, et ma lèvre qui s'ouvre Chante inutilement . .
Je ne chanterai pas, impuissant, sur la terre Mon luth décourai^é repose, solitaire. . .
Près d'un cœur san^dotant.
0 ! vous, morts j^dorieux! et vous, âmes sublimes, Demi-dieux du passé qui viviez sur les cimes,
Vous, chanteurs triomphants,
Vivre dans une époque héroïque et brillante De souvenir, d'espoir, de force élincelante,
Tel était votre sort; Partager les lauriers des héros de vos rives, Chanter sur leurs tombeaux quelques chansons plaintives»!
Fières, libres encor ;
Arrêter, tout d'un coup, le temps impitoyable Poussant, dans le brouillard d'une nuit effroyable,
Son vol sempiternel ; Posséder le pouvoir, dans un accord magique, De faire, du passé, la légende historique,
Du présent, l'immortel!
En faisant résonner votre luth si fragde, Pouvoir, au seul toucher de votre main débile,
Rendre la vie au fort :
Et celui que le fer a jeté dans la tombe. Le mettre au rang des dieux, et, le rendant au monde,
Ressusciter la mort !
C'était votre destin que de créer sans cesse,
années de sa vie, furent souvent interrompues par la maladie. II remplit avec la plus grande ponctualité ses charges académiques. Avec beaucoup d'efforts, il put encore terminer la seconde partie de sa puissante épopée, L'Amour de Tolcli, qui parut en 1879 et fut saluée avec un véritable enthousiasme. 11 ajouta quelques pièces aux ballades qu'il avait composées depuis vingt ans; à ses traductions magistrales de Shakespeare, il joignit, à la fin de sa vie, la meilleure traduction poétique d'Aristophane, qui fut couronnée par l'Académie. Arany mourut en 1882 ; uue souscription nationale lui a élevé un monument dans les jardins du Musée national. Les figures immortelles de son Tokli en ornent le socle. Arany est, par excellence, un poète épique ; comme poète lyrique, il excelle surtout dans la ballade ; il montre des qualités supérieures comme traducteur en ver-s ; comme critique esthétique et
Sur un monde épuisé que l'espérance laisse,
Un monde renaissant !
Faire, comme Amphion, une cité sublime Où Taride rocher s'a^'ite sur Tabîme
Aux sons d'un luth vibrant.
Moi ... du combat fini Je suis las, et Je rêve
Sur le siècle croulant qui lentement s'achève . . .
Mon œil re^rarde en bas!
Il est tard . . . hier encor la ileur était fleurie . . . Faut-il encourager cette branche flétrie ?
Il est trop tard, hélas * !
1. Cette traduction, avec quelques autres poésies magyares, a paru dans la lievuc 2)hilolo<jiqi{C do Budapest, 1878.
comme prosateur, il occupe le premier rang parmi ses contemporains. C'est sous ces différents aspects que nous voulons le considérer.
Ce qui fait la grandeur de l'œuvre d'Arany, son originalité et sa supériorité sur tous les poètes de son pays, c'est qu'il s'inspire uniquement de la vie nationale, qu'à la forme artistique de ses poèmes il sait allier la poésie populaire; il est plus magyar que Vôrôsmarty, plus harmonieux, plus ciselé que Petôfi. Vôrôsmarty réunissait les qualités du poète épique et du poète lyrique, mais chez lui l'un affaiblissait l'autre ; avec Petôfi, le lied magyar s'est élevé très haut, mais le temps lui a manqué pour atteindre toujours la plus parfaite expression poétique, surtout dans les compositions de longue haleine. Arany est le premier artiste qui, tout en puisant dans la poésie populaire, ait su lui donner, grâce à ses profondes connaissances du caractère, de la poésie et de la langue hongroises, un cachet artistique. Chez Arany, populaire n'est jamais synonyme de vulgaire ; il disait que le devoir du poète populaire n'est pas de se mêler à la plèbe, mais qu'il lui faut apprendre à faire sentir au peuple les plus grandes beautés poétiques. C'est ce qu'il fit dans son Toldi. Rien de plus simple que cette légende traitée au xvi® siècle par le pauvre rimailleur Ilosvay. Arany a fait revivre dans ce cadre tout le moyen âge de la Hongrie. Toldi est l'Hercule magyar, mais un Hercule débonnaire, issu de cette noblesse rurale qui représente les forces vives de la nation, en opposition avec les grands de la cour.
