‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 121 sur 168 · CHAPITRE VI Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Î

discussion de leurs propositions respectives au sein du Conseil n'aura pas lieu avant le mois de septembre. En gagnant ce sursis, le comte Szâpâry n'amena cependant aucun changement à la situation, car la couronne se refusa nettement à toute espèce d'immixtion, et la cour primatiale, comprenant la portée extraordinaire des lois en lormation, était trop dévouée à la cause hongroise pour leur susciter des difficultés. Donc le mois de septembre étant arrivé, il fallait que l'on abordât quand même de front la solution si longtemps attendue des questions politico-ecclésiastiques.

Après avoir discuté pendant deux mois les divers projets présentés parles ministres à qui incombait leur préparation, le cabinet accepta les quatre conclusions suivantes :

1° Considérant que les livres matriculaires partiels — c està-dire ne concernant que les enfants issus de mariages mixtes — ne diminueraient pas les difficultés en proportion des efforts exigés par leur installation, on se décida à T unanimité pour la préparation d'un projet de loi sur l'introduction d'un registre d'état civil général, servant à consigner aussi bien les naissances que les mariages et les décès.

2" On arrêta à l'unanimité le texte de la loi sur la réception de la religion mosaïque.

3" Le cabinet tomba parfaitement d'accord au sujet des principes fondamentaux de la liberté religieuse, — mais le texte de ce projet de loi n'existait pas encore; — toutefois 1 esquisse n'était pas si avantageuse pour ceux qui ne veulent appartenir à aucune confession que le projet ultérieur, présenté par le ministère suivant.

4° Les membres du gouvernement furent également d'accord sur la nécessité d'une déclaration annonçant, à l'occasion de la discussion du budget de 1893, qu'ils s'occupaient diligemment de l'élaboration d'une loi destinée au règlement des affaires matrimoniales, que dans ce projet il fallait sauvegarder les intérêts de l'État et l'égalité des citoyens devant la loi, et que finalement la création d une loi réglant les affaires matrimoniales , uniformément pour tous les citoyens hongrois, s'imposait et que les procès en résultant ne devaient

plus être jugés dorénavant que par les tribunaux de l'État.

Mais il y avait au contraire deux points au sujet desquels le pi'ësident du Conseil se trouvait dans Fimpossibilité de se mettre d'accord avec ses collègues. D'abord il désirait qu'on ajoutât au quatrième point qu'en réglant les affaires matrimoniales on réglerait aussi en même temps la question du mariage civil, — tout en réservant pour l'époque de la discussion par paragraphes s'il fallait introduire le mariage civil obligatoire ou facultatif, — ensuite parce que, relativement à cette dernière alternative, il se montrait partisan du mariage facultatif, tandis que la majorité de ses collègues exigeait la discussion immédiate des lois politico-ecclésiastiques, avec l'introduction des registres de l'état civil avant l'exécution des réformes administratives, ainsi que l'acceptation de la forme obligatoire du mariage civil, entraînant la modification du paragraphe 12 de l'article LVIII de la loi de 1868, d'après lequel dans les mariages mixtes c'est selon leurs sexes que les enfants suivent la religion soit de leur père, soit de leur mère. La manière de voir du comte Szâpâry ne fut partagée que par un seul ministre, et encore jusqu'au moment où l'on apprit que le prince primat jugeait le mariage civil obligatoire moins incompatible avec les doctrines de l'Église que le facultatif.

Telle était la situation du cabinet au moment du voyage que fit le président du Conseil h Vienne au commencement du mois de novembre, en apparence pour y soumettie au souverain les décisions prises, mais en réalité pour résigner ses fonctions; car depuis la mésaventure de ses propositions concernant la réconciliation de l'armée commune et des honvéds, il sentait que sa position n'était plus assez solide pour faire prévaloir son opinion auprès delà majorité du parti libéral, qu'il n'aurait pas voulu affaiblir par une scission. En tout cas il avait son successeur dans la personne du comte Charles Khuen-Hédervâry, ban de Croatie, un représentant de ses idées avec ses succès remportés sur les ultras croates, ainsi qu'avec sa jeunesse en plus. Aussi le proposa-t-il incontinent à François- Joseph, dont il crut avoir épuisé le libéralisme dans les limites xle ses concessions. Or le roi couronné actuel de la Hongrie

