CHAPITRE V
L'accueil que reçurent l'un et l'autre, ne fut pas celui auquel ils s'attendaient. On leur envoya des coups de fusil tout le long des chemins. A Maglaj, on leur prépara un guet-apens, où un escadron de hussards périt presque entièrement, et à Eptché il y eut un combat véritable, dans lequel les Austro-Hongrois firent tout un bataillon de nizams (réguliers turcs; prisonnier. Mais ces avertissements déjà assez sérieux n'ouvrirent pas encore les yeux du comte Szâpâry, qui ne craignit pas de se hasarder jusqu'à Zvornik, qu'il comptait prendre avec la vingtième division, affaiblie par un détachement de six bataillons qu'il avait laissés en arrière pour garder ses communications. Or il se trouva tout d'un coup en face d'un gros d'insurgés, qui le fit rétrograder jusqu'à Doboj, où pendant le 16 et le 17 août ses troupes furent absolument cernées. Alors on fit mobiliser un second corps d'armée, avec laide duquel on rétablit vivement le contact entre les colonnes d'opération. Et comme Mostar était déjà pris par le général Joannovitch dès le 5 août, et comme Philippovitch était entré à Sérajévo, le 19 août, on put dès lors rapidement se rendre maître des deux provinces tout entières et terminer complètement l'occupation dans les premiers jours d'octobre, en remettant à l'année suivante celle du territoire de Xovi-Bazar, qui se fit d'ailleurs effectivement en 1879 sans coup férir.
C'est le ministre des finances communes, sous le contrôle direct des délégations, qui administre ces deux provinces, dont la situation est, au point de vue du droit, un véritable défi porté au bon sens. C'est encore la Turquie qui y exerce nominalement la souveraineté même aujourd'hui, et 1 Autriche-Hongrie n'y fait qu'administrer et maintenir l'ordre, et cependant elle n'agit nulle part, ni en Autriche, ni en Hongrie, avec plus d'autorité que dans la Bosnie et l'Herzégovine, qui profitent d ailleurs dans des conditions extraordinaires de la protection de la monarchie des Habsbourg. Au surplus leur annexion définitive soulèverait, outre des difficultés internationales, de très sérieuses aussi en Autriche-Hongrie elle-même, car il faudraitqu'elles fussent placées dans le cadre du dualisme, servant de pomme de discorde entre ses parties intégrantes, ou appor-
tant de nouveaux éléments dissolvants au milieu de ceux qui y foisonnent déjà.
A côté de ces causes que suggère la théorie, il y en a maintenant une autre, très probante également, qui milite en faveur du maintien du statu cjiio. Grâce à l'administration modèle de M. Kâllay, la Bosnie et l'Herzégovine se trouvent maintenant dans un état tellement prospère qu'elles peuvent grandement se suffire. La question perd par là toute son acuité, — jusqu'à l'époque plus ou moins éloignée où les populations bosniaques et herzégovsques se considéreront assez avancées pour vouloir être représentées dans l'un ou l'autre des Parlements de la Monarchie !
Fixées pour le mois d'août, les élections générales de 1878 coïncidèrent avec les dates les plus malheureuses des opérations militaires en Bosnie et en Herzégovine. Aussi se ressentirent-elles de l'irritation qui s'était emparée de la Hongrie en apprenant les décisions du Congrès de Berlin. On assista à la défaite de M. de Tisza dans sa circonscription traditionnelle, à Debreczen, ainsi qu'à celle du baron Sennyey, de Paul de Somssich, de Maurus Jôkai, de M. Kâllay et du comte Ferdinand Zichy, qui n'obtinrent des mandats que dans les élections supplémentaires, notamment M. de Tisza de la ville sicule de Szepsi-Szent-Gyorgy. Cependant la majorité du parti libéral montait encore à 77 voix, car si l'extrême gauche comprenait 75 membres, la gauche modérée et les nationalistes n'en comptèrent plus que 71 et respectivement 5. Mais cette victoire était plutôt factice, vu l'animosité de l'opinion publique qui se fit jour dans les délibérations des Conseils généraux. Le vicepréfet du département de Pesth-Pilis-Solt, Michel Fôldvâry, refusa net la prestation de 500 voitures attelées pour le service de l'armée, refus que le département de Somogy imita incon-