POÈTES
A côté des trois coryphées de la poésie hongroise contemporaine il est juste de mentionner, même dans un résumé rapide comme le nôtre, quelques épigones qui, sans avoir créé de grands chefsd'œuvre, ont pourtant contribué à la gloire du Parnasse magyar. Nous indiquerons d'abord les aspirations qui se manifestent jusqu'à 1848, celles qui se font jour après la défaite et, enfin, les tendances des jeunes poètes depuis 1870, sous l'influence du réalisme français.
Jusqu'en 1848, le règne de Vôrôsmarty est incontesté ; il est l'arbitre aussi bien dans les concours de TAcadémie que dans le monde des poètes. Ses faibles prédécesseurs dans le domaine de l'épopée sont etfacés par son Zalmi: ceux qui l'imitent sont incapables de retenir l'attention de leurs conteni-
porains et moins encore celle de la postérité. Poète lyrique, Yôrusmariy partage la gloire de Petôfi, qui après la RéA'olution devient le modèle de tous. Les jeunes imitateurs exagèrent ses défauts, trouvent rarement des accents vraiment populaires et jettent peu à peu le discrédit sur la poésie de la Puszta. Mais cette sympathie pour les humbles produit aussi les premiers recueils de la poésie populaire qui nous découvre le génie poétique de la race. Arany est trop personnel pour trouver beaucoup d'imitateurs ; ce sont surtout les poètes de l'Académie qui le prennent pour modèle.
En même temps que la poésie épique et IjTique on cultive aussi les genres secondaires; la poésie religieuse a également ses représentants.
Le courant patriotique, d'où dérive en grande partie la poésie d'avant 1848 et celle de la période de réaction jusqu'au dualisme, fait peu à peu place à un idéal plus large et plus humain. Il est vrai que jusqu'ici cette tendance de l'esprit magyar n'a pas encore produit d'œuvre réputée classique; la critique académique affecte même un certain dédain pour cette poésie qualifiée par Arany àQ, cosmopolite. Cependant elle témoigne d'efforts très sérieux, d'un progrès, d'un élargissement de Thorizon intellectuel: Elle renonce à la poésie de la Puszta et aux légendes nationales trop exploitées désormais et comme épuisées. Certes cette poésie ne peut être originale, puisqu'elle cherche ses modèles à l'étranger; cependant certaines pièces d'Emile
Âbrânyi,dEndrôdi et de Kiss peuvent hardiment se placer à côté des chefs-d'œuvre les plus admirés.
I. — La poésie épique dont le sujet était la conquête du paj's a trouvé sa plus haute expression en Vôrôsmart}'. Mais il n'était pas le seul qui eut pensé à réveiller le patriotisme par ces images lointaines, à employer des hexamètres pour imiter Virgile. Un curé de village, Pâzmaxdi Horvat Exdre i^1778- 1839), avait montré, dès 1818, un certain talent épique en racontant tout au long l'histoire de Fabbaj-e de Zircz, fondée par le roi Emerich. Encouragé par quelques lettrés qui cherchaient alors les origines obscures de la race hongroise, il se mit avec beaucoup d'ardeur à son Arpâd, mais lorsqu'il acheva cette épopée en douze chants (1831), le Zalân de Vôrosmarty avait déjà acquis sa notoriété.
L'ouvrage raconte les pérégrinations des tribus magyares, leur arrivée en Pannonie et la conquête. A peine trouve-t-on quelques passages intéressants dans cette énorme compilation où les descriptions des routes, des batailles sont particulièrement insipides. L'Académie, qui couronna l'œuvre, voulut récompenser l'effort de ce courageux curé écrivant hexamètres sur hexamètres sans le moindre souffle poétique. Un autre poète contemporain de Vôrosmarty, Grégoire Czuczor (1800-1866^ de l'ordre des Bénédictins, est le meilleur des émules du grand poète épique. Mais, de même que les épopées de Vôrosmarty ont vieilli et ne peuvent se lire que
par extraits, les nombreux poèmes de Czuczor où défilent tant d'épisodes de l'histoire nationale, ne sont plus lisibles d'une seule haleine. Les mérites de cet écrivain sont cependant multiples ; un des premiers, il a recueilli des chansons populaires, s'en est inspiré dans plusieurs de ses poésies lyriques et est devenu avec Fogarasi l'auteur du premier dictionnaire de l'Académie hongroise. En 1844, il vint à Pest et fut emprisonné après la Révolution à cause d'une poésie patriotique; détenu deux ans à Bude et à Kufstein, il continua ses travaux jusqu'à sa mort. A vingt-quatre ans il publia dans la revue Aurora son premier poème épique, La bataille d'Aitgsbourg, en quatre chants. C'est le récit de la défaite sanglante des Hongrois encore païens (911) qui jusque-là avaient dévasté les pays voisins. Ce poème n'est qu'un début heureux. Mieux composée et d'une plus grande valeur littéraire est la Diète d'Aracl en cinq chants (1828), dont le sujet est la vengeance cruelle qu'Hélène, femme du roi aveugle Bêla II, exerça sur les nobles du parti de Borics (1132). Cette épopée est plutôt une préparation à la catastrophe un peu brusquement amenée ; la grande tuerie dans la salle de la Diète n'est qu'indiquée. La meilleure épopée de Czuczor est Botond, poème en quatre chants. C'est une de ces légendes de l'époque delà conquête, dont les héros indomptables poussent jusqu'à Byzance et en forcent les portes de fer. Botond, Lehel et Bulcsu sont les trois géants de la légende magyare. On les trouve partout où l'on donne de grands coups d'épée,
Botond, après une bataille victorieuse, emmène une captive, la belle Poljdore, mais un rival, Bôdôlény, fait évader la princesse. Botond retourne devant Byzance, la population effrayée envoie le géant Alcide pour combattre les Magyars ; Bôdôlény tombe, mais Botond abat le Goliath byzantin et fait sauter la porte de la ville. Il ne se retire que lorsqu'on lui rend la princesse, « la fleur de Rhodopew.Ce que cette épopée présente de caractéristique, est qu'elle dépeint des sentiments plus humains que les autres poèmes sur la conquête du pays. Dans ceux-ci nous n'entendons que bruits de guerre, cliquetis d'armes et malédictions des vaincus. Czuczor a su joindre à ces éléments des passions moins farouches ; l'amour naissant de Polydore pour le héros magyar, les fureurs de Bôdôlény, les chants d'un varlet et les plaintes des jeunes Grecs, nouveautés qui, avec la composition, le style et la couleur locale, font de Botond une des meilleures épopées de cette période.
