VII. — Il était à prévoir que la Hongrie devenue
libre et pouvant se développer sans entraves, n'évoquerait pas indéfiniment le souvenir de ses glorieux ancêtres pour exciter le courage et stimuler la résistance. Depuis le dualisme elle a obtenu son autonomie, elle se gouverne elle-même, ses droits sont reconnus par l'Autriche. La Bataille des Huns semble terminée, une moitié de la monarchie ne pouvant se passer de l'autre. Aussi, tandis que l'essor dans le domaine des sciences, des arts et de l'instruction publique, est prodigieux, la poésie n'a pas su se maintenir à la hauteur ou l'avaient élevée Petôfl et Arany. Parmi les jeunes écrivains cependant moins imbus de l'idée nationale, nous verrons encore quelques artistes de premier ordre. L'influence du naturalisme, du pessimisme, voire même du socialisme, se fait sentir. La critique académique et religieuse jette Tanathème sur ces écrivains qui, disent-ils, placent leur propre moi à la place du Créateur, se querellent avec Dieu et le Monde, repoussent le terrain solide de la vie et veulent renverser l'ordre des choses établies. Ils ne considèrent pas la poésie comme l'image divine de la réalité, mais comme la contradiction de ce qui existe ; les beautés de la nature ne sont pas des objets qui les inspirent, mais qui les irritent. Ils ôtent du monde tout ce qui est réel pour peupler le vide avec les fantasmagories de leur génie méconnu et aigri, de leur imagination maladive. Incapables d'élever leurs pensées, ils croient trouver l'essence de la poésie dans la bizarrerie et la contradiction. Ils trompent ainsi le
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IDublic. L'harmonie du monde n'existe pas pour eux, le désordre est leur domaine. Mécontents de tout ils veulent retourner au chaos pour modeler le monde selon leur fantaisie et proclament que le pessimisme est le seul principe de l'univers . Ce qui aggrave encore, aux yeux de ces critiques le crime des jeunes écrivains, c'est qu'ils infiltrent d'autant plus sûrement le poison de leur doctrine que leurs vers sont impeccables de facture. On croirait entendre lès doléances de certains critiques contre Baudelaire et les autres pessimistes.
Dans ce mouvement cosmopolite, nous saluons, au contraire, le renouveau de la poésie hongroise contemporaine. Tout ce que la lyre magyare pouvait donner en fait de couleur locale, de poésie patriotique et populaire, elle Fa grandement donné ; continuer à creuser cette mine, il est vrai inépuisable, eut nécessairement amené des redites et de la satiété. L'horizon s'élargit naturellement parmi les jeunes qui luttent avec tant de courage et de succès; ce mouvement peut aussi trouver son Petufi ou son Arany. Ce développement est désirable, il est logique : à côté de ce qui est purement local, de ce qui sent le terroir, la nouvelle poésie magyare fera une place à ce qui est général, humain, partout intelligible. Tous ces jeunes poètes ne sont pas des pessimistes ; ils sont réalistes, ils observent la vie avec ses misères, les contradictions de l'univers, le triste sort de la plupart des hommes, mais ne vont pas systématiquement à là cueillette des Fleurs du mal.
Déjà, quelques-uns d'entre eux sont connus en Allemagne et nous sommes heureux de pouvoir au moins faire connaître leur nom. Un des chefs de ce lyrisme cosmopolite, grand ciseleur de vers, dont le talent robuste voudrait introduire dans la poésie hongroise quelques-uns des problèmes qui agitent le monde, est Emile Abranyi (1851). Ses poésies complètes parurent en 1888. Après avoir subi d'abord l'influence exclusive de Baudelaire [Chant du cygne d'une courtisane), il s'est retourné vers Byron dont il a traduit magistralement le Don Juan et le Manfred. Le fond essentiel de sa poésie est l'antithèse, qui lui sert à caractériser, à glorifier et à fustiger; quelquefois, un humour sarcastique se dégage de ces contrastes, ainsi lorsqu'il oppose le riche et le pauvre, l'homme aimant sa liberté et son indépendance au courtisan flatteur et servile. Son Roi Crarnpus raille la société qui par sa faiblesse se crée des idoles et par ses bassesses des tyrans. Le Chœur des laquais est plein d'amertume; les conseils donnés dans la poésie intitulée : A mon fils, sont de pure ironie. Le poète y recommande d'apprendre surtout à se baisser et à fléchir les genoux devant les puissants du jour K Le Ménétrier devant le Courtisan, Le Chanteur romain à la Jeuyiesse romaine expriment également cet amour passionné de la liberté. Fierté et tendresse sont les deux cordes de la Ivre d'Abrâ-