LA VIE LITTERAIRE i;
Il vit en paysan avec sa mère sur la Puszla à Xagyfalu, non loin de cette bonne ville de Szalonta qui a vu naitre le poète. Son frère, Georges, est à la cour du roi Louis, à Bude. C'est un félon qui voudrait étouffer en son frère tout sentiment élevé pour le priver de son héritage; mais une force exubérante pousse le jeune Toldi à quitter sa charrue. C'est au milieu dun champ que nous l'apercevons au commencement du poème, lorsqu'il voit passer près de son villaore la troupe brillante de Laczfi se rendant au tournui à Bude. Son frère vient de rentrer et na que des railleries pour ce paysan : il fait exercer ses lansquenets au javelot et leur indique son jeune frère comme cible. La troupe en ricanant a osé blesser le fougueux jeune homme ; vite, il casse une meule et en lance un morceau avec une telle force qu'il tue un soldat. Il faut qu'il s'enfuie ; son frère le fait chercher, mais Toldi se cache dans les marécages. La nuit, après avoir étranglé deux loups, il revient clandestinement pour prendre congé de sa mère bien-aimée et, après avoir déposé les deux bétes au seuil de la porte de son frère, il se dirige vers Bude. C'est en vain que sa mère lui dépêche le fidèle serviteur Benoit, pour lui persuader de rentrer: Toldi s'enfuit et arrive près du cimetière de la capitale où il voit une veuve éplorée dont les deux fils ont été tués en duel par un géant tchèque, insolent, qui défie toute la cour du roi Louis. Dans son ardeur, Toldi voudrait s'attaquer à cet ennemi, mais où trouver des armes? Il erre, triste et affamé, jusqu'à ce qu'il s'endorme sur l'herbe du cimetière.
Mais l'amour maternel veille ; le fidèle Benoit est envoyé avec cent écus vers le fils fugitif. Miklos a de quoi manger, surtout de quoi boire et s'acheter une armure. Le lendemain, il se trouve en face du géant, dans Tile du Danube, où le combat a lieu. Le Tchèque, à la vue du héros, perd contenance; il demande quartier avant le combat et promet d'abandonner toute sa fortune. Toldi accepte, mais seulement pour consoler la veuve. En se dirigeant vers le canot, le géant de Bohême veut tuer traîtreusement Toldi. Il expie sa trahison ; Miklôs lui coupe la iàie et les deux rives du Danube retentissent de vivats. Le roi le fait appeler ; il se nomme et avoue qu'il a tué un homme de la suite de son frère. Il devrait être jugé, mais le roi lui pardonne. Louis, qui malgré ses nombreuses expéditions en Italie, trouvait encore le temps de rendre justice au peuple, ordonne à Georges de restituer à son frère son héritage. 11 nomme Miklôs capitaine, l'attache ainsi à la cour où le héros passe sa vie, entre ses compagnons d'armes, au milieu des fêtes.
Tel est le sujet de la première partie de cette trilogie qu'on pourrait intituler la Jeunesse. Les quelques données de la légende ont été utilisées par le poète pour une composition serrée et logique. Tout se tient, rien n'est superflu. Les caractères de Toldi, de son frère, de la mère et du fidèle serviteur, sont dessinés avec une vigueur que nous ne trouvons ni chez Vôrôsmarty ni chez Petofl, tous deux plutôt aptes à rendre des sentiments et des émotions quà créer des i^'pes. Le pathétique ne manque pas non
plus à Arany : les adieux du fils à sa mère, les plaintes de la veuve, Tétat d"àme de Toldi après le meurtre, sont autant de pages exquises d'émotion et de sympathie. Avec un grand art le poète a su rendre la vie de la cour, le caractère complexe du roi Louis, Italien de naissance et Hongrois dadoption. Tout cela est chanté avec le rythme national et non avec Ihexamètre étranger, dans un style riche et coloré, où chaque vers est frappé au coin de ridiomë national.
