CHAPITRE V
« en simple soldat " , comme il dit en remerciant les députés de la majorité de leur attachement dans le passé et de l'affection qu'ils lui témoignaient, quoique déjà démissionnaire.
Attachement et affection sincères et motivés, car sous son masque d homme d'État impassible et froid, c'est un trait patriarcal très attrayant qui prédomine chez M. de Tisza, aussi bien dans sa manière de sentir que dans sa manière de penser. Qu il soit à la tète de l'opposition ou qu'il devienne président du Conseil, il garde quelque chose des allures indépendantes du propriétaire campagnard qui sacrifie bénévolement son existence heureuse pour ses devoirs de patriote, mais qui en échange trouve aussi tout naturel qu'on lui tienne compte de ce renoncement. Et comme d'autre part son argumentation rappelle la subtilité des théologiens, ses discours présentent un curieux mélange de la rudesse caustique et de la finesse avocassière qui, après avoir enserré les objections dans leur étau aux branches disparates, les brisent et les émiettent, les enfoncent et les pénètrent pour les affaiblir, pour les dépouiller de toute leur puissance dialectique. S'il devient le principal soutien d'un état de choses qu'il a combattu avec acharnement pendant des années, il assume franchement la responsabilité de sa conversion, car il est convaincu de sa nécessité. Et plus elle lui est reprochée et plus il sent son importance, plus il s'efforce d'en tirer des profits en faveur de son pays. Ses combinaisons ne sont nullement interrompues par sa démission, qu'il considère comme un incident seulement, à cause duquel il lui sera plus loisible d'exécuter la dernière volonté de François Deâk : l'introduction du mariage civil en Hongrie, — ciment suprême pour faire de ses populations hétérogènes une seule et forte nation hongroise !
La poursuite d'un idéal aussi élevé rend insensible à l'égard des vicissitudes de la vie. M. de Tisza quitta donc le pouvoir avec la tranquillité du juste, après avoir proposé à François- Joseph pour successeur le comte Jules Szâpary. Et ce fut lui effectivement que le souverain nomma président du Conseil le 15 mars 1890.