CHAPITRE PREMIER
Démarche bien innocente, à raccomplissement de laquelle il a fallu cependant beaucoup de coura^je encore, car Bach était à ce moment à l'apo^jée de sa fortune et pouvait très dangereusement interpréter toute velléité visant un changement de son système politique. Il a pensé ne devoir même pas prendre note olficiellement de ce document, dont la discussion j)ublique n aurait pu produire d'ailleurs chez les Hongrois que désunion et luttes intestines. Il y répondit en quelque sorte indirectement après le voyage impérial, pendant lequel mourut la fille aînée des souverains et prit contact la première fois la nation hongroise avec son auguste protectrice, — en faisant publier au mois d'octobre de cette même année sa fameuse brochure intitulée : Regard en arrière sur la récente période de développement de la Hongrie.
Cet opuscule anonyme, tiré à quelques centaines d'exemplaires, était une apologie effrontée du gouvernement du tout puissant ministre. Destiné à induire en erreur l'étranger, il ne contenait que des mensonges, affirmant d'une part que les droits historiques de la Hongrie n'existaient plus depuis la proclamation de la déchéance des Habsbourg, et d'une autre que l'absorption du pays par l'Empire centralisé et unifié était une nécessité imposée par la civilisation. Au surplus, la situation brillante de cette fraction de la Monarchie fournissait une preuve éclatante en faveur de l'excellence de son système gouvernemental. S'il ressemblait à l'absolutisme, ajouta-t-il hvpocritement, ce n'était pas lui, mais la Hongrie qu'il fallait en rendre responsable, à l'égard de'laquelle on ne pouvait employer, sans compromettre la sécurité de l'État, que des moyens coercitifs. Laisser sans réponse un tel amas de perfidies eût été un crime de lèse-patrie. Pour le malheur de Bach, ce fut le comte Etienne Széchenyi, » le plus grand des Magyars " , qui se chargea de relever le gant que dans sa folle outrecuidance le collègue de Schwarzenberg avait jeté au bon sens et au patriotisme. Car quoique en quelque sorte interné dans une maison de santé près de Vienne depuis son accès de fièvre chaude survenu en septembre 18 48, Széchenvi ne se désintéressa pas un seul instant des affaires hongroises, et saisit avec avidité
l'occasion que lui lournit rapparition de l'ouvrage mentionné, pour cribler des flèches les plus aiguisées de son ironie meurtrière l'impudent calomniateur et l'oppresseur inhumain de la Honprie. Le « Coup d'œil sur le Regard en arrière » est l'immense recueil des pasquinades d'un génie chez qui l'indignation atteint au sublime par l'intensité de l'expression, l'imprévu de la fantaisie et l'inflexibilité du jugement. Ce sont des imprécations qui semblent sortir de la bouche des personnages de la II Divine Comédie « , des sarcasmes qui font penser à Hamlet. Écrit en allemand, paru à Londres, ce livre est un monument impérissable de l'esprit hongrois, à la fois si passionné et si maître de lui-même, si froidement logique et si rempli d'imagination.
La leçon était sanglante, et Bach a d>û certainement songer à la vengeance en face d'un auteur qui, sans se nommer, s'était clairement dénoncé par son style inimitable et qu il tenait complètement dans son pouvoir.
il a dû au moins vouloir hâter l'époque à laquelle, selon ses prophéties, la race magyare ne serait plus qu'un produit poussant sporadiquement au milieu de la population slavisée et germanisée de la Hongrie. Mais déjà il n'eut plus le temps de continuer ses agissements si funestes tant pour la prospérité de la Monarchie que pour l'avenir de la dynastie, à laquelle la naissance de l'héritier présomptif direct, de l'archiduc Rodolphe, venait d'ajouter un nouvel éclat : malgré les apprêts pompeux commencés en 1858 en vue de l'abolition du cours forcé, il sentit sa position ébranlée à l'intérieur par les ravages de la corruption administrative (quoique il fût lui-même à l'abri de tout reproche à cet égard), et à l'extérieur par les complications internationales que devaient fatalement attirer à l'Autriche les fautes commises par ses hommes d'État pendant la première moitié du dix-neuvième siècle.
Car si en 1857 elle était obligée de prolonger loccupation des Principautés danubiennes contre la volonté des puissances occidentales, n'était-ce pas pour empêcher la double élection du prince Couza comme hospodar à la fois en Moldavie et en Valachie? Or elle ne pouvait menacer la tranquillité de l'Em-