IV. — Le Ro^tiAN ET LA Nouvelle
Le développement de la prose hongroise a été beaucoup plus lent que celui de la poésie. Au xviii" siècle les nombreuses traductions des romans étrangers et leurs imitations maladroites ne fortifiaient nullement la langue. Lorsque, au commencement du xix^ siècle, la littérature devint nationale, la poésie prit un essor inconnu jusqu'alors, tandis que la prose restait dans un état d'infériorité. Des poètes comme Charles Kisfalud}', Yort)smarty, des écrivains comme Joseph Gaal, Paul Kovâcs et Fây donnent quelques esquisses de la vie populaire,
esquisses qui auraient pu être suivies de romans réalistes ; mais les fins observateurs manquaient et le nombre des lecteurs était encore trop restreint pour encourager les écrivains dans cette voie. La langue du récit et du conte n'était pas encore formée. La prose avant Jôsika nous montre un seul nom à retenir, celui de Pierre Yajda (1808-1846) qui, né d'une famille de pauvres paysans dans la forêt du Bakony, exprimait avec beaucoup de force dans ses poèmes en prose les beautés et le charme de la nature. Le système des castes qui existait encore en Hongrie, les privilèges des nobles, l'oppression des paysans et des serfs lui ont inspiré plusieurs récits où, sous un masque oriental, il parle éloquemment de l'égalité et de la fraternité, exprime sa haine contre les privilèges et contre le fanatisme religieux. Petofi dans son poème sur la mort « de cet enfant fidèle de la nature, de ce héros de l'indépendance » a bien exprimé sa douleur de cette perte prématurée.
Vajda a eu une certaine influence sur la formation de la prose, mais le roman hongrois fut créé seulement en 1836, lorsque le baron Nicolas Jôsika (1794-1864) publia son Ahafi. Jôsilva est né en Transylvanie, l'Ecosse hongroise, dont il devint le Walter Scott. Ce pays, dont les princes furent les derniers à soutenir la lutte contre la Maison d'Autriche ; qui avait une cour splendide sous les Bethlen, Apafi, TOkôli et Râkôczy; où les mœurs et la langue hongroises étaient encore florissantes lorsque le reste de la Hongrie était déjà germanisé.
ce pays, dis-je, a vu naitre quelques-uns des meilleurs écrivains hongrois qui tous se distinguent par une langue pure et forte et par un sentiment national nourri des anciennes gloires. Jôsika, que la Révolution força d'émigrer, s'inspire surtout de l'histoire de son pays natal. Les guerres d'indépendance, jusqu'à la chute profonde après la paix de Szatmâr ; l'exil du dernier prince transylvain, François II Râkôczy, à Rodosto ; la vie patriarcale dans les grandes familles et les légendes de leurs châteaux forment le fond de ses romans historiques.
Nous y voyons des héros pleins de force, de bravoure, de fidélité, mais aussi d'orgueil ; des héroïnes passionnées et dévouées, et, comme décor, le peuple avec ses mœurs et ses costumes pittoresques. Les châteaux magyars, les villes saxonnes, les villages roumains, les défilés des Carpathes, où les Tziganes campent sous leurs tentes, sont les endroits où se déroulent les scènes de ses romans. Jôsika est fertile en inventions; son imagination crée des situations toujours nouvelles et charme par les intrigues compfiquées. Chacun de ses romans de jeunesse est l'expression d'une idée morale. Son Ahafi, qui est resté son chef-d'œuvre, nous montre un jeune noble qu'une éducation négligée et un tempérament fougueux pourraient amener à sa perte si le cœur d'une noble femme, Marguerite Mikola, ne le relevait. Ardent, généreux et brave, Olivier Abafi déploie peu à peu toutes ses qualités grâce à l'influence de Marguerite, une de ces
héroïnes dans la peinture desquelles Jôsika excelle. C'est elle qui veille sur Abafi; grâce à elle, il prend part aux délibérations des assemblées politiques, où il fait une opposition acharnée au gouvernement tyrannique de Sigismond Bâthory, toutes les fois que le prince veut violer la constitution. Dans les tournois et sur le champ de bataille, Abafi n*a pas non plus son égal. La reine, une princesse étrangère, abandonnée par son mari, s'intéresse vivement à ce vaillant guerrier que toute la noblesse montre avec orgueil. Le prince voudrait bien se débarrasser de lui, mais Marguerite veille, et lui fait épouser Giselle Csâky, élevée dans la maison des Mikola. C'est avec elle qu'il devient un des soutiens du trône.
Ce roman nous fait assister aux efforts continuels d'un cœur généreux, qui par une grande force de volonté arrive au bonheur. Zôlyomi (1836) et Le dernier des Bâthory (1840) sont le triste tableau des passions et du désordre qui dominaient ces âmes à moitié sauvages, et nous montrent la chute profonde des princes et des nobles auxquels la modération d'esprit fit défaut. Les Tchèques en Hongrie (1840, 4 vol.), Zrinyi le imète (même année, 4 vol.), Etienne Jôsika (1847, 5 vol.) sont des récits historiques dont le premier surtout compte parmi les meilleurs romans hongrois. Toutes ces œuvres furent publiées avant la Révolution. Celle-ci marque une date dans la production littéraire de Jôsika. Pendant son exil à Bruxelles et à Dresde, il a dû travailler vite pour gagner sa
vie. Son tempérament, qui lattiralt toujours vers les romantiques français, lui fit prendre alors pour modèle Alexandre Dumas et surtout Eugène Sue. Ses lecteurs ne diminuaient pas à cause de cela, bien au contraire. Son Esther '1852, 3 vol.) eut un succès énorme: bientôt suivait toute une série de ces romans oii l'on ne voit que rarement les beaux côtés de son talent, telle que Le Juge royal de Nagy-Szehen, Voilà les Tartares, Pygmalion, Les Sai^cières de Szeged, La Fille du savant, Le Chasseur vert, Deux Reines, et son dernier roman historique François II Rôhôczy . La critique a mal accueilli ces œuvres, où elle ne reconnaissait plus le créateur du roman hongrois. Jôsika, aigri par l'exil, engagea dans ses Mémoires (1865. 4 vol.) une polémique assez vive à ce sujet.
