CHAPITRE V
méthode en excluant l'emploi de tout autre remède que des moyens diplomatiques pour éloigner le danger panslaviste, et en n'admettant le recours aux armes que pour le cas de détresse extrême. Et ce moment psychologique sembla arriver après la conclusion du traité de paix de San-Stéfano. Alors l'Autriche-Hongrie réclama la convocation d'un Conp^rès. Il eut lieu à Berlin en 1878, pour atténuer les clauses léonines du susdit traité, imposé par la Russie au sultan, et ce fut le comte Andrâssy qui y représenta la monarchie des Habsbourg. Mais avant d'y aller il fit voter par les délégations un crédit de soixante millions de florins, comme il disait, « en guise d'assurance. » Cependant le succès que sa politique remporta an Congrès fut immense. L'arrangement secret qu'il avait fait avec la Russie y obtint la sanction de l'Europe, mais on le transforma en mandat, que les puissances signataires confièrent à l'Autriche-Hongrie pour occuper la Bosnie et IHerzégovine. C'était préparer à la première une situation prépondérante sur la péninsule balkanique, avec l'amoindrissement du caractère menaçant des nouvelles créations territoriales, et convaincre les plus inquiets que la suprématie de la Russie ne s'v ferait pas sentir d'une manière aussi désastreuse qu'on pouvait le craindre au début des complications et pendant les guerres qui s'y étaient succédé.
Mais que l'occupation fût l'effet d'une entente entre les cabinets de Vienne et Saint-Pétersbourg ou d'un mandat européen, elle ne constituait pas moins un désastre pour la Turquie. Aussi ses plénipotentiaires — et notamment Karathéodori pacha — firent-ils au Congrès tous leurs efforts pour en atténuer la portée. Ils proposèrent la fixation d'un délai — deux ans, par exemple — suffisant pour la pacification des populations bosniaques et lierzégovsques mécontentes de leurs pachas gouverneurs et qui avaient déjà réclamé la protection de François-Joseph au moment de son vovage en Dalmatie. Et comme cette proposition n'eut pas de succès, les plénipotentiaires du sultan ne cachèrent pas leur désappointement, que le prince de Bismarck ne manqua pas d'arrêter avec sa brusquerie habituelle en leur rappelant qu'on était
réuni non pas pour défendre l'intégrité de l'Empire ottoman, mais pour conclure la paix. Au surplus, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine ne signifiait rien en face des pertes que la Turquie devait subir d'après les clauses du traité de San-Stéfano. Cette sortie quelque peu méritée du » chancelier de fer " assura définitivement la majorité en faveur de l'article XXV du traité de Berlin, confiant à l' Autriche-Hongrie l'occupation desdites provinces et lui permettant en outre de tenir garnison sur le territoire de Novi-Bazar.
Ces incidents du Congrès indiquaient clairement le point de vue musulman en face des décisions de l'Europe assemblée. Il devait avoir fatalement une influence considérable sur l'attitude de l'élément turc des provinces désignées ; aussi le comte Andràssy eut-il raison de plaider la cause d'une occupation immédiate, empêchant l'organisation possible d'une résistance désespérée. Malheureusement, si la rapidité de la mobilisation faisait honneur à l'armée réorganisée de l'Autriche-Hongrie, elle eut tort de n'arriver que quand les populations turques, renforcées en partie par les déserteurs les plus fanatiques de l'armée régulière du sultan et en partie par les orthodoxes que les intrigues panslavistes avaient excités, se sentirent en force pour se mesurer avec les troupes austro-hongroises.
Celles-ci ne furent pas nombreuses d'abord. Soit qu'on ait voulu éviter les dépenses, soit qu'on ait cru que l'expédition ne serait qu'une promenade militaire, on se contenta au début de la mobilisation du treizième corps d'armée, composé de 66,000 combattants, sous le commandement des généraux Philippovitch, divisionnaire, Szàpâry et Joannovitch. Avant de fianchir la Save à Brod, le 29 juillet, — dix-huit jours après la clôture du Congrès de Berlin, — le premier lança une proclamation aux peuples bosniaques et herzégovsques pour annoncer l'entrée dans leurs pays des armées de S. M. l'empereur d'Autriche et roi apostolique de Hongrie, venant en amis en vue du prompt rétablissement de l'ordre et de la solution des difficultés. La division du général Joannovitch ne fit son apparition en Herzégovie que le 1" août, mais elle se dirigea incontinent sur la ville de Mostar.