CHAPITRE VI S
que François-Joseph nomma président du Conseil. A vrai dire, le nouveau titulaire n'avait pas ces antécédents brillants d'orateur ou d'homme public qui désignent de loin un personnage pour cette haute fonction. Ayant débuté en Transylvanie comme un préfet à poigne dans un département dont les habitants sont roumains en majeure partie, il apporta à la Chambre des députés une teinte autocratique qui y surprit d'abord tout le monde, mais qui lui valut peu h peu l'estime de la majorité quand elle s'aperçut à quelle dose extraordinaire de bonne volonté, de scrupulosité et de droiture de caractère elle était alliée. Aussi s'y empressa-t-on de lui confier la présidence pendant la discussion historique des projets de lois politicoecclésiastiques qu'il sut diriger avec beaucoup de fermeté impartiale. Dans la circonstance il représentait d'ailleurs, après le présidence moderne de M. Wekerle, ce courant d'esprit transylvanien que les conflits séculaires avec les éléments étrangers ont singulièrement affiné, à la vigilence duquel rien n'échappe.
Nommé le 15 janvier 1895, la présentation du cabinet Bânffy à la Chambre des députés n'eut lieu que quatre jours plus tard. Rompant avec les précédents, le nouveau président du Conseil ne garda avec lui qu'une fraction de l'ancien ministère : le comte André Festetics à l'agriculture, le baron Féjérvâry à la défense nationale et M. Émeric Josipovich pour la Croatie. Il distribua au contraire les autres portefeuilles aux personnalités suivantes : celui du ministère a latere au baron Samuel Josika, magnat transylvanien catholique, fils de l'homme d'État du même nom, très bien vu à la cour; celui de l'intérieur à M. Didier de Perczel, le svmpathique député orateur; celui des finances à M. Ladislas de Lukâcs, sous-secrétaire d'État au même ministère du temps de M. Wekerle; celui du commerce à M. Ernest de Daniel, un économiste des plus distingués; celui des cultes et de l'instruction publique au publiciste déjà très apprécié M. le docteur Jules Wlassics, et celui de la justice à M. Alexandre Erdélyi. C'était retirer de la lice les ministres les plus attaqués par l'opposition. Didier Szilâgyi troqua cependant son fauteuil ministériel contre celui de
président de la Chambre, et c'était rajeunir par des forces nouvelles la filière ministérielle du parti libéral que les cabinets entés les uns sur les autres avaient l'air d'avoir complètement épuisé.
Le programme lucide du baron Bànffy indiqua clairement dès le début qu'on s'était complètement mépris sur la portée réelle de sa nomination. Il déclara avec une brièveté impériale qu'il avait en vue la consolidation de la confiance entre la couronne et la nation, l'apaisement de l'opinion publique troublée par les luttes pour les lois politico-ecclésiastiques, le maintien du compromis, l'exécution discrète des lois susdites déjà votées et le vote de celles qui ne l'étaient pas encore (sur le libre exercice des reli>jions et sur la réception de la religion mosaïque), le règlement de l'autonomie catholique et des cures à portion congrue, le règlement de la reprise des payements en espèce, le développement du pays dans le sens du génie national hongrois, l'achèvement de l'établissement d'un État hongrois unifié. Certes on ne parle pas ainsi sans avoir son lendemain assuré, et le nouveau président du Conseil y compta, car il sentait que si ses détracteurs ne découvraient rien dans ses discours en dehors de leur forme négligée, le souverain y lisait au contraire entre les lignes son dévouement désintéressé pour la patrie et-la dynastie, son attachement au dualisme!
Cette faveur dont il jouissait près de François-Joseph, lui fut propice dès le commencement de son installation à la présidence. Pendant qu'à la Chambre des magnats on était en train de repousser les projets de lois concernant le libre exercice des religions et la réception de la religion mosaïque, qui n'y furent votés qu'au mois d'octobre suivant et encore légèrement modifiés (le 5 et le 2 l octobre) (1), on apprit le voyage circulaire de Mgr Agliardi, nonce du pape à Vienne, à travers la Hongrie, ostensiblement pour rendre visite aux principaux prélats, mais en réalité pour donner des informations et pour faire de la propagande. Cette immixtion du
(1) Pour faire triompher les projets gouvernementaux, il a fallu que le viceprésident — le baron Vay — émette aussi plusieurs fois son vote, les « oui » et les « non » ayant été en nombres égaux.