EPILOGUE
les événements le prouvèrent depuis à Tenvi. Avec le raffermissement moral et matériel de l'État hongrois d'aujourd'hui, au contraire, que Ton doit justement au libéralisme de ces mêmes députés, ayant servi également de contrepoids en maintes circonstances aux exagérations chauvinistes des ultras, le triomphe de l'obscurantisme réactionnaire n'est plus nullement à redouter dans la Hongrie modernisée.
Il suit de là qu'avoir deviné ainsi ses forces récemment acquises, doit compter à l'actif de M. de Széll pour un grand et réel mérite. Grâce à sa généreuse et hardie tentative, on voit se diminuer les griefs plausibles des nationalités qui, ne comprenant pas les visées libérales de la politique hongroise, s'arrêtaient obstinément à son apparente combativité, tandis qu'au fond elle est avant tout évolutionniste, — bien entendu, dans la direction de la civilisation et du progrès, dont elle tâche de s'approprier les conquêtes, au profit de tous les habitants du pays, sans distinction de race et de religion.
D'un autre côté, il faut espérer aussi qu'en raison de cette nouvelle preuve de son libéralisme éclairé, il réussira enfin à la Hongrie de réduire au silence les insinuations calomnieuses incessantes auxquelles elle est en butte à l'étranger, tant d'une façon détournée qu'ouvertement. On y a pris l'habitude de la traiter comme si son développement inattendu et indéniable n'était que l'effet d'un hasard heureux, de la bienveillance plus ou moins motivée de François-Joseph, pouvant être indifféremment reportée sur n'importe quel autre peuple de la Monarchie! Appréciation à la fois erronée et désobligeante, puisqu'il suffit de se rappeler des souffrances endurées par les Hongrois pendant la domination turque et de leurs luttes séculaires contre l'absolutisme germanisateur, pour se convaincre que, selon l'émouvante expression de leur poète philosophe Kolcsey, ils ont déjà " expié le passé et l'avenir » , — puisqu'il a été raconté ici même la manière irréprochable et empreinte du civisme le plus héroïque avec laquelle ils ont défendu leur liberté constitutionnelle, n'ayant pour armes que leur foi dans leurs droits et dans la légitimité de leurs revendications.
Au surplus, la Hongrie ne doit sa résurrection qu'au patriotique dévouement de ses fils. Elle n'a aucune dette de reconnaissance à acquitter envers une puissance quelconque, et si les revers de l'Autriche absolutiste et centraliste l'aidèrent considérablement à la faire sortir de sa situation précaire, elle n'en profita qu'indirectement, comme ses hommes d'État n'eurent à se reprocher non plus aucun de ces actes, que la morale ne peut jamais absoudre, bien qu'ils le soient aux yeux de ceux que les résultats obtenus hypnotisent.
Si les autres nations plus fortes et plus nombreuses, — d'ailleurs moins éprouvées par les malheurs, peuvent justement s'enorgueillir de l'éclat de leur gloire, de la grandeur et de l'étendue de leur puissance et de leurs richesses, la Hongrie brille par son attachement inébranlable à la légalité et aux traditions nationales, non pas dans ce qu'elles ont d'étroit et d'exclusif, mais au point de vue de la consistance et de la solidité qu'elles donnent aux institutions pour supporter l'éclosion complète des tendances libérales, tout en préservant le pays des secousses des révolutions politiques ou sociales, et en y réalisant en quelque sorte l'État idéal, rêvé par les esprits les plus transcendants.
Et cela, au milieu de l'indifférence, sinon l'hostilité générale des peuples aryens, avec qui les Hongrois n'ont aucun lien de parenté; et cela, dans le calme reposant qu'engendrent le labeur assidu et la conscience tranquille, sans exciter la curiosité du plus grand nombre, avide de bruit et de scandale, — sans éveiller les échos des deux hémisphères avec des réclamations territoriales, des revendications irrédentistes injustifiables!
Certes, pour supporter la continuité de cet isolement et pour ne pas se départir d'une attitude réservée semblable, il faut beaucoup de fermeté. Chez les Hongrois, elle est produite par la conviction d'avoir une mission providentielle à remplir dans cet immense bassin du Danube, appelé de tout temps, avec raison, une ofjxcina gentium. N'y arrivèrent-ils pas des hauts plateaux de l'Asie, où ils s'appelaient jadis peut-être des Ghaldéens et des Mèdes, comme guidés par un instinct mysté-