III. — L'Ecole populaire
L'École française s'adressait surtout aux nobles, qui connaissaient notre littérature et dont le ton se réglait sur celui de la cour de Tienne ; les latinistes avaient surtout en vue le public lettré. La grande masse des lecteurs ne comprenait pas grand'chose aux œuvres de ces deux écoles. A leurs odes hardies et pathétiques, d"un sublime un peu guindé, le peuple préférait les vieux romans en vers de CTyungyr)si. Peu soucieux des efforts de quelques esprits éclairés, il demandait des lectures agréables, faciles à comprendre, où les héros populaires jouent le rôle principal ; ou bien .'des satires contre la noblesse et la bourgeoisie germanisées; en un mot, des sujets plus simples, plus terre à terre, mais où Ton sentit le caractère national qui réveillerait « les cœurs magyars au sang endormi ». Rien ne semblait plus propre à satisfaire ce désir que des romans, soit en vers, soit en prose, des épopées héroi-comiques et, à défaut d'un théâtre national où l'on aurait pu ridiculiser les mœurs étrangères, des satires virulentes. Ces efforts étaient louables, mais le succès en était minime; à part Csokonai, cette École ne compte pas un seul poète. Si quelques-uns des types qu'elle a créés vivent encore aujourd'hui dans la mémoire du peuple, comme le fameux Notaire de Peleske, c'est surtout grâce à leur caractère comique. La langue, si concise lors-
qu'elle settorce dimiter Virgile et Horace, redevient lâche et diffuse sous la plume de ces écrivains ; les strophes de quatre vers qu'emploient Gyongj^ôsi et les poètes du xvii^ siècle, ramènent la métrique à l'enfance de l'art ; la rime qu'ils emploient consiste à faire sonner quatre fois de suite la même syllabe.
Le premier qui, par ses romans, ait cherché et trouvé le chemin qui conduit vers Tàme populaire, est André Dugonics (1740-1818), de l'ordre des Piaristes, professeur de mathématiques. Ses réminiscences classiques lui dictèrent d'abord La Prise de Troie et Ulysse, mais bientôt l'histoire ancienne de la Transylvanie lui inspira un roman en prose, intitulé Etelha, dont l'action se passe aux temps d'Arpâd et de Zoltrân, à l'époque de la prise de possession du pays par les Magyars. C'est une simple histoire d'amour entre Etelka et Etele, mêlée d'attaques virulentes contre les réformes de Joseph IL Le sens historique y fait défaut, mais comme c'est un des premiers romans hongrois qu'on ait écrit, il a joui d'une grande vogue. Les autres récits, qu'ils traitent des sujets nationaux ou étrangers, sont également dépourvus d'originalité. Les Argonautes \ Les Maures, Les bracelets d'or, Jolànka et Cserei, ont cependant, malgré leurs défauts, remplacé, auprès du public féminin, les romans tra-
\. Dugonics a traduit ce roman en latin pour montrer que ce n'était pas son ignorance de cette langue qui lui a fait abandonner les sujets et les formes antiques.
duits des langues étrangères K Dugonics a écrit en outre quatre drames sans aucune valeur et a donné un recueil très utile de dictons populaires.
Dugonics voulait agir par le roman ; Adam Paloczi Horvâth (1760-1820), avocat et ingénieur, s'essaya dans Tépopée. Dans la Hunniade, il chante, à la manière de Gj'ongyosi, les exploits du grand Hunyadi après la bataille de Varna (1444) , ses démêlés avec Brankovics, Giskra et Cillei qui le jalousent et veulent le perdre. Mais le héros est protégé par le génie de Louis le Grand, qui lui annonce qu'un de ses fils, Mathias Corvin, sera roi ; le fougueux moine Capistran, qui accompagnait Hunj'adi dans ses batailles contre les Turcs, révèle au monde que Hunyadi est le fils du roi Sigismond et de la reine Marie. — La Rodolphiade chante Jes exploits de Rodolphe de Habsbourg. Plus importantes au point de vue littéraire sont ses Poésies de paysans, où Ton sent le goût du terroir et son recueil de cinq cents chansons populaires (1803; .
Ces deux poètes, quoique très goûtés du public, furent dépassés à cet égard, par le comte Joseph Gvadânyi. Celui-ci appartenait à rancienne famille italienne des Guadagni, émigrée en Hongrie. Après avoir guerroj'é pendant quarante ans, Gvadânyi se retira avec le rang de général. Il aimait les paysans, les mœurs et les coutumes du peuple et s'efforça de combattre par le ridicule lenvahisse-
