CHAPITRE PREMIER
ce n'était qu'une arme défensive contre les progrès de l'esprit révolutionnaire; malheureusement, en entravant simultanément la pénétration des conquêtes scientifiques modernes dans la Monarchie, c'était encore un coup indirect aussi porté contre l'indépendance de la Hongrie, puisqu'en vertu du Concordat, le prince primat d'Esztergom (Gran, Strigonie) devenait en quelque sorte le satellite de l'archevêque de Vienne. Pour remplir ce rôle, le patriotisme était, chez le cardinal Szitovszky, chez le titulaire d'alors, un obstacle insurmontable; il considéra donc les avantages procurés au catholicisme par le Concordat comme un cadeau d'Artaxerxès, manière de voir que son clergé, ardemment dévoué à son pays, n'avait aucune difficulté à partager.
La même signification de « bloc enfariné qui ne dit rien qui vaille M a été donnée par les Hongrois aux avantages que devait procurer à l'intensité et à létendue de leur savoir l'introduction du système d'enseignement et d'études allemand dans leurs écoles. Ils y flairaient un piège adroitement tendu à leur curiosité scientifique et littéraire, pour laquelle l'infinie richesse des productions de l'esprit allemand avait sans conteste une grande séduction. Mais comme il aurait fallu que l'étanchement de cette soif de leur curiosité profitât à la propagation du pangermanisme, puisque c'était en allemand que l'on devait peu à peu tout apprendre, on prit en aversion l'instruction elle-même, transformée ainsi en agent corrupteur aussi par le gouvernement absolutiste. *
Il ne pouvait compter conséquemment sur les éloges de l'impartialité qu'au point de vue de l'organisation judiciaire et de la codification. Le chevalier Schmerling s'y consacra avec l'arsenal de toute son érudition de juriste et avec toute cette fougue désintéressée qui en fit, malgré ses erreurs ultérieures, une des personnalités les plus sympathiques de cette époque désolante. S'il emprunta modestement un grand nombre de dispositions soit au Code Napoléon, soit au Gode prussien, l'excellence de son choix fit facilement oublier son manque d'originalité. Surtout ce fut en fait de droit civil que son action exerça une influence salutaire en Hongrie, où, par suite de
16 LA HONGRIE MODEUNE
l'abolition récente du servage, les procès entre les anciens seigneurs et leurs anciens serfs pouvaient facilement dégénérer en différend social et troubler l'étroite union de l'élément ma- ^var, sans laquelle se relever du désastre subi eût été absolument impossible pour ce dernier.
Voulant être véridique, il faut avouer du reste que l'absolutisme autrichien — quoique condaninable tant à cause du but qu'il poursuivait qu'à cause des moyens qu'il employait — eut un grand service involontairement rendu à son actif: il fit connaître à la Hongrie le mécanisme et les rouages des institutions administratives, fiscales et policières de l'Occident — certes pour un prix très élevé et d'une manière assez brutale — en épargnant toutefois aux gouvernements hongrois qui lui succédèrent, l'odieux du bouleversement occasionné par une initiation pareille au sein d'un peuple très attaché à ses traditions et peu habitué à se faire régenter par les règlements et ordonnances multiples que nécessite le bon fonctionnement de l'organisme si compliqué de l'État moderne.
Pour expliquer l'antinomie d'avoir octroyé une Constitution et de ne pas s'en servir ensuite, — antinomie à cause de laquelle le chevalier de Schmerling ne tarda pas à se retirer du ministère dès 1851, — le gouvernement autrichien prétexta une force majeure : le devoir impérieux de pacifier la Hongrie. Sans vouloir décider si l'absolutisme était un bon moyen pour obtenir ce résultat, le fait que ce fut cette pacification qui préoccupa principalement les Schwarzenberg et les Bach, démontra clairement l'importance qu'avait, même aux yeux de ses pires ennemis, le pays classique des libertés constitutionnelles en Orient. Pour les Hongrois vaincus, décimés, spoliés, c'était une légère satisfaction augmentée encore par le spectacle que leur offrait le mécontentement des nationalités qui les avaient