CHAPITRE VI
empêchant pour l'avenir le renouvellement d'incidents aussi regrettables.
Dans la seconde moitié du mois de mai, ce fut le tour des institutions littéraires et scientitiques, des Conseils généraux et des municipalités pour solenniser la commémoration du millénaire. La séance publique annuelle du 17 mai de l'Académie des sciences hongroise devint à jamais mémorable par la présence de François-Joseph, qui y assistait au milieu des illustrations de la littérature et de la science hongroises, désireux de faire revivre l'époque glorieuse où ce fut un Mathias Gorvin qui s'entoura à Bude de l'élite savante et lettrée de ses contemporains de la Renaissance, au xv^ siècle.
Avec les premiers jours de juin on s'approcha du point culminant des fêtes millénaires. On commença cette seconde série le 5, par la translation solennelle de la couronne de saint Etienne du château royal à l'église du Couronnement, sous la surveillance du prince Paul Esterhâzy, M. de Tisza, les gardiens de la couronne et M. de Tarkovich, sous-secrétaire d'État; elle y resta exposée pendant trois jours avec les autres emblèmes de la royauté : le manteau, le sceptre, l'épée et le globe (1). Cette cérémonie exigea déjà un grand déploiement de luxe, au moins de la part du haut clergé. Pendant cette exposition, l'église fut militairement gardée et ne désemplit pas de visiteurs venus plutôt en pèlerins qu'en curieux, tant est grande la vénération que les Hongrois éprouvent pour ces symboles de leurs droits constitutionnels. Le 6 juin, on procéda à la pose de la première pierre du nouveau château royal, qui est maintenant complètement achevé et dont la construction s'imposait, l'ancien, bâti sous Marie-Thérèse, interdisant, par son
(i) La saiotc couronne hongroise est une couronne fermée, surmontée d'une croix qui, par fuite d'un accident survenu au commenceuient du xiv' siècle, est de travers. La partie supérieure })rovient de la couronne envoyée par le pape Sylvestre II à saint Etienne, en l'an mil, tandis que la partie inférieure est un don que l'empereur de Byzance Michel Ducas fit au roi Géza I*'. Le manteau était primitivement une chasuble offerte par Gisèle, femme de saint Etienne, à la cathédrale de Szèves-Fchëvsar (Albe-Rovale\ L'épée ne date que du xvi' siècle; quant au globe, on pense qu'il a été ciselé du temps de Charles-Robert ou Louis le Grand d'Anjou, puisque les fleurs de lis y figurent.
exiguïté, tout long séjour de la cour ou l'invitation d'hôtes princiers.
Sur la proposition du département de Zemplén, il fut décidé que pour escorter la couronne jusqu'au palais du nouveau Parlement, tous les départements enverraient des bandérium, c'est-à-dire des délégations de cavaliers richement costumés, recrutés parmi les notabilités de chaque département. Ils précédèrent, sous la conduite de M. de Perczel, ministre de l'intérieur, les députés, les magnats et les seigneurs bannerets. Des membres de la plus haute aristocratie fournirent des portedrapeaux, faisant flotter dans les rayons d'un chaud soleil printanier les couleurs et les armes de toutes les contrées ayant . été jadis tributaires de la Hongrie (1).
Il faut encore ajouter à ce tableau pittoresque les équipages somptueux des princes Batthvâny, Esterhâzy, Palffy, du prince primat, de l'archevêque de Kalocsa, du cardinal Schlauch, des présidents des deux Chambres du parlement, etc., pour avoir une idée de l'éclat, du chatoiement, de la pompe qui éblouissaient les spectateurs. Ayant salué au départ les souverains et les membres de la famille régnante, rassemblés sur le balcon du château royal, le cortège se rendit avec la couronne au palais du nouveau Parlement (2) non encore achevé, mais où on avait improvisé une salle de séances pouvant contenir à la fois les membres de la Chambre des magnats, ayant plusieurs archiducs dans ses rangs, et ceux de la Chambre des députés. Les emblèmes royaux y ayant été placés sur une sorte d'autel, le comte Tiburce Kârolyi, vice-président de la Chambre des magnats, ouvrit la séance par une allocution
(1) II y eut à ce propos-là un léjjer conflit diplomatique avec la Serbie, qui ne voulut pas admettre que ses armes figurassent dans ce cortège rétrospectif. Et comme le gouvernement liongrois ne voulut pas se départir de son programme, le corps diplomatique accrédité à Vienne ne put pas assister au complet à la fête du 'î juin : le ministre de .Serhie y brilla par son al)sence !
(2) Construit d'après les plans de M. Eineric SteindI, en style gothique, il s'élève près du Danube, sur la rive gauche du fleuve. C'est un édifice pouvant loger les deux (Chambres, dont on a posé les fondations en 1885 et qu'on inaugurera en 1902. Ses dimensions grandioses, les matières précieuses employées et les travaux artistiques qu'on y a prodigués, indiquent clairement le degré de vénération (|u'atteint chez les Hongrois l'attachement au parlementarisme.