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III. — Le Théâtre

A côté de la riche floraison de l'épopée et de la poésie lyrique, la poésie dramatique n'otfre que peu d'œuvres de quelque valeur. Nous avons déjà exposé les motifs de ce retard jusqu'en 1830. Après la mort de Kisfaludy les conditions matérielles s'améliorent un peu, mais le pays attend toujours le dramaturge qu'il pourrait dignement placer à côté de Pet()fi et de Arany. Quelques beaux sujets de

1. La plupart de ces traductions paraissent dans la Unga~ rische Revue.

tragédie qu'offre Thistoire de la Hongrie, ce n'est pas au moment où la nation vient de secouer le joug étranger qu'elle peut créer un théâtre national. Un ou deux siècles de tranquillité produiront peut-être ce génie dramatique que le pays dans son impatience eût voulu voir naître au lendemain même du dualisme. Peut-être pourrait-on chercher la cause de cette infériorité dans l'origine asiatique de la race magyare ; les Orientaux sont de grands poètes lyriques, mais n'ont pas produit d'œuvres dramatiques. De même que la sculpture n'a eu aucune manifestation remarquable en Hongrie, le théâtre, qui demande une observation minutieuse des caractères et des ensembles, n'a pas encore donné, sauf quelques rares exceptions, d'œuvres durables. Cependant si l'originalité fait défaut, il n'en est pas de même de la fécondité. Quelques écrivains sont arrivés à une technique très habile et il sera curieux d'observer comment ils ont pu créer un répertoire magyar. Non moins curieuse est la création d'un genre exclusivement national appelé Pièce loopulaire et l'éclosion d'une pièce unique, le Faust magyar, écrite par un écrivain qui n'avait aucun rapport avec le théâtre et qui a dialogué ses pensées philosophiques en composant La tragédie de tHomine.

I. — Dans les soixante dernières années, le théâtre a subi des influences multiples, particulièrement celle du drame romantique français, car le Théâtre National de Budapest, qui fut le berceau de

Fart dramatique, est un lieu très hospitalier. Les pièces principales des littératures de tous les pays et de tous les temps y ont été représentées, depuis VAntigonede Sophocle, les tragédies et les comédies de Shakespeare et de Molière, Corneille, Racine, Calderon et Moreto, Gœthe et Schiller, jusqu'à Ibsen et Echegaray, Dumas, Augier, Feuillet, Sardou, Labiche, Gondinet et Bisson. Jusqu'à ces derniers temps les écrivains étrangers avaient seuls de la vogue ; les auteurs magyars avaient plutôt des succès d'estime, sauf pourtant Szigligeti et Csiky. Aujourd'hui, les choses ont changé, la plus grande partie des soirées est occupée par une jeune phalange qui, en s'inspirant des dernières transformations de la poésie dramatique, contrebalance les auteurs étrangers, et le répertoire magyar est déjà assez riche pour se passer vingt fois sur trente de traductions. C'est un progrès et il faut en féliciter les jeunes.

Il convient d'examiner de quelle façon ce changement s'est produit. La création du théâtre de Pest a été une affaire nationale. En 1835, la capitale était presque une ville allemande ; il fallut tous les efforts de Széchenyi, puis du préfet du comitat de Pest, Fôldvâry, pour donner un abri au théâtre magyar. La troupe de Bude, dirigée par Fây et Dôbrentei et qui possédait des artistes de premier ordre, comme Bartha, Lendvay, Megyeri, M"^ Kântor, Rose Laborfalvi, qui devint plus tard M™^ Jôkai, était toute désignée pour l'interprétation. En 1837, le théâtre fut ouvert. C'était Voros-

marty qui dominait alors ; il a créé, en s'inspirant de Thistoire ou de la légende nationale, un théâtre qui respirait des sentiments nobles, noblement exprimés, mais sans grande action. Son Réveil d'Arpàd, pièce de circonstance, fut joué le premier soir avec la traduction d'une pièce allemande [Bèlisaire de Schenk). Mais il n'eut, comme ses faibles disciples Pierre Vajda, Jean Garav, Cyrille Horvâth, un philosophe loquace, et l'aimable épigrammatiste Laurent Tôth), aucune influence; leurs pièces étaient plutôt faites pour la lecture que pour la scène. C'est notre drame romantique qui domina dès le début, surtout le théâtre de Alctor Hugo.

En 1837, le baron Eôtvôs traduit Angelo et l'accompagne d'une préface qui eut le même retentissement en Hongrie que celle de Cromwell en France. Dès lors, le théâtre s'engage dans une autre voie. Les figures sans vie, les phrases redondantes et le lyrisme à jet continu de Yorôsmarty sont abandonnés; on rivalise avec le romantisme français. Le théâtre doit-il produire un effet poétique, doit-on y parler comme du haut d'une tribune et répandre des idées, ou bien faut-il uniquement se préoccuper de l'effet scénique ? Telle était la question du jour; elle fut tranchée dans ce dernier sens. C'est le public, jusque-là négligé, dont on recherche l'approbation, et que l'on veut attirer par une fable bien construite, des intrigues savamment nouées, souvent par des coups de théâtre habilement ménagés. Pendant cette période se distinguent Szigligeti, Czakô et Obernyik. Elle dure jus-

qu'au moment où l'étoile de Dumas fils, d'Augier, de Feuillet et de Sardou se lève à l'horizon magyar.