Un autre romancier, également né en Transylvanie, le baron Keméxy 1815-1875), « le prince ries journalistes hongrois », est considéré en même temps comme le meilleur romancier, quoiqu'il soit d'une lecture assez ditficile. C'est un grand psychologue et un historien de premier ordre. Ses romans historiques nous t'ont mieux connaitre la cour des Bathory et des Rakoczy, ou l'état du pays après la bataille de Mohâcs (1526), que les ouvrages des historiens de métier. Philosophe et savant, Kemény pèche cependant par la composition. Il faut que le lecteur cherche avec beaucoup de peine les trésors que cachent ses œuvres, de sorte qu'elles ne sont jamais devenues populaires.
Ses romans ne posent pas des problèmes moraux.
comme ceux de Jôsika ; ils ne s^ttachent pas non plus exclusivement aux questions politiques. Keménv ne s'occupe que de l'homme et de sa destinée, en analvsant avec beaucoup de force et de subtilité le mobile des pensées et des actions. Ses romans sont les plus tragiques de la littérature hongroise. Mais ce n'est pas la tragédie des vices et de^ passions qu'il décrit, c'est celle des erreurs du dévouement et de la loyauté. Il se dégage de ses œuvres cette doctrine peu consolante qu il est plus facile d'éviter le péché que les conséquences d'un noble emportement ; qu'il ne suffît pas de ne pa<^ méconiiaitre les lois éternelles de la morale, car il y a encore d'autres intérêts qu'on ne viole pas impunément. Sa Muse est la Xémésis, dit le o>rand critique Gyulai ; il l'écoute plem d horreur, Tl annonce ses arrêts et nous fait voir les mystères de la tragédie humaine, où le châtiment n est iamais en rapport avec nos erreurs, car nous ne causons pas seulement notre perte, mais aussi celle de ceux qui nous sont chers, souvent celle de la patrie que nous avons voulu sauver. « Dieu peut pardonner, dit Kemény quelque part, à celui qui se confesse et se repent sincèrement, mais les intérêts politiques méconnus sont impitoyables, car ils portent avec eux la déesse vengeresse. » Ses héros marchent presque tous dans le chemin de la vertu; ce sont pourtant leurs bonnes intentions qui les perdent. Ainsi, Paul Gyulai .1840, 5 vol.j, le favori du prince transvlvain Sigismond Bâthory. Les liens de la reconnaissance l'attachent au roi ; il ne pense
qu'à fortifier son trône sans cesse menacé par un autre Bâthory, Balthasar, guerrier très populaire. Gyulai se demande comment il pourrait se défaire de ce prétendant qui, sans sortir de la loi, est un obstacle à la paix du royaume. Gyulai veut l'irriter et le forcer à prendre les armes pour pouvoir l'anéantir. Il fait jeter en prison un comédien italien du prince, Senno, qu'il accuse d'être en relations avec Balthasar et, croyant toujours servir les intérêts de son roi, le fait assassiner. Mais Némésis veille. La femme de l'Italien, adorée jadis par Gyulai, sait obtenir la faveur du pusillanime Bâthory et, après de nombreuses péripéties, le conseiller fidèle et dévoué est jeté en prison et périt sur l'échafaud. — La Veuve et sa fille (1857) nous raconte la destinée tragique de la famille de Mikes, qui sauve au mépris du danger Sarah Tarnùczi, une puritaine poursuivie à cause de sa foi. C'est un sombre tableau des luttes religieuses qui avaient si souvent ensanglanté la Transylvanie. — Son roman le plus \\\diïii. Les Fanatiques (ISo^), dont l'action se passe au temps de Georges P"" Râkôczy, jette un éclat très vif sur une secte religieuse, les Sabbataires, dont le chef le plus connu était le chancelier Pécsi. Le puissant chancelier dans sa lutte contre Kassai détruit la paix intérieure d'un pauvre prêtre sabbataire'. Dans Les Te nips durs (1802', nous assis-
L L'histoire de cette secte, peu connue même des théologiens, a été écrite par le rabbin de Budapest, M. Kohn, .1 Szombatosok, et traduit en allemand, Die Sabbatharier (1894).
tons à la chute de la capitale, Bude, prise par les l'urcs, et au triste sort de la noblesse qui, avec le célèbre jurisconsulte et palatin Yerbôczy en tête, s'était ralliée à l'ennemi du royaume plutôt que d'accepter le joug de TAutriclie.
Dans tous ces romans historiques, ce n'est pas, comme chez Jôsika, le détail extérieur, la description des châteaux, du mobilier et du costume qui nous attirent, mais l'époque même avec ses idées et ses passions. Kemény vit dans le passé, il en connaît l'âme et sent avec ses personnages. La vie publique et privée du xvi*" et du xvii'' siècles se déroule avec des couleurs si vives qu'on les chercherait en vain chez les autres écrivains contemporains. Les princes et leurs conseillers, la séparation douloureuse de la Hongrie et de la Transylvanie après 'la bataille de Mohacs, la lutte du catholicisme et du protestantisme, les intrigues de Vienne et de Constantinople, le fanatisme des sectes religieuses opprimées et persécutées, l'aristocratie et le clergé, les bourgeois et le peuple, les aventuriers étrangers et les renégats : tout se détache admirablement sur un fond toujours triste et parfois tragique.
Kemény emploie les mêmes couleurs sombres, la même analyse psychologique dans ses romans, dont le sujet est emprunté à la vie moderne. Les meilleurs sont : L' Homme et la lemme (1854, 2 vol.), Amour et Vanité (1855) et Les Abîmes du cœtfr.
N'oublions pas que Kemény, publiciste, était un des auxiliaires les plus dévoués et les plus intolli-
gents de François Deàk, le promoteur du dualisme hongrois ; que la grande renommée du journal Pesti Naplô s'attache à son nom et que ses études politiques sur les Deux Wesselènyi, sur le Comte Szécheni/i et sur Y Époque de la Réforme politique en Transylvanie montrent un homme d'État de premier ordre.
