CHAPITRE VII
moyen de cette attitude il puisse conserver toujours et partout la distance initiale de l'Autriche, sans cesse absorbée par les soucis de ses intérêts, et de la Hongrie, tourmentée par toutes les idées générales qui hantent successivement l'Humanité!
Et, si ces tendances instinctives vers la politique idéaliste forment en quelque sorte un trait de famille chez les principaux présidents du Conseil hongrois, M. de Szëll en fait les motrices suprêmes de son gouvernement, révélant ainsi l'essence même des doctrines et de 1 éthique de François Deâk, son immortel initiateur dans les affaires publiques! Elles expliquent sa situation si particulière et si enviable, qui grandit de jour en jour, non pas par suite de ses succès retentissants seulement, — ils feraient supposer l'existence de graves et nombreux conflits et heureusement on n'en compte pas beaucoup en Hongrie depuis son avènement au pouvoir, — mais surtout parce que la nation sent parfaitement combien son génie se trouve compris par M. de Széll qui s'en identifie, au plus grand bien du pays et de la Monarchie!
La détente générale qui en était résultée ne tarda pas à se manifester chez les nationalités elles-mêmes. A l'installation de M. Joseph Goldis, évéque roumain orthodoxe d'Arad, il y eut échange cordial de paroles fraternelles des plus édifiantes entre le comte Etienne de Tisza, l'un des chefs les plus écoutés du " parti libéral " , et MM. Nicolas Possea et Basile Mangra, représentants des plus autorisés du roumanisme. Aussi, ayant au surplus supprimé à la présidence le bureau des (i nationalités » , consacré à la surveillance des questions s'y rapportant et créé par le baron Bànffy, M. de Széll s'attira-t-il plus tard (le 9 février 1900) les foudres de M. Bêla Komjâthy, membre fougueux de la gauche intransigeante, dont le véritable réquisitoire ne l'accusa de rien moins que d'impuissance flagrante et de coupable connivence avec les ennemis de l'État. En lui répondant et après avoir réfuté un à un ses arguments, le président du Conseil se résuma de la façon suivante :
« Dans toutes les affaires et questions soit gouvernementales, soit administratives, concernant les nationalités, il y a
un axiome que l'on ne doit jamais perdre de vue. Cet axiome, le voici : il faut que l'unité et l'intégrité de l'État hongrois et de la nation hongroise politiquement unifiée soient toujours assurées et restent toujours en évidence. Rien de contraire à leur essence ne doit arriver. Et que celui qui se rend coupable envers elles d'une attaque quelconque reçoive toujours son châtiment. Tel doit être le principe conducteur de toutes nos tendances, de toute notre politique nationale.
« Mais c'est dans la manière de l'appliquer et dans son exécution qu'il y a une divergence entre nos opinions. Je pense que s'il faut léprimer, punir et anéantir sans pitié toutes les agitations ou tendances dirigées contre l'État, il est nécessaire aussi que l'on rende justice à tout le monde, que l'on traite tout le monde avec équité, sans distinction de nationalité. Il ne faut persécuter personne, il ne faut porter atteinte à aucun des efforts légalement tentés par les nationalités en vue de leur relèvement intellectuel ou économique. Là où l'énergie est superflue, on ne doit procéder qu'avec mansuétude et modération; tandis que dans le cas contraire, la sévérité ou même l'inflexibilité s'imposent.
«Je ne confonds pas ces deux préceptes. Pour moi, l'énergie et la violence ne sont pas des termes adéquats, et j'estime encore que toute énergie mal employée se transforme immédiatement en violence. Il me semble au contraire que l'urbanité, les manières délicates, pleines de tact, si elles ne sont pas l'effet d'une transaction ou d'un renoncement au point de vue des principes, ne peuvent jamais être assimilées ni à la peur, ni à la faiblesse. C'est au calme que l'on voit s'allier toujours la force réelle.
« Je suis même d'avis que l'application de l'énergie, là où l'on n'en a pas besoin, ne peut produire que de l'agitation ou de l'inquiétude, tandis qu'il nous faut du calme pour nous entendre en vue du bien de la patrie. Relativement à ce bien, j'ai la ferme conviction que 1 État hongrois et la nation hongroise politiquement unifiés ne peuvent se développer sous le rapport de leurs institutions et de leurs créations libérales, que dans la direction qu'ils ont suivie en 1867.