Plus de trente ans se sont écoulés avant qu'Arany livrât la deuxième partie à la publicité. Elle porte le titre Les Amours de Toldi. Quelques épisodes en avaient paru auparavant sous le titre Temps héroïques, et c'est, en effet, la période la plus brillante de Louis le Grand qu'Arany a représentée dans cette partie du poème. Ces épisodes, un peu trop longs peut-être, de l'expédition en Italie y occupent une large place. — Le décor a changé; ce n'est plus la vie à la Puszta, mais à la cour et au manoir. Les personnages principaux sont : le roi Louis, Toldi, le vieux noble Paul Rozgonyi et sa fille Piroska. Le roi parcourt incognito le pays, pour voir comment on rend la justice, et il s'arrête chez Rozgonyi. Le poète trace le tableau de la vie patriarcale d'alors, peint la beauté de Piroska et son noble caractère. Cette figure lui était particulièrement chère; il lui a donné le nom de sa petite-fille élevée dans sa propre maison après la mort de sa mère. Rozgonyi se plaint de ce que ses biens ne pourront pas rester dans la possession de sa Piroska, les filles
ne pouvant hériter. Louis lui conseille de s'adresser au roi, mais en quittant le manoir il laisse un parchemin qui confère à la jeune fille le droit d'héritage. Il s'agit maintenant de la marier; Piroska choisira le vainqueur du tournoi qui aura lieu à la Pentecôte au château royal. Rozgonjd et sa fille arrivent à Bude. Toldi, qui sait quel sera le prix de la victoire, ne veut pas lutter pour une femme et prend les couleurs de son varlet Tar. Il est vainqueur, mais pendant le combat il aperçoit la jeune fille, s'en éprend et regrette amèrement sa supercherie. Il est trop tard. Ne pouvant trouver le repos ni auprès de sa mère ni en Bohême, où il délivre le paj's des brigands, Toldi revient à Bude où il apprend que le varlet maltraite Piroska. Il le menace de mort, et finalement le provoque. Tar avoue au roi ce qui s'est passé au tournoi de la Pentecôte. Tous deux sont déclarés félons. Toldi, ne se sentant pas en sûreté à Bude, quitte la capitale et erre dans les forêts. Il rencontre le varlet et le tue en duel. Piroska. à la vue du cadavre, tombe évanouie. On la croit morte, et on la dépose dans un caveau. Toldi, la nuit venue, s'j^ glisse, couvre sa bien-aimée de baisers; celle-ci revient à la vie, mais le repousse avec horreur : « Meurtrier de mon mari, éloigne-toi pour toujours, ne pense plus à ton amour incestueux. Toldi, le sang est entre nous et nous sépare. Malheur à toi, malheur à moi, malheur à tous deux! » Et elle retombe évanouie. Toldi se sauve, deux voleurs qui l'ont vu pénétrer dans le caveau, y entrent à leur tour et dépouillent
LA VIE LITTÉRAIRE IgJ
la jeune femme, puis accusent Toldi de ce crime. On retrouve Piroska encore vivante; elle entre dans un couvent.'et Toldi est mis au ban du royaume et de TEglise. — Il commence sa pénitence dans une abbaj-e de la forêt de Bakony, où il sert comme domestique, puis se joint à une troupe de Flagellants, part pour l'Italie où le roi Louis est allé guerroyer pour venger le meurtre de son frère André. Deux fois.il sauve la vie au roi; son innocence est reconnue et il est délivré du ban. Il rentre à la grande joie de sa vieille mère, part pour Bude où Piroska est enterrée et plante sur sa tombe quatre saules pleureurs.
