‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 21 sur 168 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

pire et provoquer un mouvement séparatiste chez ses sujets roumains qu'à cause de la politique du prince de Metternich, dans l'orbite de laquelle on vit se développer l'idée daco-roumaine. Naturellement l'oracle fameux de la réaction ne coquettait avec elle que pour combattre le constitutionnalisme hongrois, sans se rendre compte du danger que pouvait créer sa réalisation à la Monarchie, surtout unifiée, n'ayant que Vienne pour centre, dont la force attractive est très affaiblie par son passage à travers la Hongrie, mauvaise conductrice pour tout courant politique venant de l'extérieur.

Ce fut à la conférence de Paris, tenue en 1858, que l'on régla la question roumaine, dont la solution rendit les rapports entre l'Autriche et la France déjà assez tendus. Ils prirent un caractère d'hostilité plus accentuée encore au sujet des affaires d'Italie, où l'influence autricliienne antilibérale contrecarrait toutes les tentatives unitaires que Napoléon III encouragea à la fois au point de vue humanitaire, français et dynastique. Il considérait la délivrance d'un peuple, auquel la civilisation doit tant, comme un devoir moral dont l'accomplissement ferait le plus grand honneur à la France, tout en permettant l'annexion de certains territoires habités exclusivement par des Français, ainsi que l'union de la famille impériale avec la glorieuse maison de Savoie. D'ailleurs les conjonctures étaient plus que jamais favorables pour une attaque dirigée contre l'Autriche, puisqu'elle ne pouvait compter sur l'appui ni de la Russie, ni de la Prusse, dont eHe s'était maladroitement aliéné les sympathies, et en Angleterre la chute prochaine du cabinet tory austrophile de lord Derby ne faisait plus de doute pour personne.

Il n'y avait donc que le grand public qui pouvait être surpris par la phrase menaçante que Napoléon III adressa à l'ambassadeur d'Autriche le 1" janvier 1859. Le mécontentement qu'il exprima n'était un mystère pour personne, et cependant à "Vienne on semblait s'en étonner, et qui pis est, on n'y fit pas assez attention. Bach, à force d'avoir propagé des assertions mensongères sur la situation intérieure brillante de l'Empire, y crut lui-même, et envisagea le conflit probable

34 LA HONGRIE MODERÎSE

avec la France sans alarmes. Il compta sur le concours efficace du parti réactionnaire et clérical, auquel il avait donné tant de satisfactions par son régime absolutiste et la conclusion du Concordat, et il se persuada que l'Europe monarchique se déclarerait pour son maître, le représentant de la légitimité, contre Napoléon III, le représentant du droit moderne. Optimisme injustifié, car personne ne pouvait se fier au gouvernenement autrichien d'alors, qui ne vivait que d'expédients, octroyant des Constitutions, tout en foulant aux pieds celle de la Hongrie.

Au sein de la Confédération germanique elle-même, ce fut une préoccupation d'un autre ordre, qui empêcha ses membres de soutenir ouvertement la cause autrichienne. Les souverains craignaient que l'idée d'une guerre contre la France ne fût trop populaire en Allemagne et ne fît le jeu du parti unitaire dont le libéralisme les effrayait. De là les hésitations et le manque d'enthousiasme des Etats secondaires, mêmes catholiques, que la Prusse ne se souciait guère de stimuler, étant encore toute frémissante de l'humiliation subie à Olmûtz, et très peu disposée à contribuer au triomphe de l'Autriche, sa rivale.

Il faut donc croire que ce fut encore l'imagination de Bach qui inspira le manifeste impérial du 8 avril 1859, adressé aux peuples de la Monarchie, car François-Joseph y fait allusion à des alliances qui n'étaient pas encore conclues et qui ne purent jamais l'être. D'ailleurs cette assertion ne changeait nullement la situation : Napoléon III ne s'avança pas moins à la tête de 200,000 hommes pour défendre l'armée piémontaise, commandée par Victor-Emmanuel, devenu entre temps le beau-père du prince Jérôme-Napoléon, cousin de l'empereur, et l'opinion publique de la Monarchie ne pressentit pas^ moins l'issue fatale de la guerre, non pas qu'elle doutât de la bravoure de l'armée autrichienne, mais parce qu'elle avait conscience des iniquités commises en Italie par son gouvernement.

Si cette crainte paralysa singulièrement l'enthousiasme des pays héréditaires, en Hongrie elle fit naître la conviction que les jours de l'absolutisme étaient comptés.

Page 1