Le troisième baron romancier est Joseph Eôtvôs (1813-1871), le père du président actuel de l'Académie, le premier ministre de Tlnstruction publique de son pays, pendant la Révolution et après le dualisme, l'esprit le plus cultivé, le plus européen parmi les écrivains magyars. Son Chartreux [A Karthausi, 1839) est animé d'un souffle plus humain que les romans de ses prédécesseurs. Certes, l'histoire du peuple hongrois est très dramatique, riche en aventures dignes de tenter le romancier, mais à force d'y puiser continuellement l'horizon intellectuel se rétrécit. Eôtvôs voulait éviter cet écueil. Le Chartreux était le premier roman hongrois où les luttes, les douleurs de l'humanité en général étaient décrites par une analyse très subtile de l'àme humaine. Le sujet n'est pas national. Le héros est un comte français destiné à un avenir brillant et qui, dégoûté de la vie par son amour malheureux, se retire chez les Chartreux.
C'est un roman par lettres dont le fond est le récit qu'un moine fit à Eôtvôs pendant son voyage en France. Gustave, le jeune comte, est une àme sensible douloureusement atteinte par le conflit du monde réel et de ses nobles sentiments. Sa fiancée
Julie s'est enfuie avec un roturier nommé Dufej-, qui n'est qu'un vil séducteur. Lorsque Gustave vient à Paris pour chercher l'oubli dans les plaisirs, il n'éprouve que du malaise, et son cœur commence à saigner lorsqu'il découvre dans un lieu de débauche son ancienne fiancée. Il veut la sauver, mais par cet acte il cause le malheur de Betty, une pauvre ouvrière, qui l'adore. La séparation la tue, et Gustave se retire chez les Chartreux. Même là son âme ne trouve pas de repos ; il veut mettre fin à ses jours, lorsqu'un chant d'église arrête sa main. La foi, le travail i^aisible et utile qui animent le couvent le calment un peu et, au moment de sa mort, le cœur purifié, il dit ces mots : « Que le souvenir de ma vie garde votre âme de l'égoïsme ; vos jours de tristesse passeront; les douleurs de ce monde s'effaceront par les caresses de ceux que vous aimez : il n'y a que l'égoïste qui ne trouve pas de consolation dans ce monde. »
Eôtvôs a concentré toute la philosophie de la vie dans ce roman, qui est plutôt un poème lyrique en prose qu'un roman proprement dit. La lutte de l'aristocratie et de ses anciens préjugés avec la démocratie et ses passions violentes ; la foi ébranlée et le scepticisme né de la science moderne, le malaise général qui en est la conséquence, inspirent au romancier des réflexions dont la nouveauté a fait le succès de l'œuvre. N'oublions pas que la Hongrie d'alors était à la veille des grandes réformes. Tout le monde voyait que l'ancien état des choses était insoutenable, mais personne ne savait
comment rompre avec le passé. Les institutions du moyen âge et le culte des idées modernes, les tendances aristocratiques et les velléités démocratiques, les restes de la féodalité et les garanties du régime nouveau se combattaient, et cette lutte avait créé une anarchie dans les esprits dont ce roman, avec ses allures pessimistes, était rexi:)ression philosophique et poétique.
Deux autres de ses romans ont une tendance nettement politique. Tandis que, dans les Diètes, l'opposition demandait des libertés absolues pour les comitats, des esprits d'une culture européenne, comme Eotvôs et ses amis Szalay et Csengery, voulaient un gouvernement fort, mais responsable, l'unité dans Tadministration, une centralisation sage et modérée. Le romancier a retracé la vie municipale et sociale des petites villes hongroises avant la Révolution. Son Notaire du village (1845, 3 vol.) est le premier cri poussé contre l'administration des comitats qui, bien dirigés, peuvent devenir un rempart des libertés, mais dont les mœurs orientales peuvent aussi amener la banqueroute. Cette œuvre était plus qu'un roman, ce fut une action. Jamais on n'avait concentré d'une manière aussi saisissante et cruelle les actes et les folies de ces tyranneaux de province qui terrorisaient le peuple. Et ce n'était pas seulement le récit, tantôt triste, tantôt humoristique et sarcastique, de la vie des comitats à cette époque, c'était l'état social de l'ancienne Hongrie, où l'on ne connaissait que deux castes, les nobles et les serfs. Trois histoires se
mêlent dans le roman d'Eôtvos, celle du préfet Réty, le représentant du comitat, dont la femme orgueilleuse amène la ruine de la famille; celle du notaire Tengelyi qui, ne pouvant prouver sa noblesse par des parchemins, mène une vie misérable et lutte en vain pour la justice et la vérité; celle de Viola, le serf, qui, par les actes arbitraires des nobles, est poussé au brigandage. Sans doute, la satire est poussée trop au noir, mais il fallait frapper fort pour montrer la pourriture de ce système d'administration dont les comitats autonomes étaient le foyer.
Eôtvos, quoique baron, était un esprit très libéral. Personne mieux que lui ne sentait ce qu'il y avait de révoltant dans la condition des serfs. Dans son roman historique La Hongrie en 1514 (1847, 2 vol.), il plaide pour leur émancipation. C'est une triste époque que le romancier avait évoquée pour parler au cœur de son peuple. La Jacquerie hongroise, la sédition de Dôzsa, a laissé des souvenirs terribles dans la mémoire de la nation, aussi bien par les cruautés commises que par le châtiment inhumain qui les suivit. Cette révolte était comme le triste prélude à la bataille de Mohâcs (1526), où la fortune de la Hongrie devait sombrer. Par l'image du passé, le romancier a voulu montrer les périls qui menacent une société qui prive une partie de ses membres de toute justice. Le cri fut bientôt entendu, car la Révolution hongroise décréta Tabolition du servage. Le dernier roman d'Eôtvos, Les Sœurs (1857), n'est pas à la hauteur de ses devan-
ciers. Les dissertations pédagogiques ralentissent trop la marche de Faction; mais on y voit Ihomine de bien qui a consacré toute sa vie au relèvement moral et intellectuel de son pays et pour lequel le rôle de l'écrivain était un sacerdoce. Poète lyrique, Eôtvôs se rattache à Yorosmarty. La profondeur des pensées et un noble idéal distinguent ses rares poésies ; YArlieic qu'il adresse à son pays lorsqu'il dut s'exiler, est touchant.