Czuczor sortait du peuple ; comme Charles Kisfaludy il a, un des premiers, fait retentir dans ses poèmes lyriques les joies, les douleurs et quelquefois la gaîté des humbles. Il est vrai que ses chansons ont une allure assez libre, ce qui lui valut quelques désagréments ; mais des morceaux tels que La petite paysanne à Pest, la Ptu/e tombe, V Amour est une abeille, Dans la Csàrda, Ce que Je voudrais être, avec leur tour naïf, ne dépassent jamais les bornes permises.
Comme érudit et comme linguiste, Czuczor a élevé
im monument durable par le DictionnoAre de la langue hongroise, dont il a vu paraître les quatre premiers volumes qui sont encore aujourd'hui la base de la lexicographie.
Unde&derniersiiisciples de Vôrô5martyest-GARAY (1812-1853u■ qui jouit, de son vivant, d'une réputation telle, que Saint-René Taillandier * pouvait encore le placer au-dessus d'Arany, auquel, il est cependant très inférieur. Son Csatâr, oii il décrit les troubles, occasionnés par l'élection du roi Wladislas Y^ et la victoire remportée par le patriotisme de Jean Hunyad sur les intrigues du palatin Gara ; sa Vie rimée de saint Ladislas^, roi de Hongrie (^1077- 1095), n'ont de l'épopée que la forme. Garay luimême sentait qu'il lui manquait le souffle nécessaire pour ces grandes compositions ; il a donc découpé l'histoire des Arpàd et a chanté, dans des ballades historiques, les faits marquants de cette époque. On a dit avec raison que l'histoire nationale et la légende magyare n'ont pas d'épisode tant soit peu poétique que n'ait chanté Garaj', honnête homme animé des meilleures intentions. Les contemporains furent ravis du ton pathétique qui caractérise toutes ses ballades. Garay lui-même se disait disciple de Uhland et s'est même servi de la strophe des Nibelungen. Une poésie où il raille les fanfaronnades d'un mousquetaire en retraite [Az Obsitos) est assez réussie.
1. Revue des Dciir-Monâes. 1<^'" sept. 1860 = Bohême et Hongrie, p. 353.
Vorôsmarty, comme son école, a chanté la gloire, militaire des anciens Hongrois, les vertus du passé qui doit servir d'exemple au présent ; mais peu à peu ces évocations de l'âge héroïque, en hexamètres impeccables, deviennent fastidieuses .. Il a fallu le génie d'Arany pour créer une épopée nouvelle par la. forme et par le ton.
II. --Beaucoup plus riche est la moisson dans le domaine de la poésie lyrique. La. nous trouvons, à côté de Petôfi et de Arany, toute une pléiade de poètes qui ont donné libre carrière aux aspirations de leur temps et qui ont surtout attaché une grande importance à la pureté de la forme. Ce qui les anime, c'est le souffle de la poésie populaire qui, aussitôt découverte, inspire les meilleures productions. La revue Aurora fut rajeunie par f Athenaeum 1837- 1843' qui, sous la triple direction de Vorôsmarty, de Toldy, le créateur de l'histoire littéraire hongroise, et de Bajza. le critique esthétique, devint le recueil où les écrivains les plus appréciés réunissaient leurs efforts. Le supplément critique de cette revue, Le Spectateur 1837-1841 ■, était un organe redouté et terrifiait tous les jeunes écrivains dont les débuts avaient été encouragés par Kazinczj'.
Critique, historien et poète lyrique, Joseph Bajza était l'àme de r Athenaeum; plusieurs ont senti la rudesse de ses coups. Par ses travaux esthétiques sur l'épigramme, le roman et la poésie populaire, il exerça la plus grande influence sur la jeunesse. Il proclamait la supériorité du drame romantique
français sur la tragédie classique. Directeur du théâtre national de Pest, il fit jouer Victor Hugo et Dumas aux dépens de Corneille et de Racine. Les dramaturges hongrois acceptèrent le mot d'ordre de Bajza. — Ses poésies lyriques, d'une forme impeccable, ont rendu populaires les strophes ïambiques et trochaïques et déshabitué le public des hexamètres et des distiques. L avortement de la Révolution produisit un effet foudroyant sur l'àme sensible de Bajza; les hallucinations d'une catastrophe l'obsédaient, et il finit par devenir fou.
