CHAPITRE V 2Î
Après avoir apposé sa signature à ce document, Andrâssy donna dès le lendemain sa démission, en cédant sa place au baron Haymerlé, dont Ja politique orientale resta identique à la sienne, c'est-à-dire qu'elle visait aussi le maintien de l'individualité des peuples balkaniques en face des empiétements du panslavisme. Avec la conviction d avoir donné une nouvelle orientation viable à la politique étrangère de la Monarchie, l'ancien bras droit de Deâk vécut dès lors à Budapest et dans ses propriétés situées dans la Haute-Hongrie, toujours prêt à contribuer avec ses conseils éclairés et sa longue expérience à l'alTermissement du dualisme et de l'alliance contractée sur ses recommandations.
Au Parlement on n'a pu s'occuper de législation à cette époque qu'à de rares intervalles. Parmi les lois créées en 1879, on ne peut retenir par exemple que celle qui est consacrée à la conservation des forêts, au reboisement des terrains impropres à la culture, au règlement des coupes des bois, etc. Ce fut en même temps que l'on commença la distribution des œufs des vers à soie dans les campagnes, où, grâce à la direction habile de M. Paul de Bezeredj, aujourd'hui il y a déjà toute une population qui tire une partie notable de sa subsistance de la vente des cocons.
Malgré les échaulfourées qui eurent lieu à la Chambre entre M. de Tisza et le comte Apponyi, comme celle du mois de février 1880, pour les statuts concernant l'administration des provinces occupées, dans laquelle la majorité du gouvernement n'atteignit que dix voix, en comptant celles des ministres, la détente devint alors très sensible. Aussi crut-on que le moment daborder la question de la réorganisation administrative était propice. Bêla Grûnwald, un des membres les plus brillants du parti libéral, se mit à la tête du mouvement visant l'introduction des nominations ministérielles, cest-à-dire de la centralisation telle qu'elle existe en France, à la place d'une administration élue. Les indépendants de la nuance de Bittô et l'opposition coalisée le suivirent avec enthousiasme, mais les libéraux indépendants du baron Simonyi ne voulurent pas en entendre parler. A la veille des élections générales de
1881, on voulait faire de cette réforme une plate-forme électorale pour toutes les fractions de l'opposition constitutionnelle, mais elle n'a pas pu se mettre d'accord à ce sujet. Ce fut alors que Melchior Lônyay se retira de la vie publique ainsi que le baron Sennyey, à qui M. de Tisza conféra la dignité, maintenant tout à fait honorifique, de judex curiœ (juge suprême), en témoignage de son estime pour le caractère et les capacités de l'ancien chef des conservateurs. D'autre part, ce fut alors aussi que se forma, sous la présidence du comte Apponyi, le parti de l'opposition modérée, dont le projet d'adresse, présenté par son chef au début de la nouvelle législature de I88I, sortit de la plume de Bêla Grûnwald, à vrai dire sans produire beaucoup d'effet, vu le peu de cohésion du parti (1) . Il s'y fit sentir un courant conservateur, poussant au protectionnisme agrarien, dans lequel le comte Apponyi introduisit « une goutte d'huile socialiste " aussi (2), que M. Herman, de l'extrême gauche, lui reprocha avec plusieurs de ses collègues (décembre 1882). Relativement aux rapports économiques avec l'Autriche, ce fut cependant vers les solutions radicales que le chef de l'opposition modérée s'inclina dès cette époque.
Si l'année 1881 s'inscrit en Hongrie parmi celles qui mar-
(1) Dix ans plus tard — le 1" mai 1891 — on trouva le corps de Bêla Giiinwald, le crâne traversé par une balle de revolver, qui {jisaitprès de lui, sur la berge de la Seine, entre Puteaux et Suresnes. Il fut transporté à la morgue, ou sur des indications venues de ses amis de Budapest, l'auteur de ce livre eut la triste mission de constater son identité. Par suite de déceptions de toute nature, il se crut forcé de se réfugier dans la mort. C'est un orateur et un publiciste éminent que la Hongrie a perdu par ce suicide.
(2) L'infiltration en Hongrie de la « goutte d'huile socialiste » s'effectua par les doctrines prèchées par M. Rodolphe Mayer, socialiste chrétien alleniand, expulsé de son pays sur l'ordre du prince de Bismarck, avec qui il avait été jadis intimement lié et qui lui en voulait maintenant mortellement à cause de son ouvrage intitulé : « Dcr vierte Stand » (le (juatrième état}. Comme il reçut un au.cueil des plus chaleureux dans les grandes familles hongroises catholiques, le
« chancelier de fer » réclama son extradition. Alors le comte Apponyi le prit sous sa protection, en faisant une interpellation en sa faveur à la Chambre des députés. M. Mayer se réfugia ensuite en France, où il publia avec M. Gabriel Ardent son livre français sur « La question agraire», tandis que relativement à ses idées sur les Etats-Unis de l'Europe, il faut le ranger, avec M. Chcysson, membre de l'Institut, parmi le» disciples de Le Play.