VI. — Les deux Kisfaludy. — Le théâtre : Katona
Des influences multiples exercées par les littératures étrangères se dégage enfin une série d'ouvrages originaux. Non que les œuvres antérieures à 1820 ne soient que des imitations ; les Berzsenyi, Kôlcsey etCsokonai, tout en tournant leurs regards vers les littératures plus avancées dans leur développement que celle de leur pays, ont néanmoins traité des sujets nationaux. C'est surtout sous le fapport de la forme que la Hongrie avait été tributaire des autres nations; la poésie lyrique, soit quelle imite les strophes employées par Horace^ soit qu'elle s'inspire de Gœthe et de Schiller, par les sujets traités, par la manière de les concevoir, reste toujours essentiellement hongroise. Le fait est encore mieux marqué dans la poésie épique", qui n'a jamais chanté que les événements historiques du pays et surtout dans la poésie dramatique dont les débuts coïncident avec le renouveau de la littérature. Que les poètes s'inspirent des drames historiques de Shakespeare pour la tragédie, ou des intrigues de Kotzebue pour la comédie, les personnages, les faits et lés caractères sont ma-
IQg LIVRE PREMIER
o-vars. Ce serait une erreur de n'y voir que des imitations serviles; même au xvir siècle, lorsque la langue était encore trop peu développée, les poètes nous intéressent par les sujets et les caractères qu'ils mettent en scène. Bessenyei et son école ont beau chercher leur idéal dans la littérature française, Viràg et Berzsenyï dans la littérature latine, Kazinczy et ses adeptes dans Goethe et Schiller, les œuvres qui datent de la fin du xviir siècle et du commencement du notre sont autant de manifestations de l'esprit national qui est seulement soutenu, affiné par Tétude des littératures étrangères. Le roman werthérien de Fannii n est-il pas un épisode vrai de la vie de Karman. L'activité littéraire des deux frères Kisfaludy montre mieux encore cette association, cette fusion de l'influence étrangère et de l'influence nationale.
L'aillé des Kisfaludy, Alexandre (1772-1844), a comme Bessenyei fait partie de la garde royale à Vienne où, à l'exemple de ses aines, il a beaucoup lu les auteurs français et italiens. Entré dans l'armée en 1795, il fit la guerre en Italie, fut fait prisonnier par les troupes françaises et envoyé en Provence. 11 a vu Avignon, Vaucluse et y a évoqué les souvenirs de Pétrarque. Délivré, il combat encore en Allemagne et en Suisse ; en 1800, il épouse Rose Szegedi, prend part à rinsurrection des nobles en 1809 et se retire ensuite dans sonpays, àBadacsony, où il meurt entouré de sa famille et de ses amis.
Alexandre Kisfaludy, au milieu du classicisme, devint pour ainsi dire le fondateur du romantisme
magyar. Les différentes écoles que nous avons jusqu'ici passées en revue se sont toutes modelées sur une littérature classique, celle de la France ou de Rome, ou de l'Allemagne. Kisfaludy, dans ses Amours de Himfij, dans ses contes en vers, s'inspire d'un autre idéal. Le romantisme allemand inauguré alors par les frères Schlegel, Tieck et Novalis, un séjour à AVurtemberg où, "dans ses promeiiades solitaires, il a vu les ruines de tant de châteaux," les souvenirs de son pays et de ses amours avec une comtesse à Klagenfurt, ont fait de Kisfaludy le conteur des réci^ts romanesques qui ont pour théâtre les châteaux des environs du lac Balaton, « la mer hongroise ». Le poète v évoque les souvenirs de l'âge héroïque des Magyars et de la captivité turque, souvenirs enveloppés de cette couleur romantique qui plait tant à l'imagination populaire. C'est ce qui explique la voo-ue extraordinaire qu'eurent ses poésies. Leur rythme ne présentait rien de compliqué : il n'y cherchait ni les ditïîcultés à vaincre ni les mètres étrangers. Kisfaludy a créé une strophe de douze vers en trochées de quatre pieds. Dans les deux premiers quatrain«^ <liu donnent l'exposition, la rime est croisée, dan^ le dernier quatrain qui renferme la pointe, la rime est paire. Les Amours de Hirafy sont un cycle de petits poèmes, au nombre de quatre cents. Le poète y a mis, comme il le dit dans son testamenl poétique, « la flamme d'un ciel et d'un peuple du Midi, mais le caractère oriental, les chagrins dun cœur magyar, les souvenirs de son cher pays, les