Edouard Szigligeti 1814-1878), est le plus fécond des dramaturges hongrois. Dès sa jeunesse, il a2:)partint au Théâtre National, d'abord comme choriste, puis comme secrétaire, ensuite comme dramaturge et finalement comme intendant. Il connaissait donc le théâtre et cette connaissance pratique, a fait la fortune de ses nombreuses pièces (104). Il a écrit des tragédies, des comédies et créé un nouveau genre : la pièce populaire. Il excelle surtout dans l'action et dans l'intrigue, réussit moins bien dans la peinture des caractères et des passions. Doué d'une imagination inépuisable, il invente toujours de nouvelles situations et parfois des dénouements assez dramatiques. C'est un disciple de nos romantiques ; leur influence se manifeste surtout dans ses drames historiques depuis le premier Diènes Dyonise, palatin d'André II) 1836), jusqu'à son Prétendant (1868), qui est sa meilleure tragédie. Nous avons vu que l'épopée de Czuczor, La Diète cVArad, racontait la terrible vengeance que la femme du roi aveugle Bêla II tira des partisans de Coloman. Le fils naturel de celui-ci, Borics, qui vit parmi les Polonais à Halics, est le prétendant que les nobles échappés au massacre prient de marcher contre Bêla, dont la femme tyrannise le pays. Il est d'abord victorieux; mais ayant appris le secret de sa naissance, il refuse de pousser le succès de son armée et ses soldats le tuent.

Parmi les autres tragédies qui ont eu beaucoup

de succès, on peut citer Grittî (1844), Paul Bèldi (1856), Les omhres de la lumière (lS6o). Partout nous voyons une action intéressante, une intrigue savamment compliquée, mais peu de force dans l'expression et dans les passions. Szigligeti emploie les procédés du drame romantique en les mettant au service des sujets nationaux. Mêmes qualités et mêmes défauts dans ses nombreuses comédies. Ce ne sont pas des tableaux de mœurs bien fouillés, des comédies de caractère, mais de préférence des comédies de situation ou Fauteur, toujours fertile en trouvailles, égratigne plus qu'il ne déchire. Un rire franc se dégage de toutes ses pièces où les petites faiblesses humaines, telles qu'elles se manifestent dans la vie de famille plutôt que dans la vie publique, sont ridiculisées. Sous ce rapport, il a quelque ressemblance avec Kisfaludy et son école. Ses meilleures comédies sont : Les trois Co/nmandements du mariage (1850), Etienne le Chanteur (1855), La Maman (1857), Gouvernement des femmes (1862) et l'excellent vaudeville Liliomfi (1849), qui dépasse tous les autres en verve étourdissante et où la vie des comédiens ambulants, des habitants de la petite ville et du village, est prise sur le vif. Sa comédie historique Le fou de la Cour (1871) est aussi très réussie. Szigligeti est le créateur d'un genre qui, depuis 1875, a son théâtre spécial à Budapest, le Népszinhâz (théâtre populaire). Nous avons déjà constaté le grand essor de la poésie IjTique dû à l'intérêt qui s'est porté, dès 1840, vers la chanson popu-

laire; il est évident que c'est le même courant qui a créé le drame populaire. Le peuple, en tant que personnage dramatique, ne manquait pas dans les pièces de Kisfaludy et de ses imitateurs, mais on le voyait seulement dans des épisodes pour ridiculiser ses travers; Szigligeti a créé des caractères en observant cette masse jusqu'alors inconnue ; à la note gaie il joint la note sentimentale. Il s'est heureusement servi de la chanson populaire pour mieux exprimer encore les joies, la douleur et les chagrins de ses personnages. Ce n'est donc pas une opérette magyare qu'il a créée, l'opérette en Hongrie est toujours un objet d'importation. Le NéiJszinmû a des visées plus hautes ; il est dramatique, émouvant comme le drame bourgeois le fut en France, mais il finit toujours gaiement. Szigligeti, par cette création, a peu à peu supplanté les vaudevilles et les pièces populaires des poètes viennois qui n'avaient aucune attache avec la Hongrie. Sa première pièce Le Déserteur (1843) a obtenu un vif succès et est restée au répertoire, surtout en province. Le Csihôs (1848), ce mélange de comique et de sérieux, où se mêlent le peuple et les hobereaux, est resté classique. Rose, une fille du peuple, est courtisée par un jeune hobereau. Le csikôs, qui aime lui aussi la jeune fille, sauve la vie du jeune seigneur et lui demande seulement de cesser ses poursuites auprès de sa bien-aimée. Un neveu du noble excite la jalousie du csikôs et le pousse au meurtre de son rival ; mais au dernier moment il hésite et c'est Benoit, le neveu, qui tue son oncle.

On accuse le père de Rose, mais bientôt la vérité se découvre et le csikôs épouse sa bien-aimée. Citons encore les Deux Pistolets et L'Enfant trouvé (1863), qui est un véritable drame populaire. — Szigligeti était 'aussi un dramaturge estimé. Son livre sur Le Drarïie et ses genres (1874) donne d'excellents conseils pratiques. Ayant connu personnellement les premiers grands acteurs de la Hongrie, il a, dans ses Esquisses sur la vie des comédiens hongrois, donné sept biographies souvent consultées par les historiens du théâtre. Mais son grand mérite est d'avoir produit pendant quarante années des pièces originales, de s"étre toujours perfectionné et d'avoir fait du Théâtre National de Budapest une scène qui exerce la plus grande influence sur l'art dramatique en Hongrie.

L'acteur Sigismond Czakô (1820-1847) était d'une riche famille ; mais une imagination maladive, jointe à des excès de toute sorte, le poussèrent à la misère. 11 s'enfuit du collège et devint choriste à Pest où sa première pièce excita le plus grand intérêt. Sur lui, comme sur Szigligeti, le drame romantique exerça son influence ; mais Czakô avait un vol plus hardi, une imagination plus subtile. Marchand et Marin (1844) obtint un succès éclatant qui fut encore dépassé par Le Testament (1845) et Léona (1846). Ce qui caractérise ses pièces, c'est une langue hardie, colorée, imagée ; des situations extraordinaires et des caractères dont l'exaltation ne connaît pas de limites. Cette hardiesse de conception était nouvelle dans le théâtre hongrois ; cette lutte

pour une idée, fùt-elle obscure, a séduit après Czakô maints beaux talents, tels que ceux de Josika et de Kuthy.