Ce qui manque dans les œuvres de ces trois nobles romanciers, c'est l'élément populaire. Or, la littérature hongroise vers 1840 a tenté de rompre aussi bien aA^ec limitation étrangère qu'avec la poésie des aristocrates. Le peuple n'avait pas jusque-là acquis droit de cité dans la littérature ; sa poésie retentit inconnue dans les villages et à la Puszta. Nous avons vu quelle richesse ont fait connaitre soudain les recueils de poésies populaires, et combien Petofi, Arany et Szigligeti se sont inspirés de ces trésors. Le quatrième grand romancier de la Hongrie, Jôkai, descend également jusqu'au peuple: il s'inspire de sa langue, de sa manière de penser. Il abandonne le passé ; c'est la Hongrie du xix^ siècle dans son évolution politique, sociale et littéraire qui l'intéresse. Un résumé rapide de sa vie et de ses œuvres nous feront connaitre les sources où il a puisé et le secret de sa grande influence sur les masses populaires.
JÔKAI est né en 1825 à Komârom (Komorn), où son père était avocat. Il fit ses études dans sa ville natale et à Papa, où les réformés avaient un
célèbre collège. C'est là qu'il se lia intimement avec deux autres élèves : Petôfi et Orlai. Jôkai voulait devenir peintre ; Petofi, qui s'était déjà échappé une fois du collège pour mener la vie errante des acteurs ambulants, rêvait toujours de devenir le Talma magyar; Orlai fit des essais littéraires. Or, il arriva qu'Orlai devint peintre très estimé, Petofi poète Ij^rique et Jôkai romancier. En 1843, ce dernier vint à Pest pour sadonner à l'étude du droit ; il y acquit même le diplôme d'avocat, mais n'exerça jamais. La littérature et la politique l'avaient entièrement pris. Son premier essai — un drame — date de 1843 et obtint une mention honorable à l'Académie. VôrOsmarty et Bajza encourageaient le jeune homme, qui fit bientôt partie du club politico-littéraire des Dix. Entre temps Petôfi vint également dans la capitale. Lorsque, en 1844, sur la recommandation de Vorôsmarty, quelques membres du Casino national eurent édité son premier recueil de poésies, il commença à diriger avec Jôkai la revue ÈletkèpeU {TaUeaux de la vie), fondée par Frankenburg. Petôfi et Jôkai avaient alors les mêmes opinions politiques. Trop impatients pour attendre le renouveau du pays des réformes économiques de Széchenyi, ils voulaient, à la suite de Kossuth, déchainer la Révolution d'où le pays devait sortir régénéré. Tandis que Petôfi, laissant sa jeune femme à Pest, s'enrôlait dans l'armée de Bem, Jôkai. qui avait épousé en 1848 la grande tragédienne Rose Laborfaivi (1820-1886), suivit la Diète à Debreczen; mais, voyant les excès
de langage du journal Le Quinze mars, il conseilla dans ses Feuilles du soir la modération. C'était trop tard I Après rissue sanglante de la Révolution, il se cacha dans le pays, puis vint à Pest pour se faire juger par la Cour martiale, fut acquitté, mais surveillé. Il ne pouvait écrire sous le régime des Haynau et des Bach que sous le pseudonyme de So.Jô. C'est alors qu'il publia ses meilleurs romans. En 1861, après une période réactionnaire des plus détestables, il fut élu député, et depuis il a toujours eu son siège assuré à la Chambre. Nous n'avons pas l'intention de juger Jôkai, homme politique. On sait qu'il s'était voué corps et àme à Tisza, que dans les journaux qu'il a du'igés [Hon, plus tard Nenizet, la feuille amusante Uestohos), «le pape calviniste » n'a pas trouvé de plume plus alerte pour le défendre. En raison de ces services Jôkai fut décoré de l'ordre de Saint-Étienne. Lorsque le malheureux kronprinz Rodolphe entreprit cet ouvrage énorme : Œsterreicli-Ungarn in Wort und Bild, qui devait enfin donner à l'Europe l'ethnographie, la géographie, l'histoire et la littérature des différente s provinces qui forment l'échiquier austro-hongrois, Jokai fut chargé de présider la traduction magyare de l'ouvrage. C'est lui qui a écrit, dans la partie concernant la Hongrie, les chapitres sur le caractère de la race et de la langue magyares.