1. Arany, en s'adressant à son fils, lui a conseillé de joindre les mains et de prier.
nyi. Sans négliger ce qui est purement magyar, il se plait à montrer les contrastes et les cruautés qui sont d'une manière générale inhérentes à la vie moderne. Le Vendredi- Saint est excellent sous ce rapport. Sous le porche de l'église une pauvre femme Mater dolorosa reconnaît sa propre fille dans la dame richement vêtue qui lui tend l'aumône. Le refrain Stabat Mater dolorosa fait ressortir admirablement les sentiments de la fille égarée et de la pauvre mendiante .
Alexandre Endrody (1850), le meilleur traducteur des Lieds de Heine, est richement doué lui aussi au point de vue de la forme. Ses poésies (2 vol. 1885; éveillent la compassion pour les malheureux, et quoique son panthéisme nuise souvent à ses conceptions, il charme par ses vives couleurs. «. La douleur poignante de la jeune àme blessée, fatiguée par les luttes, dit un critique, se manifeste chez Endrody tantôt par des soupirs élégiaques, tantôt par des sanglots douloureux. Et chaque fois, avec une puissance magnétique, le poète éveille en
nous ses propres sentiments En lisant sa poésie,
Une-mcit sur la terrasse, nous nous sentons pénétrés des rapides changements évoqués dans sou cœur par la nature éternelle ; involontairement notre cœur commence à palpiter quand ses désillusions lui arrachent des plaintes véhémentes. Dans sa poésie Que Dieu les bénisse! qui est un des plus beaux morceaux de notre poésie amoureuse, le poète bénit la terre qui a donné naissance à sa bien-aimée ; il bénit tous les cœurs qui lui ont
voulu du bien et termine par cette exclamation : « Mais l'homme qui m'a ravi ton cœur, qui de ce monde magnifique ne m'a laissé que des ruines et le deuil, qui a assassiné ma jeunesse, je voudrais que de toutes ses forces le Tout-Puissant le punît. » Le comte Geyza Zichy, le virtuose privé d'une de ses mains \ est aussi poète. Il chante le bonheur du foj^er; parfois il se représente des situations bizarres, telle que l'existence du dernier être vivant sur la terre. Une de ses poésies {Une fe'imne est Tïiorte) est devenue populaire. Endrody et Zichy excellent dans la nouvelle. — Le directeur du Bolond Istôh, feuille politique et satirique redoutée, souvent injuste envers une race qui a montré à maintes reprises son attachement au pays, Louis Bartok (né en 1851), a écrit Les chants des Karpathes ^ qui glorifient les beautés des montagnes hongroises. Avant lui, sous l'influence de Petôfi, on ne chantait guère que i'Alfuld, la grande plaine. Cet essai de Bartok a obtenu beaucoup de succès et mérite une place à côté des Chants de la Puszta et de VAlfôld de Petôfi. La satire et l'humour dominent aussi dans les œuvres d'André Szabô(1849), directeur du journal amusant Uestôkos [La Comète) fondé par Jôkai. Ses Poésies et Nouvelles Poésies montrent beaucoup de traits d'une observation juste, un réalisme sain et vigoureux. Greyza de Kacziany (1856)
1. « Il n'a qu'un, bras et joue à quatre mains », aurait dit de lui Sardou.