Ni Szigligeti ni Czakô ne se sont laissés entrainer par le mouvement politique contemporain. La Hongrie était cependant très agitée à cette époque, car elle se trouvait à la veille de RTandes réformes. Déjà l'astre de Kossuth brillait à l'horizon. Quelques dramaturges, tout en s'inspirant du drame romantique français, n'hésitaient pas à mettre en relief dans leurs compositions les aspirations démocratiques du temps. C'est ce que fit, dans Seigneur et x^aysan et dans YHèritage, Charles Obernyik (1816-1855), précepteur dans la maison de Kolcsey, plus tard professeur. Sa tragédie historique Branliovîcs, jouée après sa mort, s'est surtout maintenue grâce au génie de l'acteur Egressy, le Talma magyar ^ — Grand était le succès d'une comédie où les mœurs électorales d'avant 1848 étaient fustigées. L'auteur Ignace Nagy (1810-1856), connu également comme romancier humoristique, a donné dans Tisztujitâs (l'Élection des fonctionnaires) (1843), une bonne comédie, mais qui a perdu aujourd'hui un peu de sa valeur. — Emerich Vahot (1820-1878), lami de Petofi, s'est également efforcé, sans grand talent, de flatter le goût du public pour les idées démocratiques et égalitaires dans ses pièces Tours de hussards, Chanteur et roL VOurrier. — Parmi

1. C'est dans cette pièce qu'Egressj- est mort sur la scène le 30 juillet 1866.

les acteurs écrivains dont Teffet scéiiique fut la principale occupation, seul Joseph Szigeti (né en 1822) mérite une mention. Ses meilleures pièces sont L'anneau de fiançailles, La délie Bergère, Viola qui est la mise en drame du Notaire de village du baron Eôtvôs. Avec la Pai^ole d'honneur, Szigeti obtint le prix de l'Académie. On joue principalement ses deux pièces populaires : Le vieux Fantassin et son fils le hussard et Le Revenant, où il se montre plein de gaieté. On lit avec beaucoup d'intérêt ses petits tableaux de genre ; Vie d^un comédien de province en Hongrie.

Louis DoBSA (né en 1824) est riche en inventions, très habile dans la conduite de l'intrigue, et parle une langue noble. Il a cultivé surtout le drame historique. Son Ladislas IV est un chef-d'œuvre. C'est le tableau des débauches d'un jeune roi hongrois sur lequel la beauté des femmes Cumanes a exercé un attrait particulier. Kisfalady et Garay l'avaient déjà mis en scène, mais Dobsales dépasse tous deux. Chez lui nous voyons surtout la force morale du véritable amour c[ui purifie les âmes. Louis KôvÉR (1825-1863) est un imitateur de Scribe. La belle Marquise, Nuit et matin, La Veuve, L'un des deux, Le p/r entier Souhait, Encore un secret, sont des pièces d'intrigues écrites avec beaucoup de savoir faire et qui se sont maintenues au répertoire.

Le comte Ladislas Teleki (1811-1861) s'émancipa de l'influencé du drame romantique et voulut combattre les tendances qui, d'un côté, ne cher-

chaient que l'effet dramatique et qui, de lautre, exploitaient les idées politiques du jour. Issu d'une famille qui, depuis le xyiii*" siècle, a donné plusieurs écrivains à la Hongrie, il était le représentant du gouvernement révolutionnaire à Paris, devint après la défaite le chef de rémigration, fut fait prisonnier contre le droit des gens par la Saxe *, puis rentra dans son pays; il se suicida le 8 mai 1861. — Teleki a écrit une seule tragédie, Le Favori (1841), qui dépasse toutes celles de son temps. Les romans psychologiques. de Kemény exceptés, il ny a pas une seule œuvre de cette époque qui ait peint toute une société avec tant de vérité et où l'intrigue soit nouée et dénouée avec autant d'imagination et d'art. Il est regrettable que le sujet soit emprunté à l'histoire étrangère, autrement cette tragédie se placerait à côté du Bânk-bdn de Katona. Teleki nous montre la décadence de la société romaine avec ses extravagances, son sénat cofrompu , sa populace , ses favoris et les prétoriens à l'époque de l'invasion des Barbares. Malgré quelques faiblesses dans l'étude des caractères on est charmé par la force morale, la vérité dramatique et la richesse de son imagination. — Un autre poète dramatique, Charles Hugo .1817-1877), de son nom de famille Bernstein, qui a écrit en magyar, en allemand et en français, a passé toute

1. Teleki avait initié Saint-René Taillandier aux beautés de la poésie de Petôfl ; aussi le savant académicien a-t-il exprimé son indignation de cet acte arbitraire dans la Reciœ des Deux-Mondes du 1«''' janvier 1861.

sa vie à l'étranger comme médecin, poète et journaliste. Il publia successivement : Un roi hongrois, Brutus et Lucrèce, Banquier et Baron, le Théâtre du monde. Dans toutes ces pièces on aperçoit l'influence de la tragédie classique française. Hugo cherche surtout les idées et la peinture exacte des passions ; il eut du succès surtout avec Banquier et Baron écrit d'après une nouvelle française. Dans le Théâtre du monde, Hugo, qui était atteint de mégalomanie, a tenté de réconcilier la société trop cultivée avec le surnaturel.

H. — En 1861, Jean Arany, en qualité de directeur de la Société Kisfaludy, présenta un poème dramatique d'Emerich Madâch jusque-là peu connu et qui conquit immédiatement tous les suffrages. Ce poème, intitulé : La tragédie de rhonime, était tellement différent des œuvres dramatiques que la Hongrie avait produites jusqu'alors, ses conceptions philosophiques étaient si profondes, son pessimisme exprimé avec tant de poésie que l'auteur se plaça du coup parmi les plus grands écrivains de son pays. Comme on a pu le voir jusqu'ici, la poésie hongroise est essentiellement patriotique, nationale. Madâch, par le choix du sujet, par la manière de le traiter, a prouvé que la Hongrie peut aussi faire entendre sa voix au point de vue littéraire dans le concert européen, créer des œuvres qui soient universelles et non pas exclusivement nationales. En effet, ce poème dramatique est déjà entré dans le Panthéon littéraire de l'Europe. Tra-

duit cinq fois en allemand, commenté et analysé, on a reconnu qu'il peut tenir sa place à côté du Faust de Gœthe et des poèmes philosophiques de Lenau.