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ressent un respect si sincère pour la Constitution — sentiment à cause duquel il porte déjà le surnom de u Constitutionnel»

— que, voyant une écrasante majorité formée par le parti libéral et Textréme ^^auche gagnée d'avance à l'idée de l'introduction du mariage civil, il se décida pour l'adoption complète du programme libéral et conséquemment pour la nomination d'un ministère prêt à le réaliser intégralement et dans le plus bref délai. Décision d une largeur de vues et d'une hardiesse d'autant plus incomparables que l'on peut facilement s'imaginer combien elle a dû être combattue par la cour et la partie réactionnaire de 1 aristocratie des pays héréditaires, sans parler du clergé autrichien lui-même. Dans l'antipathie de ces cercles contre le mariage civil il entrait, en dehors des scrupules religieux, beaucoup de jalousie politique aussi, car il était évident qu'ayant pu réaliser pacifiquement des réformes radicales de cette importance, ce serait à la Hongrie libérale que reviendrait dorénavant l'hégémonie dans la Monarchie tout entière!

• Et pour le plus grand bonheur des Hongrois, l'homme nécessaire n'était pas long à chercher non plus : dans le ministre des finances, M. Alexandre Wekerle, le souverain rencontrait toutes les qualités désirables pour 1 accomplissement de 1 œuvre qu il eût été pour la tranquillité du pays imprudent d'ajourner encore. Issu d'une lamille honorable, originaire du Wurtemberg, le successeur du comte Szdpâry était, dans la bataille qui allait commencer, le champion prédestiné du libéralisme. Étant catholique lui-même, il échappait aux accusations que le clergé pouvait élever dans l'espèce contre un président protestant, et d'autre part il n'avait non plus à se soustraire à 1 influence d un milieu hostile aux tendances des réformes qu on voulait introduire dans la législation hongroise. Quant à ses capacités intellectuelles, elles surprennent par leur profondeur et leur variété. Gomme ministre des finances, il inaugura les budgets se soldant par des excédents de recettes,

— ils montèrent en trois ans (1890, 1891 et 1892) à 72 millions de florins, — et comme financier il étonna les sommités du métier par lingéniosité du plan d'après lequel il

projeta la reprise du payement en or dans la Monarchie. Orateur plein de tempérament, débatteur infatigable, d'une taille imposante, il n'en est pas moins un homme de cabinet aussi, qui sait à l'occasion très artistiquement ciseler ses travaux littéraires.

Il restait à savoir si le ?ioviis homo possédait assez de vertus assimilatrices pour acquérir promptement cette souplesse d'esprit et cette compréhension divinatrice des silences et des réticences qu'exige la respiration de l'atmosphère si spéciale des cours; si sa nature robuste et exubérante s'habituerait facilement à cette réserve et cette discrétion qui s'imposent à celui dont les paroles et les gestes engagent un pays tout entier. Pour le moment, les personnalités telles que le baron Didier Bânffy, MM. de Tisza et Széll, consultées par François- Joseph, le lui recommandèrent chaudement et unanimement, en soulignant surtout le caractère démocratique de la nomination, correspondant aussi aux tendances éminemment démocratiques des lois qu'il devait présenter au Parlement.

La nomination de M. Wekerle comme président du Conseil date du 17 novembre 1892. Elle fut accueillie avec un enthousiasme indescriptible que la population de Budapest traduisit par une sérénade grandiose arrangée en son honneur (le 23 novembre). Au sein du parti libéral elle provoqua au contraire un schisme pouvant grandement compromettre le succès final. Son état latent n'était pas inconnu dans le camp de l'opposition et enhardissait incontestablement les adversaires du cabinet. De là le duel oratoire entre le nouveau président du Conseil et le comte Apponyi dès le jour de la présentation du cabinet à la Chambre des députés (le 21 novembre). De fait, le ministère ne changea pas beaucoup au point de vue des détenteurs des portefeuilles.

Celui de ministre a laiere fut offert au comte Louis de Tisza (1), jadis ministre du commerce sous les comtes Andrâssy

(1) François-Joseph lui conféra le titre de comte pour récompenser le zèle avec lequel il présida à la reconstruction de la ville de Szeged, après l'inondation de 1879. Ce titre appartient depuis sa mort à MM. les comtes Etienne et Colomaa de Tisza jeune, fils de l'ancien président du Conieil.

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