CHAPITRE VI
maf^ne, ce témoignage rendu en faveur de la vitalité et de la perfectibilité du peuple hongrois vaut incontestablement une bataille gagnée en face des détracteurs de ce dernier, qui, aveuglés parla jalousie et la haine, ne craignent pas de le traiter en intrus asiatique, indigne de figurer dans le Conseil des nations européennes. Aussi l'impératrice-reine Elisabeth, alors absente de la Hongrie, comprenant l'orgueilleuse satisfaction que les Hongrois pouvaient éprouver avec raison à la snite de cette importante déclaration, considéra-t-elle comme un devoir pressant d'en exprimer ses remerciements les plus chaleureux à l'impérial orateur dans un long télégramme.
Quoique plus familiale, la venue du couple royal de Roumanie n'eut pas moins de portée politique. Elle démontra aux Roumains de la Hongrie, d'une façon tangible, qu'ils ne pouvaient pas compter sur la connivence du gouvernement roumain dans leurs entreprises sécessionnistes. Car le roi Garol I" reconnaissait tellement l'existence de l'Etat hongrois, qu'en rendant sa visite à François-Joseph dans sa capitale hongroise, ce fut au roi de Hongrie qu'il la fit (1).
(1) A vrai dire, l'acuité de l'irrédentisme roumain s'amoindrit de ])Iiis en plus, depuis que les Roumains se voient obligés de convenir de l'union étroite qui existe entre la famille régnante et la Honnrie. Perdant ainsi toute espèce de point d'appui dans le pays, ils voulaient créer un foyer d'agitation à Bucarest dans la •< Li{»ue roumaine» , fondée en 1891. Cette association se jeta à corps perdu dans la lutte contre la Hongrie, malgré son étiquette purement littéraire. D'abord elle tit publier, au nom de la jeunesse universitaire roumaine, un mémoire en faveur des Roumains opprimés de la Hongrie ^1891), mémoire que la fraction magvarophile de la jeunesse roumaine réfuta victorieusement. En 1892, on se décida à une démonstration monstre devant être faite à Vienne, en évitant l'intervention du ministère hongrois. Elle eut lieu au mois de mai, mais Fran<;ois- Joseph ne reçut point les délégués et il Kt même retourner le mémoire qu'ils avaient déposé à son secrétariat particulier, à l'adresse de l'un d'eux, sans être ouvert. A lors ils tirent publier le factum en hongrois, en roumain, en allemand et en fiançais; on l'a répandu ainsi dans le monde entier, en entretenant, par-dessus le marché, une agitation continuelle contre la Hongrie au moyen de la presse européenne, induite en erreur. Certains de ses passages ayant toutes les qualités pour être tax«'s de révolutionnaires, le gouvernement hongrois se décida à une action énergique, qui finit par la condamnation de plusieurs des auteurs du mémoire. Quant aus prétentions historiques du daco-roumanisme, elles furent réduites à leur juste valeur par la publication en français de toutes les recherches concernant cette question des historiens hongrois, tels que M.M. Hunfalvy et Benoit Jancso, etc. (Voyez : Magyars et Roumains devant l'histoire, par A. de BEnTHA. Paris, 1899.)
Au milieu des excitations joyeuses provoquées par ces réceptions, qui rappelaient les temps les plus glorieux des Louis le Grand et des Mathias Corvin, le plus constitutionnel des souverains sut faire à son peuple hongrois une grande surprise, et des plus inattendues encore. Il communiqua au baron Bânffy son intention de vouloir commander dix statues pour les places publiques de Budapest, représentant les dix personnages les plus célèbres de l'histoire hongroise. Sur l'avis de M. Wlassics, il fut convenu que Bocskay et Bethlen figureraient aussi dans le nombre, à cause du grand rôle qu'ils avaient joué au commencement du xvif siècle, en défendant l'indépendance et la Constitution hongroises. Or, ils furent en même temps les adversaires les plus irréductibles de la politique de la cour de Vienne ! Mais étant convaincu maintenant des errements de cette politique, François-Joseph comprit que ces princes transylvaniens ne faisaient que leur devoir de patriotes en voulant faire respecter les droits de la Hongrie, menacés par les conseillers étrangers de ses ancêtres; aussi consentit-il de tout cœur à leur tardive réhabilitation, aux applaudissements frénétiques du pays, aussi ébloui de la munificence que transporté par le libéralisme du souverain (1) . Avec l'année 1898, la Hongrie entrait dans un nouveau cycle de fêtes commémoratives. Il fallait célébrer les anniversaires déjà demi-séculaires des grandes journées du mouvement de 1848. Le cabinet du baron Bânffv se trouvait aux prises avec des difficultés nouvelles à propos du choix des dates à fêter, permettant de donner libre cours aux effusions du loyalisme et du patriotisme à la fois. Non pas que le choix put être grand, mais parce qu'en 1848 les agissements de la camarilla avaient si bien brouillé les cartes que l'accord entre la couronne et la nation ne s'était produit qu'à des occasions excessivement rares. Avec une perspicacité très louable, le président du Conseil devina que le jour où Ferdinand V sanctionna
(1) Les autres statues représenteront : Jean Hunyady, le comte P.ilffy et le comte Nadasdy, houimes de guerre, et Anonyme, le célèbre chroniqueur, Nicolas Zrinyi, le héros de Szigeth, Séliastien Tinôdi, le poète lyrique, Verboczy, le législateur, et le cardinal P;izrii;iny, prosateur incomparable.