Autour de Bajza, se groupaient Paul Jambor qui a écrit sous le nom Hiador; François Csaszar, connu par ses satires politiques, ses sonnets et sa traduction de la Divine Comédie de Dante ; André Pap, élève et ami de Kôlcsey, traducteur de Uhland et de Heine; Ignace Riskô, l'épigrammatiste, Émerich Nagy et Sigismond Beôthy. Parmi les talents originaux de cette pléiade, nous pouvons citer Alexandre Vachott (1818-1861), secrétaire au ministère de Kossuth, en 1849, frappé de folie comme son maître Bajza. Son poème le plus célèbre est Le Prisonnier à V étranger (1843), oii il peint, d'une manière saisissante, l'état d'àme du jeune patriote Lovassy, devenu fou dans la prison. Toutes ses poésies sentent cette mélancolie qui a triomphé avec Bajza et qui, vers 1848, à l'approche de la Révolution, avait envahi l'àme des plus nobles '. — Fré-
1. Il est curieux de noter la grande ressemblance de ce groupe avec le poète Lenau qui, né en Hongrie, devint le poète du pessimisme allemand. — La célèbre poésie de Vachott
déric Kerényi (1822-1852 , de nationalité allemande, apprit le hongrois à làge de douze ans. Ami de Petofl et de Tompa, qui lui prodiguaient les encouragements, il n'a pu vaincre les difficultés que rencontre nécessairement un écrivain qui se rattache à une double nationalité. Il se réfugia après 1849 en Amérique, oii il mourut dans la misère. — Il convient de citer encore Jules Sarosy 1816-1861), poursuivi à cause de sa poésie révolutionnaire La Trora- Xjette iVoi\ parla police autrichienne, plus turbulent et moins artiste que ses camarades. — Enfin Nicolas SzEMERE (1804-1881), qui passa toute sa vie sous le ciel libre, dont ses poésies portent l'empreinte.
III. — L'Atlienaemn, qui avait concentré toutes ces forces, cessa de paraître en 1843, l'année même oii la Société Ktsfaiady, sur la demande du comitat de Komàrom, décida de recueillir les poésies populaires dont linfluence devait s'exercer d'une manière si éclatante sur Petôfi, Arany et leurs imitateurs. On put alors seulement apprécier le vrai génie poétique du peuple hongrois, son rythme national, la richesse de ses tournures poétiques, de ses idiotismes intraduisibles, dont l'emploi savant et discret est un des plus grands charmes de la poésie de Petofi et de Arany.
Le recueil fut confié à Jean Erdélyi ^^1814-1868), poète et philosophe, qui publia trois volumes conte-
a été traduite sous le titre Exil et prison par Dozon, à la suite du Chevalieo' Jean de PetOtt. M. Dozon y voit, avec raison, une espèce de réduction de l'œuvre toueliante de Silvio Pellico.
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nant des pièces recueillies par cent soixante-quinze collectionneurs. Trois nouveaux volumes furent mis au jour par Paul Gyulai et Ladislas Arany, le fils du grand poète, en 1871 et 1882 ^ Les musiciens Fogarasi et Bartalus ont complété ces recueils par la collection des airs nationaux.
Toutes les qualités que les poètes et les enthousiastes, depuis Herder jusqu'à nos jours, ont vantées dans les chants populaires, se retrouvent dans ces poésies. Le Dieu des Magyars y apparaît à la fois clément et terrible; la Vierge, patronne du pays, y occupe une place importante et les récits bibliques eux-mêmes prennent un air local. Souvent on y trouve des réminiscences de l'ancien paganisme. La chanson populaire revêt de couleurs poétiques la vie monotone des habitants de laPuszta et établit une certaine hiérarchie parmi les pâtres qui l'habitent. La première place est occupée parle csihOs Q3àtre des chevaux) avec ses aides, les bojtârs, puis vient le bouvier [Gulyds) dont le troupeau énorme fait la richesse de son maître ; en troisième lieu arrive le berger (jtiîtàsz) et tout à la fin le sordide porcher [kanâsz). — La fierté, la bravoure du hussard magyar éclatent en notes gaies; mais bien tristes sont les chansons des detydrs. On y entend
.1. Quelques morceaux de ces recueils ont été traduits par Jean de Néthy : Ballades et chansons populaires de la Hongrie, Paris, 1891; d'autres, par M. Ujfalv}- dans son livre : ia iTo/î^rie, Paris. 1872. pp. 99-112. Yoy. aussi M™^ Dora d'Istria, La poésie ijopulaire des Magyars. Réviié des. deux Mondes, l^f août 18TÛ. - ." :
le vent hurler et gémir; le cliquetis des cliaiiies, le cauchemar du gibet et le coassement des corbeaux leur donnent un caractère morne. Pourtant le Ijetiiàr n'est ni bandit ni révolutionnaire. C'est le malheur qui l'a réduit à cet état, et s'il attaque les riches et les pille, il donne aux pauvres et aux mendiants. Quelquefois, il s'engage comme hussard et combat au premier rang. — La chanson populaire exerce son ironie sur les vieilles filles et les maris trompés, les juges partiaux et les hobereaux paresseux, la pauvreté qui veut faire grand, le luxe des dames et la ruse des mères qui ont des filles à marier, mais elle est surtout impitoj'able pour ceux qui, dans le costume, les manières et la langue, imitent les Allemands. Les chansons à boire abondent; par contre, on ne rencontre pas un seul lied de chasseur, ce qui s'explique, car la Puszta n'est pas un endroit favorable à la chasse et dans les forêts^ le gibier est réservé aux nobles. Nombreux sont les chants de soldats dont plusieurs remontent aux guerres du xvii'' siècle, lorsque les kurucz (les Indépendants) ont lutté contre les lahancz (les soldats de l'Autriche). L'année 1848 en vit une véritable éclosion. « L'Allemand, dit un de ces chants, combat pour l'or et l'argent, le Français pour la gloire, le Magj-ar pour la liberté et le droit * 1 » Dans les chansons patriotiques , On évoque la gloire antique comme l'avaient fait les poètes depuis le
l. Vû}'. Sayous, La poésie populaire hongroise pt^inhinj la Révolution, Revue des Deux-Mondes. 15 août 1872.
commencement du siècle, et l'on se montre attristé de la discorde des partis. On ne désespère pas cependant. On garde la confiance, « car le Dieu des Magyars vit encore ». Parfois, la plus profonde mélancolie se change tout à coup en explosion de joie. Souvent cette poésie prend des allures épiques.