1. Pariiii ceux-ci le Kartigani, adapté de l'allemand par Mészâros, était surtout répandu.
ment des mœurs étrangères. Dans une épopée comique, intitulée Voyage d'un Notaire de Village à Bade (1790), il raconte, sans beaucoup d'art, mais avec une certaine force comique, la stupéfaction d'Etienne Zajtai, notaire à Peleske, qui, voulant étudier la procédure à Bude, la capitale du pays, 8*3' rend et croit y rencontrer la fine fleur de la culture magyare, une cour parlant la langue nationale, avec des magnats habillés à l'ancienne mode et des dames en costume hongrois. Quel n'est pas son étonnement, lorsqu'il se trouve en présence de dames et de messieurs habillés à l'allemande ou à la française, qui ne comprennent même pas la langue du pays. Zajtai, au bruit de la guerre, rentre pour sauver son fils du service militaire, mais celui-ci s'est déjà engagé dans un régiment de hussards. Le bon notaire passe le reste de ses jours avec son fils cadet, entouré du respect de tout son village, qui admire en lui un voyageur intrépide. Le Notaire de Peleske est devenu très populaire; mis à la scène par Eugène Gaal, en 1838, il amuse encore aujourd'hui les paysans qui viennent dans les villes au moment des foires. Le grand succès de son épopée avait engagé Gvadânyi à lui donner une suite, mais ce nouvel essai est moins réussi que le premier. Un autre roman en vers, Paul Ronté et le comte Maurice Benyotszkij (1793), nous raconte les aventures extraordinaires de ce comte magyar qui fit la guerre en Pologne, fut prisonnier en Sibérie, s'évada et s'établit finalement à Madagascar. Son fidèle Sancho Pansa, Ront»'»,
l'égayé dans toutes les circonstances de la vie. Le premier chant de Tépopée, qui contient le récit des tours de jeunesse de Ronto, nous montre la vie et les sentiments du hussard magyar au xyiii^ siècle. C'est la meilleure partie de louArage. — Dans une description satirique de la diète de 1790, Gvadânyi demande que tous ceux qui ne portent pas le costume magyar soient privés de leurs biens, que l'emploi de la langue hongroise soit obligatoire dans tout le pays et que les étrangers soient exclus des régiments magyars. Sauf le premier point, Gvadânyi formulait ainsi par avance les réclamations de la Hongrie du xix^ siècle.
Ces ouvrages ont peu à peu remplacé les romans étrangers. Kônjd y a ajouté son Dèmocrite, sorte de recueil de bons mots, et le frère Joachim Szekér a donné la première Robinsonnade magyare (1808), où il raconte les aventures de deux Hongrois captifs des Turcs, leur évasion et leurs misères sur les côtes d'Afrique.
Dans un autre centre littéraire, à Debreczen, la Rome calviniste, quelques écrivains essaient de mettre au service de l'élément populaire les formes poétiques plus ciselées des Écoles étrangères. Mais le fond et la forme ne font qu'un dans un poème digne de vivre. Traiter des sujets populaires en strophes saphiques ou alcaïques n'est qu'un jeu d'esprit, dont le succès est forcément éphémère. Aussi verrons-nous les poètes qui ont donné tout son lustre à la poésie hongroise, Vôrosmarty, Petofî et Arany, n'employer que des rj^thmes magyars
et la rime, sauf dans la poésie épique qui, chez Vorôsmarty, emploie encore les hexamètres. Le théoricien de TÉcole de Debreczen, Jean Fuldi (1755-1801), préconisait des strophes ïambiques ou trochaïques avec la rime. Son disciple, Michel Fazekas (1760-1819', a écrit dans cette manière, mais ses poésies toutes populaires n"ont été recueillies qu'en 1836. Dans un conte burlesque en hexamètres, intitulé Luclas Matyi (Mathias, gardeur d'oies), il a créé le type du serf qui, vexé et opprimé par son seigneur, se venge par des tours spirituels du hobereau qui le tourmente. Ludas Matyi va au marché vendre ses volailles ; le seigneur Dobrogi les lui fait prendre de force et le fait rosser d'importance par ses domestiques. Matji jure de se venger et, en effet, déguisé tantôt en charpentier, tantôt en médecin, il réussit à rendre à son seigneur la monnaie de sa pièce. Le sujet est ancien sans doute et se trouve dans les fabliaux ^ ; mais ce qui, dans la littérature magyare, lui donne le charme de la nouveauté, c'est que, dans cette épopée comique, pour la première fois Técrivain prend partie pour le serf, le johhâgij, contre le seigneur. La diète de 1790 réussit à apporter quelques améliorations au sort de ces malheureux; on leur donna notamment la liberté d'émigrer, mais ce n'est qu'en 1848 que les dernières traces du servage furent abolies en Hongrie.
1. Le roman do Tillier, Mon oncle lioijamin, ce chefd'œuvre trop oublié, est inspiré par la même donnée.
Debreczen a donné le jour à un vrai poète qui est le plus digne représentant de TEcole populaire, Michel Csokonai (1773-1805). Fils d'un chirurgien, Csokonai, fit de bonnes études dans sa ville natale et étudia les littératures anciennes et modernes. Devenu professeur, il dut quitter sa chaire à cause des désordres de sa vie privée. Il voulut ensuite étudier le droit, mais il abandonna bientôt les Pandectes et se voua exclusivement à la poésie. Résolution hardie, car, dans la Hongrie d'alors, le métier ne nourrissait pas son homme. Csokonai, dont les premiers essais reçurent les encouragements de Kazinczy, Frddi et Horvâth, rencontra des difficultés qu'il n'avait pas prévues. Après plusieurs années de vagabondage à travers le pays, il revint épuisé, frappé à mort, expirer dans les bras do sa mère, à l'âge de trente-deux ans, n'aj'ant publié qu'une faible partie de son œuvre.
