‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 129 sur 168 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

hongrois, auquel ses ennemis ne savaient pas assez reprocher son caractère médiéval !

Sous le coup de l'enthousiasme, on vota le lendemain au ministère l'indemnité à 155 voix de majorité encore. Mais c'était une victoire platonique; car pour se venger de sa défaite, la réaction mit tout en œuvre en vue du renversement du cabinet vainqueur. Pour avoir la paix de ce côté, François- Joseph semblait d'autant plus aisément céder à cet égard qu'il était fermement résolu de ne sacrifier aucune parcelle des conquêtes du libéralisme. Dans ces conditions, il fallait bien que M. Wekerle renonçât au pouvoir et qu'il soulignât aussi dans son discours prononcé au « Club du parti libéral » , qu'il n'avait plus la confiance de la couronne (le 27 décembre). Déclaration qu'il termina en promettant son concours empressé, ainsi que celui de ses collègues démissionnaires, à son successeur pour l'achèvement de l'œuvre commencée et déjà à moitié finie.

Grâce à l'abnégation incomparable de tous ses membres, le parti gouvernemental affronta donc la crise ministérielle avec la coutumière homogénéité permettant à la couronne de faire son choix parmi plusieurs centaines de magnats et de députés, inspirés par le même patriotisme et le même amour de la liberté, et prêts à se grouper de bon cœur autour de chacun des leurs, devenu le dépositaire de la confiance du souverain. Solidarité politique admirable, qui, marchant de pair avec le constitutionnalisme immaculé de François- Joseph, pouvait seule accomplir la transformation sociale de la Hongrie, sans aucune secousse révolutionnaire!

Si l'ambition et la soif des honneurs et des profits matériels rendent la lutte pour le pouvoir entre les partis en elle-même déjà suffisamment âpre, son caractère prend facilement des

allures sauvages, dès que des questions de principes s'y mêlent aussi, et surtout des principes religieux. Malgré leurs défaites ils restent alors souvent pendant plusieurs générarations irréductibles, revêtant mille formes diverses et soutenus par l'entêtement d'un sophisme quelquefois sincère, mais le plus souvent intéressé. Tel survécut et survit encore aujourd'hui, en Hongrie, au triomphe du libéralisme, le parti hostile au mariage civil. Toujours aveuglé par la passion, et dans son aveuglement incapable de juger la qualité de ses moyens d'action, au moment de la démission de M. de Wekerle, il cria à la victoire, oubliant les trois lois politicoecclésiastiques déjà votées et sanctionnées (sur les registres de l'état civil tenus par des laïques, sur la légalité des conventions des parents concernant la religion de leurs enfants et sur le mariage civil), compromettant cette fois-là encore la candidature du comte Khuen-Hédervàry à la présidence du Conseil. Et vu l'aménité du ban de Croatie, probablement à leur propre détriment, car il aurait eu pour eux la longanimité avec laquelle il écarta plus d'un obstacle à la Diète de Zàgrâb, mais que le parti libéral hongrois ne voulait pas voir appliquer en face des tentatives de révolte toujours renaissantes de la réaction.

Après l'échec de la combinaison Khuen-Hédervâry, la formation d'un nouveau cabinet rencontra à Budapest beaucoup de difficultés. Il ne souriait à personne de recueillir le lourd héritage de M. Wekerle à un moment où la vie sociale de la Hongrie semblait être suspendue, et où les intransigeants réactionnaires et ceux du « parti de 1848 » , également désireux de voir échouer à mi-chemin les lois libérales, prédisaient chaque matin un revirement subit de la couronne et escomptaient d'avance la durée éphémère du futur ministère. Il exigea des hommes d'État dont la candidature pouvait être sérieusement prise en considération, autant de courage que de souplesse, autant de loyalisme dynastique que de patriotisme libéral. Après de longues recherches qui prolongèrent démesurément la crise ministérielle, démontrant en même temps la gravité de la situation, ce fut le baron Didier Bânffy

Page 1