D'autres ballades tirent leurs sujets de la vie quotidienne; elles trouvent des accents tragiques pour parler des malheureuses filles abandonnées qui commettent des infanticides, des jeunes gens qui tuent leurs fiancées par jalousie , de l'amoureux trouvé mort qui ne se réveille qu'à la voix de sa bien-aimée ou de celui qui danse avec l'infidèle jusqu'à ce qu'elle tombe morte. La fille du sultan qui délivre deux prisonniers magj^ars et se sauve avec eux est une réminiscence de l'époque des Turcs ; le prince qui épouse une pauvre fille abandonnée, la femme adultère qui s'amuse pendant que son mari agonise, le mari qui tue femme et amant, le maçon qui, pour consolider la construction, emmure sa femme : autant de sujets de ballades populaires. Comme dans les lieds allemands, des fleurs, surtout le lis, la tulipe et le romarin, poussent sur la tombe des amoureux.
Dans cette poésie magyare, comme dans la chanson populaire allemade, dont M. Schuré a dit toutes les beautés, on ne peut s'empêcher d'admirer cette vie dramatique qui pénètre les scènes de la vie quotidienne, ces exordes brusques, ces sauts dans la marche des idées, ces vues qu'ouvre le lied sur
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rinfini, le vague et linexprimable dans son éloquence incorrecte, cette spontanéité et cette sympathie de la nature qui devient complice des acteurs et souvent cette mélancolie qui s'y mêle aux plus grandes joies. Toutes ces beautés abondent dans ce recueil, dont les derniers volumes nous présentent aussi les chants des autres nationalités — slaves, ruthènes, roumaines — qui habitent le sol magyar. La poésie des Sicules a trouvé un collectionneur en même temps qu'un imitateur en Kriza 1812- 1875), évèque des Uniates de la Transylvanie, dont le recueil intitulé Roses sauvages [Vadrôzsàk) est un des joyaux de cette couromie. Ces lieds montrent beaucoup de traits originaux ; ils datent d'une époque plus rude que les autres, de mœurs plus barbares. Là, le mari condamne sa femme, la mère sa fille, le frère sa sœur et l'exécution suit immédiatement. Le côté fantastique des ballades allemandes manque en général dans la chanson magyare ; on n'y voit ni fées, ni Elfes, ni... Lorelei.
Cette poésie inspira Petôfi et Arany. et par eux elle se fit connaître même à l'étranger ; à côté d'eux Michel ToMPA (1817-1 868 i montre, tm des premiers, ce que la poésie populaire bien comprise peut devenir pour la littérature nationale.
Les premières poésies de Tompa, où il imita les classiques, passèrent inaperçues dans V Athenaeum : mais, dès 1845, le tour populaire de ses chansons frappait le lecteur. Né et élevé à la campagne, Tompa conserva toute sa vie une sympathie profonde pour le peuple qu'il chanta : ce fut un poètè^
doux, paisible et mélancolique. Grâce à ses fonctions de pasteur, il a toujours vécu dans les villages, et personne, après la mort de Petôfî, n a parlé avec tant d'émotion à la nation opprimée. Son penchant à lallégorie, le servit bien pendant l'époque de la réaction, lorsque les poètes ne pouvaient écrire que sous l'œil vigilant de la censure. En 1846, il remporta son premier succès avec les Contes et légendes populaires; s'inspirant des poésies de sa contrée natale, il sut y combiner heureusement les créations de la Muse populaire avec ses propres inventions et donner comme fond de tableau aux légendes des épisodes de l'histoire locale. Ce qui frappa surtout les lecteurs, ce fut l'originalité sans mélange ni influence étrangère, les images et les descriptions poétiques, notamment celles des fleuves et des rivières de la Hongrie. En vingt jours, la première édition était épuisée, chose rare pour des recueils poétiques en 1846.
Tompa publia ensuite ses Contes de fleurs (1854), qui se ressentent de l'influence du romantisme allemand. La destinée humaine }' est peinte et reflétée dans le sort et l'histoire des fleurs.
Ses récits humoristiques comme Mathias S^zuhaij , tiré des aventures militaires du temps des Kurucz, l'anecdote le Notaire de Vârnosujfalu et le récit comique T7^ois grues, se distinguent par leur ton populaire, exempt de toute ironie amère.
La grande puissance créatrice de Tompa se montre surtout dans ses poésies lyriques qui soutiennent la; comparaison avec celles de Petôfi et de Arany.
Moins fougueux que le premier, moins philosophe et artiste que le second, il excelle dans le genre mélancolique ; mais cette mélancolie est noble et virile. Il a su exprimer les espoirs, les revendications-du peuple magyar dans les années 1850-1860. Une de ses poésies, La Cigogne, que la censure avait interdite, fut copiée mille et mille fois et circulait dans tout le pays. Elle ne fut imprimée qu'en 1867. Tompa obtint le grand prix de l'Académie l'année suivante. L'accent de tristesse qu'on rencontra dans La Cigogne, se retrouve dans l'Epître à son ami Kerényi qui avait émigré en Amérique, dans sa belle poésie L'Oiseau à ses petits, où il encourage les poètes que la tempête de la Révolution avait rendus muets; Le Torrent, Hèrocle, Le Galérien, Icare, sont autant de perles de la poésie lyrique hongroise. Dans ses dernières années, lorsque la réfaction s'est adoucie, son ancien amour de la nature réapparaît. C'est surtout l'automne dont il chante les beautés et la mélancolie et dont les paysages encadrent les sentiments du poète. Quoique le souffle démocratique, auquel la chanson populaire doit son origine en Hongrie, anime les poésies de Tompa, il n'oublie pas les mérites de la noblesse qui donna au pays le grand réformateur comte Széchenyi. Sa poésie Dans un caveau donne une expression touchante à la valeur héroïque des preux Magyars qui ont illustré la Hongrie.
