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V. — L'École classique allemande

La gloire littéraire de Weimar, à la fin du xviii^ siècle, ne pouvait pas rester sans influence sur la littérature hongroise qui cherchait toujours sa voie. L'hellénisme allemand, fondé par les traités esthétiques et les travaux critiques de Lessing et de Herder, trouva sa plus belle expression poétique dans Gœthe et Schiller; ceux-ci ont bientôt contrebalancé rinfluence de la France. Les attaques de

Lessing contre la tragédie française, les efforts des écrivains allemands pour s'émanciper de la tutelle française, enfin Téclosion rapide de toute une série d'ouvrages réputés classiques, ont créé en Allemagne un grand mouvement littéraire, dont le contre-coup s'est propagé en Hongrie. A la tète de ce mouvement se trouve François Kazinczy 1759- 1831 ^ qu'on pourrait appeler le Herder magyar. On sait le rôl(> joué par Herder dans la renaissance de la littérature allemande. Sans être un génie créateur, il a, par sa vive intelligence de l'antiquité, créé un idéal nouveau, celui de l'humanisme, qui, selon lui. se manifeste surtout dans la littérature et dans les arts de la Grèce. Cosmopolite par essence, il a néanmoins réveillé la nation de sa léthargie et lui a donné la première place dans le mouvement intellectuel. Kazinczy avait des vues plus modestes. Lui et ses disciples voulaient créer d'abord une langue capable d'exprimer toutes les idées de l'esthétique et de la philosophie de l'art, idées qui venaient de naitre dans les œuvres de Lessim?, de Herder. de Gœthe et de Schiller; une langue qui fût harmonieuse et qui se pliât à toutes les exigences des rythmes étrangers. Car ses prédécesseurs, aussi bien ceux de l'École française que ceux de l'École latine, avaient eu à lutter contre la pauvreté de l'idiome magyar. Le vocabulaire philosophique et esthétique, celui même de la vie sociale et poli- \ tique, était en grande partie à créer; il fallait, d'autre part, remplacer par des vocables magyars les mots étrangers que l'usage du français, de

|g LIVRE PREMIER

1 allemand et du latin, avaient introduits dans la | lano-ue Ce résultat ne pouvait être obtenu qu au prix de grands efforts et de batailles littéraires acharnées, qui ont duré pendant vingt ans (1810- 1 1830] Néologues et orthologues formaient deux camps hostiles. Les orthologues voyaient de mauvais œil ces innovations hardies, qui, aujourdhui, ont obtenu droit de cité dans la langue.

Le chef des innovateurs était Rêvai, un des philologues les plus sagaces de notre siècle, qm, avant Bopp et Grimm, a jeté les bases d une same méthode en philologie comparée, méthode peu connue à cause de la langue dans laquelle elle fut exposée. Son adversaire Verseghi ne voulait tenucompte que de Tusage et refusait d'accepter la méthode historique. Ennemi de toute nouveauté, U s'est vu abandonné par la nouvelle génération qui s'est rangée hardiment sous le drapeau de Revai et

deKazinczy. -..^x , • ^

Kazinczv proposait comme modèles littéraires a la langue "^ ainsi enrichie les classiques allemands, Gœthe surtout. Parmi les nombreuses traductions qui, à cette époque, rendaient à la littérature plus de services que les originaux, nous trouvons, outre quelques pièces de Shakespeare et de Molière, les Iciijllcs de Gessner, Stella, Frère et Sœur, Clavigo^ E(jmont de Gœthe, des parties de là Messiacle de Klopstock, les Paramythies de Herder, Erailie Galotti, les Fahles, Miss Sarah Sampson et Minna de Barnhelm de Lessing. Schiller n'est pas représenté. Par ces traductions, Kazinczy a donne a la

langue magyare plus de souplesse qu'elle n'en avait eu jusque-là. Mais son goût trop raffiné lui fit parfois faire fausse route. Il ne tint aucun compte de la poésie populaire, déclarant que la poésie n'était faite que pour une petite élite. En cela, il est devenu infidèle à Herder et à Gœthe. S'il avait bien étudié le théoricien du lied, l'auteur des Voijo des peuples, Herder, s'il s'était pénétré du charme des poésies lyriques de Gœthe, qui a puisé ses meilleures inspirations dans la chanson populaire, il aurait pu se convaincre que la poésie n'est pas, aux 3'eux de ces écrivains, la propriété exclusive de telle ou telle classe, qu'elle doit se vivifier aux sources éternelles de la poésie populaire si elle ne veut devenir un simple jeu, un amusement i:)Our quelques délicats. Mais Kazinczj' ne voyait pas si loin. Il était réservé à l'époque suivante de créer la véritable littérature nationale en s'inspirant surtout de la poésie populaire.