La dernière partie de la trilogie en six chants porte le titre de Tohli estèlye [Le Soir de Toldh (1854). —Toldi s'est retiré de la cour devenue de plus en plus italienne. Il passe le soir de sa vie sur ses terres à Nagyfalu; le fidèle serviteur Benoit ne le quitte plus. Le héros voudrait être enterré à côté de sa mère et, au commencement du poème, nous le voyons occupé à creuser sa fosse. Il est interrompu dans cette occupation funèbre par un messager qui lui annonce qu'un chevalier italien a conquis l'écusson hongrois. Tous les chevaliers magyars ont péri dans ce combat. Deux jumeaux qui ont provoqué l'Italien ont été tués dernièrement. Toldi arrive à Bude vêtu d'une soutane • Il est suivi de son fidèle Benoit, qui porte toutes sortes d'armures rouillées. Son ancienne force se montre une fois encore : il jette sa lance avec une vigueur toute juvénile et, accueilli d'abord por des
risées, à cause de son accoutrement, il inspire bientôt la terreur. Personne ne lereconnait; pas même le roi qui le croit mort depuis longtemps. « Vieux moine, lui crie le chevalier italien, que veux-tu, es-tu las de la vie. — Italien, répond Toldi. je veux l'administrer rextrême-onction. » Une lutte acharnée s'engage; l'épée de l'étranger se brise contre le bouclier de Toldi; celui-ci lui permet d'en prendre une autre. Dans le corps à corps Toldi reste vainqueur. Il quitte le lieu du tournoi suivi de Benoit. Le roi se doute bien que ce héros ne peut être que Toldi; le chevalier qui était allé à Nagyfalu confirme le fait. On appelle le vieillard et il revient en triomphe. Après avoir endossé les vêtements de chevalier, il se rend au château royal, mais dans les antichambres les jeunes varlets se moquent de lui. D'un coup de main il en abat trois, s'approche furieux du roi et lui reproche amèrement la mauvaise éducation de ses gens. Le roi veut le faire arrêter ; Toldi, en rentrant chez lui, brise sa lancé et tombe évanoui. Sa fin est proche; Benoît essaie de tous les remèdes, mais Toldi lui dit : « Laisse cela, Benoît, il n'y a plus de secours possible pour moi. » Le fidèle serviteur éclate en sanglots; la garde royale arrive pour s'emparer de Toldi : ce Priez le roi quil me laisse en liberté pendant une heure ; ma prison est ouverte, dit le héros, j'y vais avec joie, là aucun juge terrestre ne menacera ma vie. » — i.orsque le roi apprend la fin prochaine du guerrier, il se hâte de venir lui tendre la main. Toldi demande
pardon au roi de sa franchise, lui recommande Benoit et le peuple des Magyars. « Aime le Hongrois, lui dit-il, mais ne polis pas trop sa rude écorce. A quoi bon l'exercer par une culture trop raffinée? » Toldi quitte ce monde. Son corps est ramené dans un cercueil de fer à Nagyfalu pour être enterré près de celui de sa mère.
Cette rapide esquisse ne peut donner une idée de la grandeur de cette épopée où, comme dit Gj'ulai, alternent Tidylleet le combat sanglant, la tempête de la passion et le soupir de la souffrance, les multiples aspects gais ou tristes de la vie, la grâce et le sublime, le pathétique et l'humour. C'est l'œuvre de toute une vie, où le poète a laissé le meilleur de lui-même; c'est la glorification de sa race, personnifiée dans le héros. Le poème, tout imprégné de l'esprit du moyen âge, est moderne cependant grâce à la forte conception des caractères et à la vie intense des personnages. Toldi a fait entrer dans la littérature la vie du village magyar, comme l'ont fait à la même époque les œuvres de George Sand pour la France et celles d'Auerbach pour l'Allemagne.