IV. — La fortune immense des poésies de Petofi est, en grande partie, la cause de cette pléthore
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lyrique qui se manifeste de 1850 a 1860. La poésie était la seule manifestation que la police ne pouvait réprimer, encore devait-elle s'exprimer en images et en allégories. Pendant que le deuil national, le désespoir et la résignation avaient trouvé des accents touchants chez Arany, Tompa et Gyulai, les disciples de Petôfi (et leur nombre était légion, car jamais on n^a tant écrit de vers en Hongrie que pendant ces dix années} combattaient bruyamment la germanisation. Ils imitaient, comme cela arrive toujours, les défauts de leur modèle : la grandiloquence, les explosions de colère, le tour révolutionnaire ; la poésie populaire devint chez la plupart d"entre eux une poésie rustique et grossière. Ils montraient peu de souci de la forme et des règles de rart et cherchaient à attirer l'attention par la bizarrerie, les provincialismes et autres étrangetés. Ils employaient la langue des paysans.
Petôfi eut cependant deux imitateurs intelligents et heureux.
Lun deux, Coloman Lisznyai (1823-1863;, naquit dans le comitat de Xeogrâd parmi les Palocz, dont la langue, sans être un véritable dialecte, présente quelques particularités. Dans les deux recueils de ses Chants des Palucz 1851 et 1858), il essaya, mais sans succès, d'introduire ce patois dans la littérature. Il était réservé au romancier Coloman Mikszâth, enfant de cette même contrée, de peindre dans les contes en prose Les bons Palocz le caractère et les particularités ethniques de cette population. Les Cliants des Palocz de Lisznyai sont issus
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de la poésie populaire, mais elle devient ici rustique. D'autres recueils de poésie : Le Comjjagnon des OiseoMX (1854), Le Livre de r Amour (1857) et La Harpe (1858), ont eu de grands admirateurs, mais aussi de grands détracteurs. Lisznyai, revêtu du costume magyar qui n'était pas de mode alors, parcourut le pays avec son ami Emerich Vahot et fît des conférences pour ranimer la haine contre les Autrichiens. Après la Révolution, il avait été incorporé dans un régiment et, pendant vingt-deux mois, il tint garnison en Italie dans le Tyrol et le Schleswig. — L'autre imitateur de Petôfi, Coloman Toth 1831-1881 , poète aimable, grand favori des dames, a excellé surtout dans les poèmes d'amour ; il a écrit deux excellentes comédies, a lancé le premier journal humoristique et satirique, le Bolond Misha (Michel le fou , espèce de Triboulet qui lui valut souvent l'hospitalité de la prison de Bude. Tôth est le fondateur de Fôvàrosi Lapok, le premier grand journal exclusivement littéraire paraissant tous les jours, journal qui prospère encore aujourd'hui. Les poésies de Tôth ont quelque chose de doux et de féminin; souvent une pointe ironique dénote le poète pessimiste. Il ne chante, dit-il, que ce qui l'émeut, mais son émotion n'est jamais bien profonde . Il trouva un critique acerbe en Paul Gyulai qui lui contesta toute originalité. Cependant, quelques-unes de ses chansons devinrent populaires, et il eut la satisfaction de les entendre chez les paysans. Son essai épique Paul Khiizsi est manqué.
La réaction contre les imitateurs de Petôfi se manifesta bientôt. Un des plus vaillants lutteurs était le propre beau-frère de Petôfi, Gyulai, le plus grand critique de la Hongrie moderne; il est à la fois nouvelliste, académicien, professeur de littérature hongroise à l'Université et directeur de Torgane esthétique et littéraire le plus apprécié du pays, la Revue de Budapest (Budapesti Szemle;. Gyulai, comme Charles Szasz, sans être disciple de Araii}', a lutté à côté de lui contre l'envahissement de ces imitations de Petôfi, qui menaçaient de rabaisser la littérature en la rendant grossière et inepte. Non pas que ces critiques voulussent bannir l'élément populaire — Arany ne devait-il pas à cet élément ses chefs-d'œuvre? — mais ils estimaient que le devoir du poète populaire n'est pas de s'abaisser au langage de la plèbe, mais qu'il doit bien plutôt faire sentir au peuple les grandes beautés poétiques contenues dans ses légendes et dans ses chansons. Nourris de la lecture des poètes étrangers, dont les traductions se multipliaient sans cesse, ils ne voulaient pas que la poésie se confinât exclusivement dans le genre populaire ; ils demandaient des sujets plus variés, un idéal plus haut et surtout une technique plus savante.