Emerich M-ADach, d'une ancienne famille noble, naquit à Also-Sztregowa dans le comitat Neograd en 1823. Il perdit de bonne heure son père et fut élevé dans la solitude par une mère d'un esprit très élevé. Son penchant à la rêverie, à la réflexion se développa dès son enfance. Après avoir achevé son droit à l'université de Pest, il se retira dans son pays oii, sans ambitionner aucun emploi, il prit part à la vie politique du comitat. Plusieurs de ses articles dans les journaux de Pest furent remarqués. La Révolution le trouva dans son pays, il ne s'était pas compromis ; mais, ayant donné l'hospitalité à un réfugié, il fut arraché à sa famille au milieu de la nuit, conduit d'abord à Presbourg, puis à Pest. Dans son cachot il ne pensait qu'à sa femme et à ses enfants. Mis en liberté au bout d'un an, il apprit que sa femme s'était enfuie avec un amant et ne retrouva plus que ses enfants. Ses poésies expriment avec un certain tour ironique la grande douleur qu'il éprouva. Il chercha une consolation dans les lettres, lut beaucoup d'ouvrages d'histoire et de philosophie et ne prit part à la vie publique qu'en 1861, lorsqu'un semblant de constitution réveilla le pays de sa torpeur. La même année, la Société Kisfoludy édita son poème tragique. Il ne put Jouir longtemps de sa gloire. Une maladie de cœur l'emporta

eu 1864. Outre le poèuae qui immortalisa soa nom, il publia des poésies lyriques empreintes de sa propre mélancolie et de celle du temps où elles furent composées, c'est-à-dire de 1849 à 1860, lorsque la vie nationale était comme arrêtée et qu'une réaction sans scrupules ni conscience terrorisait le pays.

Madàch entreprit également quelques travaux esthétiques et publia, en collaboration avec son ami Paul Szontagh, une satire politique sous le titre : Galerie de Neograd, puis une comédie aristophanesque : Le Civilisateur, persiflage du système germanisateur de Bacli ; des drames : La Renommée et j la Vertu, Commodus, La reine Marie, Les derniers jours de Csàh^ poème patriotique dirigé contre la domination des étrangers ; Homme et femme, où il a mis en dialogue le mythe d'Hercule et de î)éjanire, Moïse et un fragment : Rêve de fées, dont il voulait faire la contre-partie gaie de la Tragédie de Vhomme i. Toutes ces œuvres se distinguent par certaines qualités, mais le principal .' titre de gloire de Madâch restera toujours son grand poème dramatique qui est comme le rac- , courci de la tragédie de l'humanité. ;

Le poète ne voit dans l'histoire que des espé- i rances non réalisées qui passent d'une génération ^ à l'autre. Chaque époque a son idéal qui n'est \ qu'une illusion; chaque génération poursuit des

1. Sea Œim-es complètes furent éditées par Paul Gyulai en 3 vol. 1880.

fantômes sans trouver le bonheur. La Tragédie de Vliorivrae est la démonstration poétique du mot de Schopenhauer que l'histoire universelle n'est que le cauchemar de l'humanité. Le héros de la tragédie est le premier homme, Adam. Il voit en rêve l'histoire de sa race aux moments les plus marquants de son évolution. Il est le héros de chaque époque et se voit successivement dans les différents siècles prenant part aux combats intellectuels de toutes les générations. Le poème se compose de neuf tableaux, précédés de trois scènes dont la première se passe dans le ciel, la seconde au Paradis et la troisième hors du Paradis. La scène du réveil d'Adam clôt la pièce.

L'œuvre de la création est achevée ; les archanges chantent la louange du Seigneur, Lucifer seul se tait. Il raille le Créateur et son œuvre, disant que lui, le principe de la négation, est aussi ancien que la Divinité. Il demande donc sa part. Dieu lui donne les deux arbres maudits du Paradis : l'arbre de la vie et celui de la science. Dans la scène suivante, Adam et Eve se réjouissent de l'existence; Lucifer s'approche et leur fait goûter au fruit défendu. Chassé du Paradis, Adam cultive la terre. Il se sent dieu sur son domaine. Eve est heureuse de devenir la mère de l'humanité. Lucifer leur explique les lois des forces de la nature, la chaleur, le magnétisme et la puissance magique de l'Esprit de la terre. Adam voudrait connaitre le sort de ses descendants et Eve, également curieuse, désire voir si elle ne perdra rien de ses charmes. Lucifer les plonge dans

un sommeil profond et fait défiler devant eux les IDrincipales phases de l'histoire ; chacune est une petite tragédie. En Égj-pte, Adam-Pharaon cherche le bonheur dans la puissance illimitée des despotes; mais ces esclaves qui meurent à la peine, ces millions d'hommes qui travaillent pour un seul, remplissent son âme de tristesse. Le deuxième tableau nous conduit à Athènes. Adam-Miltiade,le vainqueur des Perses, d'abord adulé par les démagogues, est ensuite accusé par eux et condamné à mort. Sa femme Eve et son fils Cimon assistent à ces débats oii toutes les bassesses du gouvernement démocratique se font jour. Miltiade n'est pas effraj^é à la vue de l'échafaud, mais il maudit tous ceux qui poursuivent un idéal.