Jokai est d'une fécondité prodigieuse. Parmi les écrivains français il se rapproche de Dumas père, qu'il prit si souvent pour modèle. Il a rompu presque entièrement avec la tradition du roman
historique. La raison en est bien simple. Ses débuts dans le roman sont postérieurs à 1849 ; or, la Révolution a créé une Hongrie nouvelle qui ne se souvient que vaguement de l'ancien état féodal. Avant ce changement le pays n'avait pas de vie propre ; la littérature ne pouvait que s'inspirer d'un passé glorieux et montrer la chute profonde de la nation. C'est alors que les poètes rappelaient les exploits des aïeux lors de la conquête du pays par Arpàd, le moyen âge héroïque; tantôt brillant sous le règne de Louis le Grand de la maison d'Anjou, tantôt puissant sous les Hunyad, lorsque la Hongrie devint le rempart de l'Europe contre les Turcs et que Mathias Corvin, le fils du grand Hunyadi, subjugua Vienne et fît de Bude le centre de la Renaissance hongroise. Les récits de guerre qui remplissent les pages de l'histoire de la Transylvanie, devinrent le symbole poétique de la lutte que la Hongrie serait forcée de recommencer contre l'Autriche. Mais tous ces souvenirs ne produisaient plus d'effet après la Révolution. Petofi avait montré que la force politique et en même temps poétique du pays était dans le peuple ; Széchenyi avait lancé, dès 1831, son mot célèbre, si concis qu'il est presque intraduisible : Magyaroy^szdg nem volt, lianem leszf{Lsi Hongrie n'a pas été, mais elle sera), c'est-à-dire : Poètes! romanciers! hommes d'action! ne regardez plus derrière vous; ne contemplez pas mélancoliquement un passé à jamais perdu. Travaillez pour l'avenir! le pays ne sera capable de se relever que si vous lui consacrez
toutes VOS forces. — C'est sous limpression de cette parole prophétique que Jôkai commença à écrire ses romans. Un Nabah magyar, continué dans Kû/'Xjàthy Zoltàn 1854), est considéré comme son chef-d'œuvre. C'est un tableau saisissant de la disparition de cette ancienne noblesse hongroise qui dépensait ses grands revenus à l'étranger, puis rentrait dans ses terres, désabusée , incapable de rien faire pour le bien du pays. En face de cette race méprisable, nous voyons la jeune noblesse qui suit la bannière de Széchenyi et arrive, à force de travail, à réparer le mal causé par ses ancêtres ^
— Une des figures des plus marquantes , mais aussi des plus navrantes de l'ancienne Hongrie était le Tàblabirô, cet assesseur de tribunal, autocrate et imbécile, dont l'horizon intellectuel s'arrêtait à Tenceinte de sa ville, ennemi de toute réforme et qui a servi de cible à toute une génération d'écrivains. Dans Les Bons vieux TâblaMrôs (1855) Jôkai déroule le triste tableau, parfois comique, de l'administration et de la justice hongroises avant 1848.
— Le gouvernement autrichien avait, après la Révolution, inondé le pays d'une armée de fonctionnaires allemands , nommés les hussards de Bach. A leur suite quelques grands propriétaires vinrent dans le pays pour acheter à vil prix les domaines des nobles réfugiés à l'étranger. L'état
\. Le contraste entre ces deux noblesses se trouve déjà dans le roman un peu gauche de Fây, La famille Bel tek >j (1832), ce premier essai du roman social en Hongrie.
d'àme d'un tel propriétaire entouré d'une population qui ne comprend pas sa langue, l'influence de ce milieu sur l'étranger qui veut se faire aimer de son village, sont décrits dans Le Nouveau Seigneur (1863). — Jôkai était trop intimement mêlé à la Révolution pour ne pas s'inspirer de cet événement et en raconter, avec sa verve habituelle, quelques épisodes. Il le fait dans Les Modes politiques, dans Les Fils de l'homme au cœur dur, et dans Autres temps, autres 7nœurs. Ce dernier roman nous montre des épisodes de sa vie et de celle de Petofi, mais arrangés par un poète. Les événements politiques et militaires de 1848 à 1859 forment le fond de Dieu est unique (1877). L'insurrection de la noblesse hongroise en 1809, pendant les guerres du premier Empire, insurrection si souvent raillée par le peuple, est défendue dans Le Château anonyme dont le héros est un légitimiste français, Louis Vavel de Versay, qui a sauvé une fille de Marie-Antoinette et l'élève en Hongrie. Les Comédiens de la vie nous montrent ce que l'enthousiasme excité par le dualisme en 1867 avait d'outré dans la vie politique et diplomatique de la Hongrie. — Aux martyrs de la littérature est consacré Eppur si muove, à ceux de la libre pensée Ralj Ràhy.
Quand le romancier s'aventure hors de son paj^s, il est moins heureux. Patrona Hallil ou La Rose hlanche, Un Roman de la guerre de Crimée, Ceux qui n'aiment qu'une fois, une série d'épisodes sombres de l'insurrection à Rome en 1848; La
Liberté SOUS la ncUjc , i-écit de la révolte à Saint- Pétersbourg eu 18-25, de même que les romans dans le genre de Jules Verne : Roman du siècle futur, Oceania. La Glace du Pôle Nord, son imitation malheureuse de Zola : XHiil en Hongrie, sont des romans bons pour alimenter les journaux que Jôkai a dirigés, mais qui n'ajoutent rien à la gloire de
l'auteur. .
Les quelques romans historiques où il s'éloigne du présent et de la vie qui l'entoure ne peuvent pas lutter avec les œuvres semblables de Jûsika et de Komùny.ï)tiT\s L'Arje d'or en Transylvanie, \^ faiblesse du prince Apafi, l'énergie de sa femme Bornemisza et les intrigues des nobles autour de la couronne, intrigues dont Bânfi devient victime, sont attachantes, mais combien peu historiques'. L'élément romantique y occupe trop de place : les souterrains, la belle fille du sultan et son léopard nous mènent bien loin de la Transylvanie du xvii* siècle. Dans La Belle MikJiel, La Domination turque, Le Château féerique, La Dame blanche de LOcse, il n'y a que le canevas qui soit historique; les caractères, les actions sont démesurés, peu en rapport avec la réalité, et quoique l'écrivain ait puisé aux sources, il nous peint un monde plus idéal que réel. L(puvre de Jôkai peut étonner par son étendue, mais elle n'est pas exempte de défauts. Les caractères sont trop beaux. Les hommes sont ou nobles, chevaleresques, doués de forces physiques et intellectuelles hors mesure, ou bien des traîtres noirs sans âme ni conscience. Les femmes sont des
i»«Mnuiiir iin|jpiBniit ,„mitf »' mmmmmmmmmmmm'mKM\ mn u «w i mm
2t8 LIVRE PREMIER
exallées. Souvent la composition est 1res lâche. Les critiques de son pays ont remarqué que presque tous ses romans commencent 1res bien; les personnages sont bien posés, laction s"enga«re selon les lois de la probabilité: mais peu à peu le poète, suit fatigue, soit impuissance, lâche la bride à son imagination, roule ses héros comme les flots roulent les éj)aves, s'embrouille dans des compUcalions inexliicables et le ruman finit en queue de poisson. Mais ce qui est maïKpié comme ensemble présente des détails d'une grande beauté. C'est pourquoi Paul Ovulai a dit de son ami qu'il n'a pas encore écrit do roman i)arlait, mais seulement des parlies de romans excellentes.