Paul Gyulai (né en 1826) et Charles Szasz né en 1829') sont tous deux originaires de la Transylvanie. Les poésies h'riques du premier se distinguent par la noblesse des sentiments et la sûreté du goût. C'est un classique dans le goût d'Horace ; ses poésies : Après la lecture d'Horace, A Vilâgos, Vendanges,
se placent parmi les meilleures que la Réaclion ait inspirées. Son foyer, attristé par la mort prématurée de sa femme, son paj's, sa maison, voilà ce quil chante. Dans ses nouvelles : Femmes devant la glace, Le vieux Comédien, Le dernier Maître d'un manoir, \q poète sait, dans une figure, faire revivre toute une époque. Ses études sur le Bànhbàn de Katona et la Jle de Vorosmarty peuvent se placer à côté des meilleurs essais critiques de tous les- pays. Il est, avec Eôtvos, le créateur de réloge académique. Ses discours, qui aujourd'hui servent de modèle aux élèves pour la composition et le style, embrassent Thomme et son temps et tracent souvent la physionomie définitive d'un écrivain : tels ses éloges d'Arany, d'Eôtvôs, du romancier Kemény. Le théâtre a toujours excité son intérêt ; à côté de Tetlet dramatique, il demande une forme littéraire. Ses critiques ont souvent blessé les faibles, mais elles ont eu le mérite d'établir entre les écrivains une sorte de classement et de hiérarchie. 11 a toujours défendu Arany, Petôfi et le mouvement qu'ils imprimèrent à la poésie populaire, dont il est un des plus fervents adeptes, contre Toldy qui ne reconnaissait pas les droits du peuple à la poésie. Un coup d'œil juste, la lucidité des idées, une dialectique serrée et une langue toujours forte et harmonieuse le mettent au premier rang des prosateurs de son pays '.
1. La Société Kisfaludy a fêté, l'an dernier, avec beaucoup d'éclat, le jubilé littéraire de son illustre président.
Son confrère à lAcadémie, Charles Szâsz, est une nature plus exubérante, douée d'une force d'assimilation et de travail extraordinaires. Tour à tour professeur, pasteur, directeur de l'enseignement supérieur et finalement évéque des réformés, il n'a pas cessé d'enrichir la littérature de ses œuvres. La Hongrie lui doit les meilleures traductions en vers des poètes français, anglais, italiens et allemands. Les Nibelungen, huit pièces de Shakespeare et ses sonnets, plusieurs comédies de Molière, La Divine Comédie de Dante, les poésies lyriques de Gœthe et de Schiller, les Idylles de Rois de Tennyson, des morceaux de Moore, Burns, BjTon, Victor Hugo, Lamartine et Béranger, il a tout traduit dans le rythme de l'original et le plus souvent avec beaucoup de succès. \\ a ouvert par là des horizons nouveaux. Ses propres poésies lyriques se distinguent par la technique savante, la richesse des couleurs et l'élévation du ton plutôt que par la vigueur des sentiments. Le morceau célèbre, Musique hongroise, date de sa jeunesse ^ Ses nombreuses odes de circonstance sur Kazinczj', Katona, Petofi, Desewffy, Eôtvôs, Bessenyei, Vôrôsmarty, Toldy, Tompa et Deak, luiont valu maints triomphes dans les concours académiques. l\ s'est essayé également dans le drame où il a remporté plusieurs suc-
1. Traduit dans les poésies magyares de Desbordes-Valmore et Ujfalvy, dans Bohême et Hongrie, p. 364. Une traduction en vers par M. Amédée Saissy a paru dans la Revue phAlologique hongroif;p, vol. II. p. 102. 1878.
ces'. En général, il préfère les sujets historiques. Hèrode est sa meilleure tragédie. Son épo^jée Sala- //ion, épisode de Thistoire d'un roi magyar (1063-1074) qui fut chassé du pays à cause de ses intrigues contre les princes et mourut ermite, n'a pas réussi à cause de sa construction trop obscure. On peut cependant en louer les idées et la couleur archaïque qui imite les anciennes chroniques. Ses contes poétiques Csôk de Trencsèn et Almos sont mieux réussis. Il a mis en tête des nombreuses traductions qu'il a faites des introductions excellentes qui montrent sa grande connaissance des littératures étrangères; il a même fait, à l'Université, un cours libre d'où est sorti son ouvrage en deux volumes sur Les Grandes Épopées. A côté de Gyulai et de Szâsz, nous plaçons Joseph LÉVAY (né en 1825 , qui a joué également un rôle pendant la Révolution. Il chante les sentiments profonds de l'humanité, posément, sans violence, avec vérité et naturel. Il s'est toujours montré hostile aux cris désordonnés des imitateurs de Petôfi. Sa poésie est pure, son expression simple; elle est le reflet de sa vie même. Toujours soignées et ciselées, ses poésies évoquent, sous forme d'allégories ou de récits historiques des temps anciens, le triste état de la Hongrie après la défaite. C'est un maître du
1. Les journaux français ont cité, il y a quelques années, comme un l'ait extraordinaire, quon a joué au théâtre de Budapest, la pièce d'un évèquo ;Szàsz) et que fauteur avait même assisté à la représentation. Pour celui qui connaît le rôle joué par les pasteurs et les évèques protestants dans la littérature magjare, ce fait n'avait rien d'extraordinaire.
Ued sentimental hongrois. Ses chants d'amour très contenus expriment une douce rêverie, souvent le renoncement, la mélancolie, des réflexions sur la vie et sur le néant des choses. Plusieurs sont devenus populaires. L'âme de Lévay est parente de celle de Bùrns qu'il a excellemment traduit; il a donné également plusieurs ballades écossaises et quelques pièces de Shakespeare.
