CHAPITRE VI
rance de la grande majorité des maires rendait jadis ne'cessaire, n'avait aucune gravité tant que la situation précaire de la Hongrie était de nature à inquiéter les patriotes. Or les prêtres des différentes religions se trouvaient tous dans les rangs de ceux-ci; aussi se montraient-ils les uns à Tégard des autres exemplairement tolérants et conciliants pendant l'époque de l'absolutisme et du « provisoire » . Spectacle édifiant au plus haut degré, que le rétablissement de la Constitution fitpromptement remplacer par celui de leur rivalité dans le prosélytisme, visant la confiscation au profit de leur religion de tous les enfants dont ils enregistraient la naissance.
Pour couper court à ces abus, on créa dès 18G8 une loi — l'article LUI — donnant une solution physiologique à la question; car elle décide que dans les mariages mixtes, ce sera d'après leur sexe que les enfants suivront la religion de leurs parents : c'est-à-dire les garçons celle du père et les filles celle de la mère. Mesure palliative, dont 1 inefficacité ne faisait doute pour personne, mais à laquelle on ne pouvait substituer que l'introduction de la gestion municipale des registres de l'état civil, ayant forcément aussi pour corollaire l'introduction du mariage civil. Or une action pareille ne parut être jamais opportune, parce que l'on pouvait toujours craindre l'hostilité d'un clergé très influent, et se tenant résolument sur le terrain du dualisme. Pour ne pas s'aliéner le concours d'un allié si précieux, le gouvernement libéral se vit donc dans l'obligation de s'abstenir de toute intervention législative pouvant amener le trouble dans les bonnes relations de l'Église et de l'État. Aussi le célèbre discours de François Deâk lui-même ne fit-il que stimuler les velléités de l'opinion publique, sans aboutir à une création effective quelconque ; aussi, quand Daniel Irànvi, ce distingué membre de l'extrême gauche, réclama annuellement l'introduction du mariage civil, aurait-il été juste de lui répondre que c'étaient uniquement ses amis intransigeants, menaçant tous les jours le maintien de la Constitution ardemment défendue par le clergé, qui empêchaient les réformes les plus indispensables de la Hongrie.
D'ailleurs ce ne fut pas seulement le principe de quieta non
movere qui mit des obstacles devant la solution indiquée par le créateur du dualisme, mais la conviction qu'elle n'était pas approuvée en dehors, ou plus exactement au-dessous du Parlement. Bien qu'inspiré par les meilleures intentions, le projet de loi concernant le mariage mixte entre chrétiens et israélites ne pouvait porter remède au malaise général, car il ne s'occupa pas de la situation respective des divers cultes chrétiens à l'égard des uns des autres. Ce fut donc l'opinion du parti libéral tout entier qu'exprima Didier Szilâgyi en plaidant la cause de l'introduction du mariage civil obligatoire et des registres municipaux de l'état civil, destinés à éviter les conflits confessionnels (le 23 novembre 1883). Son discours, très applaudi, ne produisit néanmoins aucun effet immédiat, ni l'essai non plus de M. de Tisza, de faire disparaître de la loi sur les mariages le veto canonique — à propos du cultus disparitas. A cause de l'agitation passionnée que ces tentatives vaines soulevèrent, personne n'eut pendant longtemps le courage d'y donner suite ou de les recommencer.
Pendant ce temps-là les abus des zélateurs impénitents ne cessaient pas un seul instant. Les prêtres catholiques procédaient arbitrairement au baptême catholique des nouveau-nés, qui, selon la loi citée, appartenaient à l'Église protestante, en les inscrivant au surplus comme catholiques dans les livres matriculaires de naissances à eux confiés. Pour les arrêter sur cette pente de l'illégalité, on les frappa selon les dispositions du paragraphe 53 de la loi sur les délits, qui inflige 750 francs d'amende et un emprisonnement de deux mois à tout ecclésiastique ayant procédé à un baptême ou à une immatriculation illicites. Cependant, pour adoucir les rigueurs de la loi, les tribunaux considéraient que, comme le baptême était un sacrement commun pour tous les chrétiens, en l'administrant à un enfant issu de parents chrétiens, on ne commettait pas du prosélytisme défendu en faveur d'une confession quelconque. Mais c'était surtout en face des prêtres qui ne faisaient pas part à leurs confrères d'une autre confession de la naissance devant appartenir à cette religion, que la justice se trouvait impuissante, car ce délit ne tombait sous le coup