CHAPITRE VI
Le vote par acclamation de ce projet de loi eut lieu dans des séances solennelles à la Chambre des députés et à la Chambre des magnats, le 21 et le 20 avril. Trois jours plus tard, François-Joseph ourrit l'Exposition nationale. Ayant près de lui l'impératrice-reine Elisabeth, qui, malgré son deuil éternel, ne voulait pas attrister la nation hongroise par son absence, et entouré des archiducs Louis-Victor, Olhon, Eugène, François- Salvator, Renier, Joseph, Joseph-Auguste, du prince Léopold de Bavière, de Ferdinand, grand-duc de Toscane, de Philippe, duc de Cobourg, des archiduchesses Stéphanie, Gisèle, Marie- Valérie, Isabelle, Marie-Joséphine, de la grande-duchesse Alice de Toscane, ainsi que du corps diplomatique accouru de Vienne et des délégations du li Reichsrath " autrichien, sans compter les sommités politiques sociales et intellectuelles de la Hongrie, le souverain y déclara, en réponse au discours de M. de Daniel, ministre du commerce, qu'après avoir défendu le trône et la patrie avec son courage indomptable pendant de longs siècles, en fait de civilisation et de progrès, le peuple hongrois se montre maintenant digne de rivaliser avec les nations les plus avancées de l'Occident. Le lendemain dimanche, 3 mai, commença la série des solennités religieuses par un Te Deum chanté à l'église du Couronnement, à Bude. Une allocution débordant de patriotisme, remplie de beautés oratoires et inspirée par la philosophie chrétienne la plus élevée du cardinal Vaszary, en forma le point culminant. Les membres de la famille régnante y parurent tous en costume hongrois, sur le désir de la souveraine, pour indiquer matériellement qu'ils prenaient part à la solennité en qualité de princes royaux hongrois. Pendant la quinzaine suivante, des actions de grâces furent dites dans les églises et temples de toutes les confessions, donnant un cachet de religiosité émouvante au Millénaire de l'Etat hongrois, voué au libéralisme constitutionnel.
Un tel spectacle ne pouvait pas laisser indifférent l'étranger. François-Joseph, en sa qualité de roi apostoHque de Hongrie, reçut successivement les félicitations de tous les souverains. Celles de l'empereur d'Allemagne furent particulièrement cha-
leureuses : « Je T'adresse en bonne amitié mes sincères félicitations à l'occasion des fêtes actuelles, pendant lesquelles c'est sur un passé historique glorieux, sur une existence heureuse et écoulée durant plusieurs siècles sous le sceptre des Habsbourg, que la Hongrie jette un regard en arrière. Que le roi et le peuple de la Hongrie restent pour toujours indissolublement unis, en soutiens de la paix, pour le bonheur de la Monarchie austro-hongroise et de ses fidèles alliés! " Les télégrammes envoyés par la reine d'Angleterre, le roi d'Italie et le tsar n'étaient pas moins chaleureux. Pour démontrer ses sympathies à l'égard de la Hongrie, Nicolas II ne se contenta pas de ses félicitations; il y ajouta un cadeau précieux pour le Musée national de Budapest, le sabre authentique d'Etienne Bâthory, par la restitution spontanée duquel tout bon Hongrois se sentait profondément touché. En revanche, il y eut des démonstrations hostiles à la Hongrie, à Bucarest et à Belgrade. Les irrédentistes roumains et serbes ne pouvaient pas réprimer un mouvement d'humeur devant ce succès brillant d'un État dont le développement susdit et extraordinaire réduisait à néant les utopies les plus complaisamment carressées de la «Ligue » des premiers et de " l'Omladina» des seconds. Dans la capitale roumaine, les étudiants se rendirent devant la statue du vayvode Michel le Brave, qui avait été prince de Transylvanie pendant un an, en trahissant les Béthory ses bienfaiteurs, et que le général impérial Basta avait fait assassiner pour cause de félonie 1601), et ils y débitèrent des discours incendiaires, en proférant des invectives contre la Hongrie du Millénaire. La populace de la capitale serbe alla plus loin encore : elle brùIa sur une place publique le drapeau hongrois, compromettant ainsi le gouvermetit du pays lui-même. Ces manquements graves à la courtoisie internationale ne pouvaient pas rester impunis : aussi le comte Goluchovski exigea-t-il des réparations éclatantes aussi bien à Bucarest qu'à Belgrade. Le cabinet serbe lui accorda le renvoi de plusieurs fonctionnaires n'ayant pas fait leur devoir, Tincarcérationdes auteurs du délit et 1 expression de ses regrets au sujet de l'événement qu'il condamnait. Et ses remontrances ne firent pas moins d'effet auprès du cabinet roumain non plus,