Lévay â publié le recueil posthume du malheureux BozzAi (1829-1852) qui, après la Révolution, fut incorporé dans un régiment autrichien où il trouva la mort. Ses poésies où il pleure la perte de la liberté sont très remarquables et rappellent souvent Petôfi. — Mentovich a publié, en 1848, avec G-yulai et Szâsz, sous le titre Couleurs nationales, un recueil de poésies patriotiques. Les Chants de FUnion réclament la réunion de la Transylvanie a.vec la Hongrie. — Le pessimisme a trouvé son poète en Jean Vajda (né en 1827 1, un des talents les plus originaux, qui avait collaboré avant la Révolution aux revues dirigées par Emerich Vahot et Petôfi. Il fut, lui aussi, incorporé dans 1 -armée autrichienne, puis écrivit pendant la réaction et continue encore aujourd'hui à publier de temps en temps quelques poésies. Adoré des jeunes écrivains à cause de son individualité puissante, à cause des accents virils qu'il fit entendre pendant la réaction, il est suspect à la critique académique qui trouve que ses poésies ne sont pas exemptes de taches. Voilà cinquante ans que Vajda est sur la brèche. Ennemi implacable de l'Autriche, il n'avait
pas assez de dédain pour ceux qui s'étaient réconciliés avec elle. « Oh. ma patrie, mon malheureux pays ! Femme tombée, mère égarée, mère de héros, débauchée par les entremetteuses mensongères »i s ecriait-il, lorsqu'il vit que la Hongrie voulait oublier 1849. La même passion violente inspire ses plaintes damour. Il y raconte l'histoire de trois liaisons sous les titres : L'Amour maudît, Souvenir de Glna et Rosamimda. « Le poète, homme des fortes passions, dit M. Szana, ne se contente pas des caractères simples. Son cœur— il le confesse— n'est pas fait pour les plaisirs doux et tranquilles ; il ne désire pas le sourire d'un ange. Il lui faut des êtres uniques, mystérieux ; il a soif ^c des « chaleurs torrides, des lèvres de lave qui brûlent la «moelle... » Ses femmes sont toujours admirées, enivrantes, idolâtrées pour leur beauté, mais leur puissance ne se trouve pas dans la force de l'esprit, elle réside dans la perfection froide et cruelle, dans les réserves ou les caprices inexplicables qui mfligent toutes les tortures de l'enfer. » Aujourd'hui, cette ardeur a fait place à la contemplation philosophique des grands problèmes qui agitent notre siècle. — Yajda, prosateur, devient souveni naturaliste et sensualiste, comme dans les tableaux de la vie de Budapest intitulés : Rencontres.
V. — Le premier recueil des poésies lyriques de Arany parut en 1855. Jusqu'alors il était peu connu du grand public. La gloire de PetOti. le grand nombre de ses imitateurs, avait bien pu re'tenir.
pendant quelques années, Tattention du public; mais, grâce aux efforts des critiques comme Gyulai et Szâsz, la jeunesse, qui avait à cœur de relever la poésie hongroise, abandonna les succès faciles de la poésie de la Puszta et des hetyàrs pour chercher un idéal plus élevé. Les nombreuses traductions des poètes étrangers contribuaient aussi à familiariser le public avec des sujets plus nobles. Peu à peu Petofi fut abandonné et les jeunes écrivains se groupèrent bientôt aux côtés de Gyulai, Arany et Levai, d'autant plus volontiers qu'ils n'avaient pas souffert de la Révolution ni subi tous les malheurs issus de la catastrophe. Puis, vers 1860, le régime réactionnaire s'adoucit. Les pertes de l'Autriche sur les champs de bataille de l'Italie avaient modifié les sentiments des bureaucrates de Vienne et les droits de la Hongrie, formulés avec tant de vigueur par Deak, devaient recevoir bientôt leur sanction. Parmi ces jeunes idéalistes soucieux du fond et de la forme, nous pouvons mentionner : Dominique TiszA (1837-1856), frère de l'ancien ministre qui succomba à l'excès de travail. Arany a édité ses quatre-vingts poésies qui, écrites à l'âge de dixhuit ans, montrent une rare élévation d'idées et de sentiments. — Victor Dalmady (né en 1836), dont les poésies complètes parurent en 1876. La forme laisse quelquefois à désirer , mais ses chants d'amour se distinguent par le naturel. « Ma place est là oii demeure la simplicité -», dit-il de luimême. — Joseph KoMôcSY (1836-1894), longtemps président de la Société littéraire PetOfi, est un
aimable anacréontique, sans hardiesse, gai, badin et humoristique. La forme de ses poésies est impeccable. — Bêla Szasz, le frère de Charles (né en 1840), professeur à l'université de Kolosvâr, est un poète doux et aimable. Il semble avoir hérité de son frère la grande souplesse dans le maniement de la langue et une grande habileté comme traducteur qui se manifeste surtout dans sa traduction de Longfellow. — Le plus grand de ces idéalistes est Louis Tolnai (né en 1837), d'abord professeur à Budapest, puis pasteur à Maros-Vâsârhely. En 1861 il publia ses Ballades dans le goût de Arany qui eurent un grand retentissement, et dont plusieurs peuvent être placées à côté de celles du maitre. Le recueil de ses poésies lyriques suivit en 1865. Elles sont écrites dans la langue et la forme populaires, mais maniées avec beaucoup de force et d'originalité. Tolnai y montre avec émotion le côté sombre de la destinée humaine ; il avait eu lui-même une jeunesse pleine de luttes pour l'existence. Ce ton caractérise aussi ses récits en prose publiés sous le titre : Tableaux de la vie (1866). — Les poésies lyriques de Ladislas Torkos (né en 1839) sont très émouvantes, mais parfois trop sentimentales. — Guillaume GyOry (1838-1885) excelle surtout comme traducteur de poètes suédois (Tegner : Légende de FrWiJoff) et espagnols (Calderon, Moreto) et de poésies populaires espagnoles et portugaises. — Ladislas Ar.a>s'y (né en 1844), fils du grand poète, est avocat et directeur du Crédit foncier hongrois. Il débuta en 1862 avec