La vie de Kazinczy fut attristée par la conjuration de Mardnovics. Au milieu de ses efforts littéraires pour répandre le goût classique, il fut arrêté dans la nuit du 14 décembre 1794, pour avoir recopié le catéchisme des révolutionnaires. Condamné à mort, il obtint sa grâce et fut traîné de prison on prison, du Spielberg à Kufstein, de là à Munkâcs. Il ne fut mis en liberté qu'après six ans et demi de captivité, pendant lesquelles il faillit succomber, comme le pauvre Szentjobi. Rien de plus navrant que le récit de ses Prisons. Privé d'encre, il dut écrire avec de la rouille, parfois avec son sang.

C'est ainsi qu'il a traduit Ossian. La prison l'avait blanchi avant l'âge, mais n'avait pu briser son élan. Retiré dans le coniiiat de Zemplén, il se créa, à Széphalom, une retraite bien simple d'où il ne cessa de diriger le Parnasse contemporain. Stimulant les jeunes, soutenant l'ardeur des anciens, il se prodiguait sans compter. Son énorme correspondance est une source des plus précieuses pour juger la vie littéraire d'alors. Széphalom devint le centre intellectuel d"où la littérature recevait son impulsion. C'est de là qu'il lança son recueil intitulé Épines et fleurs : les épines déchiraient les ennemis des innovations ; les fleurs étaient oft'ertes à leurs défenseurs. C'est là qu'il écrivit ses épitres à Berzsenj i et à Vitkovics où il créait une Poétique nouvelle ; c'est là, enfin, qu'il composa ses récits de voyage en Transylvanie et à Pannonhalma. A peine l'Académie était-elle fondée qu'il fut appelé à aider la jeune société de ses conseils, mais l'année suivante (1831) il mourut, victime de l'épidémie cholérique qui sévissait dans toute la Hongrie.

Kazinczy est le grand réformateur de la langue et de la poésie magyares. De même que Herder son modèle, il n'est pas poète lui-même, mais goûte vivement la poésie. Ses épigrammes, inspirées soit de l'Anthologie grecque, soit de Martial, sont particulièrement réussies. Il est aussi le premier qui ait écrit des sonnets. Mais sur trente volumes dont se composent ses œuvres, il n'y en a qu'un seul qui contienne des poé-

LA VIE LITTÉRAIRE IQl

sies *. A Széphalom, un temple de style dorien a été élevé sur remplacement du cabinet de travail de Kazinczy. Le centenaire de sa naissance (1859, y fut célébré avec un grand éclat. Ce fut la première manifestation de la vie nationale après la Révolution de 1849. Cette solennité donna des forces nouvelles à la résistance jusqu'à la victoire définitive, remportée huit années après -. Ainsi celui qui. dans sa vie, avait montré les voies du renouveau littéraire, fut, après sa mort, le symbole de la résurrection politique et nationale.

Les disciples immédiats de Kazinczy étaient : Kis, Szemere et Kolcsey ; ses doctrines étaient acceptées en même temps par la revue littéraire Aîcro}Yf, qui réunissait tous les grands écrivains d'alors. Kazinczy, dans son culte exclusif pour Gœthe, avait négligé Schiller. C'est ce dernier pourtant qu'imitèrent plutôt ses disciples, c'est de sa conception de l'idéal, du rôle du poète et de l'art en général, qu'ils s'inspirèrent surtout. Kazinczy et les écrivams de son école furent les fondateurs de l'esthétique et de la critique magyare. Kis J770-1840 , dans sa longue carrière, a consacré tous ses efforts à épurer le goût de son temps. Il est plutôt, comme Kazinczy. un traducteur éminent qu'un gnuid

1. L Académie prépare une édition oriti«iue des Ovuvre-s de Kazinczy; elle lait éditer daboid sa correspondaace par M. ^ âczy.

•2. L'Académie a publié à cette occasion un beau volume, «jui contient les discours de Eôtvôs, de Toldy et de Dessewffy,

1«*>^ poésies de circonstance i\o Szâsz et d.- Tump:i.

poète. Connaissant rantiquité mieux que Kazinczy, il a traduit Tibulle, Properce, Horace, Juvenal, Perse le Traité du Sublime de Longm, la Rhétorique'd'\risto te et même les Leçons esthétiques de lan-lais Blair. Il avait un goût prononcé pour la poésie de Thomson et de Delille, qu'il a également traduits. La description de Gyôr et de ses environs, où il a enseigné dans sa jeunesse est une œuvre qui rappelle les sentiments mélancoliques d un Matthisson et d'un Hôlty. - Szemere (1785-18r3l ) , ^rand admirateur de Kazinczy, dont il était le parent, a rédigé les deux meilleures revues de son temps : La Vie et la Littérature et Mmarion. L'œuvre de Szemere est surtout critique et esthétique Doué d'un sens artistique très sûr, il s'est efforcé de juger, d'après des principes philosophiques les œuvres poétiques de ses contemporains Comme poète, il rappelle Guillaume Schlegel, surtout à cause de ses beaux sonnets, dont le nombre n'est pas grand, mais dont la facture est irréprochable. On en cite six surtout, qui vivront autant que la langue magyare. Tous les Magyars les savent par cœur. Ses autres œuvres, par contre, sont bien oubliées. Il traduisit en vers ïambiques le Zrinyi de Koerner, qui fut joué à Pest (1818) par une société de nobles. Cette représentation montra que la lana>ue était déjà apte à rendre les seiiti-j ments pathétiques et les situations tragiques.

