CHAPITRE PREMIEU
étant beaucoup plus avancée au point de vue industriel que sa rivale.
Le coup d'apoplexie dont mourut le prince Schwarzenberg au milieu d'une séance du Conseil des ministres (le 5 avril 1852), par suite de l'opposition que ses projets sanguinaires y rencontrèrent au sujet de la répression de la conspiration déjà mentionnée, ourdie par Makk et Gâl, ne changea en rien l'exécution du progranmie absolutiste, centralisateur et germanisatcur de Bach, devenu entre temps baron. Pour capter la bienveillance de son souverain, il n'hésita pas à rééditer les prouesses de Potemkin pendant le voyage que l'empereur entreprit en Hongrie, dans le courant de cette même année. Si ses tromperies n'avaient pas le caractère théâtral de celles inventées par le favori de l'impératrice Catherine, elles étaient plus odieuses, car elles consistaient à (aire répandre parmi les Hongrois les bruits d'un changement de système, mettant en perspective l'accomplissement éventuel de leurs vœux patriotiques les plus chers, dans le cas où ils prépareraient un bon accueil an voyageur impérial. De là cet empressement inattendu de la population hongroise pour recevoir son vainqueur de la veille, en opposition au peu d'enthousiasme des nationalités, qui ne pouvaient lui pardonner de ne pas être mieux traitées que les Hongrois. Mécontentetnent qui se manifesta tellement clairement en Croatie, que François-Joseph se vit forcé d'y abréger son séjour.
La supercherie eut donc un effet double : si les Honp^rois éprouvèrent une vive déception en n'ayant rien obtenu après le voyage, l'empereur, ignorant les promesses faites à son insu, se sentit de nouveau attiré vers un peuple qui se montrait si peu rancunier. Effet double qui contrecarra étrangement les visées du ministre omnipotent en rendant les Hongrois plus méfiants que jamais, et en fortifiant chez François-Joseph sa sympathie instinctive pour eux.
A cette époque, ce fut déjà l'archiduc Albrecht, le vainqueur à Novare de Charles-Albert, roi de Sardaigne, et conséquemment le digne fils de l'archiduc Charles, de l'émule de Napoléon, qui obtint la charge de gouverneur civil et militaire en
Hongrie, en remplaçant le baron Geringer (1) et le général comte Wurbna. Dans les conditions données, ce choix était assez heureux, car en sa qualité de grand propriétaire du pays, l'archiduc ne nourrissait aucune aversion contre la Hongrie et avait au contraire beaucoup de plaisir à se trouver au milieu de la haute société hongroise, séduite de son côté par les bonnes grâces et la charité inépuisable de sa femme, l'archiduchesse Hildegarde, une princesse bavaroise.
On ne doit pas quitter Tannée 1852 sans faire mention du désappointement qui s'empara dans son cours des amis les plus sincères de l'Autriche à la nouvelle de la suspension de la Constitution octroyée en 1849. Quoique n'existant que sur le papier, elle donnait aux mesures autocratiques les plus caractérisées un cachet de provisoire qui les rendait moins odieuses. Mais tant qu'elle n'était pas abrogée elle pouvait hanter l'opinion publique et rappeler au baron Bach son libéralisme d'antan. Dès lors, rien ne le gênait plus et il arbora franchement le drapeau de l'absolutisme, en préparant le chemin à la conclusion d'un Concordat avec le Saint-Siège.
Certes la religiosité personnelle du ministre, qui prit chez lui plus tard les proportions d'une véritable exaltation, devait puissamment contribuer à l'accomplissement de cet acte si superflu dans une Monarchie gouvernée par les Habsbourg, dont la dévotion est traditionnelle ; mais ce fut surtout la politique qui 1 inspira, c'est-à-dire le besoin de trouver un allié dévoué dans le cléricalisme, aussi bien à l'intérieur qu'au dehors. Il a été dit plus haut comment avait déjoué ce calcul le patriotisme du clergé hongrois ; quant à son effet produit à
(1) Avant la guerre constitulionnelle de 1848 et 1849, Gerin{]or était un employé de la cliancellerie hongroise à Vienne. Un jour le comte Etienne Szcchenyi y eut une violente altercation avec le chancelier, comte Apponyi, au sujet de certaines mesures ariticonstitiuionnelles que ce dernier avait décrétées sur l'iiistif[ation de Mctlernich. Leur discussion, interrompue un moment par l'apparition de Geriujjcr, personnage moralement aussi insignifiant que physiquement petit, et qui avait quelque ordre pressant à recevoir de son chcl', Széchenyi la reprit en s'écriant : « Tu vois, mon ami! si vous continuez votre système néfaste, ce ne sera ni le prince Melternich, ni toi, ni moi qui gouvernerons la Hongrie, mais un homme tel <pie ce Geringcr qui sort d'ici! " Boutade prophétique du «plus grand des Hongrois » , qui s'accomplit à la lettre dans l'espace de deux ans!