‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 125 sur 168 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

la fin prochaine de l'illustre vieillard, Louis Kossuth mourut le 20 mars à Turin, entouré de sa famille, dans sa quatre-vingtdouzième année.

Quoique contemporain de la génération de 1848, il ne pouvait être vraiment compris en France qu'après les événements de 1870 et 1871. Car ce fut cette époque néfaste qui mit en lumière la personnalité dont le génie se rapporte le mieux au sien, parmi celui des hommes d'État français. Avec Léon Gambetta, ils représentent tous deux dans l'histoire moderne la descendance de Démosthène, de Gicéron et de Pitt, demidieux de la tribune, chez qui la parole acquiert la sif^nification biblique du verbe, puisqu'en relevant les courages, en exaltant les sentiments les plus nobles que puisse contenir le cœur humain, elle crée du jour au lendemain des armées pour la défense de la patrie en péril, elle fait rentrer sous terre les lactieux les plus dangereux et les plus pervers !

Mais pour que lart oratoire produise des effets prodigieux semblables, il faut la complicité tacite de l'auditoire, que l'on n'obtient qu'en lui persuadant que les phrases prononcées sont sincères, qu'elles produisent les pensées les plus secrètes de celui qui parle. Or Gambetta et Kossuth avaient en égale mesure ce don de la persuasion, qui d'ailleurs ne provenait chez eux d'aucun artifice, animés et possédés qu'ils étaient du patriotisme le plus pur et de l'amour le plus ardent de leurs concitoyens.

Porte-voix de l'opinion publique, incarnation des idées dominantes du moment, leur individualité s'imposait aux masses comme un symbole que chacun explique à sa manière et auquel on attribue des vertus surnaturelles, non pas précisément en raison de leurs mérites, — fussent-ils les plus éclatants, — mais en raison des espérances que l'on nourrit dans son for intérieur au sujet des afiaires publiques, et dont on leur confie mentalement la réalisation. Aussi importait-il peu qu'ils aient échoué ou réussi. Ayant la faculté inappréciable

de convaincre le monde de leur bonne volonté, ils sortirent des crises les plus désastreuses indemnes, si l'on veut, même avec l'auréole du devoir accompli. En un mot leurs pays, subissant le charme de leurs allures impressionnantes, les admiraient et les aimaient, et si comme en toute admiration et en tout amour, il entrait dans ceux-ci un peu d'illusion aussi, le fond n'en était pas moins très justifié, car au cours de leurs carrières — différentes en longueur mais pareillement glorieuses — ils avaient pour seuls guides les plus belles étoiles du firmament moral, le patriotisme et le libéralisme !

Par une symétrie mystérieuse, les deux moitiés de l'existence de Louis Kossuth — avec l'apogée de ses grandeurs au milieu — en font deux figures historiques bien distinctes. La première, nous le montrant jusqu'à sa quarante-sixième année, est celle d'un homme qui ne vit que pour son pays et pour la liberté et le progrès, les servant de son immense talent de journaliste et d'orateur, sur tous les terrains de l'activité publique, ne se laissant pas abattre par les rigueurs d'un long emprisonnement, repoussant avec dignité les avances corruptrices de la réaction aux abois; la seconde, après les ivresses du pouvoir suprême et les horreurs d'un désastre national, est au contraire celle d'un dépité incontinent, qui, pour s'innocenter des fautes commises, en déduit un système entier, auquel il sacrifierait au besoin — naturellement sans s'en douter — le bonheur et l'avenir de son pays. On aperçoit la première au milieu des débats les plus mémorables des assemblées départementales, parmi les fondateurs les plus actifs d'une vaste association pour l'encouragement de l'industrie indigène, combattant à ciel ouvert, avec les armes les plus courtoises, qui lui donnent gain de cause en face du plus grand des Magyars, le comte Etienne Széchenyi lui-même, — tandis qu'à la seconde il ne répugne rien quand il s'agit de sa haine aveugle contre la maison des Habsbourg, en admettant et en acceptant toutes les combinaisons qui la visent, fussentelles mêmes dangereuses pour le sort de la Hongrie ou désavantageuses pour sa propre réputation.

Aussi est-ce au Kossuth de la première manière que s'attache

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