CHAPITRE VI
avec son souvenir le plus ému la Hongrie reconnaissante, à la Constitution vermoulue de laquelle il a su infuser la sève la plus vivifiante des conquêtes égalitaires et civilisatrices de la Révolution française. Fils du département du Zemptén, — célèbre à cause de la verbosité de ses habitants, — il avait cette facilité d'élocution, cette abondance d'expression indispensables aux orateurs, auxquelles il a ajouté, en guise de qualités personnelles, l'imagination la plus poétique, la compréhension la plus vive, la lucidité d'esprit la plus constante. Elles constituent la qualité principale de ses écrits aussi, modèles de la pureté de langage et du tour de dialectique magyars. Car malgré son exil effectif ou voulu de près de cinquante ans, Kossuth a su conserver dans son âme les traits les plus typiques du caractère national qu'il a transmis religieusement à ses fils avec les traditions d'honneur et de patriotisme de sa famille, dont les origines remontent au treizième siècle !
Aussi est-il à présumer qu'ayant prédit dès 1847 la popularité future de François-Joseph, qu étant enthousiasmé des progrès de la Hongrie accomplis depuis le compromis, que soutenant finalement le cabinet Wekerle dans les affaires politico-ecclésiastiques, sa dernière pensée a été une pensée d'apaisement et de bénédiction suprême pour son pays, où l'on ramena ses dépouilles mortelles sur les «bords du Danube, au milieu de ce peuple magyar qu'il avait tant aimé » .
Il est impossible de s'imaginer une situation plus difficile que celle de M. Wekerle le lendemain de la mort de Kossuth. Son obstination à ne pas vouloir reconnaître la réconciliation de la Hongrie avec son roi couronné et légitime , et de combattre ostensiblement le compromis, en fit un personnage dont le monde officiel ne pouvait et ne devait pas s'occuper, tandis que la nation, dès l'entrée de son cercueil sur le territoire hongrois, lui décerna spontanément des honneurs souverains. On sonna les cloches dans tous les villages auprès desquels
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passa le train le ramenant à Budapest — ceux de sa femme et de sa fille mortes en Italie, s'y trouvaient aussi, — et dans les gares d'arrêt les populations des alentours arrivèrent en procession, ayant à leur tête les autorités locales, pour le saluer et pour exprimer leurs condoléances à la sœur et au fils du défunt, ainsi qu'à la suite d'amis qui les accompagnèrent. En ce qui concernait les funérailles, ce fut le Conseil municipal de la capitale et le Conseil général du département de Pesth qui s'en chargèrent. Elles eurent lieu le 1" avril avec une solennité extraordinaire, ayant le caractère d'un deuil de la nation tout entière.
En face de cette manifestation grandiose de l'opinion publique attendrie, le gouvernement ne pouvait que garder la plus stricte neutralité, qui s'imposait d'autant plus impérieusement que l'on était à la veille du vote de son projet de loi sur le mariage civil, pour lequel il avait besoin à la fois des voix des députés les plus dévoués au souvenir de Kossuth et de la sanction de la couronne. Pour conserver les premières, M. Wekerle crut opportun de ne pas faire un mystère des dispositions de la seconde, à cause desquelles il était empêché de rendre le dernier hommage à l'illustre mort. Basé sur la connaissance de la nature élevée de François-Joseph, prêta pardonner tout acte profitable au bonheur de la Monarchie, ce calcul psychologique des plus profonds servit d'issue avantageuse au président du Conseil pour sortir de l'impasse des complications. Il obtint ainsi en faveur du projet gouvernemental à la Chambre des députés une majorité non seulement quelconque, mais tellement formidable, qu'elle intlua sur la Chambre des magnats et emporta, comme un torrent impétueux, la sanction royale. Après les discours de clôture des différents chefs de partis, le comte Apponyi déclara qu'il ne voulait pas sauter les yeux fermés dans un abîme obscur et qu'il considérait le projet comme le produit d'une fantaisie personnelle et de la stratégie parlementaire. Le vote eut lieu le 12 avril ; 281 oui et 106 non répondirent à la question présidentielle au sujet de l'acceptation du projet de loi — il y eut 25 absents et abstentionnistes — permettant au gouver-