Quel est, malgré ces défauts, le secret de sa popularité et de la véritable grandeur de son œuvre? C'est, d'abord, sa pi'ofonde connaissance de la manière de penser, de parler et d'agir du peuple hongrois; puis une langue souple qui ne fatigue jamais le lecteur; enfin une riche galerie de figures aimables et souriantes, des héros qui sont nationaux d'âme et de cœur. La source intarissable de bonne humeur qui éclate même au milieu des tristes événements et surtout les scènes, courtes mais inimitables, où la vie du peuple est représentée avec une grande netteté de contours, font de lui le ])remicr romancier jtopulaire. Les C/iers Co'nipcrcs sont le chef-d'œuvre dans ce genre. Le peuple l'aime parce qu'il aime le romanesque en général el se soucie fort j^eu de ])sychologie; parce qu'il sent que Jôkai compatit à ses
LA VIE LlTTÉK-irRZ 27 ^
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ouentes en Hongrie forment le ':-:'-- ^. --■---' Ae ses récits. Ajoutez ses dei-::, ^= <l^ ^''^ Trai.nent magistrales. On sent le talent du peintre dan. chaque tableau, quoique souvent lunagiMtion supplée aux - choses vues .. Jokai n aviut encore jamais vu la mer et il décnvait deja des naufroces comme un témoin oculaire.
j.kai est le i-.>mancier par excellence de la Hon- <nie ■ s«s wuvres ont charmé deux générations et îeur' vogue est loin de diminuer. C est ce qui explique lenthousiasme quexcita son jubile, en janvier 180-1, dans tout le pays qm est, à jus e tUre fier d un romancier dont les ouvrages ont ete tniduits en vingt langues. -Vussi les hommages rendus par la nation au grand écmam sont-^^s wùques dans les annales de la vie littéraire honcroi^e. Les fêtes étaient vraiment grandio^s; ce qm en restera, cest lédition -Ve rariefur des onvra-es du romancier qui ne comprendra pas moins de °cent volumes. La moitié des soosenptions (100,00.) florins) fut offerte à Jokai comme pnx
national *. ., ^ - ^^ ^i^
A Côté de CCS quatre coryphées il est juste de
1. Un de s<« dernier* H meilleors roaius, La Rùsejanne, fat c»>iirooné par rAcadémic en 18M-
280 LH'RE r-.ZM:ER
n : iriiuer quelques disciples bien doués et sunout les romanciers et les nouvellistes de la jeune école. Un imitateur de Jûsika, très goûté avant 1S48. était KuTHY 181;î-18i>4 , ancien secrétaire de Batthâny, mais qui a jrK?rdu sa popularité en entrant an service de l'Autriche. Son meilleur ouvrage. Mystct'cs de la patrie 1S46 , inspiré r»ar Eugène Sue. nous montre des scènes émouvantes de la vie de la noblesse et du peuple; il contient quelques belles descriptions de l'Alfôld. — Parmi les écrivains comiques et satiriques de Técole de Kisfaludy et de Fây il faut mentionner J. Xagy qui a écrit sous le nom de Zajtay. Les Scèties de la rie de Buda/test. les Xot^ relies 1843, en 3 vol.) et surtout les Carical tires (4 vol. 1S44) sont empreintes d'une ironie mordante qui s'attaque à tous les ti'^ver< de la société. — Albert PIkh, 1823-1807] journaliste très distingué, fondateur de la Vasàitiapi Vjsàg^ l'Illustration hongroise, est un des meilleurs humoristes, dans le goût anglais, de même que Fran- KENBiRG 1811-1884^ qui a fondé les Tableaux de la rie auxquels presque tous les jeunes écrivains avant 1848, Petr»fi y compris, t>nt coUaboi*é. — Parmi les romanciei*s originaux il faut placer Vas Gereben, pseudonyme de Joseph Radâkovics 1823- 18^j8 , dont les peintures du bon vieux temps av;ini la Révolution sont très réussies. 11 a créé par ses romans, ses nouvelles, ses recueils d'anecdotes et ses almanachs, une littérature essentiellement populaire où la langue n'est jamais torturée et où la gaieté jaillit avec une abondance extrême iiarfois
même excessive. On peut citer parmi les meilleurs : Va Sous-Prèfct ^858 , Aux grandes cpoq^i^s les (ji-amis hommes (1859, Le bon vieux temps/ Les Oia-riers de la nation, Les Récits villageois et Les soirées du villnfje. Parmi ses tableaux tirés de la vie sociale -.Les Parents querelleurs, Les gramts Seigneurs, Les Aristocrates de deux sous, La Vie des Jurâtes. — Albert Palffy (ne eu 1823; lami intime de Petofi a écrit sous l'mfluence de George Saml et de Balzac. Il débuta en 18lôpar le Millionnaire magyar, suixi du Livre uoir. En 1817, il devint rédacteur du Pesti Hirlap et londa, en 1848, Le Quinze mars qui par ses idées ultra-révolutionnaires, scandalisa les patriotes, de sorte que le gouvernement de Kossuth se vit dans la nécessité de le supprimer et d'emprisonner le rédacteur. Pâllîy senl'uit à l'étranger d'où il ne rentra qu'après iamnistie. En exil il a écrit, Nouvelles posthumes d'un exilé < 1850 .Dans ses romans, tantôt il aborde des problèmes sociaux, tantôt il raconte des épisodes historiques. Le Parrain du j, rince 185C> , La Maison paternelle ,1858;, Attila, le fléau de Lieu, Le Professeur de 3/"* Esfher, LesLeréiières années de l'ancienne Hongrie (i^^'i), montrent un vrai talent de conteur. Pâlffy dessine ses caractères en quelques traits marquants, les fait vivre par la justesse de l'observation, ne dédaiiîue pas la verve et l'humour. —Alois Degré né en 1820 , descendant d'une famille française, s'essaya d'abord dans la comédie ; mais on lit surtout ses nouvelles où il imite W ton de la conver-
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sation et dos salons; dans les coraposilions de longue haleine il manque de vigueur. Panni ses ouvrages, Deitx ans de la vie (Vun avocat, L'AventurièrCy Sah'ator Hosa sont les plus réussis. — Un des meilleurs nouvellistes est le baron Frédéric PoD>LA^MCZKY né OU 1821) qui débuta par des récits de voyages et donna, à partir de 185G : Les violet tes^ s'il vous plaît ^ Rêve et réalité. Une seule laryne, La Dame aujc lunettes bleues, De vieilles histoires, Flujo et reflux. Il montre peu de profondeur, mais une conception saine de la vie. Directeur du Théâtre National, il a beaucoup fait pour la bonne représentation des pièces françaises. — Jean PoMPÉRY 1819-1883) a charmé le public entre 1850 et 1860. Ses recueils de nouvelles ont été souvent traduits en allemand.
