‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 118 sur 168 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pour pouvoir appliquer cette punition, il invoqua le paragraphe 1" de la loi sur les délits, donnant prise aux réclamations les plus violentes, car on contestait avec une certaine apparence de raison la légalité de son interprétation. Pourtant cette controverse théorique ne pouvait pas rester lonjjtemps spéculative : les cas multiples où les dispositions ministérielles trouvaient leur application la mirent à chaque instant, partout et dans toutes les couches de la population, sur le tapis, apportant ainsi un dissolvant redoutable dans les rapports sociaux et partageant la Hongrie tout entière en deux camps ennemis.

Telle était la situation politique du pays au moment de l'avènement au pouvoir du comte Jules Szâpâry (le 15 mars 1800) . Son cabinet ne différa de celui de M. de Tisza que relativement au portefeuille de l'agriculture, cédé par le président du Conseil au comte André Bethlen. Quant au ministère de l'intérieur, le comte Sznpâry se l'attribua, le comte Teleki l'ayant quitté par attachement et amitié pour M. de Tisza. Aussi étaitce plutôt une simple formalité que remplit le président du Conseil quand il présenta son programme à la Chambre quatre jours après sa nomination, car il n'y faisait qu'abonder dans le sens de son prédécesseur, en soulignant que les tendances de son gouvernement seraient franchement libérales, énonciation quelque peu surprenante, car il resta muet sur la question brûlante des immatriculations défendues et sembla particulièrement insister sur les réformes concernant l'introduction de l'administration nommée par le gouvernement, comme pour attirer l'attention de l'opinion publique sur un terrain nouveau. Attitude réservée qui s'expliquait aussi bien par le tempérament éminemment pacifique du président du Conseil, que par sa conviction de pouvoir apaiser les velléités d'insubordination du clergé catholique. Il croyait avec raison que ce dernier pouvait plus facilement obéir à lui, catholique, qu'à M. de Tisza, protestant, et qu'en gagnant du temps on parviendrait à faire disparaître la surexcitation générale. C'était en quelque sorte faire des avances à " l'opposition modérée " , dont le chef n'hésita pas à approuver la politique du comte Szâpàry, tout

en proclamant la continuation de son contrôle oppositionnel.

Vu cette conformité de leur manière de voir, le rapproche chement entre les comtes Szâpary et Apponyi, ainsi que la fusion entre leurs partis semblaient être tout indiqués. S'ils n'eurent pas lieu cependant, on ne pouvait s'en prendre qu'à l'existence latente du conflit religieux, à cause duquel c'était plutôt avec les fractions de l'extrême gauche que les libéraux s'accordaient. De là cette subdivision du parti libéral, malveillamment surnommée " clique de Tisza » , où se cristallisaient les éléments auxquels on devait plus tard la création des lois politico-ecclésiastiques.

En tenant compte de tout cet imbroglio, on comprend facilement que le caractère du gouvernement du comte Szapâry ne pouvait être que flottant, et que ses efforts n'aboutissaient à aucun résultat appréciable, malgré ses qualités d'homme d'État très réelles, et bien qu'il ait été généralement estimé et aimé à cause de sa droiture, son intégrité et son désintéressement. Au milieu des préparatifs qu'on faisait de part et d'autre en vue de la lutte suprême, il se berçait de l'espoir qu'en invoquant l'autorité de la couronne, il la conjurerait toujours en faisant comprendre aux uns que le souverain n'accepterait jamais les mesures radicales, et en convainquantles autres qu'ils encourraient finalement par leur opiniâtreté le courroux du Saint- Siège, dont la longanimité est devenue légendaire depuis le pontificat de Léon XIII. Or le pape cette fois-ci se montra justement intransigeant — pour compenser sa prétendue faiblesse peut-être — en envoyant des avis dans un sens opposé à la circulaire du comte Gsâky, à la suite desquels l'insubordination du clergé à l'égard de celui-ci prit les allures d'une véritable résistance ouverte. La collision morale de satisfaire à la fois aux devoirs sacerdotaux et aux devoirs imposés par la tenue de l'état civil, apparut dans toute sa nudité. Pour apaiser les troubles survenus, il fallait que le gouvernement se décidât à l'action, même à cause de la rédaction régulière des livres matriculaires. On se convainquit de plus en plus que le conflit ne pouvait avoir d'issue qu'en ôtant ces derniers des mains des ecclésiastiques qui, pour obéir à la voix de leur

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conscience, refusaient Jiardiment de se contormer aux injonctions de l'État (1).

