CHAPITRE VII
an, les membres de la majorité, redoutant l'envahissement de la Chambre par les éléments dissolvants de 1 irrédentisme nationaliste et de rintransigeance, n'envisageaient les projets libéraux de M. de Széll s'y rapportant qu'avec appréhension. Mais grâce à la bonhomie rassurante et désarmante avec laquelle il sait traiter les incidents les plus sérieux, — témoin l'élection sanglante de Maros-Vâsârhely, dont les effets parlementaires les plus désastreux furent adroitement paralysés par ses explications conciliantes et irréprochables, — il est arrivé à tellement rassurer les plus craintifs et à établir un courant tellement sympathique au gouvernement, que l'échec primitivement redouté de ce dernier paraît être de plus en plus exclu du champ des probabilités.
D'ailleurs, la façon dont fut discuté au Parlement le projet de loi sur une question aussi délicate que l'incompatibilité, est déjà d'un bon augure. Si ses dispositions subirent l'épreuve d une critique incessante, si les uns le désiraient plus sévère et les autres plus explicite à l'égard de l'énumération des cas d'incompatibilité, le résultat visé par M. de Széll n'est pas moins obtenu, car c'est avec plus de sécurité et conséquemment avec moins d'âpreté que les partis se préparent actuellement à la lutte électorale, promettant ainsi des élections relativement calmes et complètement soustraites aux violences. Ne sait-on pas au surplus que les instructions orales données aux préfets par M. de Széll, en sa qualité de ministre de l'intérieur, consistaient dans la seule recommandation de s'abstenir de toute immixtion et de ne s'occuper des élections qu'au point de vue de la tranquillité publique!
Pendant la discussion du projet de loi, on arriva à la conclusion que ses dispositions resteraient incomplètes, si on n'étendait pas également l'incompatibilité sur les membres de la Chambre des magnats. Son président, le comte Albin Csâky, se rangea immédiatement de cet avis, ainsi que le rapporteur, M. Clément d'Ernuszt, selon les énonciations de qui, ne pas appliquer la même mesure restrictive à tous les membres du Parlement, ne pourrait que nuire à la considération de ses collègues, qui auraient 1 air de jouir des faveurs
d'une immunité indue. La présentation d'un projet de loi en quelque sorte improvisé ne fut pas décidée cependant, sur les instances du président du Conseil, et après qu'il eût promis d'en soumettre un à la législature future, dans le délaide deux ans.
Bien qu'ayant été rejeté par la majorité, l'amendement présenté à cette occasion par le comte Jean Esterhâzy doit être particulièrement mentionné, autant à cause de ses tendances sincèrement patriotiques qu'en raison des dangers auxquels il y est fait allusion, et que pourrait courir encore aujourd'hui l'État hongrois, par suite des agissements des nationalités. Car, conformément à ses propositions, il faudrait considérer inéligible tout individu ayant travaillé pour le compte d'un irrédentisme nationaliste quelconque, et s'étant rendu ainsi coupable de lèse-patrie.
Après avoir fait Téloge des sentiments élevés qui se manifestent dans l'amendement et après avoir flétri avec son auteur le crime abominable qu'il devrait punir, M. de Széll le combattit quand même au nom de lopportunité ; car son adoption eût entraîné le renvoi du projet devant la Chambre des députés et retardé ainsi la promulgation désirable de la loi avant les élections. Au fond, — imbu du libéralisme idéal de Deâk, — il pense que ce ne sera pas par des moyens semblables que l on parviendra à faire la conquête morale des populations non-magyares du royaume. Maintenant qu'elles peuvent être convaincues de 1 identité des intérêts des Habsbourg avec ceux de l'État hongrois, et que chercher des alliés à la cour dans leurs entreprises contre ce dernier, et compter sur le concours de Vienne devient consé(juemment un non-sens, ce n'est pas sur le terrain des dispositions législatives qu'il faut vouloir obtenir le règlement de la question si délicate des nationalités. Car la correction de son administration, par les séductions de sa prospérité et le rayonnement de sa renaissante gloire, la Hongrie peut exercer une attraction suffisante à l'égard de tous ses enfants pour les rendre insensibles en face des sollicitations qui viennent du dehors, sous divers prétextes fallacieux. Il y a vingt-cinq ans, elles pouvaient offrir encore, au Sud et à l'Est, le mirage d'un brillant avenir, con-