‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 151 sur 168 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Lukâcs reçut, à cette même occasion, le grand cordon de l'ordre de Léopold.

Il garda d'ailleurs son portefeuille aussi et il entra dans le cabinet de M. de Széll, ainsi qu'y rentrèrent MM. le baron Fejérvàry, Wlassics, Darânyi, de Cseh, le comte Emmanuel Széchenyi, devenu ministre a latere par la démission du baron Josika, donnée pour cause de maladie. Après s'être réservé, en dehors de la présidence, le portefeuille de l'intérieur également, M. de Széll attribua celui du commerce à M. Alexandre de Hegedus, publiciste politique et économique des plus remarquables, et celui de la justice à M. Alexandre Plosz, jurisconsulte des plus savants et précédemment sous-secrétaire d'État au même ministère.

Ce fut ce même 27 février que le « parti national » , voyant que la correction de la couronne et du gouvernement devenait de plus en plus inattaquable, et que son programme se trouvait à peu près entièrement réalisé, prit la résolution de renoncer dorénavant à son rôle oppositionnel et de se rallier au « parti libéral » . Cette seconde fusion, qu'il serait très injuste de ne pas imputer en partie à l'influence des qualités éminentes de M. de Széll, largement escomptées par tous ceux qui le connaissaient, avait une importance morale incalculable, à côté de laquelle l'accroissement par ces membres nouveaux de la force numérique de la majorité gouvernementale

— dans d'autres circonstances certes enregistrée avec orgueil

— disparaît complètement. Car l'ancien u parti national " , comme on peut s'en convaincre en remontant à ses origines, à travers ses transformations successives, a un caractère franchement conservateur, qui, transporté au sein du parti gouvernemental, y engendrera forcément, avec le temps, ce

« parti tory » hongrois, dont l'absence a rendu jusqu ici le Parlement de Budapest incomplet. D'une part, en l'absorbant, il y mitigera la teinte par trop médiévale du « parti du peuple " , et de l'autre il rapprochera les i' indépendants ^ , de plus en plus superflus, du parti libéral gouvernemental, où ils trouveront leur vraie place. . Avec un succès pareil à son actif, avant qu'il se fût présenté

il la Chambre des députés et à la Chambre des majjnats, le cabinet de M. de Széll ne put y recevoir qu'un accueil des plus chaleureux. Le président du Conseil y exposa son programme le 1" mars, et si sa devise : droit, loi et justice, lui gagna tous les esprits, il fit très grande impression également par le charme de son éloquence naturelle, à laquelle on n'avait jamais pris garde auparavant, mais dont il se crut obligé de se servir dans sa nouvelle fonction, sachant combien les Hongrois aimaient à s'abandonner aux séductions de la parole. Mais ses discours n'avaient cependant rien d apprêté et, s'il a su les terminer par quelques images ou comparaisons poétiques, elles surgissaient naturellement du Fond des sujets traités, donnant aux déductions logitjues un cachet de haute littérature. En écoutant ses débuts oratoires, on pouvait donc affirmer que, s'il faisait honneur à son maître, Friuiçois Deâk, avec son argumentation serrée, — la forme parfaite et le style magistral de ses discours rappelaient qu'il était aussi en même temps le gendre du grand poète Vœrœsmarty (l)!

Dès lors on se mit courageusement à la besogne parlementaire pour rattraper le temps perdu. Le 2 mars furent élus président de la Chambre : M. Didier de Perczel, le ministre de l'intérieur du cabinet précédent, et vice-présidents : MM. Bêla

(1) Voilà ce que dit de lui M. Sully-Pruilhomine, de l'Académie française, dans son allocution, prononcée à la fête que la colonie Iiongroise de Paris consacra à sa mémoire, i'» l'occasion du centenaire de sa naissance (le 8 dét-embre 1900).

... « A le frf-quenter, j'ai compris pourquoi les poètes di{;nes de ce nom, ne forment dans le genre humain qu'une même lamille, et quelle est leur fonction véritable. Ils y apparaissent comme les interprètes individuels des aspirations communes, obscures et vagues chez le plus grand nombre, mais essentielles et qui seules définissent l'homme et le distinguent seulement des autres vivants. Aussi leur renommée n'est-elle que le retentissement, l'écho de leurs chants dans les profondeurs de la conscience humaine. Sans doute, chacun d'eux participe du tempérament propre à sa race, il n'y a de grandeur et d'immortalité, même chez ses concitoyens, que celle qu'il emprunte aux nobles causes servies par ses chants, c'est-à dire qu'autant qu'il appartient à tous les peuples, par les vers où il se montre le plus compatissant, le plus juste et le plus épris de beauté, le plus homme en un mot. Je consiille à tous mes jeunes confrères de lire les ouvrages de Vœrœstnarly : ils y apprendront à ne pas confondre l'clrangeté avec l'originalité, a honorer les affections les plus naturelles, vieilles comme le cœur, mais, comme lui, sacrées, fondements du seul bonheur |)aisiblc et durable; à ne pas mépriser, sous le nom de lieux communs, les seules sources inépuisables de l'inspiration. •

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