CHAPITRE PREMIEU
que François Toldy creusa avec le plus d'ardeur la mine inépuisable de l'ancienne littérature hon^jroise. Les travaux aussi précieux que courageux des publicistes tels que le baron Sigismond Kemcny, de Maximilien Falk, de François Salainon, d'Albert Pâkh, d'Alexandre Szilâgyi, de Ladislas Kôvàry, donnèrent une importance immense aux quelques journaux bongrois du temps, tenant en éveil la conscience nationale, préchant l'espoir et sachant même laisser libre cours à leur ressentiment à l'égard du pouvoir par voies détournées, indirectement. Lutte sourde et incessante dans laquelle ils furent secondés socialement par la nation tout entière. On tira un cordon sanitaire infranchissable autour des personnes et des choses approchant de près ou de loin le pouvoir, servant en quoi que ce soit la germanisation. Fréquenter les employés de l'État ou les officiers de l'armée impériale, lire des livres allemands ou assister à des représentations théâtrales allemandes équivalait au suicide, car la société hongroise ferma soigneusement ses portes ou retira impitoyablement sa clientèle à quiconque on pouvait reprocher d'avoir commis des actions pareilles.
Appuyée sur ses droits séculaires, soutenue par l'amour de ses enfants étroitement unis, réconfortée par le génie de ses penseurs et de ses poètes, la Hongrie se sentait donc lentement revenir à la vie. Confiante de tout temps dans la protection de la Providence qui ne l'avait jamais abandonnée, cette fois elle pouvait y compter d'autant plus facilement qu'elle voyait la situation de l'Autriche de plus en plus embrouillée, et qu'il lui était donné d'assister successivement à la mort, à la chute ou disparition de ses pires ennemis.
A vrai dire il aurait été difficile de prévoir des complications fâcheuses dans un avenir prochain au début du règne de Fran-
çois-Joseph I". Après la soumission de la Hongrie et des provinces italiennes, il semblait que le bonheur allait s'installer à demeure sur les marches du trône du jeune empereur. Au su de tout le monde animé des meilleures intentions, ayant une très haute idée de ses devoirs de souverain, entouré d'un ministère de teinte démocratique, puisque son membre le plus influent, Alexandre Bach, était im roturier, — il avait l'air du prince Charmant des contes, dont l'avènement est synonyme de la prospérité de ses peuples, de la gloire de son Empire. Luimême il l'entendait certainement ainsi, car pour en fêter le premier anniversaire, il institua le 2 décembre 1849 l'Ordre de François-Joseph, destiné à récompenser les mérites civils sans distinction de religion ou de caste : mesure d un libéralisme complètement inusité en Autriche jusqu'à ce jour.
D'ailleurs les pronostics favorables eurent sans contredit un commencement de réalisation au moment du conflit éclaté déjà en 1850 entre l'Autriche et la Prusse au sujet de leur rivalité au sein de la Confédération germanique ; aussi à la conférence d'Olmiitz (mai 1851), h laquelle l'empereur Nicolas!" de Russie prit également part, François-Joseph, ayant pourlui la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe et le Hanovre, infligea-til une défaite morale terrible au roi Frédéric-Guillaume IV. C'était exaspérer les ressentiments des Hohenzollern au plus haut point, et préparer la guerre en partie fratricide qui mit l'Autriche quinze ans plus tard à deux doigts de sa perte. C'était en même temps rendre les hommes d'État autrichiens présomptueux, orgueilleux et téméraires. Aussi allèrent-ils dès ce moment au-devant de tous les échecs.
D'abord ils échouèrent dans leur tentative de faire entrer au sein de la Confédération germanique tous les territoires et toutes les populations de la Monarchie. Pour déjouer ce plan, combattu du reste aussi par la France et l'Angleterre, la Prusse usa d'un moyen héroïque : elle se retira de la Confédération (le 20 septembre 185 1), empêchant ainsi la formation de l'unité allemande sous l'égide de l'Autriche. Elle n'y rentra qu'en obtenant la conclusion d'un traité de commerce austro-prussien (le 19 février 1853), dans lequel elle eut tous les avantages,