un volume de Contes j^ojnUaires qui eurent peu de succès. Il se mit alors à traduire quelques pièces de Shakespeare et de Molière et à faire des études esthétiques. Il rédige avec Gyulai le recueil des chansons populaires édité par la Société Kisfaludy. Son premier récit poétique : Les Fugitifs (1868) passa inaperçu, mais il conquit le public avec un récit comique ; Elfnde, où il a remanié avec beaucoup de bonheur une légende anglaise. La Bataille des Jlims {IS14) établit sa renommée. De même que son père avait chanté, dans La Mort de Buda, la lutte fratricide entre Attila et son frère, mais en restant toujours sur le terrain de la légende, Ladislas a pris ce titre allégorique piour démontrer que la lutte entre l'élément germanique et r élément hongrois dure depuis les temps les plus reculés et que la Hongrie moderne ne pourra triompher dans ce duel qu'à force de travail et de persévérance. Huns contre Goths. Magyars contre Allemands ou Autrichiens : toujours la race asiatique a été combattue par la race teutone, et si le Hongrois s'est maintenu dans les temps anciens grâce à son épée, aujourd'hui il doit lutter sur le terrain économique. Le laborieux ouvrier allemand , le journaliste allemand envahissent tout le territoire et menacent la nationalité. La bataille doit être continuée si la Hongrie ne veut pas être absorbée. Humoristique et pathétique, ironique et éloquent, riche en images et en conseils pratiques, ce poème, aussi bien pour le tond que pour la forme est un des meilleurs de la
poésie contemporaine. — La dernière œuvre de Arany, également inspirée par la situation de la Hongrie après le dualisme, est intitulée : Le héros fie la Fèe Morgane (A délibâbok hose), éditée sans nom d'auteur. Arany, quoique son poème fût couronné, a pu si bien conserver l'anonymat qu'il ne fut découvert qu'après plusieurs années. L'idée et les tendances sont les mêmes que dans le poème précédent,, mais les préoccupations économiques et matérielles s'y montrent encore plus. On voit bien que l'auteur est directeur du Crédit foncier. Railler si amèrement l'idéal, même s'il n'est pas atteint, lancer tant de traits satiriques contre ces héros dont le rêve est l'humanité, c'est dépasser les limites permises à la poésie qui se dit idéaliste. Le héros du poème, Biaise Hubelé, n'est pas en définitive si ridicule. Il rêve d'abord de s'adonner à la poésie et méprise les avantages matériels ; mais le conflit ne tarde pas à apparaître : sans argent point de poésie. Puis Hubelé s'éprend de la liberté, non pas de celle de son pays, mais de celle de toute l'humanité. Il espère trouvet enfin le bonheur dans l'amour ardent de son pays et dans une grande activité ; mais il néglige toujours le côté pratique des choses et la nature prend sa revanche. Découragé, Hubelé s'abandonne et tombe dans l'ivrognerie. Fin tragique qui nous gâte le plaisir, d'ailleurs, très vif que nous donne la satire du caractère national magyar personnifie dans ce héros malheureux. La langue et le rythme de ce poème sont également remarquables.
VI. — A côté de la poésie lyrique profane nous voyons une riche éclosion de la poésie religieuse qui n'avait jamais cessé d'être cultivée en Hongrie. Avec la ferveur religieuse du xvi^ et du xvii^ siècles, cette poésie s'était endormie, mais après les guerres napoléoniennes, surtout après 1848, elle se réveille, car les représentants de l'Eglise veulent, eux aussi, dire la douleur que leur cause l'oppression du pays. Du côté des protestants nous trouvons l'évéque Joseph SzÉKAcs, un des plus grands orateurs de la chaire. Il débuta par un recueil de chansons serbes. Ses poésies religieuses forment deux volumes. Székàcs excelle surtout dans Tépigramme ; sa traduction d'une partie de l'Anthologie grecque est très réussie. — Les catholiques ont des représentants plus nombreux; mais ceux-ci ne se contentent pas d'exprimer leurs sentiments de piété, ils attaquent aussi le positivisme et le matérialisme. L'Église catholique se croyant menacée, se défend parfois avec vigueur et lance ses anathèmes contre les hérétiques. Antoine Sujânszky a publié, outre de nombreux livres de prières, les Poésies religieuses et patiHotiques (1844), les Rayons de la vie de Jésus et des apôtres (1847). Le plus célèbre de ces poètes est Bêla Tarkaxyi (1821-1886). Ses Psaumes d'après David (1844) sont plus qu'une adaptation ; on y sent un vrai génie poétique. Il a traduit en hexamètres les dix premiers chants de La Messiade de Klopstock, les seuls qui puissent être lus, sans trop de fatigue, et les Légendes que l'archevêque hongrois
Pyrker avait écrites en allemand. Il a remanié la traduction de la Bible faite par Kâldi au xvii'' siècle. — Gédéon Mlndszenty (1829-1880) publia outre les pièces de recueillement des poésies pour combattre l'athéisme. Il est considéré comme le rénovateur de la poésie lyrique catholique et eut de nombreux disciples, parmi lesquels nous citons le bénédictin Nyulassy (né en 1820) qui traite des sujets tirés de la Bible et de la- légende nationale ; le chanoine Joseph SzuLiK, dont les Odes à la Vierge montrent des sentiments très élevés, et le traducteur impeccable des Psaumes, Charles Kâl>l(n.
Les poètes des genres secondaires (fable et épigramme) ont tous produit, en outre, d'autres travaux plus considérables; ainsi les fabulistes André Fay et Auguste Greguss. Le premier, qui a écrit plus de six cents apologues et paraboles d'une grande finesse, traduits en allemand, en italien et en anglais, est surtout connu par les nombreuses institutions philanthropiques qu'il a fondées en Hongrie. Il a écrit ses fables en prose, comme Lessing, mais il est moins dogmatique que lui; Greguss, que nous retrouverons parmi les critiques esthétiques, a écrit ses fables en vers et a pris comme modèle Lachambeaudie. — Parmi les épigrammatistes, citons encore Tévèque Székâcs et un jurisconsulte Laurent Tôth, aimable vieillard, observateur narquois des travers de ses contemporains, tournant très bien les hexamètres et les distiques.