Arany voulait renouveler l'épopée magyare par le cycle des légendes hunniques et raconter en poète les origines obscures de sa race. 11 voyait dans ces débris mythiques le miroir des destinées de son peuple. Tout un cycle fut projeté par lui^ mais il ne put achever que Buda halâla {La Mort de Buda] qui raconte les querelles d'Attila (Etele) avec s'^Jn frère.
Buda, le Blodelin des Nibelungen, vieux et faible, partage le royaume avec le jeune et héroïque Etele. Le vassal Detre (Ditrich), qui représente les peuples germaniques vaincus par les Huns, espère tirer profit de la querelle des deux frères et les excite l'un contre l'autre . Le roi soupçonne son frère et se repent de sa générosité. Le soupçon se change en crainte par suite de la faveur dont jouit Etele auprès du peuple ; Etele a, d'ailleurs, reçu du Dieu de la guerre, Hadûr, une épée grâce à laquelle il se croit déjà le maitre du monde. Perlinde et Krimhilde, fomentent la discorde. Les maris se mêlent à leurs querelles; Attila quitte le château, et se retire dans son royaume. La hame et les soupçons de Buda l'y suivent, car le vieux roi se voit négligé. Tous les hommages vont à Attila : ainsi la députation de l'empereur byzantin s'adresse à lui et néglige Buda. Alors celui-ci, excité par sa femme, demande l'épée merveilleuse et défend à son frère de faire la guerre avec l'empereur. Attila réplique avec orgueil et se révolte. Buda veut reprendre de force la moitié du royaume, construit des forteresses et fait dérober à Attila l'épée du roi. Dans sa colère celui-ci fait irruption dans le château de Buda, provoque son frère et le tue.
Cette épopée est pleine de tragiques conflits. Buda est faible, inais il veut régner; Etele, farouche et fier, ne peut se contenir. L'épée lui fut donnée comme prix de sa modération, comme symbole de l'alliance entre les Magyars et Hadûr; tachée du sano' de son frère, elle devient la cause de la. colère
divine qui atteint' les fils d'Attila et avec eux toute la nation des Huns. La guerre fratricide recommencera souvent encore au cours des siècles. Quelques tableaux idylliques de la vie patriarcale se mêlent à ces événements tragiques. Les mœurs rudes des temps primitifs, les institutions sociales et politiques des ancêtres, les scènes sur le champ de bataille, à la chasse, tout cela est mis en relief et décrit de main de maître. Arany caractérise en fin psychologue Buda. Etele et leurs femmes. Attila est jeune, ce n'est pas encore le vieillard des Nibelungen à lapogée de sa gloire : nous vovons sa jeunesse exubérante, son ambition, son énergie, comme soldat et comme roi. Krimhilde est telle que dans les Nibelungen; elle pense toujours à son malheureux Sigfrid et à sa vengeance. Le style du poème a la couleur antique et nationale: moins hardi et moins orné que celui de Vôrôsmarty, il est plus naif, plus véritablement épique.
A côté de ces grandes œuvres, Arany a laissé des poèmes d'une allure épique qui sont de vrais chefsd'œuvre, tels : Le Siège de Murâny, qui a excité la colère de Saint-René Taillandier ; Les Tziganes de ^^agy-Ida, où il se moque amèrement de la défaite de 1849. Peut-être pourrait-on reprocher à ce dernier poème de manquer de mesure dans l'ironie. Le soulèvement national, qui avait tant de côtés nobles, méritait mieux que des railleries. Il est probable que Petufî, s'il eût vécu, se serait brouillé avec Arany à cause de cette satire. Csôri, le chef des Tziganes, rêve qu'il a battu l'armée allemande
l^Q LIVRE PREMIER
de Michel Puk. Les Tziganes usent toute leur poudre et en préviennent même les Allemands. Ceux-ci jettent facilement les intrus hors, de la place ^-/s^oft, le fou. fragment comico-héroiciue, raconte les hésitations dune nature d artiste richement douée. Le conte épique, de Catlierim en treize chants, Kevehâza. tableau d'une bataille des Huns, fragment du cycle, dont La Mort de Buda est la première partie, sont autant d œuvres magistrales. - La verve et rhumour d'Arany se montrent dans Le Rossignol, qui rappelle U Huître et les Plaideurs, et dans le cnevalier Pàzmàn.