Le poète nous transporte ensuite à Rome à l'époque de la décadence. Adam-Sergiolus et Eve, devenue la courtisane Julie, s'abandonnent à la joie, lorsque la peste éclate. D'un côté, les cris d'alarme, les gémissements des malades; de l'autre, des bacchanales ! Tout à coup parait saint Pierre entouré d'une horde à moitié sauvage. Il prêche l'Évangile, le renoncement, la nouvelle religion de la charité et annonce l'invasion des barbares qui vont régénérer l'humanité. « Allons combattre pour la nouvelle foi, pour créer un monde nouveau dont la fleur sera la vertu chevaleresque et dont la poésie glorifiera la femme. »

Mais qu'est-elle devenue cette religion austère, au cours des siècles ? Le tableau suivant nous le montre. Adam-Tancrède est parmi les croisés à Constant!-

nople. La doctrine du Christ, exploitée par les moines, cause des querelles incessantes et conduit à l'intolérance la plus cruelle. Tancrède voit avec tristesse toute une foule d'hommes enchaînés que Ton conduit au bûcher à cause de leur prétendue hérésie. Isaure-Ève s'est sauvée d'entre les mains des croisés qui l'ont attaquée. Elle est au couvent et pleure sa jeunesse. Voilà les victimes de la nouvelle religion. Adam, dégoûté de ce spectacle, voudrait voir le temps où la liberté de conscience rendra l'humanité plus heureuse.

Lucifer le conduit à la cour de l'empereur Rodolphe à Prague. Là, nous voyons Adam-Kepler, vraie personnification du poète. L'astronome, cherchant à deviner les secrets de l'univers et luttant contre la pauvreté, est indignement trompé par sa femme. Il a beau réagir, il ne trouve pas la consolation dans ses découvertes. Il espère un temps meilleur où la différence des castes aura disparu. Les sons de la Marseillaise lui annoncent une régénération de l'humanité.

Sixième tableau. En place de Grève, Adam- Danton harangue la foule et envoie ses victimes à l'échafaud. Voilà ce qu'elle est devenue la sainte devise : Liberté, égalité, fraternité. Parmi les victimes, nous voj'ons une belle marquise qui arrache à Danton une pitié coupable, mais la foule se précipite sur la guillotine et un sans-culotte égorge la noble dame. Une mégère, portant au bout d'une pique une tête sanglante, fait une déclaration amoureuse à Dantim, contre lequel les mur-

mures et le mécontentement de la populace commencent à gronder. Robespierre l'accuse et Danton est exécuté. Kepler se réveille désenchanté. Il dit à son famulus de jeter tous les livres au feu et d'observer la vie. Mais cette vie moderne qu'a-t-elle fait de l'homme? Une rue de Londres nous le montrera. Adam croit y trouver la liberté et l'ordre, il s'aperçoit que la vie n'y est qu'un marché, le commerce une tromperie. Tout se vend, même l'amour. Ce tableau de l'âpre lutte pour l'existence fait désirer à Adam de vivre dans un Etat où le socialisme domine. Nous voyons donc un phalanstère où l'art et la poésie n'existent plus, où chacun doit exécuter sa part de travaux manuels, fût-il Platon, Luther ou Michel- Ange.

Adam se détourne avec horreur de cet utilitarisme ; il voit qu'il ne peut trouver son idéal en ce monde. Lucifer l'emporte dans les régions supérieures, car Adam veut connaître les secrets de l'univers ; mais à peine a-t-il franchi les limites de notre planète, que l'Esprit de la terre le repousse sur le monde réel ; il y voit une scène désolante.

Le soleil refroidi ne peut plus réchauffer la terre ; tous les hommes sont changés en Esquimaux ; Eve, la créature gracieuse, est devenue un être difforme qu'Adam ne peut voir sans horreur. Madâch a tracé là un tableau magnifique qui est unique dans la littérature. Enfin le rêve est fini. Adam et Eve se retrouvent sous les palmiers. L'homme, attristé par ses visions, veut se donner la mort, car pourquoi vivre, pourquoi lutter si la fin de sa race est à ce

point misérable. Mais Eve lui confie avec joie qu'elle est mère 1 Adam s'agenouille : « Seigneur, tu m'as vaincu. Je suis là, dans la poussière ; c'est en vain que je veux lutter sans toi ou contre toi: que tu m'élèves ou que tu m'abaisses, mon cœur et mon àme te sont ouverts. » La vie, dùt-elle être encore plus triste qu'il ne l'a vue dans son rêve, vaut la peine d'être vécue. C'est dans l'amour de la famille, dans la conservation de sa race, que l'homme trouve le bonheur. Le Seigneur lui apparaît et lui montre au milieu de ses misères l'idéal de l'àme, et lorsque Adam lui demande si la vie n'offre pas de consolation au milieu des luttes, le Seigneur répond : « Ne cherche pas le secret que la main divine t'a caché, car si tu savais que ton àme est immortelle et qu'il y a des récompenses au delà, il n'y aurait plus de mérite à souffrir sur la terre; au cas contraire, rien ne viendrait plus fortifier ton àme. Ton bras est puissant, ton cœur plein d'ardeur, le champ de l'activité est immense. Voilà ce qui doit te soutenir. Suis la voix de ta conscience, ta femme te protégera contre la bassesse et l'égoïsme. ... Lutte et ne perds pas confiance. » Les paroles du Seigneur expriment l'idée principale de ce poème grandiose. Certes, ce n'est que la confession d'un homme qui regarde le monde sous un certain angle; mais malgré le pessimisme qui se manifeste surtout dans le rôle de la femme, le poème exprime d'une manière concrète de hautes idées philosophiques. On y sent l'influence du Faust de Gœthc, surtout de la deuxième partie; mais combien plus claire se dégage l'idée

principale dans la Tragédie de Vhomme que dans le poème allemand! Jôkai dit avec raison que le poète hongrois a su donner une forme concrète à ce monde gigantesque des idées qui se trouvent dans le Faust et qu'il a rendu accessibles par des images lumineuses les vérités éternelles exprimées par Gœthe.

