CHAPITRE V
Avant de quitter le pouvoir, il se réserva la satisfaction de pouvoir présenter à la Chambre — bien entendu par l'entremise de M. VVekerle, 1 un de ses plus utiles collaborateurs — un budget se soldant encore sur le papier par un déBcit de 404,000 florins, mais que les plus-values probables de recettes devaient largement couvrir, — prévision qui se réalisa audessus de toute espérance . C'était remplir à la lettre sa promesse faite en 1887; c'était dignement couronner sa carrière ministérielle, aussi longue que fructueuse. D autre part, sa démission s'imposait par l'approche des orages interconfessionnels en vue desquels son cabinet prit dès le début une attitude conforme aux intentions du parti libéral, mais qu'il lui eût été difficile d affronter avec succès en sa qualité de protestant.
Il faut croire qu'à ce moment les catholiques furent d'avis, au contraire, que les difficultés ne provenaient que de la présence de M. de Tisza à la tète du gouvernement. De là le ton agressif employé à son égard par le comte Apponyi dans son fameux discours du 28 février 1890. '^ 6e présenter sans autorité devant le trône est impossible, — dit-il, soutenu par les applaudissements de toute l'opposition, — et plus impossible encore y vouloir être 1 interprète des sentiments et des besoins de la nation! » Cependant il avoua en même temps que le ministère remanié ne lui était pas antipathique par suite du programme de Didier Szilàgyi, si toutefois le président du Conseil ne s'en mêlait pas. Ce langage acerbe du chef de l'opposition modérée fait aisément deviner celui de ses lieutenants. Ils furent effectivement impitoyables pour M. de Tisza pendant la discussion du budget, rendant sa présence à la Chambre presque impossible. La seule considération qui pouvait retarder encore sa démission fut alors la mort imminente du comte Andrâssy, alité à Volosca, sur les bords de l'Adriatique. M. de Tisza tenait à cœur de pouvoir lui rendre les derniers honneurs en qualité de président du Conseil. Aussi fit-il convoquer dès le lendemain de la mort du grand homme d'État — survenue le 18 février — les deux Chambres du parlement pour y faire prononcer par leurs présidents, le baron Nicolas Vay et Thomas Péchy, son panégyrique, et pour leur soumettre
un projet de loi perpétuant les mérites patriotiques d'Andrassy et décidant l'érection d'un monument consacré à sa mémoire. Il fut unanimement approuvé dans les deux Chambres. Hommage qui lui était largement dû non seulement à cause de son ingéniosité et du tact merveilleux avec lesquels il a su faire accepter le système dualiste de François Deak dans les milieux autrichiens les moins favorables à son pays, mais aussi à cause de sa pieuse obstination à vouloir reconquérir une place honorable à l'individualité politique de la Hongrie au sein du conseil des nations. L'impératrice-reine Elisabeth déposa personnellement une couronne à son catafalque et François-Joseph assista profondément attristé à ses funérailles, qui eurent lieu à Budapest avec toute la pompe qui lui était dévolue en sa qualité d'ancien ministre des affaires étrangères et de premier président du Conseil hongrois.
Ayant pu acquitter ainsi ses devoirs d'ami et d'administrateur envers l'illustre défunt, M. de Tisza saisit l'occasion d'une accalmie relative de la Chambre pour donner sa démission, sans avoir l'air de céder à la moindre pression. Le prétexte en était, selon ses déclarations faites à la Chambre le 7 mars, son désaccord avec ses collègues du cabinet, au sujet de la loi qui enjoint à tout Hongrois habitant l'étranger de reconnaître sa nationalité devant les représentants officiels de la Monarchie, au bout de dixans. L'opposition prétendit que c'était une manière détournée d'ôter à Louis Kossuth sa qualité de Hongrois, car on pouvait prévoir qu'il ne consentirait jamais à se présenter chez un agent diplomatique ou consulaire autro - hongrois — comme il n'y consentit effectivement jamais. Alors, comme le grand patriote fut élu citoyen honoraire de plusieurs villes de la Hongrie, M. de Tisza était d'avis que ce titre suffisait pour lui conserver sa nationalité. Or il sembla croire que les explications qu'il avait faites à cet égard pouvaient être mal interprétées; donc, pour ne pas avoir l'air de chercher un faux-fuyant au moment de la non-exécution d'une promesse qui lui était imputable, il préféra se retirer du pouvoir, il eut en outre la force de caractère de rentrer dans les rangs des membres du " parti libéral» sans regret ni dépit,