Mais c'est dans la ballade qu'Arany atteint le plus haut degré de la perfection. Il a pour amsi dire créé le genre en Hongrie. Ses ballades sont
1 \ranv, en manière d'excuse, dit, à propos de ce poème : <, Un étrange sentiment s'empara de moi, un sentimentjemblable à celui du vigneron qui, voyant toute sa récolte abimee par la grêle, perd l'esprit et laisse éclater un rire bruyant tandis que, des larmes plein les yeux, il frappe la vigne de son bâton en s'écriant : « Maintenant, Seigneur, mon Dieu. « allons voir ce quà nous deux nous sommes capables de „ faire ' » Moi aussi, contemplant tes ruines sacrées, j ai pousse des cris de lamentations contre toi, ma chère patrie. J ai vu tes nobles défauts déûgurés et j'ai commencé à rire pour ne pas pleurer. On te couvrait de haillons pour que tu ne puisses pas te reconnaître, et après une lutte qui. étonna le monde, Nagv-Ida résonna du rire fou du désespoir. Alors je vis, dans la confusion, se lever devant moi le peuple tzigane, le grand rêveur Csôri, qui dort pour toute la nation, afin de préparer dans le repos la résurrection d'une nouvelle patrie plus heureuse. )> Voy. Gubernatis, La Hongrie politique et socwle. p . 90.
avec les chansons de Petôfi les chefs-d'œuvre de la littérature hongroise moderne. Ces deux, catégories de pièces sont les productions les plus originales du génie magyar et peuvent se comparer hardiment à ce qu'il y -a de plus adhexé dans les littératures étrangères *. Gyulai- appelle Arany le Shakespeare de la ballade^ et non sans raison. Quelques-unes de ses poésies sont d'un efifet tragique extraordinaire. Ce sont des fragments dépopée qu'anime un souffle lyrique puissant. En quelques vers le poète sait mettre toute une tragédie. C'est surtout par les tortures de rame que tourmente la conscience qu'il sait exciter la terreur; car, pour les héros d'Arany. le but de la vie est l'accomplissement du devoir, a Arany, dit Riedl, est le poète de la conscience, c'est pourquoi les criminels de ses ballades en proie aux remords deviennent fréquemment le jouet de la folie. » Dame Agnès revoit toujours les taches de sang sur le drap de lit, où son amant a tué son mari: on la cite devant la justice, on l'emprisonne, on lui annonce sa peine ^'prison perpétuelle, elle ne demande qu'à retourner dans sa demeure pour blanchir le drap. Devenue folle, elle reste nuit et jour près du ruisseau, pour enlever la tache.
Une autre jeune femme, après la mort de son mari/se donne à son amant et pousse hors de la
1. Voy. la traduction de quelques-unes de ces ballades dans les Poésies magyares de Desbordes-Valmore et Ujfalvv. et l'article de Savous sur Aranv dans la Revue chrétienne. 1S94.
chambre son enfant orphelin. L'enfant gémit en vain, pense à son père mort, lorsque tout à coup il le voit sortir du tombeau et s'approcher de la maison. Aux cris désespérés de l'enfant, la mère ouvre la porte pour le punir. Mais la vision de l'enfant gagne la mère ; elle voit le visage courroucé du mari, entend ses paroles menaçantes et devient folle.
Chevalier Bende, dans un duel, tue traitreusement son rival. Pendant sa nuit de noces le spectre lui apparait et le provoque de nouveau en duel : tant qu'il ne Taura pas vaincu loyalement il ne pourra reposer auprès de sa fiancée. Le Chevalier lutte trois nuits avec le fantôme ; enfin, on est obligé de le lier, et sa fiancée se retire dans un couvent.