Ce drame fut adapté à la scène parPaulay et se trouve depuis 1883 au répertoire. Théodore Vischer y voit une puissante manifestation intellectuelle, eine gewaltige Geistesthat, dont la littérature hongroise peut être fière. Le poème n'observé pas les lois du genre dramatique, mais toute théorie disparait devant de telles œuvres.

Madâch est le poète de la réflexion, de la spéculation philosophique, de l'illusion surtout, qui forme le fond de sa poésie. Il est plus philosophe qu'artiste. Comme l'a remarqué F. Riedl : « Ses sentiments n'ont pas le temps de se cristalliser, ils se changent trop vite en réflexion. Madâch ne peut pas embrasser tout un caractère et le représenter ; il ne voit que certains traits qu'il unit sans les lier organiquement. Il craint d'être dupe de ses propres sentiments, d'où son ironie; il se plait dans le terrible et cultive les métaphores lugubres. Il voit tout sous un angle désespérément triste : les perles sont pour lui des larmes, les rubis des gouttes de sang. »

ni. — L'apparition de la Tragédie de Vhomme n'était qu'un fait isolé dans les annales du théâtre

hongrois. Il manque à cette œuvre, supérieure comme idée et comme poésie, à tout ce que la scène avait produit jusque-là, la qualité qui fait vivre une pièce, la possibilité de la représenter autrement que comme une curiosité. Le théâtre ne vit ni des Faust ni des rêves philosophiques, aussi Tart dramatique a-t-il suivi d'autres chemins. Après rimitation du drame romantique, nous pouvons observer encore deux ou trois phases dans l'évolution du théâtre hongrois, phases qui correspondent à celles du théâtre français. Après les romantiques, Dumas fils, Augier, Feuillet, Sardou dominent en Hongrie et, dans ces dernières années, quelques jeunes novateurs, futurs dramaturges du Théâtre National, suivent la voie du Théâtre libre et du drame norvégien ; non pas certes pour en imiter toutes les hardiesses, ce que le public hongrois ne permettrait jamais, mais pour leur emprunter certains procédés réalistes et une bonne part de leur pessimisme. Quand nous parlons d'imitation, il faut toujours se rappeler que les procédés seuls sont empruntés à l'étranger : les situations et les caractères restent hongrois. La transplantation pure et simple est très rare; tout écrivain de talent, même s'il est nourri des littératures étrangères, trouve encore le moyen de rester original dans le choix des sujets, dans la mise en scène, souvent même dans l'invention. La pièce populaire créée par Szigligeti continue également à attirer la foule dans son théâtre spécial. A côté de ces groupes nous voj'ons quelques dramaturges, et non des moindres

quant au talent, s'amuser à des rêves et des fables, les orner avec tout l'éclat de la poésie et créer ainsi des pièces romantiques dans le genre de celles de Calderon où l'imagination joue le rôle principal.

Au milieu de ces tentatives une voix autorisée, celle du critique dramatique du « Pester Lloyd », Adolphe Silberstein, s'est fait entendre. Dans son Discours de réception à la Société littéraire Peto/î, il recherche les causes de la faiblesse du drame magyar. Il les trouve dans le goût que manifestent pour l'imitation les écrivains qui, négligeant l'histoire si dramatique de leur nation, cherchent leur inspiration au dehors. L'exemple de Katona prouve que le sol natal est assez riche pour créer la tragédie magyare ou du moins le drame historique. Son appel fut entendu. Dans les dernières années, bon nombre de drames, dont le sujet est tiré de l'histoire hongroise, ont été représentés avec succès. Dans les concours académiques un prix spécial est attribué à ce genre de pièces ; mais, en général, la jeune génération préfère l'étude du présent à celle du passé. Aussi Paul Gyulai, en qualité de président de la Société Kisfaludy, a naguère rappelé aux écrivains la nécessité de cultiver le passé. Il a montré les grands avantages de cette étude tant au point de vue national qu'au point de vue de la civilisation ^

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur les

1. Discours d'ouverture de la quarante -septième assemblée générale en 1894.

poètes. L'héritier de Szigligeti comme dramaturge fut Koloman Csiky (1842-1891). Prêtre catliolique, professeur distingué au séminaire de Temesvâr, il jeta bientôt le froc aux orties et fut pendant seize ans le dramaturge attitré du Théâtre National. Les pièces de Csiky, au nombre de trente et une, dont douze couronnées marquent une date dans l'histoire du théâtre. Le dualisme a créé une Hongrie nouvelle dont la vie sociale diffère radicalement de celle d'avant 1867. Autrefois les nobles et les paysans seuls se sentaient Hongrois ; la classe moyenne, la bourgeoisie, les fonctionnaires étaient pour la plupart des Allemands. Le dualisme a produit une lente métamorphose qui n'est pas encore achevée, mais qui se dessine de plus en plus. Un banquier, un industriel, un fabricant, un officier magyars — si ce n'est un honvèd — étaient jadis des personnages impossibles sur la scène, car on n'en voyait guère dans la vie. Aujourd'hui, cette classe moyenne est magyarisée, c'est-à-dire que si les représentants de toutes les professions ne sont pas uniquement des indigènes, il y a du moins chez eux une tendance à se fondre dans le reste de la société, à devenir peu à peu magyars, ne fût-ce que par le changement du nom de famille allemand en nom hongrois. Csiky devint le peintre exact et très habile de cette classe et créa ainsi le drame social de la nouvelle Hongrie. Quelques-unes de ses pièces ont contrebalancé le succès des pièces françaises, fait inoui jusqu'alors. A ses débuts, il chercha ses sujets tantôt dans l'antiquité {L'Oracle)',

