CHAPITRE II 3T
toutes contraires au constitutionnalisme. Il aurait voulu rétablir pour son pays l'état politique de 1847, en admettant toutefois l'abolition du servage, en contraignant la noblesse au payement des contributions et de Timpot du sang, et en faisant entrer toute cette création hybride dans le cadre de l'Empire unitaire. Le comte de Rechberg en prit connaissance — ce fut déjà un progrès — sans en tenir compte autrement; il reprit cependant le portefeuille de l'intérieur au baron Bach, en lui donnant l'ambassade de Rome comme fiche de consolation, et en le remplaçant au ministère par le comte Goluchovski, père de l'éminent ministre des affaires étrangères austro-hongrois actuel.
C'était un succès modeste, mais l'opinion publique en Hongrie y puisa la conviction que la victoire légale de la cause hongroise ne pouvait plus être qu'une question de temps. Sous l'impression de ce sentiment réconfortant, il se fit à ce moment dans le pays tout entier un courant de fraternité, de solidarité nationales, à la fois grandiose et touchant. Les cœurs hongrois battaient à l'unisson dans les palais et dans les chaumières, et l'on vit se rassembler autour du drapeau du libéralisme, à l'autel de la piété, aux foyers de l'intelligence, tous les enfants de la patrie sans distinction de rang, ni de religion. Si, en 1825, on assistait à la Renaissance delà Honfjrie, maintenant il s'agissait de sa convalescence, de la cicatrisation de ses blessures, du retour de ses forces, en un mot, de son relèvement. Dieu permit qu il put s'accomplir dans les meilleures conditions.
Pour qu'il fût ainsi, il v eut d'abord l'insigne maladresse que commit le comte de Thun, ministre de l'instruction publique : il publia des lettres patentes, le 1" septembre 1859, au sujet du remaniement de l'organisation de l'église protestante. Celleci jouissait en Hongrie d'une indépendance sid getieris, depuis les traités de Linz et de Westphalie, dont le régime absolutiste ne voulait pas s'accommoder et qui était évidemment en contradiction flagrante avec l'esprit du Concordat. La tentative de Thun tendait au contraire à en faire une institution gouvernementale, en relevant ainsi son importance incontestablement, mais en la mettant en même temps sous la tutelle de
l'État et en la rendant plus docile aussi pour exécuter ses visées germanisatrices.
L'effet que cette immixtion intempestive produisit sur toute la Hono^rie, fut des plus inattendus. Ce ne furent pas seulement les protestants qui se montrèrent récalcitrants : si les discours qu'Edouard Zsedényi, un conseiller intime effectif, avait prononcés dans les séances du consistoire luthérien, lui valurent plusieurs mois de prison, il v eut un moment où le clergé catholique trouva aussi un prétexte de s'en mêler. Car les agissements du pouvoir prirent l'aspect d une véritable persécution, à la suite de laquelle on vit se convertir au protestantisme un grand nombre de catholiques, environ 11,000. Le prince primat se crut alors autorisé à exprimer son mécontentement au sujet de ces malencontreuses lettres patentes, dont rinconstitutionnalisme ne choqua pas moins son patriotisme que celui de son clergé. Son intervention, qui lui attira une réprimande impériale, n'aurait pas causé cependant l'abrogation de la loi elle-même, car les protestants des pays héréditaires, dont elle améliorait considérablement la situation, la déclarèrent parfaite. Il fallut que Melchior Lônyay, le futur ministre hongrois, en démontrât l'inconstitutionnalité aux Anglais, et que ceux-ci envoyassent en Hongrie un agent, nommé Dunlop, pour prendre des renseignements authentiques, afin de pouvoir intervenir efficacement. Cette intervention prit la forme d'une note diplomatique, présentée à François-Joseph par l'ambassadeur anglais, — le ministre de Prusse en présenta une semblable, — dans laquelle le cabinet de Saint-James se plaça sur le terrain des stipulations de la paix d'Utrecht, qui reconnaissent l'indépendance des églises protestantes de la Hongrie et en rendent garants l'Angleterre et le Brandebourg. L'empereur comprit sans hésitation l'erreur de son ministre, qui la reconnut également. On rapporta les lettres patentes et le comte de Thun démissionna.
Parallèlement à l'agitation produite par la question protestante, il y eut en Hongrie une série de manifestations de tout ordre qui accrut grandement la confiance dans l'issue favorable de la lutte courageusement soutenue. A l'automne de