La pièce intitulée Les Bardes de Wales (Galles , malgré les allusions politiques qui la déparent, est saisissante. Le roi Edouard visite la province conquise de Galles et donne un grand festin à Montgomery. Il est reçu avec beaucoup d'éclat et richement servi ; mais les cœurs lui sont hostiles, on ne l'acclame pas. Alors sa colère éclate et il demande impérieusement que les bardes le saluent de leurs chants. Mais, malgré les menaces, malgré le bûcher, aucun ne fait retentir sa lyre en l'honneur du roi. Un vieux barde s'approche et fait allusion aux cruautés commises par Edouard : « Le peuple ressemble aux épis fauchés après la moisson; sur le chaume pleure tout un monde : cela, sire, est votre œuvre. » Le roi l'envoie au bûcher. Un jeune barde arrive et chante : « La vierge se plaint, la femme
désespère sur la rive solitaire : jeune fille n'enfante pas des esclaves, femme n'allaite pas ton nourrisson. » Il rejoint le vieux barde : d'autres le suivent. Le roi rentre à Londres, partout il voit des bûchers ; les chants des bardes le troublent, il demande le silence, mais on ne peut faire taire la voix de la conscience ; partout il entend les malédictions des chanteurs qui vont mourir. Oh raconte au sujet de cette ballade que. sous le régime de Bach, vers 1855. le gouvernement autrichien voulait une ode magj'are en l'honneur de la cour. Tous les poètes de renom se récusèrent. Arany refusa également et cette ballade d'une ironie sanglante fut sa réponse. L'ode fut écrite par un pauvre poète famélique qui n'osa même pas la signer.
Tetemre Jni'âs! L'Ordalie du cadavrej est une des ballades de la vieillesse d'Arany, mais qui peut rivaliser avec les meilleures du genre. Le fils de Bàrczy fut trouve mort dans la forêt, le cadavre est exposé au château : le père cite tout le monde pour aô'ronter l'épreuve, mais la blessure ne commence à saigner que lorsqu'Abigel Kund, la bienaimée du jeune noble, s'approche. Elle avoue que pressée par son fiancé de lui avouer son amour, elle s'était dérobée et lui a présenté un poignard.
" II possédait mon cœur plein d'un amour fidèle,
J'aimais, il devait le savoir
Mais... il exige encor... un Oui qui le rappelle. Si y on... Il se tuera! Vraiment... quel désespoir!... En riant, je donnai l'arme... je voulais voir... »
IQQ LIVRE PREMIER
Elle arrache le fer dej'artère béante,
Ses yeux se fixent égarés ; Elle pleure, elle rit, l'arme est encor sanglante ; Avec les cris stridents des faucons efîarés, Elle s'élance..... et tous s'arrêtent éplorés. ^ Elle erre dans la rue, elle court et sautille. Elle danse en chantant, ef, sans honte, elle rit De son joyeux refrain : <■ Jadis, la jeune fille
Se jouait d'un jeune homme épris,
Comme le^chat de la souris ^ ! ^
Dans toutes ses ballades on sent que le poète vit avec ses créations, souffre avec ses héros; son imadnation est pénétrée des sentiments qu il leur prêtée. De là le mouvement passionné du rythme, | les -transitions brusques, le relief intense que prennent les luttes intérieures et leurs péripéties. Les ballades historiques les plus renommées sont : ZâcJi Klâro, LacUslas V, Chevalier Bôr. Il y a là plus de calme, le ton élégiaque domine, les caractères ■ sont simplement indiqués, mais la tristesse plane || presque toujours sur l'ensemble. Quelquefois le ton devient plus gai, comme dans Dame Ràkôczu, La Mère de Mafhfas, Dame Rozgonyi, une de ces héroïnes magyares qui ont combattu à côté de leurs époux contre les Turcs. Parmi les ballades historiques, la meilleure est Les deux varlets de Szondi. Ponr \e rythme cette pièce est. vraiment inimitable. Szondi, l'héroïque défenseur de Drégel,
1. Voy. la traduction de cette ballade par M. Saissv dans le? Literarische Berichfe oa'.s Vvrjarn, vol. II. p. 186 (1878).