tantôt dans Fhistoire nationale où il choisit le moment de la dernière lutte des païens contre le catholicisme [Janus), tantôt en Espagne, en s'inspirantde Moreto [IS Irrésistible). Mais bientôt il se révéla comme observateur de la société et c'est comme tel qu'il remporta ses grands succès. La première en date des pièces de cette catégorie, Les Prolétaires (1879J, est aussi la meilleure. Jamais on n'avait vu défiler une telle série de déclassés et de parasites de la société, des caractères dessinés avec tant de vigueur et les vices de l'organisation sociale étalés avec tant de crudité. Le peintre réaliste des nouvelles générations était enfin venu. Bientôt suivirent : Misère dorée, Belles filles, Marthe Bozôty , V Honvme de fer , Nora, Un Modèle, La Francillon magyare, Le point noir et Deux amours. Ses caractères les mieux tracés sont ceux des déclassés. Dans leurs nombreuses transformations Csik}^ montre la lutte de la société contre les exigences du temps, le combat que livre la race magj-are pour vivre. C'est avec une douleur mêlée de sympathie qu'il observe cette guerre, mais sa gaieté le préserve d'une conception par trop pessimiste, ce qui rend la satire supportable même à ceux qu'elle frappe. Il ne ménage pas la vérité à la bourgeoisie et à la gentry magyares ; ennemi de la paresse, de l'orgueil nobiliaire, de l'arrogance, de la dissipation, il fustige ces vices, mais il a une certaine tendresse pour les victimes de l'organisation sociale, pour ces pauvres hères qui, grâce au rétablissement de la constitution,

espéraient devenir tous fonctionnaires, attendaient des mandats de députés et furent amèrement déçus. Csiky ne soulève pas les problèmes sociaux, il ne se fait pas prédicateur, il peint ce qu'il voit et observe en un psychologue. On la appelé le « Sardou magyar » et, en effet, il est aussi fertile que fauteur de Nos Infimes en inventions dramatiques. Dans la technique, la composition, il dépasse tous les dramaturges magyars. Un séjour assez prolongé à Paris lui a appris à construire une fable dramatique et à conduire une intrigue-. Malgré de nombreux épisodes il ne perd jamais de vue le sujet principal. Son MuMniji tl880), un vaudeville aux types hongrois, est un vrai chefd'œuvre sous ce rapport.

Csiky était en même temps un savant de mérite ; il a donné les meilleures traductions de Sophocle et de Plaute en vers. Sa mort prématurée a été une grande perte pour le Théâtre National.

L'héritier de Szigligeti comme metteur en scène est Edouard Paulay (1836-1894) qui a rendu de grands services par ses traductions et ses adaptations. Il a dirigé le Théâtre National de 1878 jusqu'à sa mort. 11 fit représenter des pièces classiques françaises, notamment YÈcole des Maris. le Bourgeois gentiniornme, Vlpliigènie de Racine, Bajazet, le Galilée de Ponsard, le Barbier et le Mariage de Figaro. Il a monté VAntigone et \ Electre de Sophocle, plusieurs œuvres oubliées de f ancien répertoire hongrois et la Tragédie de l'homme de Madâch.

Vers 1860, il se produisit une réaction contre l'abus de la mise en scène. On demandait un fond plus sérieux, des caractères plus étudiés et surtout un style moins banal. Eugène Râkosi (né en 1842), longtemps directeur du Théâtre populaire, un des écrivains les mieux doués de la Hongrie contemporaine, fit sous ce rapport d'heureuses innovations. Son Ésojje (1866) eut un succès éclatant et reposait un peu des imitations étrangères. Dans la pièce de Râkosi, Ésope est un beau jeune homme, mais qui bégaie quelque peu. Dans l'élan de sa déclaration amoureuse il s'exprime avec chaleur et force. Il obtient les faveurs de la fille de son maître, parsème ses discours d'apologues et de fables et arrive à une grande influence à la cour de Samos. La composition de la pièce est faible ; ses principales qualités sont une langue vraiment poétique, quelques caractères bien dessinés et plusieurs épisodes comiques.

Les pièces ultérieures de Râkosi n'ont pas répondu à son premier succès. Sa tragédie historique Ladislas V (sous le règne duquel le fils du grand Hunyad, Ladislas, fut décapité) de même que Vieille chanson sur une vieille haine (186T), L'École de Vamour, André et Jeanne ont des parties brillantes, mais pèchent par l'ensemble. La pièce réaliste Madeleine est le roman dramatisé d'une courtisane et ne le cède en rien aux pièces du Théâtre Hbre. —D'autres écrivains ont cherché leur inspiration dans les comédies de Shakespeare ou dans des pièces espagnoles, voire même dans

les fables et les coûtes qui n'exigeut pas des caractères aussi suivis ni une action aussi serrée. Dans ces pièces rien ne se tient ni ne s'enchaine. et c'est Tart du poète qui les rend agréables. Quelques scènes frappantes et une langue colorée qui rappelle les drames peu viables de Vorosmarty, en sont les caractéristiques. Le mieux doué des' écrivains de cette sorte est Louis Dôczy (né en 1842 s directeur d'un département aux affaires étrangères à Vienne. Son Baiser, traduit en allemand par fauteur lui-même, qui manie le vers allemand avec autant de virtuosité que le vers magyar, a été joué sur toutes les scènes allemandes. L'intrigue est mince, mais la langue ravissante; cela donne l'impression de Shakespeare arrangé par Dorchain. Le sujet de la Vénus de Murany, après avoir été chanté par les poètes lyriques et épiques, fut mis en drame par Dôczy dans Marie Szècsy. On suit avec plaisir lauteur dans ce pays romantique oii des scènes joyeuses et graves se succèdent et où la vie des cours, des camps et des châteaux est représentée sous des couleurs toujours nouvelles. Dôczia donné la meilleure traduction hongroise du premier Faust, Etienne Toldy (1843-1879, le fils du grand historien de la littérature, a donné quelques pièces où il a ridiculisé, peut-être avec trop d'amertume, certains hommes politiques. Toldy, qui était publiciste et député, a bien observé ces Bons patriotes qui parlent toujours de la patrie et de la nation et ne cherchent que leur propre intérêt. Dans Les Hommes nouvcauj? (1872), il a fustigé