Cependant le comte Szâpâry accomplit sa tâche de chef du gouvernement sans se laisser troubler outre mesure par la marée montante de l'exaspération. Etant convaincu qu'il pourrait se servir contre elle de l'introduction d une administration nommée par l'État, comme d'un antidote souverain, il consacra tout le temps que l'expédition des affaires courantes pouvait lui laisser, à la préparation d'un projet de loi, dans les deux cent soixante-dix-sept paragraphes duquel il sut résoudre les problèmes que présentait la réalisation de cette réforme effectivement très importante. Le travail fut tellement minutieusement discuté dans une Commission de la Chambre nommée ad hoc, bien que la majorité lui ait été acquise, qu'il ne put être présenté à la Chambre que le 29 mai 1891. Mais malgré le beau discours du rapporteur, M. Didier de Perczel, faisant ressortir tous les avantages du système et de la forme dans laquelle le comte Szâpâry voulait l'appliquer, l'extrême gauche fit très clairement deviner par la bouche de son premier orateur, M. Ferdinand 8zederkényi, qu'elle était résolue à ne le laisser voter sous aucun prétexte. Abusant des latitudes que les règlements anciens de la Chambre accordaient à la minorité, on exigea du bureau, dès ce jour-là, certains procédés qui retardaient inutilement les discussions. C'était préluder à l'obstruction. Il y eut du reste une longue série de députés du parti gouvernemental — tels que MM. Etienne Rakovszky, Etienne de Tisza, Jules Schwartz, Szalavszky, Emeric Veszter, le comte Jules Andrâssy, fils du défunt, Balthazar Horvâth, Gustave de Beksics — qui défendit éloquemment le projet ministériel. « L'opposition modérée » le soutint par la bouche de M. Ferdinand Horânszky et du comte Apponyi, le premier au point de vue général, le second relativement aux détails. Mais l'extrême gauche resta inflexible et, à la suite de l'attaque violente de M, Gabriel d'Ugron (le 5 juin) , on comprit qu elle épuiserait toutes les ressources de la

(1) A. DE Bertha, La Constitution hongroise, d'après le D^ S. Rado. Page 177.

procédure parlementaire pour arrêter la marche régulière de la discussion. Menace qui n'empêcha pas la majorité d'accepter le principe du projet avec 261 voix contre 99 (le 13 juillet). Alors on s'occupa d'une proposition du baron Didier Pronay, tendant à ajourner la suite de la discussion au mois de septembre. Elle fut chaudement appuyée par le comte Apponyi, Ignace Helfy, M. Charles d'Eotvos. Mais le comte Szâpâry crut pouvoir vaincre la résistance de l'opposition avec sa majorité écrasante et parla en faveur de la continuation des débats. 11 eut gain de cause sur ce point, sans intimider cependant les partisans de l'obstiuction, qui la mirent dès lors incontinent en pratique. On présenta douze propositions se rapportant au seul titre du projet! Aussi se vit-on obligé, après vingt jours de lutte acharnée au Parlement et de polémique stérile dans la presse, d'abandonner la partie, et de chercher un moyen honorable pour pouvoir retirer Je projet de loi de l'ordre du jour. Ayant obtenu le consentement du parti libéral, le président du Conseil soumit à la Chambre un nouveau projet de loi composé de deux paragraphes, dans lequel l'introduction de l'administration nommée par le gouvernement est admise en principe, mais qui en proclame en même temps l'ajournement.

A vrai dire, ce n'était pas un insuccès. Il ne tenait qu'au comte Szâpâry d'équilibrer cet arrêt, indépendant de sa volonté, par des concessions faites à l'opinion publique sur le terrain de la question politico-ecclésiastique, entre temps considérablement envenimée par les velléités oppositionnelles du clergé catholique. Et cette marche en avant lui eût été d'autant plus aisée que Didier Szilâgyi avait annoncé déjà, dans son discours du 26 novembre 1890, qu'il préparait un projet de loi embrassant tous les droits concernant la famille, d'où il avait l'intention de bannir complètement l'immixtion ecclésiastique. Par là il arrivait à cette conclusion naturelle qu'il incombait à l'État de régler à son point de vue la situation de chaque membre de la famille, point de vue qui mène au dédoublement laïque des livres matriculaires de naissance et de décès, de la célébration du mariage, et des tribunaux jugeant