est pleure après sa mort par ses nobles varlets qui chantent sa gloire. Ali-beg entend leurs tristes lamentations et les fait appeler. Ils racontent la fin héroïque de leur maitre: le pacha veut qu'ils chantent ses exploits, mais ils restent sourds à ses prières. Quelques paysages sont liés au récit.avec beaucoup dart. Comme peintre de la nature Arany a de grandes qualités: ces tableaux complètent et expliquent lame de ses héros qui se meuvent pour la plupart en pleine campagne sous le ciel libre .
Arany a, en tant que poète lyrique, moins d envergure et de feu révolutionnaire que Petôfi ; mais il est plus profond, plus vrai, plus artistique. Les sujets de plusieurs de ses ballades sont empruntés à la vie de tous les jours. Il est un peintre exquis de la vie de famille. Un de ses poèmes résume la vie du paysan à la veillée et peut prendre place à côté du Samedi soir de Burns. On ne trouve pas une seule chanson d'amour dans son œuvre.
Arany est le plus grand maitre du stvle et du rythme. Il a accompli le mélange heureux de l'ancienne et de la nouvelle langue. Il crée, d'une part •les strophes modernes en s'inspirant de l'Occident et continue, en les rajeunissant, les rvthmes des poètes hongrois du xvir siècle. Cette ^Jrande maîtrise se montre aussi dans ses traductions de Shakespeare (Le roi Jean, Le Songe d'une nuit n'ètè Hamlet\(\^n% sa traduction complète d'Aristophane qui est un chef-d'œuvre et a inauguré les études
Xg2 LIVRE PREMIER
sur le poète comique en Hongrie. Ces traductions comme œuvres d'art sont supérieures aux nombreuses traductions allemandes où la quantité l'emporte souvent sur la qualité.
Arany est aussi le plus grand prosateur magyar. Aucun 'n a, au même degré, ce sentiment vif des ressources de la langue, aucun n est plus harmonieux, plus magyar. Gyulai seul peut lui être comparé sous ce rapport. Les œuvres en prose d'Arany contiennent des études esthétiques sur Zrinyi et le Tasse, sur le Bânk-Mn de Katona, sur l'épopée primitive des Magyars, des portraits de Gyôngyôsi, Gvadényi, Râday, Szabô, ces poètes du xvu^ et du xviir siècles que dans sa jeunesse il aimait tant a lire. Son travail sur le rythme national il85CVi a révélé pour ainsi dire les secrets de la versification mao-vare. Les rapports qu'il rédigea en quahte de secrétaire perpétuel de l'Académie, résument fidèlement l'activité littéraire et scientifique du pays ; ce sont des modèles de clarté, de bon sens
et de fermeté.
Arany est trop national, trop magyar, pour être tout à fait compris de l'étranger. Il est l'incarnation du caractère national; il représente le cote viril, sérieux de la race. Jeune homme, il avait déjà le^ traits de l'homme mûr; il n'y a rien de juvénile dans sa poésie, tandis que Petôfiest surtout le représentant de la jeunesse. Les deux poètes se complètent comme Schiller et Gœthe. « Petôfi, dit Riedl, regarde la nature en poète lyrique; chaque phénomène excite en lui des sentiments; Arany
la regarde objectivement, en poète épique ; son imagination saisit et rend fidèlement la nature. » Chez Arany, l'homme et le poète forment un tout indivisible. Il répand toute son âme dans ses poèmes: il puise tout en lui-même, dans les événements de sa vie et même là où il s'inspire de la légende et de l'histoire il leur communique quelque chose de lui-même. Sa poésie est exempte d'affectation et d'exagération. C'est le poète de la mesure et de l'harmonie.