IV. — Les Révolutionnaires
Avant de parler de l'École classique allemande dont le chef, Kazinczy, est considéré comme le Malherbe de la littérature hongroise, il convient de s'arrêter un instant à un petit groupe d'écrivains qui présente un intérêt particulier. C'est le groupe révolutionnaire de Kassa ^ LÉcole française, coin-
1. Etudié au point de vue politique par de Gérando, VEsjirit public en Hongrie depuis la L'évolution française (1868) et
posée surtout de nobles, ne se proposait la France pour modèle qu'au seul point de vue littéraire. Vers 1794, ses adeptes ne publiaient plus grand' chose ; mais d'autant plus grand et profond était le courant d'idées créé par la Révolution française. Le régime politique ne permettait pas d'exprimer des opinions libérales. Cette ardente jeunesse du Nord-Est s'efforça néanmoins d'agir par les Revues. Kazinczy, Barôti et Bacsami fondèrent d'abord, avec l'appui de François Széchenyi, le père du « plus grand des Magyars », le Musée hongrois (1788), que remplaça, en 1790, VOriMe de Kazinczy. Les jeunes écrivains y attaquaient vigoureusement la noblesse et ses préjugés; ils plaidaient la cause du peuple et prédisaient des événements qui allaient changer la face du monde. Les écrivains de l'École latine, Yirâg et Berzsenyi d'une part, Csokonai de l'autre, ne se montraient nullement favorables aux idées révolutionnaires. Ils craignaient un bouleversement complet qui eût été désastreux pour la Hongrie. Ils acceptaient de bon cœur une constitution qui ne tenait aucun compte des idées de liberté et d'égalité, qui laissait le pouvoir entre les mains de la noblesse et du clergé. Le cercle de Kassa prêchait tout le contraire ; il était cependant moins révolutionnaire dans ses principes littéraires. Cherchant à umr à la beauté du fond celle de la forme, il professait qu'elle pouvait être atteinte
par Ed. Sayous, Histoire des Hongrois et de leur littérature politique de 1790 à 7875 (Paris, 1872i.
aussi bien par remploi des mètres anciens ou modernes que par celui des rythmes populaires. A ce point de vue le groupe était donc éclectique, ses membres écrivaient des épitres et des élégies d'après les modèles français, des odes d'après Horace, des contes satiriques et naifs dans la manière populaire, ou des poésies sentimentales sous l'influence d'Ossian et des poètes allemands. Tous les. adeptes de ce cénacle furent impliqués dans la conjuration de l'abbé Martinovics qui, non content de faire de la propagande littéraire, voulut agir dans le domaine politique et social. La répression du gouvernement fut des plus rigoureuses; plusieurs furent exécutés sans preuves, d'autres traînés de prison en prison.
Un des principaux rédacteurs de ces Revues était François Verseghi (1757-1822 , qui embrassait avec un véritable enthousiasme les idées de la Révolution. Grand admirateur de Voltaire, dont il avait traduit, en 1787, le poème didactique sur la création, cet ancien prêtre de saint Paul traduisit également Y Histoire universelle de l'abbé Millot. La censure supprima quelques passages de cette traduction. Verseghi n'en tint compte et ajouta même dix traités oii il attaquait les principes fondamentaux du christianisme et se moquait des cérémonies ecclésiastiques. Sur l'ordre du primat qui l'avait fait interner dans un couvent, il se rétracta, mais devint un membre actif de la Société secrète dont Martinovics était le chef. C'est alors qu'il traduisit la 2\Iarse niaise et publia divers chants avec les airs
notés d'une allure républicaine. Emprisonné en 1797, il fut condamné à mort; l'empereur François commua sa peine en dix ans de forteresse, et ce n'est qu'en 1803 que sa mère, âgée de quatre-vingtdeux ans, obtint sa grâce. Verseghi vécut depuis uniquement pour les lettres et l'érudition. Dans ses œuvres (quarante volumes) on trouve, à côté des poésies, des études esthétiques, philologiques, historiques et théologiques. Il est le premier qui ait écrit des dactyles rimes ; il «demande surtout aux poètes des rythmes auxquels puisse s'adapter la musique magyare. Verseghi mourut à Bude dans l'isolement; sa polémique avec Rêvai, dont les théories linguistiques l'emportaient sur les siennes, avait fait le vide autour de lui.
