CHAPITRE V
de François-Joseph. Quant à son cœur, il apparaît avec ses mouvements les plus nobles et les plus généreux dans son aphorisme fameux : " Le bonheur de pouvoir penser à son père avec un légitime orgueil est un des plus grands qui ail été donné à l'homme ! '
... Maintenant il repose au milieu des restes mortels de ses ancêtres, auprès de l'infortuné archiduc Maximilien, empereur du Mexique ! Héritiers présomptifs tous deux, tous deux épris des choses de l'esprit, ils jouissent là de cette paix que Dieu n'a pas accordée ici-bas à leur nature inquiète et aventureuse ! En considérant leur fin tragique avec un recueillement attendri , le penseur demandera involontairement s'ils ne sont pas des holocaustes de toute la Monarchie pour expier les fautes du passé et de 1 avenir, si leur précieux sang ne constitue pas le sacrifice au prix duquel on achète le bonheur des nations !
Suspendues, comme pendant une trêve de Dieu, jusqu'après les funérailles de l'archiduc Rodolphe, ayant eu lieu à Vienne le 5 février, les discussions au sujet du projet de loi sur la défense nationale reprirent à la Chambre des députés avec l'àpreté ancienne, sans provoquer toutefois la même excitation dans l'opinion publique, complètement désorientée par la disparition tragique d un héritier présomptif de la couronne sur qui la Hongrie avait « échafaudé le plan d'un avenir glorieux M , selon la belle expression de Maurus Jokai. Du reste, l'intervention décisive du comte Jules Andrâssy à la Chambre des magnats en faveur du gouvernement contribua considérablement aussi au succès de ce dernier. Il obtint finalement gain de cause, en ayant rétabli à vrai dire le texte primitif du paragraphe 1-4 tant contesté.
Mais pour M. de Tisza personnellement, ce fut quand même une victoire à la Pyrrhus. Si par son incomparable habileté à conduire les débats et par l'intégrité de son caractère puritain rappelant celui de son coreligionnaire Guizot, il sut à jamais consolider le parlementarisme hongrois modernisé, ayant
acquis ainsi un droit indéniable à la reconnaissance éternelle de son pays, son individualité gouvernementale perdit tellement tout son prestige dans les luttes journalières, qu'il lui devint peu à peu impossible de se faire écouter. Situation intolérable pour sa dignité d'homme d'État conscient de sa valeur et de ses services rendus à la chose publique, à laquelle renoncer devint dès lors son unique préoccupation, mais naturellement dans des conditions telles que sa démission ne pût nuire ni à la marche des affaires de l'État, ni aux principes défendus par le parti libéral, ni à sa propre bonne renommée. A ce but il entreprit tout d'abord le remaniement partiel et graduel de son cabinet.
Ce fut surtout l'entrée au Conseil de Didier Szilagyi qui lui importa, car il avait appris à connaître ses facultés de dialecticien dans les dernières discussions à ses dépens, et son talent d'orateur pouvait avec avantage contre-balancer celui du comte Apponyi. Et pour faciliter le ralliement à un ministère qu'il avait combattu avec tant d'acharnement, soit comme membre du parti de '< l'opposition modérée « , soit après sa sortie de ce parti, au libéralisme duquel il commençait à ne plus croire, M. de Tisza se montra enclin à accepter le programme de son nouveau collègue relativement à l'introduction d'une administration nommée par le gouvernement, à l'intervention des tribunaux en matière électorale, et au plan de la transformation radicale de l'organisation judiciaire. A côté de la nomination de Didier Szilagyi comme ministre de la justice, parut le même jour — le 9 avril 1889 — celle de M. Alexandre Wekerle, à qui le président du Conseil céda le portefeuille des finances. Au mois de juin suivant, il confia le ministère de l'intérieur au comte Géza Teleki, et au mois d'août à Eméric de Josipovich la succession de Coloman de Bedekovich au ministère pour la Croatie. Encadrés par les cinq anciens membres du cabinet : MM. le baron Orczy, Gabriel de Baross, le comte Jules Szâpâry, le comte Albin Gsâky et le baron Fejérvâry, les nouveaux ministres complétèrent brillamment le Conseil, que M. de Tisza présidait maintenant en qualité de ministre sans portefeuille, et qu'il pouvait laisser voler dorénavant de ses propres ailes.