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dans les procès en divorce. D'ailleurs il ajouta qu'il n'était pas pour cela partisan d'un remaniement radical des rapports entre l'Église et l'État. Or, dans l'esprit du président du Conseil, prendre la tenue des livres matriculaires à la char^fe de l'État et présenter en même temps un projet de loi sur la liberté religfieuse et un autre sur la réception de la relififion mosaïque, paraissait être un remède suffisant pour calmer l'effervescence. Mais faire prévaloir cette manière de voir n'eût pas été possible sans le renforcement du nombre des députés la partageant. Aux élections générales de 1892, le comte Szâpâry chercha donc la création d'un parti en quelque sorte personnel, prêta soutenir sa politique intermédiaire, tendance qui n'aboutit qu'à la défaite de plusieurs personnages marquants du parti libéral. Au demeurant, la Chambre nouvelle se composa des mêmes éléments que sa devancière, démontrant à l'envi que l'orientation de l'opinion publique restait la même et qu'elle ne retrouverait son assiette avant qu'il ne lui fût donné satisfaction au sujet des lois politico-ecclésiastiques. Disposition belliqueuse qui l'envahit tellement que les patriotiques provocations de ^ l'opposition modérée » , transformée en « parti national • , et agitant devant elle le drapeau tricolore de la Hongrie, comme on agite devant le taureau les écharpes rouges, ne pouvaient un seul instant la détourner de son objectif.

Cette exaltation du patriotisme, s'attachant à le faire ni;niifester jusque dans les détails les plus insignifiants de l'uniforme militaire, mais aussi patronné par une personnalité de l'importance du comte Apponvi, ne manqua pas d'exercer une certaine impression sur le président du Conseil luimême, dont les traditions de famille, le tempérament, l'éducation le rapprochaient beaucoup de son adversaire politique. Hanté par les idées de cet ordre, il se mit à la recherche d'un moyen pour supprimer définitivement le malentendu qui pouvait encore subsister entre la Hongrie et l'armée commune à l'égard des événements de la guerre constitutionnelle de 1848 et 1849. Si le chef du « parti national » le poursuivait par l'affirmation plus accentuée du caractère hongrois de cette

institution de la défense de la Monarchie, découlant de la Pragmatique sanction, le comte Szàpâry crut qu'une démonstration commémorative, réunissant solennellement, et devant le monde entier, le souvenir des victimes héroïques des armées du Parlement et du souverain, pourrait fournir un dénouement touchant à un antagonisme latent que les longues années écoulées depuis la conclusion du compromis étaient incapables de faire disparaître. A cet effet, il esquissa le plan d'une cérémonie devant avoir lieu le 21 mai 1892, — anniversaire de la prise de Bude en 1849 par les Hongrois, — pendant laquelle, en inaugurant le monument élevé en mémoire des honvéds tombés à cette occasion, une députation de l'armée commune devait déposer une couronne au bas de son piédestal, tandis qu'une autre, composée de honvéds, en aurait fait tout autant devant le monument consacré k la mémoire des soldats de l'armée impériale morts en défendant la forteresse sous le commandement du général impérial Hentzi, monument érigé en 1851, comme il était dit au chapitre premier, et dont la vue seule sur la place Szent-Gyorgy, à l'entrée du château royal, était faite pour raviver éternellement le ressentiment des ultras. Ayant obtenu le consentement de la couronne pour l'exécution de cette solennité sentimentale, le comte Szâpâry escompta avec tant de confiance sa réussite, qu'il ne s'en ouvrit à ses intimes eux-mêmes qu'au dernier moment. Malheureusement la subtilité de l'hommage devant être rendu mutuellement par les adversaires d'antan ne satisfit point l'opinion publique, à cet égard très chatouilleuse, et provoqua une désapprobation générale, compromettant sérieusement la position du président du Conseil.

Mais déjà on était en train d'organiser les fêtes du vingtcinquième anniversaire — du jubilé d'argent — du couronnement de François-Joseph. Elles eurent lieu du 6 au 8 juin 1892 à Budapest, en présence du souverain lui-même, ainsi que dans toutes les villes et communes de quelque importance du pays, dans les principales capitales de l'Europe. Ce fut à Bude, au Te Deiim chanté à cette occasion dans l'église du couronnement restaurée, que se présenta au pays tout entier, la

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