tempêtes de sa passion et sou cœur tout saignant ». Kisfaludy y conte les plaintes d'un amoureux qui se croit méprisé. Il s'en va à l'étranger, combat pour trouver la mort, mais en vain. Il pense au suicide, mais son espoir renaissant le pousse encore une fois vers son pays. Il croit s'apercevoir que le cœur de son Élise appartient à un autre. C'est la première partie, la mieux réussie de ce roman en vers. Dans la seconde, le poète voit qu'il s'est trompé; Élise la toujours aimé. Ils s'épousent et vivent heureux \ Le poète avoue lui-même que son modèle est Pétrarque, mais au lieu d'un amour angélique, Kisfaludy chante l'amour passionné. Cependant le désespoir l'inspire mieux que le bonheur. La première partie de son poème n'a point d'égale dans la littérature hongroise d'alors; ces comparaisons empruntées à la nature, ce flot d'images''qui débordent et semblent parfois rompre la digue du sonnet, étaient choses nouvelles dans la littérature.
Kisfaludy a donné, après Ilmifij, des Contes poétiques ; Csobâncz, Tâh'ka, Somlô plaisent par l'intrigue et parla couleur romantique du récit. Ces contes glorifient l'ancienne noblesse et la bravoure hongroises; le fond est historique, mais le poète change ces épisodes en autant de tableaux de la
1. La première partie en vingt et un chants — doux cents sonnets — est intitulée : L'amour qui se layneiite et parut en 1801 : la seconde partie en sept chants — deux cents sonnets — porte le titre : L'aniour heureu-u- et parât en ISÙT.
vie nationale. Les digressions lyriques sont d"uue grande beauté. — Kisfaludy a survécu à sa gloire. Ses dernières œuvres passèrent inaperçues et lorsque, en 1833, lAcadémie dont Kisfaludy était le premier membre résidant en province, partagea le grand prix entre lui et Vorosmarty, il se retira mécontent. Il consacra ses derniers jours à justifier l'insurrection des nobles en 1809, contre laquelle on avait dirigé de violentes attaques. On lui a élevé une statue, due au ciseau de Nicolas Vay, à Balaton- Fiired, au bord même du lac dont il a chanté les sites charmants.
Alexandre Kisfaludy est le plus digne représentant de la poésie romantique; son frère, Charles, peut être considéré comme le fondateur de la comédie hongroise. Le théâtre hongrois a eu des débuts pénibles. Pour que les aivers genres de poésie se développent, il suffit qu'ils trouvent des lecteurs ; pour le théâtre, les conditions d'existence sont plus difficiles. Les lecteurs ne suffisent pas, il faut un théâtre, des acteurs, des spectateurs qui permettent à une entreprise théâtrale de prospérer. Or, la vie matérielle en Hongrie, à l'époque où nous voj'ons le théâtre s'organiser à l'étranger, était extrêmement précaire. Du xvr au xviii' siècle la nation avait des préoccupations tout autres. Les guerres contre les Turcs, les luttes pour sauvegarder la constitution contre les empiétements de la maison des Habsbourg, occupaient toute l'activité. Puis il fallut créer de toutes pièces une langue poétique et la prose elle-même n'avait encore atteint
qu'un bien faible degré de développement. Ajoutez qu'il n'y avait pas de capitale proprement dite ; Presbourg et Pest étaient des villes allemandes. Les troupes de théâtre allemandes défendaient leurs positions ; il fallait lutter avec elles comme si on s'était trouvé sur un sol étranger. C'est pourquoi nous ne voyons au xvir et au xviir siècles que les drames des Jésuites, joués dans les écoles et récités par les élèves. Avec la renaissance de la littérature, surtout depuis 1790, on commença à agiter la question d'un théâtre national. La Diète avait cette année-là exprimé le vœu qu'on jouât pendant la session deux ou