‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 162 sur 168 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

s'était acculé le parlementarisme hongrois il y a trois ans. Sa disparition laisse un grand vide dans les rangs du « parti libéral » , que, selon les paroles éloquentes du président du Conseil, il n'y a que « plusieurs qui rempliront... peut-être? » Szilâgyi fut enterré aux frais de l'État, et si les télégrammes de condoléances adressés aux siens par François-Joseph et l'empereur Guillaume II indiquèrent la considération dont il jouissait en haut lieu, les regrets unanimes des Hongrois attestèrent clairement qu'ils le rangeaient parmi les personnages aux lumières desquels ils comptent recourir au moment des crises sérieuses!

Heureusement pour le pays, à côté d'une si prompte disparition d'un de ses hommes d'État les plus capables, il dispose encore de plusieurs, qui marchent allègrement vers la plus haute et la plus verte vieillesse. C'est ainsi que le baron Fejérvâry, le ministre de la défense nationale, a pu fêter le 15 août le cinquantième anniversaire de son entrée dans le service militaire. Si, ayant gagné à SoU'ërino, comme officier de l'armée impériale, la croix de Marie-Thérèse, la distinction la plus élevée à laquelle la qualité de bon soldat donne droit en Autriche-Hongrie, son dévouement à la cause hongroise fut d'abord pour plusieurs quelque peu un sujet à caution, le développement extraordinaire qu'a pris l'institution des honvéds pendant sa longue présence à la tète du ministère, en a fait une personnalité des plus populaires. Aussi, le jour susdit, le vit-on félicité à la fois par François-Joseph, qui lui envoya « avec joie " le grand cordon de l'ordre de Saint- Étienne, par Guillaume II, l'empereur d'Allemagne, et le prince Ferdinand de Bulgarie, dont il reçut également une haute décoration, par l'archiduc Joseph, interprétant les hommages des honvéds, ainsi que par le prince Rodolphe de Lobkowitz, généralissime de l'armée commune en Hongrie, et d'un autre côté par les députations de la Chambre des députés, de la ville de Budapest, chargée de lui offrir le diplôme de citoyen honoraire de la capitale, comme aussi par celles parlant au nom de la ville de Temesvâr, sa circonscription électorale, et de plusieurs autres endroits.

A côté de cet indice indéniable de la bonne entente à laquelle a fait place peu à peu en Hongrie l'ancien antagonisme entre l'élément civil et militaire, il faut encore rendre compte du lancement d'un cuirassé de première classe, effectué à Trieste le 1 1 septembre, où c'était le tour de la marine austro-hongroise d'exprimer ses sentiments de déférence sympathique envers le principe dualiste. Car donner le nom d'Arpàd, le fondateur de l'État hongrois, à une unité de combat, quand le bâtiment auquel il fait pendant s'appelle Habsbourg, est tout simplement un hommage rendu à l'histoire et aux traditions nationales les plus chères de la Hongrie, dont l'équipollence avec l'Autriche reçoit dans cette attention délicate de la marine de guerre de la Monarchie une nouvelle consécration des plus significatives. Le lancement eut lieu sous les auspices du vice-amiral baron Spaun, en présence de l'archiduc Joseph-Auguste et de sa femme l'archiduchesse Augusta, remplissant le rôle de marraine auprès du cuirassé, dans l'allocution de qui 1 importance politique de la dénomination fut au surplus délicatement soulignée.

Deux jours auparavant, François-Joseph procéda personnellement, au château de Bude, à la clôture de la période législative quinquennale, commencée en 1896. Malgré leur nombre restreint, les quelques séances de la session d'automne qui précédèrent cette clôture — entourée de toute la pompe que les Hongrois aiment à déployer en pareille circonstance pour marquer leur respect au souverain et leur attachement au parlementarisme — doivent être particulièrement mentionnées, car elles fournirent à M. de Széll une occasion on ne peut plus propice pour expliquer sa politique à la veille des élections générales, ayant été fixées du 2 au 10 octobre prochain. Répondant à une question d'ailleurs très habilement posée par M. Rakovszky, le chef du « parti du peuple » à la Chambre des députés, et tendant à brouiller les agrariens, fraîchement ralliés au « parti libéral >' , avec les coryphées les plus anciens de celui-ci, il déclara que son libéralisme d'essence idéale s'accommodait aisément des nuances diverses dont les candidats à la députation le teignent pour favoriser les intérêts particu-

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liers de leurs électeurs. Du moment que l'on fait une profession de foi libérale, poursuivre des tendances agrariennes ou mercantiles devient une question secondaire, qui ne regarde que les mandants et leur mandataire. Le bonheur des peuples se compose de mille ingrédients également nécessaires, et cultiver les uns ou les autres est donc au même titre méritoire. C'est soutenu par toutes les volontés, servi par toutes les inspirations du patriotisme et du libéralisme, que M. de Széll veut gouverner le pays et travailler à son développement intellectuel et économique!

Noble visée à laquelle s'ajoute certainement pour une bonne part le désir pieux de se conformer aux intentions les plus secrètes de François Deâk, de perpétuer ainsi les hommages rendus à sa mémoire vénérée, dont la vitalité croissante de son œuvre : le dualisme, rehausse d'année en année et d'un éclat nouveau l'auréole impérissable. Et quel moment propice entre tous à son exaltation par son disciple aimé, que celui où François-Joseph, l'ayant si bien deviné et compris, règne dans la plénitude de sa gloire, au milieu d'une population qui l'adore!

Aussi, en terminant cette brève étude, consacrée à l'histoire de la Hongrie moderne, est-ce à leurs noms, réunis dans l'immortalité, qu'il faut s'arrêter une dernière fois encore. Ils signifient : sagesse et discernement, foi dans les vertus de la légalité et du droit, oubli de soi-même pour le bonheur de tous! Dieu veuille que ces qualités suprêmes restent un héritage sacré et inaltérable chez les Hongrois, tant que vivra leur descendance sur la terre conquise par la bravoure et conservée par la prudence de leurs aïeux, et y remplira d'un cœur joyeux la tâche qui leur échoit dans les évolutions civilisatrices et progressistes de l'Humanité, comme aux représentants les plus autorisés du constitutionnalisme et du parlementarisme en Orient!

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