Le rédacteur en chef du Musée magyar^ Bacsanyi (1763-1845), est le poète de la Révolution française, dont il n'a cessé de chanter les gloires^ bien qu'il fût fonctionnaire du gouvernement à Kassa. En 1789, il écrivit un hymne à la prise de la Bastille et, à la nouvelle de la coalition contre la France, il fulmina contre les oppresseurs de la liberté. Il accusa les monarques dç tous les maux dont souffre l'humanité et les menaça de la vengeance des peuples maltraités, u Regardez autour de vous, leur crie-t-il, et voyez comme vos trônes chancellent, y) Il n'en fallait pas plus pour le faire accuser de haute trahison. Une première fois ses nobles protecteurs purent le maintenir à son poste ; mais après un second recueil de poésies, plus révolutionnaire encore que lé premier, il fut destitué
et surveillé . Martinovics le dénonça comme un de ses complices. Bacsanyi se présenta à Bude , fut fait prisonnier, envoyé à Kufstein ^ mais reconnu non coupable. Il se retira à Tienne (1796) où il végéta comme employé de Banque. A peine Napoléon avait-il lancé sa proclamation au peuple hongrois (1809) que Bacsanyi, oubliant sa position, s"en fit le traducteur. Il dut se réfugier à Paris, où il vécut jusqu'à l'entrée des alliés. L'Autriche s'empara de lui, l'emprisonna à Briinn et l'interna ensuite à Linz. On lui permit de toucher une pension de 2,000 francs que lui faisait le gouvernement français.
Bacsanyi a surtout exercé de l'influence par ses travaux esthétiques; ses chants révolutionnaires ont trouvé peu d'écho. Ses élégies, écrites dans la prison de Kufstein (1795), sont d'une grande beauté: celles qu'il adressa à Szentjôbi et à la fiancée de celui-ci sont touchantes. C'est Bacsanyi qui a fait connaître Ossian en Hongrie. Nature ardente et enthousiaste, sa sympathie s'étend à tous ceux qui gémissent sous l'oppression des grands. La forme de ses poésies est parfaite ; ce révolutionnaire a le calme des classiques ; il est toujours correct et plein de mesure, même quand il défend des idées nouvelles; Dans les dernières années de sa vie il a écrit contre Kazinczy; cette inimitié lui nuisit beaucoup aux yeux de l'Académie, qui ne
. 1. Il eut conlulo compagnon do prison Marct, due de Bassano.
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Tadmit au nombre de ses membres qu'à l'âge de quatre-vingts ans.
Ladislas Szentjobi Szabô, né en 1767, mort dans la prison de Kufstein à Tàge de vingt-huit ans, fut un compagnon de captivité de Bacsânyi et de Verseghi. Quelques poésies qu'il publia, en 1791. sont bien venues ; son drame : Le roi Matldas ou L'amour du peuple est la récompense des bons princes, fut composé à l'occasion du couronnement de François P""; on y remarqua les allusions à la triste situation de la Hongrie. — Dayka, mort lui aussi à rage de vingt-huit ans (1768-1796), fut le disciple favori, en poésie et belles-lettres, de Kazinczy qui a publié ses vers et écrit sa biographie (1813). Nature mélancolique mais ardente, il abandonna la carrière ecclésiastique à cause de ses poésies et sermons. Ses poèmes sont surtout riches en images et épithètes nouvelles. C'est le meilleur poète lyrique de ce cercle.