trois fois par semaine à Pest et à Bude. Mais le gouvernement se contenta d'assurer que le hongrois serait enseigné dorénavant dans les écoles et à l'université et ne s'occupa nullement de la construction d'un théâtre pour les pièces magyares; encore moins voulut-il priver de leur gagne-pain les troupes allemandes qui jouaient à Presbourg et à Pest. C'était donc aux écrivains de créer quelque chose. Bessenyei, Rêvai, Verseghi, Kazinczy, voyaient tous la nécessité d'une scène hongroise. A défaut de pièces originales ils se seraient contenté de traductions et d'adaptations. Grâce à leurs efforts eut lieu à Bude la première représentation en hongrois, le 25 octobre 1790. On joua une pièce du comte Bruhl traduite en hongrois. Les encouragements ne manquaient pas, mais l'absence de pièces originales se fit bientôt sentir. Un savant patriote, Adam Horvâth, promit bien, dans un accès d'enthousiasme, de donner toutes les
semaines une tragédie ou une comédie originale tirée de l'histoire ou de la vie nationale ; un Mécène, Joseph Péczeli, proposa un prix de 20 ducats pour une tragédie tirée de riiistoire hongroise, « où le poète devra observer toutes les règles de l'art tragique et écrire dans une langue tellement forte et concise que la pièce ne perdît rien à une traduction en langue étrangère ». Pour 20 ducats, c'était beaucoup demander, dit un historien de la littérature. Alors même que les premières représentations hongroises eurent fait naître diverses bibliothèques théâtrales, on ne vit pas surgir un seul talent dramatique. Le Pliilosoplie de Bessenyei, la première pièce originale jouée en 1792, ne fut suivie d'aucune autre. Il fallait recourir au drame bourgeois des Allemands, ou bien traduire tant bien que mal Molière, Racine et Shakespeare, même Kotzebue. Cependant le directeur allemand qui prétait son théâtre imposa à la troupe des conditions tellement lourdes , la discorde entre les acteurs devint telle que, dès 1796, ce premier essai échoua pitoyablement. Les acteurs se mirent à courir le pays et à jouer dans les foires.
Le théâtre national en Transylvanie rencontrait un terrain plus favorable. On y trouve des traces de quelques représentations isolées dès le xvr siècle. Moins dévastée que la Hongrie, la Transylvanie eut, avant le xviir siècle, une vie intellectuelle plus intense. Lorsque, en 1792, la première troupe réa'uliere commença ses représentations, les magnats^du pays s'intéressèrent à cet essai. La troupe, du
reste, secomioosait presque entièrement de nobles. Ils s'intitulaient République et leur chef n'était que le primus inter x^c^^^es. Les idées répandues par la Révolution française trouvaient ici leur écho, au moins dans les costumes. Les acteurs portaient le bonnet phrygien et des boutons avec l'inscription : Liberté et Égalité. La Diète vota la construction d'un théâtre national dès 1795 et les magnats, surtout Nicolas Wesselényi, rivalisèrent de zèle dans la protection de cet art nouveau pour la Hongrie. Quoique la construction fût votée et que la somme de 100,000 florins fut accordée en 1811, l'opposition des troupes d'acteurs allemands fut tellement vive que le premier théâtre à Kolosvâr (Clausembourg) ne fut ouvert qu'en 1821 '. La première pièce jouée était le Zrini/i du poète allemand Kôrner ; à défaut d'une pièce originale le sujet du moins était hongrois. C'est alors que la poésie dramatique produisit ses premières pièces viables. Les deux premiers représentants furent Charles Kisfaludy et Katona. Charles Kisfaludy était né à Téth (comitat de Gyôr) en 1788. Il fit ses études à Gyôr (Raab), mais son naturel emporté s'accommodait mal de la discipline ; il dut quitter l'école, devint cadet dans une école militaire où il apprit les langues, la musique, la danse et le dessin. Il fit ensuite les campagnes en Italie et en Allemagne. Dans ses moments de répit il s'occupa de littérature, publia ses premiers essais dramatiques et lyriques et entra en relations