Un des romanciers les plus féconds, disciple de Jôkai pour la forme, de Jùsika pour le fond, est Charles Szathmâry né en 1834 . La Mouette 1855), L'A))ogêe de la Hongrie 1860 \ La Jeunesse de Gabriel BetJilen, Querelle de savants. Les Fugitifs prouvent des études historiques assez approfondies, mais peu de sens psychologique. Szalhmâry fatigue souvent par ses réflexions qui ne sont nullement en rapport avec le sujet traité. — Charles Vadnai (né en 1834), longtemps directeur du journal littéraire FOvârosi lapok, prit part à la Révolution à l'âge de quatorze ans, devint lieutenant, dut servir un an comme simple soldat dans l'armée autrichienne. Revenu, il publia ses essais sous le nom de Coloman Sro.^R, et depuis 1852 sous son
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vrai nom. Son mérite consiste dans la peinture des âmes jeunes. Le style toujours ciselé a de la couleur. Il a donné et donne encore de nombreuses nouvelles ; parmi ses romans on peut citer : La Petite fèe, Est lier la belle choriste, Filles à marier, Le méchant Voisin. En 1885, il commença la publication de ses Mémoires où Ton trouve des pages exquises sur la Révolution et sur la vie artistique et littéraire entre 1850 et 1800. Vadnai, comme membre de l'Académie et de la Société Kisfaltidy, prononce souvent des éloges, parmi lesquels le plus remarquable est celui de Coloman Tôth. — Charles Bérczy a traduit d<?s romans anglais et russes. Ancien secrétaire, du comte Széchenyi, il connaît bien la vie de la noblesse magyare. Une de ses nouvelles, La Blessure guérie, est devenue célèbre. — Le nouvelliste de la grande plaine hongroise et de ses paysans est Louis Abo- NYi (né en 1833j, dont les esquisses villageoises sont très réussies; mais dans ses romans [Sos Mélodies favorites, La Fia du monde Kurucz , U Héritage de Madeleine), il n'y a que certains fragments qui soient pleinement satisfaisants: la composition dans l'ensemble est flottante et le style en est pénible. Cependant les scènes de la vie des paysans se placent dignement à côté de celles de Mikszath. — Les romans de Ladislas Beothy (1825-1857), très lus après la Révolution, ont beaucoup d'invention et de verve.
Depuis 1870, le roman et la nouvelle deviennent de plus en plus réalistes. L'influence de la littéra-
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ture française, de Dickens et de Thackeray sont évidentes. Les problèmes historiques et sociaux, traités avec tant de maitrise par Jôsika et Kemény, de même que le roman romanesque de Jôkai, ne sont plus imités. La jeunesse se préoccupe, non d'inventer des situations nouvelles, mais de peindre fidèlement la vie quotidienne avec ses misères et ses luttes qui souvent n'ont rien de poétique. Le roman proprement dit est remplacé par les esquisses ou par une suite de tableaux. Le pessimisme et un sentiment profond de pjitié s'emparent de beaucoup d'imauinaiions. Chez les uns, cette attitude est sincère: chez d'autres, purement factice. Louis Tolnai, déjà mentionné comme poète, a tracé, sous l'influence des pessimistes anglais, dans ses Tahlcaa.n de la r/e (18G6 , dans Le M/sàrable, des esquisses pleines de tristesse et de sarcasme. — Le disciple ' le plus ingénieux et le plus hardi des naturalistes français est Cornèle Ahrâny!. Il a, ainsi (pie son frère Emile, traduit beaucoup de romans étrangei-s. iJans ses nouvelles et ses romans, AriiotTs caches. Le Ijvel d'EduWïid, Les Ancie/is et les yoia'eau.r SCif/nei'i's, Lo Mdri divorce, La PliilosojtJu'e d'an hoiunte, U/i AjKttre niodcrue, il a peint surtout la vanité de la gentry, son indolence, son manque d'instruction. Si Abrânyi. malgré son observation exacte, reste dans les limites i)ermises. Etienne ToLDY est sans ménagements et devient brutal, comme dans son théâtre, comme dans la série de nouvelles, Sar la table d'Adèle ^ISOi). — Vn écv'iv;nn humoristi(jue de grand mérite e<t Alexandro
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Balazs (1830-1887\, imitateur de. Tliackeray. — Au directeur du meilleur journal amusant de la Hongrie, Adolphe Agai né en 1830;, ajtpartient la palme en ce genre. Ses esquisses et récits de voyage ont charmé deux générations. Publiées en hongrois et en allemand, ces pages ne ])erdent rien de leur saveur dans la traduction. Agai, en psychologue très lin, connait son peui)le dont il imite la langue et décrit admirablement k's mœurs. — Le plus fécond des nouvellistes est Arnold Vértessy né en 1830), qui a déjà publié plus de mille essais dans ce genre. Sa conception pessimiste éclate surtout dans la série de yourcUcs (le:s sidcidcs, une triste galerie des victimes de notre état social, des méconnus et des persécutés. Ses romans respirent le même dégoût de la vie. L'Ecole de la nusère, Les Carrières manquèes, Vil lirillant parti, nr)us montrent les nouvelles couches qui, après 18()7, veulent arriver aux emplois de l'Élat sans aucun mérite, attendent dans les cafés qu'on les nomme députés, ou bien vivent daumônes malgré leurs titres notjiliaires. — Michel L.\szLô, né dans la Bucovine en 1819, a introduit une nouvelle note dans le roman; c'est la peinture de la vie, des superstitions, des intrigues du clergé et des sectes eu Roumanie. — Zoltân Beothy, professeur d'esthétique à l'Université, est un psychologue dont les études sur les pauvres au cœur fier ne maniiuenl pas d'intérêt. Be<»thy est un des meilleurs stylistes parmi ces écrivains. — On peut encore mentionner Alexandre Baksay (né en 1832), (pli ]»rend ses sujets dans la vie ecclésiastique pro-
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286 LIVRE PREXnER
testante, Edouard Kvassay, Bodox, Garanti, He^tùsi, Margittay, Gozsdu, François Herczeg y[iitn,nni\ Les Filles Gyarkorics, En haut et cabas , un talent vigoureux qui promet de devenir le Maupassant magyar, Sigismond de Jlsth, dont le Livre de la Puszta fut traduit en français par Vautier ,1802), Karczag, Brody, un naturaliste énergique, Zoltân Ambrus, Kôbor et Barsony. Les psychologues, les réalistes français, les mystiques russes ont leurs disciples. La vie hongroise contemporaine est retracée par ces écrivains dans des esquisses vraiment frappantes.
