CHAPITRE II
1859, on fêta avec une unanimité émouvante, et dans le pays tout entier, le centenaire de la naissance de François Kazinczy, un des littérateurs hongrois qui avaient le plus fait pour le relèvement intellectuel de leurs concitoyens. A Kolozsvâr (Klausenbourj)), en Transylvanie, on inaugura un musée dû à l'initiative et à la munificence du comte Emeric de Mikô ; pour exprimer ses sentiments patriotiques d'une façon tangible, on arbora le costume national. Par suite des manifestations qui eurent lieu au cimetière de Pesth, aux tombes des victimes de la cruauté de Haynau, un projectile blessa mortellement l'étudiant en droit Forinyâk. Son enterrement, conduit par les dames de la plus haute aristocratie, et auquel prirent part les trois quarts de la population de Bude et de Pesth, découragea les plus endurcis suppôts de l'absolutisme.
Or, ce n'étaient en quelque sorte que des préludes au mouvement général que provoqua la mort du comte Etienne Széchenyi, survenue le 8 avril 18G8. Comme elle était due à la balle d'un pistolet, on pouvait l'attribuer à ses ennemis ; cependant sa correspondance, publiée par Antoine Zichy, démontre clairement qu il craignait la réédition des exagérations de 1849 et que, ne pouvant les empêcher, il préféra mourir. Cet événement tragique mit en deuil la Hongrie pour plusieurs mois. Il y eut des lieqiiieîu , des services commémoratifs dans toutes les églises de la Hongrie et de la Transylvanie, et, audessus de son cercueil, toutes les mains se serrèrent dans une patriotique étreinte.
Et les démonstrations ne se passèrent pas uniquement sur les places publiques ; il y en eut qui se déroulèrent devant l'archiduc Albrecht lui-même. Tel a été par exemple le fameux toast prononcé par Tarchevéque d'Eger (Erlau) , Bêla de Bartakovics, au banquet du prince primat Sczitovszky. Le vieux prélat y émit hardiment l'opinion que, dans sa qualité de grand dignitaire du royaume, le maitre de la maison devrait réclamer le rétablissement de la Constitution et le couronnement du souverain. L'archiduc se leva brusquement et quitta incontinent la table.
Au milieu de ces flots montants du patriotisme, le gouver-
nement absolutiste se sentit de plus en plus déconcerté. Ayant perdu son prestige sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino, il chercha des boucs émissaires, et il en trouva plus qu'il n'aurait voulu en trouver, soit dans l'intendance militaire, soit dans l'administration des finances. Le général de Benedek dressa une accusation en règle contre les fournisseurs de l'armée, à qui il attribua en grande partie les défaites subies. Ils avaient vendu à l'État des troupeaux entiers de bœufs plusieurs fois, sans qu'ils eussent jamais servi à la nourriture des soldats. l"]t, comme ces manipulations frauduleuses ne pouvaient avoir eu lieu qu'avec la connivence de certains officiers supérieurs, on fit arrêter, entre autres, le général Eynatten. Pour se soustraire à sa juste punition, celui-ci se pendit dans sa prison.
Le suicide du ministre des finances, baron Bruck, ne se rattachait pas directement à ces procès. L'empereur voulut, en tout cas, l'absoudre, puisqu'on accorda à sa veuve une pension.
La nécessité inéluctable d'un changement de système se dégagea plus impérieusement que jamais de cet ensemble de faits. Soucieux des intérêts de la dynastie et dubonbeur de ses sujets, François-Joseph en prit l'initiative dès ce moment. Seulement, comme son esprit est éminemment logique, son initiative ne tint compte que des éléments qu'il avait à sa disposition : de son entourage imbu de l'idée d'un Empire unifié, de l administration germanisatrice et des conservateurs hongrois, aussi bons patriotes que timorés et pusillanimes. Quoique s'avouant parfaitement que l'absolutisme était dorénavant insoutenable, ils ne comprirent le changement nécessaire à effectuer que dans le sens absolutiste, c'est-à-dire sous la forme de concessions octroyées.
Si, débitées à petites doses, elles ne purent pas faire beau-