les ambitions politiques du juif magyarisé et ennobli. Il est vrai que certains Israélites très riches, heureux d'avoir obtenu droit de cité après 1867, ont un peu dépassé les limites. Mais la faute en est précisément aux chauvins magyars, qui reprochaient aux juifs hongrois leur exclusivisme et leur esprit de caste et qui insistaient pour la magyarisation des noms de famille. Sans eux bon nombre d'esprits cultivés auraient assurément échappé à cette manie, innocente en définitive, de changer le nom qui trahit le Juif ou l'Allemand en un nom sonore pris dans l'histoire magyare. Vouloir accuser les Juifs de la ruine de la noblesse magyare, comme Font fait Toldy et ses adeptes, est pure calomnie. Seuls des étrangers, comme Angelo de Gubernatis, peuvent se laisser prendre à ce piège. Le chapitre viii ùq La Hong^He politique et sociale du savant italien est un exemple de cette erreur que la presse hongroise a, d'ailleurs, suffisamment relevée. Ce ne sont pas les Csipkey, nommés anciennement Spitzer, mis en scène par Toldy, qui représentent le véritable type juif hongrois ; ce sont les nombreux industriels, commerçants et savants qui travaillent, de concert avec leurs compatriotes, au relèvement du pays. Les pamphlets de Toldy ont vite disparu de la scène. — Arpâd Berczick, directeur du bureau de la presse, est un bon auteur comique. Il peint le monde réel ; sa satire n'est pas comme celle de Toldy, mordante et injuste. Berczik ne fait qu'égratigner; il met en relief les petits travers de la so-

LA VIE LITTERAIRE 2o/

ciété dans Petite Maman, Adam et Eve, La Dame spirituelle, Les Hussards de Bach S Parrni les Sicules, Faiseur de mariage, La Charabre hleue, et dernièrement Le Papa. — Corné le Abranyi, connu comme romancier, montre beaucoup d'énergie dans ses pièces réalistes. Sa comédie LTnfailllNe, ses drames Marianne. Olga, ont un style trop pathétique ; mais ils attirent par leurs tendances idéalistes. Le docteur Percival fut couronné par l'Académie . — Antoine Yâradi (né en 1854) est surtout connu par deux drames bibliques, Iscar'wth et Taraora, qui sont écrits dans une belle langue et se distinguent par de beaux caractères. Iscarioth s'attache par ambition politique à Jésus- Christ, croyant trouver en lui le Messie de ses rêves. Il aime Madeleine et devient jaloux du Seigneur. Son erreur et sa jalousie causent sa perte. Tamora nous montre le conflit psychologique où se trouve le roi vaincu Dagon, devenu amoureux de Tamora que l'honneur lui commande de combattre. Après ces drames bibliciues Yâradi a voulu résoudre dans ses pièces des problèmes sociaux. Ainsi, dans Pèche héréditaire, il s'insurge contre le préjugé dont les condamnés sont victimes même s'ils se corrigent. — Louis Bartok, le poète lyrique, a remporté quelques succès au théâtre.

1. On appelait ainsi les employés du ministère Bach entre 1850 et 1860 ; quelques romans de Jôkai nous font connaître cette triste administration. Les mémoires sur ce temps sont assez rares ; Gabriel Vârady, sous le titre Feuilles tombantes, trace maintenant des portraits bien réussis de ces hussards.

La 2^lus belle (1880 est une pièce romantique dans le genre de celles de Rékosi et de Dôczi. La scène se passe en Grèce, mais les personnages antiques pensent et parlent comme les modernes. Ses drames historiques sont mieux réussis. Marguerite KencU, est une lady Macbeth transylvaine que Fauteur fait vivre au xvr siècle sous le règne de Sigismond Bâthory. La pièce, tragique au début, finit par une idylle amoureuse. L'action de Anne Thuran (1888) se déroule à Bârtfa en Hongrie. L'héroïne est la fille d'un bourgmestre du xv^ siècle qui, quoique issue d'une famille allemande, est dévouée à la Hongrie et prête à tous les sacrifices. Le drame décrit fidèlement la vie municipale dans une ville hongroise habitée par des colons allemands. — Dernièrement, deux jeunes romanciers ont fait leurs premiers essais sur la scène du Théâtre National et ont obtenu un grand succès ; ce sont liARczAG avec son Abdication, La Maison ])aterneUe, Ulclèal, et Herczeg avec La Fille du Nabal) de Boloixi, et Les trois Gardes de corps. Les pièces populaires ont donné à peu près tout ce qu'on peut attendre de ce genre, qui commence aujourd'hui à s'épuiser. Il se maintient seulement grâce aux poésies populaires intercalées dans ces pièces et chantées admirablement par l'alouette nationale, Louise Blaha, dont le nom restera inséparable de la floraison àwnèpszinmû. Après Szigligeti et Szigeti, les poètes ont fait défiler tous les types de l'Alfôld et des villages. Un pauvre comédien de province a su pourtant renouveler le genre.

LA ^lE LITTÉRAIRE 259

Edouard Tôth (1844-1876) obtint un prix avec son Drôle du vAllage en 1873. C'est l'histoire d'un jeune paysan qu'une trahison d'amour rend presque brigand et qui se trouve près du gouffre lorsqu'une amie fidèle le sauve. Le ton populaire et pourtant poétique, la variété et la vérité des types villageois, la fraicheur naturelle dans l'invention et la composition, la gaieté naïve font oublier les défauts dans le développement du caractère principal. C'est jusqu'aujourd'hui la meilleure pièce populaire qui restera comme le modèle du genre. Les autres pièces de Tôth ont eu moins de succès. — Citons encore CsEPREGHY (1842-1880), Tihamér Almasi, Charles Gero, Gabânyi et Murai, dont les pièces défrayent avec l'opérette parisienne ou viennoise le répertoire du Théâtre populaire.

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