Parmi les femmes qui cultivent le roman, on peut mentionner Lenke Benitzky-Bajza, la fille du grand critique Bajza.et les sœurs Stéphanie et Janka Wohl, collaborateurs assidus de la Revue internationale de M. Gubernatis.
Le plus grand écrivain de Técole réaliste est sans contestation Coloman Mikszath dont les Scènes de la vie hongroise ont été traduites en français '. Il
L Par M"f E. Horn. lîlle du ^'rand publicisto Edouard Horn, bien connu en France où il a séjourné après la Révolution. La préface est due à M. Coppée. Nous y lisons : « Je viens de lire les Scènes hongroises, et je suis persuadé qu'elles seront, pour le public français, une charmante révélation. Ce ne sont, comme le titre l'indique, que des scènes très brèves, des tableaux aussitôt évanouis qu'apparus. L'auteur a ftublié d<"'S nouvelles, des récits d'une plus ^rrande étendue. Mais ici. par un tour de force d'artiste, ou plutôt par un admirabK^ instinct de poète, il a concentré ses impressions, condensé sa pensée en quelques paires essentielles. Cela tit-nt du conte et du poème. Chacune de ces scènes rustiques contient à la fois un
est le maître du récit villageois. Né eu 1849 parmi les Palûcz S au pied de la montagne Fàtra, Mikszâtli s"occu]»a d'abord d'agriculture, mais entra bientôt dans le Journalisme et devint député. Son roman Le I/oljc?'ca(f psa^^a. inaperçu; il eut plus de succès avec son Caftan m ?racu le ux , vécii chsirmeini de l'époque de la domination turque, où nous voyons les rivalités des deux villes Kecskemét et Szeged. Mais ce sont ses Redis villageois slovaques et ses Bo/(S Palôez qui ont établi sa renommée. Les Récits contiennent quatre morceaux, deux nouvelles et deux esquisses : Olej, le berger, et Lapaj, le gardechampêtre, sont dune finesse et d'un coloris qui en tout de vrais chefs-d'œuvre. Les Bons Palôez sont des esquisses sans commencement ni fin qui, en quelques pages, peignent toute une vie. De nos jours, Mikszâth s'essaie dans le portrait satirique des personnages politiques. Il rédige un almanach où il réunit les meilleurs écrivains de la jeune école auxquels il écrit de brillantes préfaces. Mikszâth est le Bret Harte et le Sacher-Masoch de la
jtctil drame, un j)aysai,'-e, une étude de caraclère, un tableau do mœurs locales. En quelques mot», les personnages se diL'5st'nl,])loins do voiilô et de vie ; le milieu où ils se meuvent est ôvoqué. laction ôclaie et se précipite. C'est rapide et c'est complet. El j"ai beau loger dans mon arcade sourcilière ma loupe de crititjue, je ne découvre là aucun procédé, nul artifice d'auteur. » — Paris, Quantin, 1890.
2. C'est pourquoi la lievue des revues (15 janvier 1894) l'a baj)tisé Palozc Koloman Mikszâth, l'auteur de l'article extrait de l'allemand ne sachant jjas que Der Paloze indique l'origine de Mikszâth.
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2S8 LrniE PREMIER
Honirrie. Il a, comme ces écrivains, un amour mystique pour le sol de son pays, sans chauvinisme ; il connaît le pays qu'il décrit dans ses moindres détails et sait, comme Maupassant, pénétrer dans le rei)lis de l'âme du paysan. « Chaque ravin, chaque clainère. chaque ruisseau, chaque buisson, chaque hutte, lui raconte son secret, dit un de ses critiques. Ses personnages naissent de ce sol. ils sont francs et robustes. » C'est un réaliste du meilleur aloi qui. par la mise en œuvre des moindres détails, fait voir le peuple et le pays sous leur vrai jour, sans ce faux idéalisme qui caractérise les paysans d'Auerbach.
On peut voir, par cette simple éuumération. quelle fécondité règne en Hongrie dans le domaine du roman et de la nouvelle. La plupart de ces écrivains sont jeunes et ne cessent d'enrichir la littérature. Les journaux et les revues littéraires peuvent ainsi donner au public des œuvres originales qui parlent au cœur de la nation. Aussi celte jeune école a-t-elle avantageusement remplacé les traductions des romans allemands insipides qui défrayaient depuis si longtemps les publications périodiques.