CHAPITRE PREMIER îl
de l'autre par Gôrgey, interné à KlagenCurth (Carinthie) et rente par le gouvernement autrichien. Accusation qui n'avait aucune base sérieuse, puisque ces prétendues faveurs étaient autant de pommes de discorde entre les cours de Vienne et de Saint- Pétersbour^j. L'empereur Nicolas I" ne pouvait pas abandonner au courroux des Autrichiens un chef qui lui avait procuré la jouissance de sentir gésir la Hongrie à ses pieds; il réclama donc à son avantage un traitement spécial par la voie de Paschkievitch, et le gouvernement autrichien, quel que fût son ressentiment contre celui qui lui avait ravi ses lauriers en se rendant aux Russes, se vit obligé d'accéder au désir de son puissant allié.
L'effet de la propagation de cette accusation mensongère fut considérable à deux points de vue. Elle confirma les Hongrois dans leur croyance au sujet de Tinvincibilité de leurs armes, remontant par là leur moral abattu, ainsi qu'au sujet du peu de sécurité qu'offre au triomphe de la meilleure cause l'appel à la force, puisqu'il est h la merci non seulement du sort des batailles, mais aussi du caractère des chefs. C'était les sauver du désespoir, — et il est très présumable que Kossuth n'inventa cette calomnie pieuse qu'en vue de ce résultat, — mais c'était amoindrir dans l'opinion publique le désir de revanches sanglantes, et inviter la Hongrie à chercher des solutions pacifiques : amoindrissement et invite qui vengèrent Gôrgey sur-le-champ. Car du moment qu'il devenait possible de concevoir l'organisation d'un parti qui n'ait ni la couardise des conservateurs, ni l'imprévoyante témérité des révolutionnaires, la situation prépondérante de Kossuth n'avait plus sa raison d'être et la direction des affaires hongroises revenait naturellement au chef de ce parti en formation, avant seul des chances sérieuses de succès pour surmonter les difficultés innombrables et immenses au milieu desquelles les Hongrois se débattaient pendant cette triste période. Or, il venait d'être fondé effectivement par François Deak, — l'ancien ministre de la justice dans le cabinet Batthyâny, — le jour où ce Washington — doublé de Caton — de la Hongrie refusa courtoisement, mais avec dignité, au chevalier de Schmerling de
faire partie d'une Commission consultative au sujet de la réforme du droit civil. Par là il inaugura le système de cette « résistance passive » qui permit à la Hongrie de ne pas perdre inutilement un seul atome de ses énergies matérielles et intellectuelles, si réduites par suite de ses malheurs récents, et d'attendre ainsi avec confiance le triomphe final de sa cause à tous les points de vue si juste. C'était l'application en politique de la force de l'inertie que la plénitude de son droit peut seule donner à un peuple au lendemain d'un effort héroïque manqué. Quoique ayant l'apparence de la lassitude, de l'épuisesement ou de la bouderie féminine, elle est une véritable énergie que le pouvoir le plus fort ne pourrait vaincre qu'au bout de plusieurs générations, si la justice vengeresse de l'histoire lui permettait de durer si longtemps. Car la résistance passive est embarrassante comme un bloc de pierre au milieu du chemin, comme les algues qui enlacent le nageur, comme la paralysie qui s'empare d'une partie du corps. On la jugea négligeable à Vienne parce qu'on ne savait pas mesurer sa puissance, qui se concentra lentement dans la main de François Deak, pour en faire plus tard ce fondé de pouvoir extraordinaire d'un pays tout entier, que son souverain traita en égal et dont les avis devenaient des ordres aux yeux de toute la nation hongroise.
Et pour alimenter cette force d'inertie qu'il faut entretenir comme n'importe quelle autre force, on avait heureusement, outre les souvenirs de sa grandeur passée, les patriotiques consolations de la poésie et de la littérature. Si Voeroesmarty s'est tu ayant le cœur brisé, si Petôfi est disparu sur le champ de bataille de Segesvàr, si la police autrichienne a tout essayé pour bâillonner la presse hongroise, pour décourager les auteurs, pour supprimer les théâtres hongrois, le flambeau créateur et intellectuel de la Hongrie ne pouvait être éteint et sa lumière réchauffante et encourageante brillait d'un éclat pur au milieu des ténèbres amassées par la réaction. Ce fut alors que résonna le plus majestueusement le lutli de Jean Arany, de Michel Tompa, dePaulGyulai ; cefutalors que Maurus Jokai fit paraître la série de ses romans les plus merveilleux,