Csokonai admirait beaucoup les œuvres du malheureux poète allemand, Blirger, qui a exercé sur lui une influence manifeste. Tous deux sont des poètes éminemment bien doués pour sentir le charme de la poésie populaire. Blirger a créé la ■ ballade, Csokonai a composé les premiers chants d'amour qu'aient inspirés les pajsans et les humbles. Le poète magyar ressemble par plus d'un trait à son modèle allemand. Bien qu'il se soit essayé aussi dans la poésie épique et dramatique, Csokonai est essentiellement un poète lyrique. Il chante, avec des accents inconnus avant lui, la mélancolie du pauvre hussard et de sa payse, du
pauvre gars * et de sa bien-aimée. Il a donné les premières chansons anacréontiques de la littérature magyare. Son amour pour Lilla - lui a inspiré des vers où il dit sa tristesse de renoncer à la bienaimée.
Dans ses odes, Csokonai a chanté avec enthousiasme, les progrès de rhumanité et de la culture magyare. Il a écrit un poème philosophique sur l'immortalité de l'àme qui est, en Hongrie, le premier essai de poésie didactique ; il a composé aussi des études littéraires et esthétiques. Enfin, l'épopée comique en quatre parties, Borothèe ou Le Triomliiie (les Bmnes auCaraœxiL est devenue l'œuvre la plus populaire de Csokonai. Il y décrit les exploits d'une vieille fille, Dorothée, qui, avec ses compagnes, part en guerre contre le dieu Carnaval, à cause de sa brièveté et contre les jeunes gens à cause de leur mépris de l'Hyménée. Éris vomit les flammes delà discorde: Dorothée est portée sur un canapé par ses soldats qui, au moment du combat, la laissent tomber, de sorte que la pauvre fille se brise les os. L'apparition de Vénus met fin à ce triste spectacle ; elle rajeunit Dorothée et apaise par l'amour la fureur des combattants. — Csokonai avait pris pour modèle La Boucle de cheveux enlecèe de Pope, mais il se mêle tant de traits magyars à
1. On appelle pauvre gars (szegény legény , le bandit de la Puszta.
2. Julienne Vajda. dont il avait fait la connaissance à Komarom et qu'il ne put, à cause de sa situation précaire, obtenir pour iVmnie.
la description des bals, à la peinture des caractères, qu'on peut considérer le poème comme original. Csokonai n écrit pas une satire violente, c'est un pur badinage qui n'a qu'un seul but : faire rire.
Il n'y avait point de place pour les poésies simples de Csokonai au milieu du bruit des guerres de la Révolution. Les poètes exhortaient alors le peuple à imiter la vertu des ancêtres, célébraient la gloire militaire ou se moquaient des mœurs étrangères, qui avaient fait invasion dans le pays. Le Magyar qui, selon le proverbe, pleure même quand il s'amuse, a d'ailleurs peu de goût pour la poésie légère : un Piron magyar ne se comprend guère, voire même un Anacréon.
Csokonai ctBiirger ont été tous deux sévèrement jugés par des poètes, dont Festhétique dérivait d'une conception morale : Bûrger par Schiller, Csokonai par Kolcsey ; pour tous deux, la postérité a été plus équitable que les contemporains.
La ville natale de Csokonai a élevé, en 1871, une statue au premier grand poète de l'École populaire; déjà après sa mort, Kazinczy avait demandé pour lui un monument sur lequel il voulait qu'on gravât le premier vers, devenu proverbial, d'une poésie de Schiller : <( Moi aussi, j'étais né en Arcadie ». Les bons bourgeois de Debreczen, peu ferrés sur la mythologie, recoururent, parait-il, au dictionnaire et trouvèrent au mot Arcadie : pays dont les pâturages sont renommés, surtout pour leurs ânes. Ils refusèrent le monument et l'inscription considérée par eux comme injurieuse.
Après la mort de Csokonai la poésie poimlaire n'a plus eu de représentant digne d'elle. Le peuple a continué à chanter les luttes anciennes pour la liberté ; la diète de 1790, qui, à l'approche des guerres de la Révolution, avait éveillé tant d'espoirs; ces guerres elles-mêmes, les plaintes des serfs contre les impôts, contre les recrutements forcés; enfin, le fond éternel de toute poésie populaire, l'amour. Mais les. écrivains et les théoriciens étaient occupés d'autres problèmes. Il s'agissait d'abord pour eux de prendre position en face des courants créés par la Révolution française. Puis ils se passionnaient pour une polémique retentissante : une refonte complète de la syntaxe magyare, la formation de mots nouveaux pouvant exprimer des idées abstraites et faciliter l'imitation du classicisme allemand, tel était le sujet de ces querelles. Aussi voyons-nous l'École populaire s'effacer pendant quelque temps, jusqu'au moment où elle ressuscite avec Petnfi.