CHAPITRE V
qiient d'un caillou blanc les étapes de son développement pacifique, puisque ce fut alors qu'on y orjjanisa la gendarmerie payée par l'État, institution indispensable pour la sécurité publique et le maintien de l'ordre, le souvenir de 1882 y reste ineffaçable par l'histoire sanglante de Tisza-Eszlâr. De la même manière que dans d'autres cas semblables, survenus en d'autres endroits, on forma contre plusieurs Israélites, habitant la commune susdite, l'accusation de meurtre rituel, perpétré sur la personne d'une jeune fille chrétienne disparue, d'après le témoignage du fils d'un employé de la synagogue. L'inanité de l'accusation étant démontrée, on n'acquitta les accusés qu'après une procédure judiciaire interminable. Les péripéties du procès entretinrent dans le pays une agitation fiévreuse pendant des mois entiers. On peut constater avec étonnement l'attitude équivoque de plusieurs organes officiels et l'empressement des classes instruites à prêter une oreille complaisante à l'accusation. Cette partialité haineuse des couches sociales élevées fut très différente de l'aversion du peuple contre la religion israélite. La raison de ce courant, qui se trouvait être en contradiction flagrante avec la tolérance ordinaire de la classe moyenne, était facile à deviner. Comme dans les autres pays, ce ne fut pas tant le coté confessionnel que le côté social qui en constitua l'élément principal et dont les agitateurs s'emparèrent pour le transporter sur le terrain des théories de races.
En Hongrie, pays agricole par excellence, la classe moyenne, composée de propriétaires fonciers héréditaires, souffrit énormément par suite des bouleversements économiques. Là où elle ne sut pas développer une force de résistance suffisante à l'aide d'une circonspection économique et de l'activité intelligente, elle semblait être vouée à la disparition. Tandis qu'au contraire, au sein de l'industrie et du commerce en plein développement, on vit se former une classe de propriétaires nouveaux, au nombre desquels les Israélites habiles et infatigables figuraient dans une proportion toujours croissante. Et comme leur bien-être leur procurait une influence politique et sociale en face de la dégringolade manifeste des familles
jadis florissantes, — dégringolade que l'on pouvait difficilement ralentir par une protection non déguisée pour leur faire avoir toutes les places officielles, — les sentiments individuels que les expropriés et les nouvellement installés pouvaient avoir les uns à l'égard des autres, n'étaient nullement favorables à la paix sociale.
Le procès de Tisza-Eszlûr, dans lequel on a vu tout le monde prendre parti pour ou contre, fournissait une occasion propice pour l'explosion inévitable de cette animosité difficilement contenue. Aussi, même en ne contemplant les choses qu'à un point de vue très élevé, fallait-il se poser la question de savoir si le déplacement du centre de gravité social de la classe dirigeante autochtone d'une couche ethniquement et génériquement différente, n'avait pas son côté périlleux. L'impartialité devait, par suite de cette réflexion, considérablement se trou, bler au désavantage des Israélites. Pour l'homme d'État, au contraire, le courant qui se fit jour pendant ce procès retentissant, servit de prétexte pour penser à l'éloignement successif des barrières à cause desquelles leur nationalisation était une impossibilité.
On devait considérer sans contredit comme un moyen infaillible pour hâter l'absorption désirée, le projet de loi sur le mariage hébréo-chrétien, projet déjà discuté dans la Commission et maintenant prêt à être soumis à la discussion de la Chambre des députés. Cette manière d'agir de la législature, au moins encouragée, sinon inspirée par M. de Tisza, était très méritoire non seulement au point de vue déjà indiqué de la fusion des éléments jusque-là rebelles à la combinaison de la population, mais aussi au point de vue de l'extension de l égalité devant la loi. Mais le projet rencontra une résistance désespérée à la Chambre des magnats. Ce ne fut pas tant l'intérêt religieux qui y fit opposition à l'introduction du mariage civil; la majorité qui lui était hostile, y contenait plutôt des éléments qui, par suite de leur déchéance économique, ne se montraient plus capables d'une discussion sérieuse et dont la situation précaire semblait en quelque sorte railler leur qualité de législateur héréditaire. Car la Chambre des magnats ne comp-