Le plus original des trois disciples de Kazmcz: est François Kolcsey (1790-1838), critique de preniier ordre et en même temps excellent orateu'

politique. Kazinczy, Kis et Szemere avaient, par leurs nombreuses traductions, répandu le goût de la mesure et de la forme ; ils avaient enrichi la langue de tout un vocabulaire philosophique et critique et avaient élevé l'idéal vers lequel la littérature devait tendre. Les œuvres de Kolcsey sont le fruit de ces efforts ; il est non seulement un grand prosateur, comme les autres membres de cette école, mais encore un poète de valeur. Il s'inspire de l'idéal schillérien du Beau et de la Liberté ' Patriotisme, A la Liberté, Chant de ZrinyL La Vertu], mais le triste état de son pays a inspiré à son âme mélancolique des accents qui n'ont rien de la sérénité des classiques. Il rappelle parfois les poètes sentimentaux de l'Allemagne {Espoir et Souvenir, Aquiescernent, A la Nymphe de Ràhos, Dans la barqiœ). Il est le premier qui ait introduit dans la poésie hongroise la ballade et la romance littéraires. Son Dohozi, La belle Lenha, Le Pèlerin, sont les premiers échantillons de ce genre. Il manque, il est vrai, à ces compositions l'action dramatique rapide qui caractérise la vraie ballade, mais elles sont néanmoins excellentes par l'émotion contenue. C'est aussi cette émotion qui distingue la pièce : Les siècles orac/eiu- de la nation rnagyarey qui est devenue un des hymnes nationaux, aussi souvent chanté que celui de V(»r<»smarty. Cette poésie se compose de huit strophes et commence par une prière ardente, puis rappelle le glorieux souvenir de l'occupation du territoire par Arpad et énumère les richesses du pays; mais.

dès la quatrième strophe, le triste état de la patrie s'empare de Fàme du poète et il chante mélancoliquement les désastres subis par la nation. Ce sont nos péchés, dit-il, qui ont enflammé la colère divine et qui nous ont valu toutes les calamités : invasion des Mongols et des Turcs, discorde entre les propres enfants du pays. Une strophe finale implore la clémence divine pour cette race malheureuse qui a déjà si cruellement expié ses fautes. Ecrit en 1823, deux ans avant la diète mémorable d'où devait sortir la Hongrie régénérée, cet hymne est l'aurore d'une ère nouvelle. Kolcsey était un des premiers orateurs de ces assemblées politiques oii l'on discutait avec tant de feu, entre 1825 et 1848, les principes de la liberté politique et sociale, où l'on voulait faire triompher les idées égalitaires, affranchir les serfs, donner à la Hongrie une vie économique indépendante. A la diète de 1832-1836, Kolcsey représentait le comitat Szatmâr. Toujours sur la brèche quand il fallait défendre les idées libérales, il allait trop loin dans ce sens, au gré de ses mandataires. Il donna sa démission et son dernier discours avait tellement ému la diète que la séance fut aussitôt levée. Kolcsey était le grand orateur de l'Académie: ses Éloges sur Kazinczy et sur Berzsenyi, devinrent des modèles du genre et peuvent rivaliser avec les meilleurs morceaux analogues de l'étranger. Ses vastes connaissances sur les littératures anciennes et modernes, sur les doctrines littéraires et esthétiques de la France et de rAllemagne, font de lui le juge littéraire le plus

compétent de son école. Son travail sur le Zfinyi de Kôrner est une des meilleures études dramatiques qu'on ait écrites en hongrois. Ses études critiques des œuvres de Berzsenyi et de Csokonai, quoique légèrement partiales , sont néanmoins approfondies et montrent un polémiste hardi et ardent. Certes, Tidéal classique qu'il prêcha n'était pas exempt d'exclusivisme, mais il a posé, pour la littérature magyare naissante, ce principe vrai, que la réunion de l'élément classique et de l'élément populaire potivait seule donner des chefs-d'œuvre. Parmi tant d'influences littéraires, venues de l'étranger, il serait étonnant de ne pas trouver un écho de cette fièvre werthérienne qui a sévi en Allemagne et dans le reste de l'Europe. Et, enetïet, vers la fin duxviii^ siècle, la Hongrie pleurait aussi sur le sort de ces héros amoureux et de ces héroïnes sentimentales qui remplissaient alors le monde de leurs gémissements . Ossian a été traduit de bonne heure, mais la poésie de la brunie n'a pas trouvé d'imitateurs. Kazinczy, avant de subir sa captivité, avait publié, en 1789, Les Lettres de Bdcskai, d'après un modèle allemand *. L'imitateur valait mieux que le modèle, le roman allemand étant une des productions les plus faibles de l'époque werthérienne. Kazincz}', par la composition soignée, le cadre local (le comitat de Bacs) et les caractères nationaux, mit un i)eu de vie et d'animation dans les plaintes de cet Adolphe magyar. Le public en

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