CHAPITRE VI
«3° Il exprime à l'égard de M. le Président du Conseil démissionnaire et de son cabinet son attachement et sa confiance inébranlables et les prie de vouloir bien continuer la direction du parti dans ces jours d'épreuves. •
Cette explosion significative de l'opinion publique et cette décision énergique du parti libéral changèrent radicalement les dispositions de François-Joseph. Comprenant que sa présence devenait indispensable à Budapest, tant pour calmer l'effervescence que pour étudier de près les mesures qui pouvaient le plus rapidement dénouer une crise non plus seulement ministérielle, mais sociale, il s'y transporta à Timproviste avec son entourage le plus indispensable.il y fut précédé par le comte Khuen-Hédervâry , qui y alla pour sonder le terrain parlementaire relativement à sa nomination de président du Conseil. Ayant conféré avec MM. de Tisza, de Széll et le baron Didier Bânffy, président de la Chambre des députés, il comprit que la formation d'un cabinet ne lui serait pas possible, non pas à cause d'une antipathie personnelle quelconque, mais parce que sa qualité de membre de la Chambre des magnats, hostile aux lois politico-ecclésiastiques, lui enlevait pour le moment toute espèce d'autorité. Alors il remit sa démission dans les mains du souverain, par qui les mêmes personnalités politiques furent consultées successivement, et dont la profonde constitutionnalité s'accommoda de suite avec les exigences de la situation. Elles plaidèrent en faveur du maintien du cabinet Wekerle avec Szilâgyi comme ministre de la justice, leurs noms incarnant caractéristiquement l'essence même des principes libéraux, combattus avec tant d'acharnement par la réaction.
Quant aux comtes de Tisza, Albin Csâky et André Betlilen, on leur donna pour successeurs au ministère a latere le comte Jules Andrâssy, aux cultes et à l'instruction publique le baron Roland d'Eôtvôs, fils tous deux des anciens ministres du même nom, et à l'agriculture le comte xVndré Festetics, beau-frère du comte Jules Szâpâry. C était éloigner du cabinet les personnages auxquels on en voulait le plus à la Chambre des magnats, où l'on considéra au contraire la nomination simultanée
de trois ministres catholiques comme un égard discret. Ainsi reconstitué, le ministère de M. Wekerle rentra victorieux aux affaires (le 10 juin), reprenant la continuation de sa tâche avec une nouvelle ardeur.
Tenir compte des désirs franchement mais respectueusement exprimés de la majorité et de Topinion publique libérales, comme le fit François-Joseph, ne manqua pas de servir d'exemple salutaire à la Chambre des magnats. On s'y arrangea donc à ne plus mettre en minorité les partisans du projet de loi sur le mariage civil, quand il reparut une seconde fois (le 21 juin). Parmi les 252 votants, 128 répondirent par un « oui » , et 124. par un « non » à la question présidentielle au au sujet de l'acceptation. Succès des plus modestes, auquel il faut ajouter cependant l'écrasante majorité de la Chambre des députés, 166 voix, pour se convaincre que ce fut dans une proportion très brillante que la totalité du Parlement se rangea autour du drapeau du libéralisme.
Cependant il restait encore la sanction royale à obtenir. Les influences réactionnaires remuèrent le ciel et la terre pour l'empêcher de s'effectuer, mais inutilement, car le « plus constitutionnel des souverains » avait déjà l'inébranlable intention d'accomplir son devoir jusqu'au bout. S'il a laissé s'écouler plusieurs mois avant d'apposer sa signature au projet de loi si ardemment attendu et combattu, c'était pour peser une dernière fois de plus dans son for intérieur les arguments qu'on lui insinuait à tout propos contre une mesure aussi radicale qu'indispensable pour le bonheur de la Hongrie. Cependant, quand il vit qu'épuisé par la longue lutte le cabinet de M. Wekerle ne pouvait plus conserver le pouvoir, il s'empressa chevaleresquement de lui donner la satisfaction que son nom puisse être éternellement attaché à cette loi si vaillamment soutenue par son président et son ministre de la justice. Ce fut le 10 décembre 1894, à midi, que M. Wekerle annonça à la Chambre des députés la sanction accomplie dans la matinée, et les membres du parti libéral accueillirent la nouvelle debout, avec des « éljen » frénétiques, s'adressant à tous les collaborateurs de cette œuvre du constitutionnalisme