‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 111 sur 168 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

bruyants et remuants. Cependant, comme il s'aperçut que son indulgence passait pour de la faiblesse et de la crainte, finalement il se décida au rétablissement de l'ordre, même au moyen de l'intervention de la force publique, manu militari. Décision que les manifestants prirent pour une provocation, et à laquelle ils voulurent répondre par la violence dès la soirée du 30 janvier, quand dans l'après-midi de cette même journée, destinée à être néfaste par la perspective d'une collision sanglante probable, se répandit tout à coup à Budapest le bruit de la mort de l'archiduc Rodolphe, et la consternation générale désarma tout le monde!

Semblable au mythe de Phaéton, fils du Soleil, précipité du char éblouissant de la lumière et de la chaleur dans les eaux profondes et glacées de l'Eridan triste et silencieux, l'existence extraordinaire de l'héritier présomptif du souverain austrohongrois renferme un grand enseignement : à savoir que ce n'est pas une parcimonie mesquine de la Providence qui empêche l'homme de tout posséder à la fois, mais la fragilité de son organisation incomplète. » Dieu pourvoit à ce que les arbres ne poussent pas jusqu'au ciel, " disent les Allemands, et l'Histoire leur répond mélancoliquement avec le nom d'Alexandre le Grand, 4a Poésie avec celui d'un Marcellus, d un lord Byron, et l'Art avec ceux de Raphaël et de Mozart !

Mener de front l'étude des humanités et des sciences positives avec tout ce que peuvent exiger les conditions spéciales d'un empereur-roi futur d'une des plus puissantes et des plus complexes monarchies du monde : exercices et théories militaires tant au point de vue de l'armée de terre qu'à celui de la marine, connaissance d'une dizaine de langues vivantes et de plusieurs droits constitutionnels, voilà la somme des devoirs dont l'accomplissement incombait à l'archiduc Rodolphe enfant et adolescent. Si de prime abord elle est déjà énorme, en réfléchissant à l'ardeur avec laquelle les différents professeurs l'ont enseignée, entraînés aussi bien par leur propre talent que par

ridée d'avoir pour élève un prince aux facultés exceptionnelles, elle devient absolument écrasante. Et pour comble de malheur, le surmenage qui en résultait ne se révéla chez lui par aucun de ses indices ordinaires : affaissement physique ou moral. Il se manifesta au contraire dans son activité fiévreuse, à laquelle, pour sa propre gloire et pour le bien de la Monarchie, tout le monde l'excita encore probablement. De sorte que, vu la faiblesse de l'organisme de l'homme, une catastrophe devenait tôt ou tard inévitable, soit amenée directement par la maladie, soit provoquée indirectement par des crises psychologiques. Qu'elle s'accomplisse au château de Meyerling le :29 janvier 1889, ou ailleurs, ou à une autre date, dans telle circonstance ou dans telle autre, peu importe : telle est la seule explication.

Conforme au caractère fantaisiste et chercheur de son esprit, le talent d'écrivain de l'archiduc Rodolphe était à la fois littéraire et scientifique : qualités qu'il employait tour à tour avec mesure et opportunité, selon les exigences de ses travaux. De là cette couleur vive et attrayante dans ses moindres notes ornithologiques; de là cette précision descriptive à l'aide de laquelle il grave tout ce qu'il voit si intensivement dans l'imagination du lecteur. Dans ses livres il n'est d'ailleurs qu'un simple savant, doublé d'un chasseur passionné, d'un amoureux de la nature. C'est à l'une de ces trois incarnations que se rattachent toujours ses impressions, et la plupart du temps on ne saurait deviner sa haute personnalité dans le gai compagnon de voyage, l'infatigable fils de Nemrod, le savant observateur, qui ne s'arroge pour lui aucune prérogative. Et se faisant jour à travers son style, cette modestie en constitue un des charmes. Limpides, claires, ses phrases se succèdent comme celles d'une causerie familière entre égaux. 2^i emphase, ni imperatoria hrevitas; plutôt l'abondance du jeune homme que tout intéresse, dont l'àme ne peut pas assez vibrer au contact du monde extérieur.

Si sa manière de discuter certaines questions encore pendantes de l'ornithologie, le place parmi les premiers zoologistes de son temps, " c'est le plus bel et le plus légitime espoir de l'armée qu'il emporte dans la tombe, " selon les propres paroles

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